La fée des grèves

Chapter 12

Chapter 124,008 wordsPublic domain

--Fi donc! tu ne me connais pas. La belle avance de se faire craindre, pour en arriver à menacer comme un brutal! Ce ne serait vraiment pas la peine. Se faire craindre, mon cousin Aubry, c'est comme je te l'ai dit déjà, le grand secret d'amour, mais à la condition d'avoir en soi, quand on use de ce cher talisman, tout ce qu'il faut pour plaire. Or, malgré les quinze ou vingt années que j'aie de plus que toi, Aubry, mon ami, je porte encore assez galamment mon panache; ma jambe n'enfle pas trop le cuissard: regarde! et dans ce corselet d'acier, ma taille conserve sa souplesse. La violence! sarpebleu! les voilà bien, ces jouvenceaux, qui frapperaient les femmes s'ils ne soupiraient pas en esclaves à leurs pieds! Nous autres chevaliers,-- et Méloir se redressa, ma foi, d'un grand sérieux,-- nous avons d'autres rubriques. Et pour ton édification, mon cousin Aubry, je vais t'en enseigner une.

Il s'interrompit et son gros rire le reprit.

--Oh! oh! s'écria-t-il, pour le coup, te voilà qui dresses l'oreille! Il faut, en vérité, que je sois un bien bon parent, ou que j'aie confiance majeure dans les verrous de messer Jean Gonnault, prieur des moines du mont Saint-Michel, pour te montrer comme cela le fond de mon sac. Mais je ne me souviens pas d'avoir vu jamais une figure plus drôle que la tienne, mon cousin Aubry: je m'amuse à te contempler comme on s'amuse à regarder un _mystère_ ou une _sotie,_ représentée par d'habiles histrions.

Ce fut au tour du prisonnier de froncer le sourcil. Méloir prenait rondement sa revanche.

--Ne te fâche pas, continua-t-il, et laisse-moi me divertir. Voici donc la rubrique annoncée: J'arrive à la retraite de monsieur Hue de Maurever, mon futur et vénéré beau-père, je l'arrête au nom du duc François, lui, sa fille et sa suite, s'il en a, par fortune, ce que je ne crois guère. Je les emmène. Tu suis bien, n'est-ce pas? En chemin, je pousse mon cheval aux côtés du sien et je lui dis:

--Sire chevalier, je fus de vos amis, et vous avez dû vous étonner grandement de me voir prendre le rôle qui est présentement le mien.

Il ne répond que par un regard de dédain. J'insiste. Il m'envoie au diable.

Tu vois que je mets tout au pis, mon cousin.

J'insiste encore et je lui dis avec tristesse:

--Vous m'avez bien mal jugé, Hue de Maurever. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour vous. Dès la première heure où vous avez été en danger, j'ai voulu vous sauver, fût-ce au péril de ma propre vie!

Naturellement il ouvre une oreille, car enfin, dès qu'une énigme est posée, on aime à en savoir le mot. Moi, je salue respectueusement, et je fais mine de vouloir me retirer. Il me retient en disant:

--Je ne vous comprends pas. À moins qu'il ne préfère dire:

--Expliquez-vous. Je lui laisse le choix entre les deux tournures. Je reviens aussitôt d'un air humble et affectueux. Je reprends:

--Messire Hue, j'aime votre fille...

--Et à ce coup, il te tourne le dos, malandrin que tu es! interrompit Aubry.

--Je crois que tu as raison, répondit tranquillement Méloir; à cet aveu il devra me tourner le dos. C'est la crise. Mais je ne me démonte pas, et j'ajoute d'un ton pénétré:

--Pensez-vous, messire Hue, qu'avec un pareil amour, j'aie pu, un seul instant?... Il m'interrompt par un rude:

--En voilà assez!

