La faute de l'abbé Mouret

Part 9

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Que de belles journées semblables il avait passées, dans cet ancien couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur séculaire de dévotion! Pendant cinq ans, les jours s'étaient suivis, coulant avec le même murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de mille détails qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier trousseau, qu'il était allé acheter avec sa mère: ses deux soutanes, ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs, son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux soir d'octobre, lorsque la porte du séminaire s'était refermée sur lui! Il venait là, à vingt ans, après ses années de collège, pris d'un besoin de croire et d'aimer. Dès le lendemain, il avait tout oublié, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il revoyait la cellule étroite où il avait passé ses deux années de philosophie, une case meublée d'un lit, d'une table et d'une chaise, séparée des cases voisines par des planches mal jointes, dans une immense salle qui contenait une cinquantaine de réduits pareils. Il revoyait sa cellule de théologien, habitée pendant trois autres années, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une bibliothèque, heureuse chambre emplie des rêves de sa foi. Le long des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre, à certains angles, il avait eu des révélations soudaines, des secours inespérés. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa vie contemplative, ses bégayements de tendresse, sa lente initiation, les caresses reçues en retour du don de son être, tout ce bonheur des premières amours divines. Tel jour, en s'éveillant, il avait vu une vive lueur qui l'avait baigné de joie. Tel soir, en fermant la porte de sa cellule, il s'était senti saisir au cou par des mains tièdes, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il s'était trouvé par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois, surtout sous la petite voûte qui menait à la chapelle, il avait abandonné sa taille à des bras souples qui l'enlevaient. Tout le ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses vêtements, sa peau elle-même, semblaient garder à jamais la lointaine odeur. Et il se souvenait encore des promenades du jeudi. On partait à deux heures pour quelque coin de verdure, à une lieue de Plassans. C'était le plus souvent au bord de la Viorne, dans le bout d'un pré, avec des saules noueux qui laissaient tremper leurs feuilles au fil de l'eau. Il ne voyait rien, ni les grandes fleurs jaunes du pré, ni les hirondelles buvant au vol, rasant des ailes la nappe de la petite rivière. Jusqu'à six heures, assis par bandes sous les saules, ses camarades et lui récitaient en choeur l'Office de la Vierge, ou lisaient, deux à deux, les Petites Heures, le bréviaire facultatif des jeunes séminaristes.

L'abbé Mouret eut un sourire, en rapprochant les tisons. Il ne trouvait dans ce passé qu'une grande pureté, une obéissance parfaite. Il était un lis, dont la bonne odeur charmait ses maîtres. Il ne se rappelait pas un mauvais acte. Jamais il ne profitait de la liberté absolue des promenades, pendant que les deux directeurs de surveillance allaient causer chez un curé du voisinage, pour fumer derrière une haie ou courir boire de la bière avec quelque ami. Jamais il ne cachait des romans sous sa paillasse, ni n'enfermait des bouteilles d'anisette au fond de sa table de nuit. Longtemps même, il ne s'était pas douté les péchés qui l'entouraient, des ailes de poulets et des gâteaux introduits en contrebande pendant le carême, des lettres coupables apportées par les servants, des conversations abominables tenues à voix basse, dans certains coins de la cour. Il avait pleuré à chaudes larmes, le jour où il s'était aperçu que peu de ses camarades aimaient Dieu pour lui-même. Il y avait là des fils de paysans entrés dans les ordres par terreur de la conscription, des paresseux rêvant un métier de fainéantise, des ambitieux que troublaient déjà la vision de la crosse et de la mitre. Et lui, en retrouvant les ordures du monde au pied des autels, s'était replié encore sur lui-même, se donnant davantage à Dieu, pour le consoler de l'abandon où on le laissait.

