La fée des grèves

Chapter 10

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--Reine! Reine! La sylphide se retourna et lança un baiser à travers le bras de mer. Le vieux Maurever leva au ciel ses yeux mouillés, et remercia Dieu. C'était bien Reine qui courait là-bas, en s'éloignant de lui, et c'était bien le panier de Reine que le vieux Maurever avait été sur le point de saisir avec la croix de son épée. Reine, après avoir échappé aux deux décharges de la sentinelle qui veillait sur la plate-forme du couvent, s'était perdue dans les rochers qui descendent à la mer du côté de la chapelle Saint-Aubert. Elle avait attendu là quelque temps; puis, voyant venir les premières lueurs de l'aube, elle avait tourné le Mont pour se rapprocher de Tombelène. Le reflux n'avait pas encore débarrassé le bras de grève qui est entre les deux rochers. Reine se trouva en face d'une sorte de fleuve au courant rapide. Le jour approchait. Elle voulut profiter de la brume et se mit vaillamment à la nage. Mais le courant la prit dès les premières brasses. Elle fut obligée de lâcher son panier et de rebrousser chemin.

C'était vingt-quatre heures d'attente pour le vieillard qui souffrait.

Reine le savait.

Elle avait le coeur bien gros, la pauvre fille, en traversant la grève; mais, outre que le reflux avait emporté ses provisions, elle ne pouvait aller à Tombelène en plein jour, sans trahir le secret de la retraite de son père.

La route qui lui restait à faire pour regagner le village de Saint-Jean était longue, car elle ne pouvait traverser la grève bretonne à cause de la présence des soldats de Méloir. Il lui fallait rester en Normandie jusqu'à la terre ferme, où les haies pourraient alors protéger sa marche.

Elle était lasse et presque découragée.

Si le petit Jeannin ne lui eût point pris l'escarcelle de Méloir, elle aurait attendu la nuit de l'autre côté d'Avranches, au bourg de Genest ou ailleurs, elle aurait acheté des provisions, et profité du bas de l'eau, vers le commencement de la nuit, pour passer à Tombelène.

Mais elle n'avait rien; elle avait tout donné, pressée qu'elle était de s'enfuir.

Le seul moyen qu'elle eût désormais de se procurer des vivres, c'était de rôder la nuit prochaine, autour des maisons de Saint-Jean, et de prendre, au seuil des portes closes, les offrandes déposées pour la fée des Grèves.

Le jour, il fallait qu'elle errât dans la campagne de Normandie.

Il n'était pas encore midi lorsqu'elle arriva au bourg d'Ardevon, à une demi-lieue de la rive normande du Couesnon. Elle s'enfonça dans les guérets, et le sommeil la prit, accablée de fatigue, au milieu d'un champ de froment.

Elle ne fit pas comme le petit Jeannin, qui dormit douze heures ce jour-là dans sa meule de paille. Elle s'éveilla longtemps avant le coucher du soleil, et fit le grand tour pour arriver au village de Saint-Jean à la nuit tombante.

Le manoir était désert lorsqu'elle parvint au pied du tertre. Méloir avait parcouru les bourgs des environs pour publier, à son de trompe, l'édit ducal. La meute de Rieux reposait en attendant la chasse de cette nuit. Reine descendit jusqu'au village. À mesure qu'elle avançait, il lui semblait entendre un grand bruit de clameurs et de rires. Au détour d'une haie, elle vit les pommiers du verger de maître Simon Le Priol s'éclairer d'une lueur rougeâtre. Elle s'approcha; la haie la protégeait contre les regards. Elle distingua bientôt, à la lumière des torches, une foule assemblée: des paysans, des femmes et des soudards. Un archer nouait une corde à la branche du pommier qui était devant la maison de Simon Le Priol. Elle s'approcha encore. Elle entendit que les soudards disaient:

--Voler l'escarcelle d'un chevalier! c'est bien le moins qu'on le pende! Reine s'arrêta toute tremblante. Elle avait deviné.

L'enfant qui l'avait poursuivie sur la grève allait mourir-- et mourir à cause d'elle.

XVIII. Jeannin et Simonnette.

La Bretagne a regretté longtemps le pouvoir national de ses ducs. Maintenant qu'elle est française, elle aime encore à se rappeler ce temps où, placée entre deux grands royaumes, elle maintenait son indépendance à beaux coups d'épée.

La Bretagne, on le sait, n'a pas été conquise. On la glissa la noble et fière nation, comme un colifichet, dans une corbeille de mariage.

