# La faute de l'abbé Mouret

## Part 8

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Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait autour de lui, avec ses hautes floraisons de chasteté. Le Rosaire laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupée de Pater, comme une guirlande de roses blanches, mêlées des lis de l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des étoiles du Couronnement. Il avançait à pas lents, le long des allées embaumées, s'arrêtant à chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le mystère auquel elle correspondait; il restait éperdu de joie, de douleur, de gloire, à mesure que les mystères se groupaient en trois séries, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Légende incomparable, histoire de Marie, vie humaine complète, avec ses sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout à l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les cinq mystères souriants, baignés des sérénités de l'aube: c'étaient la salutation de l'archange, un rayon de fécondité glissé du ciel, apportant la pâmoison adorable de l'union sans tâche; la visite à Elisabeth, par une claire matinée d'espérance, à l'heure où le fruit de ses entrailles donnait pour la première fois à Marie cette secousse qui fait pâlir les mères; les couches dans un étable de Bethléem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternité divine; le nouveau-né porté au Temple, sur les bras de l'accouchée, qui sourit, lasse encore, déjà heureuse d'offrir son enfant à la justice de Dieu, aux embrassements de Siméon, aux désirs du monde; enfin, Jésus grandi, se révélant devant les docteurs, au milieu desquels sa mère inquiète le retrouve, fière de lui et consolée, puis après ce matin, d'une lumière si tendre, il semblait à Serge que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des ronces, s'écorchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait sous l'épouvantement des cinq mystères de douleur: Marie agonisant dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de fouet de la flagellation, sentant à son propre front le déchirement de la couronne d'épines, portant l'horrible poids de sa croix, mourant à ses pieds sur le Calvaire. Ces nécessités de la souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adorée, pour qui il eût donné son sang comme Jésus, lui causaient une révolte d'horreur, que dix années des mêmes prières et des mêmes exercices n'avaient pu calmer. Mais les grains coulaient toujours, une trouée soudaine se faisait dans les ténèbres du crucifiement, la gloire resplendissante des cinq derniers mystères éclatait avec une allégresse d'astre libre. Marie, transfigurée, chantait l'alléluia de la résurrection, la victoire sur la mort, l'éternité de la vie; elle assistait, les mains tendues, renversée d'admiration, au triomphe de son fils, qui s'élevait au ciel, parmi des nuées d'or frangées de pourpre; elle rassemblait autour d'elle les Apôtres, goûtant comme au jour de la conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes ardentes; elle était à son tour ravie par un vol d'anges, emportées sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immaculée, déposée doucement au milieu de la splendeur des trônes célestes; et là, comme gloire suprême, dans une clarté si éblouissante, qu'elle éteignait le soleil, Dieu la couronnait des étoiles du firmament. La passion n'a qu'un mot. En disant à la file les cent cinquante Ave, Serge ne les avait pas répétés une seule fois. Ce murmure monotone, cette parole sans cesse la même qui revenait, pareille au: "Je t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus profonde; il s'y attardait, causant sans fin à l'aide de l'unique phrase latine, connaissait Marie tout entière, jusqu'à ce que, le dernier grain du Rosaire s'échappant de ses mains, il se sentit défaillir à la pensée de la séparation.