Car il faut faire la part de sa mauvaise humeur. Moi, je m'écrie:

--Ah! messire Hue! l'accusé a du moins le droit de la défense; au moment où je vous ai dit: j'aime votre fille, vous avez cru deviner le mobile de ma conduite, vous avez pensé: le chevalier Méloir veut nous conduire aux pieds du duc François, livrer ma tête et demander pour récompense la main de ma fille...

Si je puis verser une larme en cet endroit, mon cousin Aubry, tout est dit! Si je ne peux pas verser une larme, je ferai semblant de m'essuyer les yeux et je poursuivrai avec chaleur:

--Hélas! messire Hue, tel n'est point mon dessein. Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, c'est vrai, mais j'ai le coeur aussi haut qu'un roi. Mon dessein, c'était de prendre l'emploi de vous pourchasser, afin qu'un autre, moins ami, n'en fût point chargé. Mon dessein était, le premier jour comme aujourd'hui, de venir à vous et de vous dire: «La terre Normande est là, sous vos pieds, messire Hue; vous êtes libre. Que Dieu vous garde...»

--Ah! scélérat maudit! s'écria Aubry, qui avait de la sueur aux tempes.

--Aimerais-tu mieux me voir te livrer au grand prévôt du duc François? demanda Méloir en ricanant.

--Je voudrais te voir en champ clos et l'épée à la main, charlatan d'honneur!

--Puisque tu te fâches ainsi, mon cousin Aubry, interrompit Méloir en se levant, c'est que ma recette est bonne et qu'elle doit réussir.

Aubry se leva également.

--Oui, elle est bonne, ta recette! balbutia-t-il d'une voix entrecoupée par la fureur; Hue de Maurever, qui est la générosité même. Et peut-être que Reine pour sauver la vie de son père...

--Par saint Méloir! s'écria le chevalier, chacune de tes paroles me ravit d'aise, mon cousin. Il paraît décidément que j'ai touché le joint.

La colère bouillait dans le coeur d'Aubry. L'effort même qu'il faisait pour se contenir était un aliment à sa fureur. Méloir le regardait d'un air provocant.

--Et maintenant, reprit-il, je n'ai plus rien à te dire, mon pauvre cousin. Au revoir, et bien de la résignation je te souhaite. Quand nous nous retrouverons, je te présenterai à ma dame.

La rage du jeune homme fit explosion en ce moment. Toute idée de prudence avait disparu en lui.

--Lâche! lâche! lâche! s'écria-t-il par trois fois en s'adossant contre la porte; tu me retrouveras plus tôt que tu ne penses... et quand tu ouvriras la bouche pour tromper le noble vieillard et sa fille, mon épée te fera rentrer le mensonge dans la gorge!

--Ah!... fit Méloir qui recula jusque sous la fenêtre. Aubry aurait voulu rappeler les paroles prononcées. Mais il n'était plus temps.

--Sarpebleu! dit Méloir, j'étais venu un peu pour cela. Il paraît que nous avons, nous aussi, des rubriques? Il regarda tout autour du cachot une seconde fois et plus attentivement. Aubry s'était recouché sur sa paille; il ne parlait plus.

Aubry avait les mains libres; plus d'une fois l'idée lui était venue de s'élancer sur le chevalier; mais celui-ci était armé jusqu'aux dents, et Aubry n'avait rien pour se défendre.

Après qu'il eut fait son examen, Méloir grommela:

--Pas une fente où passer le doigt! ce petit-là n'est pas un farfadet, pourtant!

--Ah! fit-il en se ravisant; la meurtrière! Aubry tressaillit de la tête aux pieds. Méloir redressa sa grande taille, et comme sa tête n'atteignait pas encore la meurtrière, il sauta.

--Un lapin passerait bien là! murmura-t-il.

Son regard sembla faire la comparaison de la largeur de la fenêtre avec l'épaisseur du corps d'Aubry.

--Si le barreau était coupé... pensa-t-il tout haut.