Et si elle a gardé bon souvenir à sa duchesse Anne, c'est que la Bretagne n'a point de rancune.

La Bretagne des ducs avait la liberté féodale. La Bretagne des rois fut opprimée par le trône et défendit le trône attaqué de toutes parts.

Nous n'avons point à faire ici le panégyrique du quinzième siècle en Bretagne ou ailleurs; mais il ne faudrait pas juger une civilisation par quelques excès isolés, par quelques crimes, qui étaient des crimes alors comme aujourd'hui.

Si l'on jugeait ainsi, notre _Gazette des Tribunaux_ nous vouerait tout net à la malédiction et au mépris des siècles futurs.

Car les crimes pullulent parmi notre orgueilleuse lumière, autant et plus que dans les ténèbres antiques.

Et des crimes d'élite, des crimes qui effraieront l'impudeur des dramaturges à venir!

Nous parlons ainsi en songeant à ce pauvre petit Jeannin qui allait être bel et bien pendu par les soldats de Méloir.

Tout le village de Saint-Jean était rassemblé devant la porte de Simon Le Priol. La maison était fermée. Elle servait de prison au petit Jeannin.

Le petit Jeannin avait les mains liées. Il était couché auprès des deux vaches.

Kéravel avait dit qu'il fallait attendre le retour de messire Méloir, au moins jusqu'à l'heure ordinaire du couvre-feu.

Gueffès n'était pas de cet avis, mais il n'avait pas voix au chapitre.

Le petit Jeannin était littéralement foudroyé. Il ne bougeait non plus que s'il eût été mort déjà. Ce coup qui le frappait au milieu de son bonheur l'avait anéanti.

Au dehors, on s'agitait, on parlait, les soldats riaient. Les gens du village, saisis d'effroi, n'avaient pas même l'idée de protester.

Simon et sa femme se tenaient immobiles au seuil de leur maison.

Tous sentaient que la disgrâce de monsieur Hue de Maurever, leur seigneur, leur enlevait les moyens de résister.

Derrière le compartiment de la ferme où se tenaient les bestiaux, une petite porte communiquait avec la basse-cour.

Cette porte s'ouvrit doucement et Simonnette entra dans la salle commune.

Elle avait les yeux gros de larmes et les sanglots étouffaient sa poitrine.

--Oh! pauvre petit Jeannin! s'écria-t-elle en tombant sur la paille auprès de lui, pourquoi allais-tu après cette méchante fée!

Elle lui saisit les deux mains et se prit à le regarder, désespérée.

--Mourir! mourir! balbutia-t-elle parmi ses larmes, mourir! oh! je ne veux pas que tu meures, Jeannin, mon petit Jeannin! je t'en prie!

Elle était comme folle. Jeannin eut pitié.

--Écoute, dit-il, il faut te faire une raison, ma fille. Dans notre métier, tu sais bien, souvent on va en grève le matin, et le soir on ne revient pas. Songe donc! si tu m'avais attendu en vain, pauvre Simonnette, auprès des petits enfants orphelins, c'est alors que tu aurais eu raison de pleurer!

Il était sublime de sérénité simple et douce, Jeannin qu'on accusait d'être _plus poltron que les poules._ Parmi les soldats qui raillaient au dehors, pas un n'eût vu d'un coeur si calme approcher sa dernière heure.

Ce qui l'occupait, c'était de consoler Simonnette. Mais Simonnette ne pouvait pas être consolée. À travers la porte, on entendait les soldats qui disaient:

--Oh ça! messire Méloir tarde bien à venir. Nous faudra-t-il donc attendre pour souper qu'on ait pendu ce petit homme?

--Mes bons garçons, répondait maître Gueffès qui était, ce soir, aimable et gai, m'est avis que messire Méloir aimerait autant trouver la besogne faite.

Simonnette s'était retenue de pleurer pour écouter.

--Ils vont venir! murmura-t-elle.

Jeannin baissa la tête pour essuyer une larme à la dérobée.

--Je sais que tu es bonne, Simonnette, dit-il timidement; là-bas, aux Quatre-Salines, il y a une pauvre vieille femme...

--Ta mère, Jeannin!

--Ma mère... c'est vrai... et j'aurais dû penser plus tôt à elle. Ma mère qui est presque aveugle et qui n'a que moi pour soutien.

--Je serai sa fille! s'écria Simonnette.

--Le promets-tu? demanda Jeannin qui gardait un peu d'inquiétude.