Bien des fois le jeune homme avait ainsi passé les nuits, recommençant à vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours le moment où il devrait prendre congé de sa chère maîtresse. Le jour naissait, qu'il chuchotait encore. C'était la lune, disait-il pour se tromper lui-même, qui faisait pâlir les étoiles. Ses supérieurs devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait gardé au mur de sa cellule une gravure coloriée du Sacré-Coeur de Marie. La Vierge, souriant d'une façon sereine, écartait son corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, où son coeur brûlait, traversé d'une épée, couronné de roses blanches. Cette épée le désespérait; elle lui causait cette intolérable horreur de la souffrance chez la femme, dont la seule pensée le jetait hors de toute soumission pieuse. Il l'effaça, il ne garda que le coeur couronné et flambant, arraché à demi de cette chair exquise pour s'offrir à lui. Ce fut alors qu'il se sentit aimé. Marie lui donnait son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec l'égouttement rose de son sang. Il n'y avait plus là une image de passion dévote, mais une matérialité, un prodige de tendresse, qui, lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait élargir les mains pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il était aimé, le coeur battait pour lui! C'était comme un affolement de tout son être, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte. Elle l'aimait activement, jusqu'à le vouloir dans l'éternité auprès d'elle, toujours à elle. Elle l'aimait efficacement, sans cesse occupée de lui, le suivant partout, lui évitant les moindres infidélités. Elle l'aimait tendrement, plus que toutes les femmes ensemble, d'un amour bleu, profond, infini comme le ciel. Où aurait-il jamais trouvé une maîtresse si désirable? Quelle caresse de la terre était comparable à ce souffle de Marie dans lequel il marchait? Quelle union misérable, quelle jouissance ordurière pouvaient être mises en balance avec cette éternelle fleur du désir montant toujours sans s'épanouir jamais? Alors, le Magnificat, ainsi qu'une bouffée d'encens, s'exhalait de sa bouche. Il chantait le chant d'allégresse de Marie, son tressaillement de joie à l'approche de l'Époux divin. Il glorifiait le Seigneur qui renversait les puissants de leurs trônes, et qui lui envoyait Marie, à lui, un pauvre enfant nu, se mourant d'amour sur le carreau glacé de sa cellule.

Et, lorsqu'il avait tout donné à Marie, son corps, son âme, ses biens terrestres, ses biens spirituels, lorsqu'il était nu devant elle, à bout de prières, les litanies de la Vierge jaillissaient de ses lèvres brûlées, avec leurs appels répétés., entêtés, acharnés, dans un besoin suprême de secours célestes. Il lui semblait qu'il gravissait un escalier de désir; à chaque saut de son coeur, il montait une marche. D'abord, il la disait Sainte. Ensuite, il l'appelait Mère, très pure, très chaste, aimable, admirable. Et il reprenait son élan, lui criant six fois sa virginité, la bouche comme rafraîchie chaque fois par ce mot de vierge, auquel il joignait des idées de puissances, de bonté, de fidélité. A mesure que son coeur l'emportait plus haut, sur les degrés de lumière, une voix étrange, venue de ses veines, parlait en lui, s'épanouissant en fleurs éclatantes. Il aurait voulu se fondre en parfum, s'épandre en clarté, expirer en un soupir musical. Tandis qu'il la nommait Miroir de justice. Temple de sagesse, Source de sa joie, il se voyait pâle d'extase dans ce miroir, il s'agenouillait sur les dalles tièdes de ce temple, il buvait à longs traits l'ivresse de cette source. Et il la transformait encore, lâchant la bride à sa folie de tendresse pour s'unir à elle d'une façon toujours plus étroite. Elle devenait un Vase d'honneur choisi par Dieu, un Sein d'élection où il souhaitait de verser son être, de dormir à jamais. Elle était la Rose mystique, une grande fleur éclose au paradis, faite des Anges entourant leur Reine, si pure, si odorante, qu'il la respirait du bas de son indignité avec un gonflement de joie dont ses côtes craquaient. Elle se changeait en Maison d'or, en Tour de David, en Tour d'ivoire, d'une richesse inappréciable, d'une pureté jalousée des cygnes, d'une taille haute, forte, ronde, à laquelle il aurait voulu faire de ses bras tendus une ceinture de soumission. Elle se tenait debout à l'horizon, elle était la Porte du ciel, qu'il entrevoyait derrière ses épaules, lorsqu'un souffle de vent écartait les plis de son voile. Elle grandissait derrière la montagne, à l'heure où la nuit pâlit, Étoile du matin, secours des voyageurs égarés, aube d'amour. Puis, à cette hauteur, manquant d'haleine, non rassasie encore, mais les mots trahissant les forces de son coeur, il ne pouvait plus que la glorifier du titre de Reine qu'il lui jetait neuf fois comme neuf coups d'encensoir. Son cantique se mourait d'allégresse dans ces cris du triomphe final: Reine des vierges, Reine de tous les saints, Reine conçue sans péché! Elle toujours plus haut, resplendissait. Lui, sur la dernière marche, la marche que les familiers de Marie atteignent seuls, restait là un instant, pâmé au milieu de l'air subtil qui l'étourdissait, encore trop loin pour baiser le bord de la robe bleue, se sentant déjà rouler, avec l'éternel désir de remonter, de tenter cette jouissance surhumaine.