Il ôta son gantelet de fer, se haussa sur ses pointes et le lança violemment contre le barreau qui rendit un son fêlé.

--Ah! sarpebleu! sarpebleu! s'écria-t-il, mon cousin, j'ai bien fait de venir!

Mais il n'acheva pas, parce que le jeune homme se voyant perdu et prenant une résolution soudaine, avait profité du moment où Méloir attaquait le barreau pour s'élancer sur lui.

En un clin d'oeil, Méloir fut terrassé.

Aubry, qui appuyait son genou contre sa poitrine, lui mit sa propre épée sur la gorge.

--Un cri, un mot, dit-il à voix basse, et je te tue comme un chien!

--Et bien tu ferais, mon cousin Aubry, repartit Méloir qui ne se déconcertait pas pour si peu; tu as agi de bonne guerre... Et je n'ai pas déjà si bien fait de venir! Mais tu peux serrer ma gorge un peu moins fort si tu veux. Je t'engage ma parole de chevalier que je n'appellerai pas au secours.

XXII. Frère Bruno.

Quand Aubry eut un peu lâché prise, Méloir avala une lampée d'air avec une satisfaction manifeste.

--Tu as un bon poignet, mon cousin, dit-il, et moi, je suis un sot. Ta rubrique vaut beaucoup mieux que la mienne. Voilà tout. Il n'y a pas de quoi se fâcher pour cela.

--Écoute, Méloir, lui répondit le jeune homme d'armes, tu étais un brave soldat autrefois, et un bon compagnon... Je n'ai pas le courage de te tuer...

--Peste! interrompit Méloir, me tuer! Tu n'y vas pas par quatre chemins, toi, mon cousin Aubry!

--Je le devrais pour monsieur Hue de Maurever et pour sa fille...

--Du tout, interrompit encore Méloir; tu sais bien, je suis incapable...

La main d'Aubry s'appesantit un peu plus sur la gorge du chevalier.

--Tais-toi! dit-il rudement; je n'ai pas le loisir d'écouter tes billevesées. Je veux bien t'épargner, mais c'est à condition que tu ne me gêneras point dans l'accomplissement de mon dessein.

--Foi de chevalier! s'écria Méloir; tu n'as qu'à scier ton barreau devant moi; si tu veux, je te ferais la courte échelle.

--Bien obligé. Cette voie me semble désormais incommode et dangereuse. Pourquoi sortir par la fenêtre, quand la porte est là?

--Je te fais observer, mon cousin Aubry, que tu me serres le cou sans y songer. Je déteste les demi-mesures. Étrangle-moi comme il faut, morbleu! ou lâche-moi!

--Je te lâcherai dès que nous serons d'accord.

--Je ne peux pourtant pas t'ouvrir cette porte, moi! s'écria Méloir d'un ton dolent.

--Me promets-tu qu'une fois libre, tu ne tenteras contre moi aucune résistance?

--Je le promets.

--Me promets-tu que tu te laisseras lier les mains et les jambes?

--À quoi bon, mon cousin?

--Et mettre un bâillon sur la bouche? acheva Aubry, dont les doigts firent un petit mouvement.

--Je le promets! je le promets! je le promets! dit Méloir précipitamment.

--T'engages-tu à me céder ton armure pour que je m'en revête sous tes yeux?

--Mon armure?

--Depuis les éperonnières jusqu'à la salade.

--Ah! cousin Aubry! mon cousin Aubry, grommela le pauvre chevalier, je ne t'aurais jamais cru si madré que cela!

--T'y engages-tu?

--Je m'y engage.

--Sous serment?

--Sous serment.

--À la bonne heure! Relève-toi donc et tiens ta parole comme un gentilhomme.

Pour ce qui était de se relever, Méloir ne se le fit point dire deux fois. Quant à tenir sa parole, peut-être aurait-il trouvé quelque _exception,_ comme on dit au Palais, s'il n'avait pas vu sa bonne épée toute nue entre les mains d'Aubry.