--Je le jure! Le front de Jeannin se rasséréna aussitôt.

--Puisque c'est comme ça, dit-il, tu iras chez nous demain matin. Tu ne diras pas tout de suite à la vieille femme: «Dame Renée, le petit Jeannin est mort», parce que ça lui donnerait un coup, et elle n'est pas forte. Tu lui prendras les deux mains, et tu commenceras ainsi: «Dame Renée, dame Renée, c'est un métier bien dangereux que de courir les tangues». Elle arrêtera son rouet pour te regarder. Tu l'embrasseras, Simonnette, et tu reprendras comme ça: «Dame Renée; oh! dame Renée!...»

Il s'arrêta et laissa échapper un gros soupir. Le coeur de Simonnette se fendait.

--Oui, poursuivit encore l'enfant, qui luttait contre le navrant de cette scène avec un courage héroïque; oui... je ne sais pas, moi, Simonnette, comment tu tourneras cela; tu es plus habile que moi, pour sûr. Ce qu'il faut, c'est la ménager, car elle aime bien son petiot, va! Et... et... oh! mon Dieu! Je voudrais bien qu'ils vinssent me prendre et me tuer, car cela fait trop souffrir d'attendre!

Au dehors, les soudards causaient pour passer le temps.

--La fée des Grèves, disait Kervoz, les laveuses de nuit. Les Korrigans, les femmes blanches et le reste, ce sont des mensonges, et les nigauds s'y prennent.

--Mensonges, mensonges, grommelait Merry, quand on a vu pourtant!

--Est-ce que tu as vu, toi?

--Sur l'échalier qui est à droite de la maison de mon père, en Tréguier, répondit Merry, j'ai vu les chats courtauds tenir conseil; ils étaient deux, un roux et un _gâre_ (blanc et noir). Le gâre avait les yeux verts.

--Et qu'est-ce qu'ils faisaient sur l'échalier?

--Ils parlaient en latin, je ne les ai pas compris. Un éclat de rire général accueillit cette réponse.

--Quant aux _femmes blanches,_ dit l'archer Couan, dans l'évêché de Vannes, d'où je suis, j'en connais par douzaines. Il y a celle du marais de Glenac, auprès de Carentoir, qui prend les chalands par les deux bouts et les fait tourner comme des toupies, jusqu'à ce qu'elle les mette au fond de l'eau.

--Je n'ai jamais vu ni chats courtauds, ni femmes blanches, reprit un autre soldat, mais mon oncle Renot est mort de la peur que lui fit une lavandière à la lune.

On ne riait plus qu'à demi, parce qu'il ne faut pas parler longtemps de choses surnaturelles, quand on veut que les vrais Bretons restent gaillards.

Ils sont faits comme cela. Au bout de dix minutes, ils ont froid; au bout d'un quart d'heure, leurs dents claquent.

Aussi aiment-ils de passion à entendre parler de choses surnaturelles.

--Et les corniquets! poursuivit Merry, qui ne les a vus danser autour des croix sur la lande? Une fois, Merry de Poulven, mon parrain, était dans son courtil à gauler les pommes. C'était dimanche et il avait tort. À l'heure de la fin des vêpres un gentilhomme entra dans le courtil, par où? je ne sais pas, et dit à mon parrain:

--Mieux vaut gauler des pommes à cidre que de braire au lutrin, mon homme, pas vrai?

--Oh! oui, tout de même, répondit mon parrain, qui ne songeait pas à mal.

Le gentilhomme, qui était un Corniquet, prit une gaule et se mit à gauler des pommes avec mon parrain. Mon parrain pensait:

--Voilà, de vrai, un bon seigneur! Les pommes tombaient par boissées. Quand tout fut tombé, le gentilhomme tendit sa perche à mon parrain, qui n'avait guère de malice, oh! non.

Mon parrain prit la perche.

Aussi vrai comme Poulven est en Poulbalay, devers la rivière de Rance, mon parrain se sentit emporté par-dessus ses pommiers. Le gentilhomme tenait l'autre bout de la perche et il nageait dans l'air comme un poisson dans l'eau.

Ce qu'il arriva? que mon parrain eut l'idée de dire un _Ave,_ et que le malin lâcha la perche, en criant: Tu me brûles!

Quoi! mon parrain se réveilla avec une côte défoncée, sur les pierres de Saint-Suliac, de l'autre côté de la Rance...

Il y eut un murmure sourd parmi les soldats et les villageois qui s'étaient rapprochés pour entendre l'histoire.