Que de fois les litanies de la Vierge, récitées en commun, dans la chapelle, avaient ainsi laissé le jeune homme, les genoux cassés, la tête vide, comme après une grande chute! Depuis sa sortie du séminaire, l'abbé Mouret avait appris à aimer la Vierge davantage encore. Il lui vouait ce culte passionné où Frère Archangias flairait des odeurs d'hérésie. Selon lui, c'était elle qui devait sauver l'Église par quelque prodige grandiose dont l'apparition prochaine charmerait la terre. Elle était le seul miracle de notre époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la blancheur nocturne vue entre deux nuages, et dont le bord du voile traînait sur les chaumes des paysans. Quand Frère Archangias lui demandait brutalement s'il l'avait jamais aperçue, il se contentait de sourire, les lèvres serrées, comme pour garder son secret. La vérité était qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente; elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les cheveux, les paupières à demi baissées, laissant couler des regards humides d'espérance qui lui éclairaient les joues. Et il sentait bien qu'elle venait à lui, qu'elle lui promettait de ne plus tarder, qu'elle lui disait: "Me voici, reçois-moi." Trois fois chaque jour, lorsque l'Angelus sonnait, au réveil de l'aube, dans la maturité du midi, à la tombée attendrie du crépuscule, il se découvrait, il disait un Ave en regardant autour de lui, cherchant si la cloche ne lui annonçait pas enfin la venue de Marie. Il avait vingt-cinq ans. Il l'attendait.

Au mois de mai, l'attente du jeune prêtre était pleine d'un heureux espoir. Il ne s'inquiétait même plus des gronderies de la Teuse. S'il restait si tard à prier dans l'église, c'était avec l'idée folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre. Et pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait à une princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la même façon. Celle-là le frappait d'un respect souverain. Elle était la Mère de Dieu; elle avait l'ampleur féconde, la face auguste, les bras forts de l'Épouse divine portant Jésus. Il se la figurait ainsi au milieu de la cour céleste, laissant traîner parmi les étoiles la queue de son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante, qu'il tomberait en poudre, si elle daignait abaisser les yeux sur les siens. Elle était la Vierge de ses jours de défaillance, la Vierge sévère qui lui rendait la paix intérieure par la redoutable vision du paradis.

Ce soir-là, l'abbé Mouret resta plus d'une heure agenouillé dans l'église vide. Les mains jointes, les regards sur la Vierge d'or se levant comme un astre au milieu des verdures, il cherchait l'assoupissement de l'extase, l'apaisement des troubles étranges qu'il avait éprouvés pendant la journée. Mais il ne glissait pas au demi-sommeil de la prière avec l'aisance heureuse qui lui était accoutumée. La maternité de Marie, toute glorieuse et pure qu'elle se révélât, cette taille ronde de femme faite, cet enfant nu qu'elle portait sur un bras, l'inquiétaient, lui semblaient continuer au ciel la poussée débordante de génération au milieu de laquelle il marchait depuis le matin. Comme les vignes des coteaux pierreux, comme les arbres du Paradou, comme le troupeau humain des Artaud, Marie apportait l'éclosion, engendrait la vie. Et la prière s'attardait sur ses lèvres, il s'oubliait à des distractions, voyant des choses qu'il n'avait point encore vues, la courbe molle des cheveux châtains, le léger gonflement du menton, barbouillé de rose. Alors, elle devait se faire plus sévère, l'anéantir sous l'éclat de sa toute-puissance, pour le ramener à la phrase de l'oraison interrompue. Ce fut enfin par sa couronne d'or, par son manteau d'or, par tout l'or qui la changeait en une princesse terrible, qu'elle acheva de l'écraser dans une soumission d'esclave, la prière coulant régulière de la bouche, l'esprit perdu au fond d'une adoration unique. Jusqu'à onze heures, il dormit éveillé de cet engourdissement extatique, ne sentant plus ses genoux, se croyant suspendu, balancé ainsi qu'un enfant qu'on endort, se laissant aller à ce repos, tout en gardant la conscience d'un poids qui lui alourdissait le coeur. Autour de lui, l'église s'emplissait d'ombre, la lampe charbonnait, les hauts feuillages assombrissaient le visage verni de la grande Vierge.