Sa dague restait bien encore au fourreau, mais Aubry de Kergariou était un fier homme d'armes. L'attaquer avec une dague quand il avait l'épée à la main, c'eût été folie.

Méloir se secoua, s'étira, se tâta.

--Allons, dit Aubry, en besogne! Méloir fit un pas vers lui. Aubry lui mit sans façon la pointe de l'épée entre les deux yeux.

--À distance! dit-il; les bons comptes font les bons amis; ne m'approche pas, ou je te pique!

--Tu as donc défiance?

--J'ai hâte. En besogne.

--J'y suis, mon cousin Aubry, j'y suis! Méloir se mit en effet à délacer son armure. Il n'avait que les pièces légères et non point la carapace en fer que le quinzième siècle portait encore au combat. Son équipement consistait en éperonnières d'acier, vissées aux cuissards de gros buffle, corselet de mailles, manches de buffle, salade sans visière, à plumail. Aubry le suivait de l'oeil.

Quand Méloir eut achevé de se désarmer, ne gardant que ses chausses et son justaucorps, Aubry prit sous la paille de son lit une corde qui devait lui servir dans son évasion projetée.

--Donne tes poignets! commanda-t-il.

--Attends au moins que tu sois armé. Aubry eut un sourire.

--Je m'armerai quand tu seras lié, répliqua-t-il; donne tes poignets!

Méloir obéit enfin, mais bien à contrecoeur. Ce bon chevalier avait espéré véritablement rétablir sa partie pendant qu'Aubry ferait sa toilette.

Il grommela en tendant ses poignets:

--Qui diable aurait pensé que ce petit homme-là pût jouer si serré?

--Voilà, dit Aubry, qui avait fait un beau noeud; je te tiens quitte des pieds. Assieds-toi maintenant à ma place et réfléchis, si tu veux, aux vicissitudes du sort.

Méloir s'assit. Il avait beaucoup l'air d'un renard qu'une poule aurait pris. En un clin d'oeil, Aubry fut armé de pied en cap.

--Suis-je bien comme cela? demanda-t-il.

--Sarpebleu! s'écria Méloir en colère, ne faut-il encore que je te serve de miroir?

--Allons! allons! ne te fâche pas, cousin Méloir. Une fois ou l'autre, je te rendrai tes armes. À présent, nous n'avons plus que le bâillon à mettre.

Il était trop tard pour faire résistance.

Méloir se laissa bâillonner.

Mais il ne restait plus trace de son excellent caractère. Il roulait dans sa tête de féroces pensées de vengeance.

Aubry lui souhaita courtoisement le bonjour et donna du gantelet dans la porte.

Il frappait à tour de bras, se souvenant que le bon frère Bruno avait dit: «Je vais à matines».

Mais il paraît que le bon frère Bruno s'était ravisé, car au premier coup la porte s'ouvrit.

Aubry ne put s'empêcher de faire un pas en arrière.

--Il était là! pensa-t-il; il a dû tout entendre. Et comme, au même instant, Méloir se leva brusquement, poussant des cris inarticulés sous son bâillon, Aubry se vit perdu.

--Qu'a donc ce maître fou? s'écria cependant le bon frère Bruno. Sire chevalier, donnez-lui du plat de votre épée entre les deux épaules!

Méloir s'était élancé vers la porte. Il cherchait à mettre son visage en lumière et à se faire reconnaître du moine convers.

Mais celui-ci se tournant vers Aubry:

--Je n'ai jamais vu le prisonnier comme cela! dit-il, vous l'aurez donc fait boire, sire chevalier? En l'an trente-neuf, nous avions un captif du nom de Thomas Gréveleur, qui devint maniaque dans ce même cachot. J'ai envie de vous conter son histoire. Figurez-vous que ce Thomas Gréveleur...

Méloir se démenait furieusement.