--Mais la Fée des Grèves? reprit Kervoz, qui n'était déjà plus fanfaron qu'à moitié. Un Mathurin se chargea de répondre.

--Y avait des années qu'on ne l'avait pas entr'aperçue, dit-il, ornant son langage à cause de la circonstance; mais depuis quelques jours approchant, elle a reparu de par ici, car les écuellées de gruau s'en vont toutes les nuits, écuelles et tout.

Un Mathurin ayant ainsi parlé, les quatre langues des Gothon brûlèrent.

--Ça, c'est vrai! s'écrièrent-elles toutes quatre à la fois; et chacun sait bien que quand on la rencontre en mauvais état qu'on est de péché mortel, on ne voit pas le soleil levant le lendemain matin!

Parmi les soudards, il n'y en avait guère qui ne fussent en mauvais état de péché mortel. Plus d'un regard furtif fouilla la nuit avec terreur.

Il y eut un silence.

Pendant le silence, le malaise général augmenta. Messire Méloir tardait trop.

Les torches pâlissaient, à bout de résine.

L'archer Conan ayant secoué la sienne pour en raviver la flamme, on vit une ombre noire glisser derrière le pommier où pendait déjà la hart. Chacun écarquilla ses yeux.

Quand le jet de flamme mourut, l'ombre sembla rentrer en terre.

Soudards et paysans, tous frissonnèrent jusque dans la moelle de leur os.

--Allons, enfants! dit de loin Morgan, l'homme d'armes qui remplaçait Kéravel, finissons-en. Allez chercher le petit gars et mettez-lui la corde au cou vivement!

XIX. Le départ.

Les soldats se mirent en devoir d'obéir à l'ordre de Morgan, mais ce fut à contrecoeur. Ils avaient l'esprit frappé.

Dans la ferme, Jeannin et Simonnette étaient à genoux côte à côte.

Jeannin avait prié Simonnette de l'aider à dire sa dernière prière.

Simonnette pleurait, à chaudes larmes, mais Jeannin avait encore la force de sourire, quand il la regardait.

Il priait de son mieux, demandant que sa mère eût une douce vieillesse, et Simonnette une longue vie de bonheur.

Et vraiment, ainsi agenouillé, les yeux au ciel, ce petit Jeannin avait la figure d'un ange.

Lorsque les soldats entrèrent il se releva.

--Adieu, Simonnette, dit-il, pense un petit peu à moi, et souviens-toi de ce que tu m'as juré pour ma mère.

--Oh! Jeannin! ne t'en va pas! criait la jeune fille qui s'attachait à lui avec désespoir. Simon et sa ménagère regardaient cela du dehors. Ils voyaient bien que le bonheur de leur foyer n'était plus. Les soldats prirent Jeannin et le menèrent vers le pommier qui devait servir de potence.

Maître Vincent Gueffès se cachait derrière les Gothon. Sa mâchoire souriait diaboliquement.

--Mon joli petit Jeannin, cria-t-il comme l'enfant passait, je t'avais bien dit que je serais de la noce!

Une main se posa sur l'épaule du Normand. C'était la main de Simon Le Priol.

--Vincent Gueffès, dit le bonhomme, je te défends de passer jamais le seuil de ma maison. Gueffès se recula et grommela entre ses dents:

--Voilà qui est bien, maître Simon! Il y avait une agitation singulière parmi les soudards qui attendaient sous le pommier. Ils se parlaient à voix basse et d'un accent effrayé. On entendait:

--Je te dis que je l'ai vue... une grande figure blanche et pâle sur un corps tout noir.

--Elle est là, balbutia un autre; elle nous guette...

--Où ça?

--Derrière la haie.

--Saint Guinou! c'est vrai! Je vois ses yeux briller entre les feuilles. Les torches jetaient des lueurs ternes et mourantes qui faisaient tous les visages livides.

La lune, énorme et rouge, montrait la moitié de son disque sur le talus du chemin.

--Est-ce fait? cria Morgan. Les deux soldats qui prirent le petit Jeannin pour passer son cou dans le noeud de la hart, tremblaient de la tête aux pieds. Jeannin murmura:

--Ah! bonne fée! bonne fée! Elle m'avait pourtant bien dit que ces écus-là me porteraient malheur!

--Il appelle la fée! balbutia l'un des soldats.

L'autre lâcha prise. Le cou de Jeannin était pris dans la hart.

--Est-ce fait? demanda encore Morgan.