Pourtant, l'abbé se rappela qu'un jour il avait croisé les jambes, à la classe. Le professeur lui en ayant fait le reproche, il était devenu très rouge, comme s'il avait commis une indécence. Il était un des meilleurs élèves, ne discutant pas, apprenant les textes par coeur. Il prouvait l'existence et l'éternité de Dieu par des preuves tirées de l'Écriture sainte, par l'opinion des Pères de l'Église, et par le consentement universel de tous les peuples. Les raisonnements de cette nature l'emplissaient d'une certitude inébranlable. Pendant sa première année de philosophie, il travaillait son cours de logique avec une telle application, que son professeur l'avait arrêté, en lui répétant que les plus savants ne sont pas les plus saints. Aussi, dès sa seconde année, s'acquittait-il de son étude de la métaphysique, ainsi que d'un devoir réglementé, entrant pour une très faible part dans les exercices de la journée. Le mépris de la science lui venait; il voulait rester ignorant, afin de garder l'humilité de sa foi. Plus tard, en théologie, il ne suivait plus le cours d'Histoire ecclésiastique, de Rorbacher, que par soumission; il allait jusqu'aux arguments de Gousset, jusqu'à l'Instruction théologique de Bouvier, sans oser toucher à Bellarmin, à Liguori, à Suarez, à saint Thomas d'Aquin. Seule, l'Écriture sainte le passionnait. Il y trouvait le savoir désirable, une histoire d'amour infini qui devait suffire comme enseignement aux hommes de bonne volonté. Il n'acceptait que les affirmations de ses maîtres, se débarrassant sur eux de tout souci d'examen, n'ayant pas besoin de ce fatras pour aimer, accusant les livres de voler le temps à la prière. Il avait même réussi à oublier ses années de collège. Il ne savait plus, il n'était plus qu'une candeur, qu'une enfance ramenée aux balbutiements du catéchisme.

Et c'était ainsi qu'il était pas à pas monté jusqu'à la prêtrise. Ici, les souvenirs se pressaient, attendris, chauds encore de joies célestes. Chaque année, il avait approché Dieu de plus près. Il passait saintement les vacances, chez un oncle, se confessant tous les jours, communiant deux fois par semaine. Il s'imposait des jeûnes, cachait au fond de sa malle des boîtes de gros sel, sur lesquelles il s'agenouillait des heures entières, les genoux mis à nu. Il restait à la chapelle, pendant les récréations, ou montait dans la chambre d'un directeur, qui lui racontait des anecdotes pieuses, extraordinaires. Puis, quand approchait le jour de la Sainte-Trinité, il était récompensé au delà de toute mesure, envahi par cette émotion dont s'emplissent les séminaires à la veille des ordinations. C'était la grande fête, le ciel s'ouvrant pour laisser les élus gravir un nouveau degré. Lui, quinze jours à l'avance, se mettait au pain et à l'eau. Il fermait les rideaux de sa fenêtre, pour ne plus même voir le jour, se prosternant dans les ténèbres, suppliant Jésus d'accepter son sacrifice. Les quatre derniers jours, il était pris d'angoisses, de scrupules terribles qui le jetaient hors de son lit, au milieu de la nuit, pour aller frapper à la porte du prêtre étranger dirigeant la retraite, quelque carme déchaussé, souvent un protestant converti, sur lequel courait une merveilleuse histoire. Il lui faisait longuement la confession générale de sa vie, la voix coupée de sanglots. L'absolution seule le tranquillisait, le rafraîchissait, comme s'il avait pris un bain de grâce. Il était tout blanc, au matin du grand jour; il avait une si vive conscience de cette blancheur, qu'il lui semblait faire de la lumière autour de lui. Et la cloche du séminaire sonnait de sa voix claire, tandis que les odeurs de juin, les quarantaines en fleurs, les résédas, les héliotropes, venaient par-dessus la haute muraille de la cour. Dans la chapelle, les parents attendaient, en grande toilette, émus à ce point, que les femmes sanglotaient sous leurs voilettes. Puis, c'était le défilé: les diacres, qui allaient recevoir la prêtrise, en chasuble d'or; les sous-diacres, en dalmatique; les minorés, les tonsures, le surplis flottant sur les épaules, la barrette noire à la main. L'orgue ronflait, épanouissait les notes de flûte d'un chant d'allégresse. A l'autel, l'évêque, assisté de deux chanoines, officiait, crosse en main. Le chapitre était là, les prêtres de toutes les paroisses se pressaient, au milieu d'un luxe inouï de costumes, d'un flamboiement d'or allumé par le large rayon de soleil qui tombait d'une fenêtre de la nef. Après l'épître, l'ordination commençait.