--Sortons! dit Aubry qui était tout pâle et qui s'étonnait que la méprise du frère pût se prolonger ainsi.

Le bon Bruno fit retraite aussitôt, et comme Méloir s'attachait à lui, le bon Bruno ne crut pouvoir moins faire que de communiquer à ce prisonnier récalcitrant un coup de poing paternel.

C'était un digne poignet que celui du bon moine. La poitrine de Méloir sonna comme un tambour. Il chancela et tomba sur la paille.

--Voire! dit Bruno indigné, ce n'est pas ma besogne que de caresser les fous! je m'en suis fait mal à la deuxième phalange du doigt _annularius..._

Aubry avait passé le seuil. Bruno le suivit, parlant toujours et grondant de plus belle. Il ferma la porte avec soin. Cela fait, il se prit les côtes à deux mains et regarda Aubry en éclatant de rire. Aubry ne savait que penser.

--Oh!... oh!... oh!... disait le frère Bruno, dont les yeux se remplissaient de larmes; j'en mourrai, messire Aubry, j'en mourrai! Voilà une histoire, seigneur Dieu! une histoire comme on n'en a jamais raconté!

--Vous m'aviez donc reconnu? balbutia Aubry déconcerté.

--Bon Jésus! pensez-vous que j'aie la berlue! Oh! oh! les côtes! les côtes! il s'est déshabillé de lui-même! il a été bien obéissant!

--Ah ça, est-ce que vous le voyiez?

--Le trou de la serrure, donc, messire Aubry! Je le voyais comme je vous ai vu toute la journée d'hier limer votre barreau, et j'avais bonne envie de vous apporter une escabelle pour tenir vos pieds, car vous deviez fatiguer dans cette position-là.

Aubry le regardait ébaubi.

--Eh bien! mon jeune seigneur, reprit Bruno, quand vous m'aurez regardé avec des yeux d'une toise! J'aime les bonnes histoires, moi! Et je raconterai encore celle-là dans vingt ans si je vis. D'ailleurs, vous savez bien: j'étais un soldat entier, vertubleu! avant d'être une moitié de moine. Le vieux Maurever m'a gagné le coeur en venant jusqu'ici rabattre l'orgueil d'un meurtrier. Vous m'avez gagné le coeur, vous, en brisant votre épée pour ne la point déshonorer. Et ce coquin de Méloir, au contraire, m'échauffa les oreilles quand il fit le chien couchant, ce jour-là. Or, tout ceci me rappelle une assez gaillarde histoire qui se passa en l'an vingt-huit, derrière Bellesmes, en Normandie...

--Mon bon frère Bruno, interrompit Aubry, le plus pressé est que je sorte de l'enceinte du monastère; vous me conterez votre histoire dehors.

--Je puis vous la conter en chemin, messire Aubry. C'était le chevalier Pothon de Xaintrailles qui voulait entrer dans Bellesmes, de nuit, malgré l'Anglais. Durham était dans Bellesmes avec quatre cents archers du Nord, qui auraient tué une alouette à cinquante toises...

Aubry serra tout à coup le bras du frère convers. Ils étaient sortis du corridor et débouchaient dans le cloître, où quantité de moines se promenaient. Bruno changea de ton soudain.

--Oui, sire chevalier, dit-il avec toutes les apparences d'un respect profond; les trois cachots se font suite l'un à l'autre et sont creusés dans le roc vif. Dom Nicolas Famigot, vingt-quatrième abbé du saint monastère, fit, en outre, redorer la statue tournante de saint Michel, archange, qui est au sommet du campanile. Son décès eut lieu le dix-neuvième jour de mars, en l'an 1272, et le cartulaire rapporte...

Le cloître était traversé.