--C'est fait.

--Agitez les torches, que je voie cela! Les torches s'agitèrent et lancèrent de longs jets de flammes.

On vit le pauvre Jeannin suspendu au pommier.

Mais on vit aussi une belle jeune fille qui soutenait ses pieds et portait le poids de son corps. Jeannin souriait, au lieu de rouler ses yeux et de tirer la langue comme font les patients de la hart. Les torches avaient jeté leurs dernières lueurs. Elles s'éteignirent. Dans cette obscurité soudaine, la panique prit les soldats de Méloir, qui s'enfuirent en criant. Ils avaient vu le pendu sourire et la Fée des Grèves qui le soutenait par les pieds! Pas n'est besoin de dire que les Mathurin, les Gothon, les Catiche, la Scholastique et les Joson avaient devancé les soudards. Quelques minutes après, dans la ferme barricadée, Fanchon la ménagère, et Simonnette s'empressaient autour du petit Jeannin évanoui.

Simon Le Priol et Julien, son fils, étaient pensifs auprès du foyer.

Dans un coin, une femme vêtue de noir se tenait immobile.

--Il revient à lui, le pauvre gars, dit Fanchon.

--Jeannin, mon petit Jeannin! répétait Simonnette, qui souriait et pleurait.

--On ne peut pas le rendre à ses coquins de soudards, maintenant, murmura Julien, c'est bien sûr! Simon secoua la tête.

--J'avais dit que mon gendre aurait cinquante écus nantais, pensa-t-il tout haut; mais j'avais compté sans ma fillette. Le petit gars n'a pas un denier vaillant, mais c'est tout de même, puisque ma fillette le veut, il sera mon gendre.

--Le petit gars aura les cinquante écus nantais, s'il plaît à Dieu! dit une douce voix dans l'ombre. Jeannin se leva tout droit.

--C'est la voix de la bonne fée! s'écria-t-il. Julien et Simonnette disaient en même temps:

--C'est la voix de notre demoiselle! Ils demeurèrent un instant interdits, parce que Reine avait passé pour morte, et que l'idée d'un fantôme vient toujours la première à l'esprit du paysan breton.

Il fallut que Reine se montrât à visage découvert.

Le petit Jeannin, tout chancelant encore, vint se mettre à genoux devant elle.

--Fée ou femme, dit-il, morte ou vivante, que Dieu vous bénisse!

Reine lui prit la main.

--Oh! notre chère demoiselle est en vie, s'écria Julien, puisqu'elle prend la main du petiot! Simonnette tenait déjà l'autre main de Reine et la baisait.

--Je vous aimais bien déjà, murmura-t-elle, avant que vous l'eussiez sauvé...

--Et tu m'aimes deux fois plus à présent? interrompit Reine, qui souriait. Simon et Fanchon, mes bonnes gens, nous ferons ce mariage-là pour la Sainte-Anne.

Le Priol et sa femme se tenaient inclinés respectueusement.

--Il me fallait bien sauver, continua Reine, ce beau petit homme-là, puisque c'était moi qui lui avais mis la corde au cou.

Tous les regards l'interrogèrent, tandis que Jeannin murmurait confus:

--Si j'avais su que c'était vous, là-bas, sur la grève, notre demoiselle, je n'aurais pas serré si fort!

--Mes amis, dit Reine, je vais vous expliquer l'énigme en deux mots: c'est moi qui avait enlevé l'escarcelle du chevalier Méloir, parce que l'escarcelle contenait le prix maudit de la vie de mon père. Jeannin qui me prenait pour la Fée des Grèves, a exigé de moi cinquante écus d'or. J'étais pressée, car je portais des vivres à monsieur Hue de Maurever: j'ai jeté l'escarcelle en lui disant de bien prendre garde...

--C'est vrai, ça, interrompit Jeannin, et je ne méritais guère un si bon conseil en ce moment-là!

--C'était donc vous, noble demoiselle, que j'avais aperçue hier, à la brune, par les fenêtres brisées du manoir? demanda Julien.

--C'était moi.

--Et c'était vous aussi, notre maîtresse, ajouta Fanchon, qui emportiez le gruau que nous placions sur le seuil de nos maisons pour la Fée des Grèves?

--C'était moi.

--Et pourquoi notre chère demoiselle, murmura Simonnette, en caressant la main de sa maîtresse et amie, n'entrait-elle pas chez ses vassaux dévoués?

--Parce qu'il s'agissait de vie et de mort, fillette, répondit Reine qui, cette fois, ne souriait plus.