Quand l'horloge, avant de sonner l'heure, grinça, d'une voix arrachée, l'abbé Mouret eut un frisson. Il n'avait pas senti la fraîcheur de l'église lui tomber sur les épaules. Maintenant, il grelottait. Comme il se signait, un rapide souvenir traversa la stupeur de son réveil; le claquement de ses dents lui rappelait les nuits passées sur le carreau de sa cellule, en face du Sacré-Coeur de Marie, le corps tout secoué de fièvre. Il se leva péniblement, mécontent de lui. D'ordinaire, il quittait l'autel, la chair sereine, avec la douceur du souffle de Marie sur le front. Cette nuit-là, lorsqu'il prit la lampe pour monter à sa chambre, il lui sembla que ses tempes éclataient: la prière était restée inefficace, il retrouvait, après un court soulagement, la même chaleur grandie depuis le matin de son coeur à son cerveau. Puis, arrivé à la porte de la sacristie, au moment de sortir, il se tourna, il éleva la lampe, d'un mouvement machinal, cherchant à voir une dernière fois la grande Vierge. Elle était noyée sous les ténèbres descendues des poutres, enfoncée dans les feuillages, ne laissant passer que la croix d'or de sa couronne.

XV.

La chambre de l'abbé Mouret, située à un angle du presbytère, était une vaste pièce, trouée sur deux de ses faces de deux immenses fenêtres carrées; l'une de ces fenêtres s'ouvrait au-dessus de la basse-cour de Désirée; l'autre donnait sur le village des Artaud, avec la vallée au loin, les collines, tout l'horizon. Le lit tendu de rideaux jaunes, la commode de noyer, les trois chaises de paille, se perdaient sous le haut plafond à solives blanchies. Une légère âpreté, cette odeur un peu aigre des vieilles bâtisses campagnardes, montait du carreau, passé au rouge, luisant comme une glace. Sur la commode, une grande statuette de l'Immaculée Conception mettait une douceur grise, entre deux pots de faïence que la Teuse avait emplis de lilas blancs.

L'abbé Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode. Il se sentait si mal à l'aise, qu'il se décida à allumer le feu de souches de vignes qui était tout préparé. Et il resta là, les pincettes à la main, regardant brûler les tisons, la face éclairée par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la maison. Le silence, qui bourdonnait à ses oreilles, finissait par prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix l'envahissaient, redoublaient l'anxiété dont il avait, dans la journée, senti plusieurs fois le serrement à la gorge. D'où venait donc cette angoisse? quel pouvait être ce trouble inconnu, grossi doucement, devenu intolérable? Il n'avait pas péché cependant. Il lui semblait être sorti la veille du séminaire, avec toute l'ardeur de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des hommes en ne voyant que Dieu.

Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, à cinq heures, au moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de bâton dans sa porte, avec le cri réglementaire:

- Benedicamus Domino!

- Deo gratias! répondait-il, mal réveillé, les yeux enflés de sommeil.