A cette heure, l'abbé Mouret se rappelait encore le froid des ciseaux, lorsqu'on l'avait marqué de la tonsure, au commencement de sa première année de théologie. Il avait eu un léger frisson. Mais la tonsure était alors bien étroite, à peine ronde comme une pièce de deux sous. Plus tard, à chaque nouvel ordre reçu, elle avait grandi, toujours grandi, jusqu'à le couronner d'une tache blanche, aussi large qu'une grande hostie. Et l'orgue ronflait plus doucement, les encensoirs retombaient avec le bruit argentin de leurs chaînettes, en laissant échapper un flot de fumée blanche, qui se déroulait comme de la dentelle. Lui, se voyait en surplis, jeune tonsuré, amené à l'autel par le maître des cérémonies; il s'agenouillait, baissait profondément la tête, tandis que l'évêque, avec des ciseaux d'or, lui coupait trois mèches de cheveux, une sur le front, les deux autres près des oreilles. A un an de là, il se voyait de nouveau, dans la chapelle pleine d'encens, recevant les quatre ordres mineurs: il allait, conduit par un archidiacre, fermer avec fracas la grande porte, qu'il rouvrait ensuite, pour montrer qu'il était commis à la garde des églises; il secouait une clochette de la main droite, annonçant par là qu'il avait le devoir d'appeler les fidèles aux offices; il revenait à l'autel, où l'évêque lui conférait de nouveaux privilèges, ceux de chanter les leçons, de bénir le pain, de catéchiser les enfants, d'exorciser le démon, de servir les diacres, d'allumer et d'éteindre les cierges. Puis, le souvenir de l'ordination suivante lui revenait, plus solennel, plus redoutable, au milieu du même chant des orgues, dont le roulement semblait être la foudre même de Dieu; ce jour-là, il avait la dalmatique de sous-diacre aux épaules, il s'engageait à jamais par le voeu de chasteté, il tremblait de toute sa chair, malgré sa foi, au terrible: Accedite, de l'évêque, qui mettait en fuite deux de ses camarades, pâlissant à son côté; ses nouveaux devoirs étaient de servir le prêtre à l'autel, de préparer les burettes, de chanter l'épître, d'essuyer le calice, de porter la croix dans les processions. Et, enfin, il défilait une dernière fois dans la chapelle, sous le rayonnement du soleil de juin; mais, cette fois, il marchait en tête du cortège, il avait l'aube nouée à la ceinture, l'étoile croisée sur la poitrine, la chasuble tombant du cou; défaillant d'une émotion suprême, il apercevait la figure pâle de l'évêque qui lui donnait la prêtrise, la plénitude du sacerdoce, par une triple imposition des mains. Après son serment d'obéissance ecclésiastique, il se sentait comme soulevé des dalles, lorsque la voix pleine du prélat disait la phrase latine: "Accipe Spiritum sanctum: quorum remiseris peccata, remittuntur eis, et quorum retineris, retenta sunt."

XVI

Cette évocation des grands bonheurs de sa jeunesse avait donné une légère fièvre à l'abbé Mouret. Il ne sentait plus le froid. Il lâcha les pincettes, s'approcha du lit comme s'il allait se coucher, puis revint appuyer son front contre une vitre, regardant la nuit, sans voir. Était-il donc malade, qu'il éprouvait ainsi une langueur des membres, tandis que le sang lui brûlait les veines? Au séminaire, a deux reprises, il avait eu des malaises semblables, une sorte d'inquiétude physique qui le rendait très malheureux; une fois même, il s'était mis au lit, avec un gros délire. Puis, il songea à une jeune fille possédée, que Frère Archangias racontait avoir guérie d'un simple signe de croix, un jour qu'elle était tombée raide devant lui. Cela le fit penser aux exorcismes spirituels qu'un de ses maîtres lui avait recommandés autrefois: la prière, la confession générale, la communion fréquente, le choix d'un directeur sage, ayant un grand empire sur l'esprit de son pénitent. Et, sans transition, avec une brusquerie qui l'étonna lui-même, il aperçut au fond de sa mémoire la figure ronde d'un de ses anciens amis, un paysan, enfant de choeur à huit ans, dont la pension au séminaire était payée par une dame qui le protégeait. Il riait toujours, il jouissait naïvement à l'avance des petits bénéfices du métier: les douze cents francs d'appointement, le presbytère au fond d'un jardin, les cadeaux, les invitations à dîner, les menus profits des mariages, des baptêmes, des enterrements. Celui-là devait être heureux, dans sa cure.