--Notre demoiselle se défiait de nous, ma soeur, dit Julien, avec un peu d'amertume; elle se faisait passer pour morte, afin que les Le Priol ne puissent point la trahir!

--Votre demoiselle, ami Julien, répliqua Reine, a partagé vos jeux quand vous étiez enfant. Elle vous aurait confié de bon coeur sa propre vie, mais...

Julien l'interrompit d'un geste plein de respect et mit un genou en terre auprès de Jeannin.

--Ce que notre demoiselle a fait est bien fait, dit-il; ma langue a trahi mon coeur. Reine lui tendit la main, tout émue. Il y avait l'étoffe d'un beau soldat dans ce grand et fier jeune homme qui était à genoux devant elle.

La main qu'on lui tendait, Julien Le Priol la baisa avec un enthousiasme chevaleresque.

--Je ne suis qu'un paysan, s'écria-t-il, mais je sais un lieu où il y a des épées, et si Maurever, mon seigneur, et sa fille ont besoin de mon sang, me voilà!

--Et moi aussi, me voilà! répéta gaillardement le petit Jeannin.

--Comment, toi, petiot! dit Reine, qui riait, attendrie, toi qui es plus poltron que les poules!

--Je ne suis plus poltron, notre demoiselle, répliqua Jeannin de la meilleure foi du monde; je crois même que je suis brave! Depuis que j'ai vu la mort face à face, je sais ce que c'est; je ne crains plus que le bon Dieu. Quant au diable et aux soudards, eh bien, tenez, je m'en moque!

Il rejetait en arrière ses cheveux blonds d'un air mutin et ses yeux pétillaient. Simonnette fut si contente de ce discours, qu'elle lui planta un gros baiser sur la joue.

--Et moi aussi, me voilà! s'écria-t-elle ensuite, et mon père, et ma mère, et tout le monde ici! et tout le monde dans le village! Ah! Seigneur Jésus! que je me battrais bien pour ma chère demoiselle!

--Donc, me voici à la tête d'une armée, dit Reine gaiement, ma première opération militaire sera de diriger un convoi de vivres vers la retraite de monsieur Hue, que je n'ai pu joindre depuis trois jours.

--Prenons tout ce qu'il y a dans la maison et partons! dit Julien. Simon Le Priol et Fanchon s'étaient mutuellement interrogés du regard. Ils étaient dévoués aussi, mais ils étaient gens d'âge.

--Bien parlé, fils, prononça Simon d'un ton ferme, quoique peut-être il eût été mieux de consulter ton père.

--Mon père ne sait pas ce que je sais, répondit le jeune homme en se tournant vers le vieux Le Priol; je me suis mêlé aux soldats tout à l'heure. Cette vipère de Vincent Gueffès les a excités au mal. Ils disaient que le village de Saint-Jean était un nid de traîtres, et que le mieux serait d'y mettre le feu une de ces nuits.

--Ils sont les plus forts, murmura le vieillard en baissant la tête.

--Pas pour longtemps peut-être, poursuivit Julien, car je sais encore autre chose. Pendant que le chevalier Méloir repose sa meute et s'apprête à mal faire, il se dit d'étranges nouvelles du côté de la ville. Le duc François est malade et chacun regarde sa maladie comme un châtiment infligé par Dieu au fratricide. Un prêtre l'a dit en chaire dans l'église de Combourg. Si monsieur Hue voulait, demain, il serait à la tête de dix mille bourgeois et paysans...

--Monsieur Hue ne voudra pas! interrompit Reine; Hue de Maurever est un gentilhomme et un Breton. Il aimerait mieux mourir mille fois que de lever sa bannière contre son souverain légitime!

--Je vous le dis, notre demoiselle, reprit Julien, les choses iront alors sans lui, et les soudards n'ont qu'à se presser s'ils veulent avoir le temps d'incendier nos demeures. En attendant, si mon père et ma mère acceptent pour fils ce petit gars-là (il tendit la main à Jeannin), et j'en serai content, car il a un bon coeur sous sa peau de mouton percée, m'est avis qu'il nous faut prendre le large, car, demain, il fera jour, et toute cette ribaudaille, sonnant le vieux fer, n'a peur des lutins que la nuit.

Fanchon, la ménagère, parcourut la ferme d'un regard triste.

--Voilà trente ans que je dors sous ce toit, murmura-t-elle: c'est ici que vous êtes nés tous deux, mes chers enfants.