--Du diable si je sais ce que rapporte le cartulaire, messire Aubry, reprit Bruno; le cartulaire ne contient point de bonnes aventures comme celle dont j'ai été témoin aujourd'hui. Ah! laissez-moi rire encore un petit peu, je vous en prie. Quelle figure il avait ce Méloir! et ses regards piteux!... Ah!... ah!... ah!... Et maintenant, je donnerais bien deux ou trois deniers pour savoir quelle vie il mène tout seul dans votre cachot!

Aubry ne pouvait partager l'expansive hilarité du frère servant. Son casque n'avait pas de visière. Méloir avait dû amener quelque suite avec lui au couvent: Aubry craignait de rencontrer des hommes d'armes sur son passage et d'être reconnu.

Mais Bruno avait contre sa crainte des arguments sans réplique.

--Les soudards, disait-il; ah! ah! je les ai vus, ce sont d'assez bons drilles. C'est moi qui les ai menés au réfectoire des laïques. Ils y sont entrés sur leurs jambes; mais il faudra les en tirer sur des civières, oui bien! Ah! ah! j'ai été soldat, et je fais pénitence!

Frère Bruno passa sa langue sur ses lèvres, ému au souvenir de quelque bonne aventure.

Ils descendirent le grand escalier, traversèrent la salle des chevaliers, le réfectoire des moines, et arrivèrent au seuil de la salle des gardes.

--La tête haute! dit frère Bruno qui était un observateur; l'air insolent, le poing sur la hanche, c'est comme cela que marche le Méloir!

Les gardes firent avec respect le salut des armes. La porte extérieure s'ouvrit.

--Je suis chargé, dit le moine servant au portier, de montrer la chapelle Saint-Aubert au digne chevalier Méloir.

--Que Dieu vous accompagne! souhaita le frère tourier. Et ils passèrent. Aubry respira bruyamment. Le frère Bruno était aussi content de lui.

--Maintenant, reprit-il, où allez-vous, mon jeune seigneur?

--Je ne puis vous le dire, répliqua Aubry.

--Ah! si fait, si fait! s'écria Bruno, puisque je vais avec vous.

--Comment! vous venez avec moi?

--Je vous suis au bout du monde!

--Mais votre habit, mon frère?...

--Je n'ai pas fait des voeux, messire Aubry, je vous l'ai dit: je ne suis qu'une moitié de moine, et je ne me soucie pas beaucoup de vous remplacer dans le cachot creusé par dom Nicolas Famigot, vingt-quatrième abbé du mont Saint-Michel,-- bien que ce soit un fort bel ouvrage.

--Vous croyez qu'on vous rendrait responsable?...

--Le chevalier Méloir parlerait du coup de poing. Un beau coup de poing, messire, avez-vous vu? Et ce soir je coucherais sur la paille. À ce sujet-là je sais une histoire qui va véritablement vous bien divertir, du moins je l'espère. C'était en l'an... attendez donc!... l'année m'échappe, mais c'était bien sûr avant l'an quarante, parce que j'avais encore mes trois dents de devant qui me furent cassées d'un méchant coup de masse d'armes sous Hennebon. Et celui qui me gâta ainsi la mâchoire en mourut. Il arriva que le sire de Vilaine qui tenait la seigneurie de Landevan...

--Mon frère Bruno, interrompit Aubry, je vais en un lieu où je n'ai pas le droit de vous emmener.

--Tournez ici, messire Aubry, répondit le convers; mieux vaut entrer un peu en grève que de marcher dans ces roches diaboliques qui usent en deux jours de temps la meilleure paire de sandales. Comme ça, vous ne voulez pas de mon histoire? C'est bon messire Aubry; quant au lieu où vous allez, si vous ne m'y menez pas, moi, je vous y mènerai.

--Vous sauriez?...

--Croyez-vous que le troisième carreau de mon compagnon Alain, l'archer qui veillait sur la plate-forme, il y a deux nuits, n'aurait pas mieux touché but que les deux premiers? Mon compagnon Alain n'a jamais manqué trois coups de suite en sa vie. Et Dieu merci, on voyait la jeune fille au clair de lune comme je vous vois, messire Aubry. Heureusement, j'avais écouté au trou de la serrure, pendant que vous causiez avec elle...