Le regret mélancolique que lui apportait ce souvenir, surprit le prêtre extrêmement. N'était-il pas heureux, lui aussi? Jusqu'à ce jour, il n'avait rien regretté, rien désiré, rien envié. Et même, en ce moment, il s'interrogeait, il ne trouvait en lui aucun sujet d'amertume. Il était, croyait-il, tel qu'aux premiers temps de son diaconat, lorsque l'obligation de lire son bréviaire, à des heures déterminées, avait empli ses journées d'une prière continue. Depuis cette époque, les semaines, les mois, les années coulaient, sans qu'il eût le loisir d'une mauvaise pensée. Le doute ne le tourmentait point; il s'anéantissait devant les mystères qu'il ne pouvait comprendre, il faisait aisément le sacrifice de sa raison, qu'il dédaignait. Au sortir du séminaire, il avait eu la joie de se voir étranger parmi les autres hommes, de ne plus marcher comme eux, de porter autrement la tête, d'avoir des gestes, des mots, des sentiments d'être à part. Il se sentait féminisé, rapproché de l'ange, lavé de son sexe, de son odeur d'homme. Cela le rendait presque fier, de ne plus tenir à l'espèce, d'avoir été élevé pour Dieu, soigneusement purgé des ordures humaines par une éducation jalouse. Il lui semblait encore être demeuré pendant des années dans une huile sainte, préparée selon les rites, qui lui avait pénétré les chairs d'un commencement de béatification. Certains de ses organes avaient disparu, dissous peu à peu; ses membres, son cerveau, s'étaient appauvris de matière, pour s'emplir d'âme, d'un air subtil qui le grisait parfois d'un vertige, comme si la terre lui eût manqué brusquement. Il montrait des peurs, des ignorances, des candeurs de fille cloîtrée. Il disait parfois en souriant qu'il continuait son enfance, s'imaginant être resté tout petit, avec les mêmes sensations, les mêmes idées, les mêmes jugements; ainsi, à six ans, il connaissait Dieu autant qu'à vingt-cinq ans, il avait pour le prier des inflexions de voix semblables, des joies enfantines à joindre les mains bien exactement. Le monde lui semblait pareil au monde qu'il voyait jadis, lorsque sa mère le promenait par la main. Il était né prêtre, il avait grandi prêtre. Lorsqu'il faisait preuve, devant la Teuse, de quelque grossière ignorance de la vie, elle le regardait stupéfaite, entre les deux yeux, en disant avec un singulier sourire "qu'il était bien le frère de mademoiselle Désirée." Dans son existence, il ne se rappelait qu'une secousse honteuse. C'était pendant ses derniers six mois de séminaire, entre le diaconat et la prêtrise. On lui avait fait lire l'ouvrage de l'abbé Craisson, supérieur du grand séminaire de Valence: De rebus venereis ad usum confessariorum. Il était sorti épouvanté, sanglotant, de cette lecture. Cette casuistique savante du vice, étalant l'abomination de l'homme, descendant jusqu'aux cas les plus monstrueux des passions hors nature, violait brutalement sa virginité de corps et d'esprit. Il restait à jamais sali, comme une épousée, initiée d'une heure à l'autre aux violences de l'amour. Et il revenait fatalement à ce questionnaire de honte, chaque fois qu'il confessait. Si les obscurités du dogme, les devoirs du sacerdoce, la mort de tout libre arbitre, le laissaient serein, heureux de n'être que l'enfant de Dieu, il gardait malgré lui l'ébranlement charnel de ces saletés qu'il devait remuer, il avait conscience d'une tache ineffaçable, quelque part, au fond de son être, qui pouvait grandir un jour et le couvrir de boue.

La lune se levait, derrière les Garrigues. L'abbé Mouret, que la fièvre brûlait davantage, ouvrit la fenêtre, s'accouda, pour recevoir au visage la fraîcheur de la nuit. Il ne savait plus à quelle heure exacte l'avait pris ce malaise. Il se souvenait pourtant que, le matin, en disant sa messe, il était très calme, très reposé. Ce devait être plus tard, peut-être pendant sa longue marche au soleil, ou sous le frisson des arbres du Paradou, ou dans l'étouffement de la basse-cour de Désirée. Et il revécut la journée.