Et il sautait sur l'étroit tapis, se débarbouillait, faisait son lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit ménage était une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever en même temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prières, à leur façon. Lui, descendait dans la salle des Méditations, où, après les oraisons, il restait une demi-heure agenouillé, à méditer sur cette pensée d'Ignace: "Que sert à l'homme de conquérir l'univers, s'il perd son âme?" C'était un sujet fertile en bonnes résolutions, qui le faisait renoncer à tous les biens de la terre, avec le rêve si souvent caressé d'une vie au désert, sous la seule richesse d'un grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il éprouvait peu à peu un évanouissement de tout son être, une extase dans laquelle ils se voyait grand conquérant, maître d'un empire immense, jetant sa couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inouï, des cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des étoffes cousues de pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thébaïde, vêtu d'une bure qui lui écorchait l'échine. Mais la messe le tirait de ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire réelle, qui lui serait arrivée en des temps anciens. Il communiait, il chantait le psaume du jour, très ardemment, sans entendre aucune autre voix que sa voix, d'une pureté de cristal, si claire, qu'il la sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il remontait à sa chambre, il ne gravissait qu'une marche à la fois, ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin; il marchait lentement, l'air recueilli, la tête légèrement penchée, trouvant à suivre les moindres prescriptions une jouissance indicible. Ensuite, venait le déjeuner. Au réfectoire, les croûtons de pain, alignés le long des verres de vin blanc, l'enchantaient; car il avait bon appétit, il était d'humeur gaie, il disait par exemple que le vin était bon chrétien, allusion très audacieuse à l'eau qu'on accusait l'économe de mettre dans les bouteilles. Cela ne l'empêchait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe. Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coupé parfois d'un mot français, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion s'élevait; les élèves argumentaient en un jargon étrange, sans rire. Puis, c'était, à dix heures, une lecture de l'Écriture sainte, pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacré, relié richement, doré sur tranche. Il le baisait avec une vénération particulière, le lisait tête nue, en saluant chaque fois qu'il rencontrait les noms de Jésus, de Marie ou de Joseph. La seconde méditation le trouvait alors tout préparé à supporter, pour l'amour de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il évitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il goûtait cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforçant de découvrir en lui des péchés, arrivant à se croire damné pour avoir oublié la veille au soir de baiser les deux images de son scapulaire, ou pour s'être endormi sur le côté gauche; fautes abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la blanche vie qu'il menait. Il entrait au réfectoire tout soulagé, comme s'il était débarrassé la poitrine d'un grand crime. Les séminaristes de service, les manches de la soutane retroussées, un tablier de coutil bleu noué à la ceinture, apportaient le potage au vermicelle, le bouilli coupé par petits carrés, les portions de gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de mâchoires, un silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu par des coups d'oeil envieux jetés sur la table en fer à cheval, où les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des vins plus rouges; pendant que la voix empâtée de quelque fils de paysan, aux poumons solides, ânonnait sans points ni virgules, au- dessus de cette rage d'appétit, quelque lecture pieuse, des lettres de missionnaires, des mandements d'évêques, des articles de journaux religieux. Lui, écoutait, entre deux bouchées. Ces bouts de polémiques, ces récits de voyages lointains le surprenaient, l'effrayaient même, en lui révélant, au delà des murailles du séminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annonçait la récréation. La cour était sablée, plantée de huit gros platanes qui, l'été, jetaient une ombre fraîche; au midi, il y avait une muraille, haute de cinq mètres, hérissée de culs de bouteille, au-dessus de laquelle on ne voyait de Plassans que l'extrémité du clocher de Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un bout de la cour à l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui était pour lui toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.

Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis s'isolaient, deux à deux, dans les coins, épiés par quelque directeur caché derrière les rideaux de sa fenêtre; des parties de paume et de quilles s'organisaient violemment, dérangeant de tranquilles joueurs de loto à demi couchés par terre, devant leurs cartons, qu'une boule ou une balle lancée trop fort couvrait de sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nuée de moineaux s'envolait des platanes, les élèves encore tout essoufflés se rendaient au cours de plain-chant, les bras croisés, la nuque grave. Et il achevait la journée au milieu de cette paix; il retournait en classe; il goûtait à quatre heures, reprenant son éternelle promenade, en face de la flèche de Saint-Marc; il soupait au milieu des mêmes bruits de mâchoires, sous la grosse voix achevant la lecture du matin; il montait à la chapelle dire les actions de grâce du soir, et se couchait à huit heures un quart, après avoir aspergé son lit d'eau bénite, pour se préserver des mauvais rêves.