--Ah ça! tu es un diable, toi! s'écria le jeune homme d'armes, moitié riant, moitié fâché.

--Plaignez-vous! Je saisis le bras d'Alain, mon compagnon, et je lui dis: Voici un gobelet de vin que saint Michel archange envoie à son fidèle gardien. Et maître Alain de relever son arbalète pour prendre la tasse. La tasse était profonde. Quand Alain, mon compagnon, l'eut retournée, la demoiselle Reine de Maurever était à l'abri derrière l'angle de la muraille.

Aubry lui prit la main et la serra vivement. Frère Bruno s'arrêta et releva les manches larges de son froc.

--Regardez-moi ça, dit-il en montrant des bras d'athlète; quand les soudards de Méloir viendront chercher le vieux Hue de Maurever là-bas, à Tombelène, ces bras-là pourront leur faire encore bien du chagrin. Je tiens joliment une épée. Quand je n'ai pas d'épée, j'aime assez un gourdin. Quand je n'ai pas de gourdin, tenez, je m'en tire comme je peux.

Il avait saisi à deux mains une grosse roche qu'il balança un instant au-dessus de sa tête. La roche partit comme si elle eût été lancée par une machine de guerre, et s'en alla briser un poteau planté dans le sable à trente pas delà.

Frère Bruno sourit bonnement.

--Supposez le Méloir en place du poteau, dit-il, ça lui aurait, bien sûr, ôté l'appétit pour longtemps.

--Mais dites-moi, mon jeune seigneur, reprit-il soudainement, avez-vous jamais ouï conter l'aventure de Joson Drelin, bedeau de la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets?

XXIII. Comment Joson Drelin but la rivière de Rance.

Tout en parlant, Aubry de Kergariou et frère Bruno avaient fait le tour du Mont. Ils se trouvaient à peu près en face de Tombelène.

Aubry réfléchissait.

Bruno racontait.

--Joson Drelin, disait-il, en son vivant bedeau de la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets, était un vrai compère qui se connaissait en cidre, comme le pauvre monsieur Gilles de Bretagne, dont Dieu ait l'âme, se connaissait en vins de France.

Et après tout, messire Aubry, se connaître en rubis gascons est le fait d'un chevalier, comme se connaître en jus de pommes est le fait d'un bedeau, c'est moi qui dis cela, sauf le respect d'un chacun et la révérence-parler.

Donc, au baptême des cloches de Saint-Jouan-des-Guérets, en l'an quarante-trois, ou quatre, car la mémoire n'y est plus. Ah dam! je n'ai plus vingt-cinq ans, non, ni trente non plus: être et avoir été, ça fait deux!

Je disais donc qu'en l'an quarante-trois ou quatre, Joson Drelin sonna tant qu'il but beaucoup.

S'il sonna tant, c'est que le sonneur était malade; s'il but beaucoup, c'est qu'il avait grand'soif, pas vrai? M'écoutez-vous, messire Aubry?

Aubry ne répondit point. Il pressait le pas, car il avait grande hâte de voir ceux qu'il aimait.

Et après tout, il ne pouvait pas renvoyer ce brave homme, qui s'était compromis pour le sauver.

Pourtant, introduire un étranger dans la retraite du proscrit! Aubry hésitait parfois.

--C'est bon! je vois bien que vous m'écoutez, cette fois, continuait le bon frère servant, qui suait, qui soufflait, qui bavardait tant qu'il pouvait; et ça ne m'étonne point, l'histoire étant agréable, quoique véridique en tout point. Pour avoir bu beaucoup, il advint qu'un soir, Joson Drelin se trouva un peu ivre. Sa ménagère lui dit: Couche-toi, Joson, mon bonhomme; comme ça tu seras sûr de ne point battre et de n'être point battu.