En face de lui, la vaste plaine s'étendait, plus tragique sous la pâleur oblique de la lune. Les oliviers, les amandiers, les arbres maigres faisaient des taches grises, au milieu du chaos des grandes roches, jusqu'à la ligne sombre des collines de l'horizon. C'étaient de larges pans d'ombre, des arêtes bossuées, des mares de terre sanglantes où les étoiles rouges semblaient se regarder, des blancheurs crayeuses pareilles à des vêtements de femme rejetés, découvrant des chairs noyées de ténèbres, assoupies dans les enfoncements des terrains. La nuit, cette campagne ardente prenait un étrange vautrement de passion. Elle dormait, débraillée, déhanchée, tordue, les membres écartés, tandis que de gros soupirs tièdes s'exhalaient d'elle, des arômes puissants de dormeuse en sueur. On eût dit quelque forte Cybèle tombée sur l'échine, la gorge en avant, le ventre sous la lune, soûle des ardeurs du soleil, et rêvant encore de fécondation. Au loin, le long de ce grand corps, l'abbé Mouret suivait des yeux le chemin des Olivettes, un mince ruban pâle qui s'allongeait comme le lacet flottant d'un corset. Il entendait Frère Archangias, relevant les jupes des gamines qu'il fouettait au sang, crachant aux visages des filles, puant lui-même l'odeur d'un bouc qui ne se serait jamais satisfait. Il voyait la Rosalie rire en-dessous, de son air de bête lubrique, pendant que le père Bambousse lui jetait des mottes de terre dans les reins. Et là encore, croyait-il, il était bien portant, à peine chauffé à la nuque par la belle matinée. Il ne sentait qu'un frémissement derrière son dos, ce murmure confus de vie, qu'il avait entendu vaguement dès le matin, au milieu de sa messe, lorsque le soleil était entré par les fenêtres crevées. Jamais, comme à cette heure de nuit, la campagne ne l'avait inquiété, avec sa poitrine géante, ses ombres molles, ses luisants de peau ambrée, toute cette nudité de déesse, à peine cachée sous la mousseline argentée de la lune.

Le jeune prêtre baissa les yeux, regarda le village des Artaud. Le village s'écrasait dans le sommeil lourd de fatigue, dans le néant que dorment les paysans. Pas une lumière. Les masures faisaient des tas noirs, que coupaient les raies blanches des ruelles transversales, enfilées par la lune. Les chiens eux-mêmes devaient ronfler, au seuil des portes closes. Peut-être les Artaud avaient- ils empoisonné le presbytère de quelque fléau abominable? Derrière lui, il écoutait toujours grossir le souffle dont l'approche était si pleine d'angoisse. Maintenant, il surprenait comme un piétinement de troupeau, une volée de poussière qui lui arrivait, grasse des émanations d'une bande de bêtes. Ses pensées du matin lui revenaient sur cette poignée d'hommes recommençant les temps, poussant entre les rocs pelés ainsi qu'une poignée de chardons que les vents ont semés; il se sentait assister à l'éclosion lente d'une race. Lorsqu'il était enfant, rien ne le surprenait, ne l'effrayait davantage, que ces myriades d'insectes qu'il voyait sourdre de quelque fente, quand il soulevait certaines pierres humides. Les Artaud, même endormis, éreintés au fond de l'ombre, le troublaient de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fenêtre. Le village n'était pas assez mort; les toits de chaume se gonflaient comme des poitrines; les gerçures des portes laissaient passer des soupirs, des craquements légers, des silences vivants, révélant dans ce trou la présence d'une portée pullulante, sous le bercement noir de la nuit. Sans doute, c'était cette senteur seule qui lui donnait une nausée. Souvent il l'avait pourtant respirée aussi forte, sans éprouver d'autre besoin que de se rafraîchir dans la prière.

Les tempes en sueur, il alla ouvrir l'autre fenêtre, cherchant un air plus vif. En bas, à gauche, s'étendait le cimetière, avec la haute barre du Solitaire, dont pas une brise ne remuait l'ombre. Il montait du champ vide une odeur de pré fauché. Le grand mur gris de l'église, ce mur tout plein de lézards, planté de giroflées, se refroidissait sous la lune; tandis qu'une des larges fenêtres luisait, les vitres pareilles à des plaques d'acier. L'église endormie ne devait vivre à cette heure que de la vie extra-humaine du Dieu de l'hostie, enfermé dans le tabernacle. Il songeait à la tache jaune de la veilleuse, mangée par l'ombre, avec une tentation de redescendre, pour soulager sa tête malade, au milieu de ces ténèbres pures de toute souillure. Mais une terreur étrange le retint: il crut tout d'un coup, les yeux fixés sur les vitres allumées par la lune, voir l'église s'éclairer intérieurement d'un éclat de fournaise, d'une splendeur de fête infernale, où tournaient le mois de mai, les plantes, les bêtes, les filles des Artaud, qui prenaient furieusement des arbres entre leurs bras nus. Puis, en se penchant, au-dessous de lui, il aperçut la basse-cour de Désirée, toute noire, qui fumait. Il ne distinguait pas nettement les cases des lapins, les perchoirs des poules, la cabane des canards. C'était une seule masse tassée dans la puanteur, dormant de la même haleine pestilentielle. Sous la porte de l'étable, la senteur aigre de la chèvre passait; pendant que le petit cochon vautré sur le dos, soufflait grassement, près d'une écuelle vide. De son gosier de cuivre, le grand coq fauve Alexandre jeta un cri, qui éveilla au loin, un à un, les appels passionnés de tous les coqs du village.