La faute de l'abbé Mouret

Part 5

Chapter 5 3,847 words Public domain Markdown

Pas de réponse. La Teuse, debout, attendait qu'il eût vidé son assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'écrasaient, il repoussa son couvert. Ce geste de colère fut comme un coup de fouet, qui tira la Teuse de sa roideur entêtée. Elle bondit.

- Ah! c'est comme ça! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous fâchez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre église! et de tout!

Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.

- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une vie, çà! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le curé, qui font ça! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'être encore à table à près de deux heures? Ce n'est pas d'un chrétien, non, ce n'est pas d'un chrétien!

Puis, se plantant devant lui:

- Enfin, d'où venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pu vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le fouet. Un prêtre n'est pas à sa place sur les routes, au grand soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous êtes dans un bel état, les souliers tout blancs, la soutane perdue de poussière! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achètera une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de drôles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je n'en mettrais pas la main au feu. Quand on déjeune à des heures pareilles, on peut tout faire.

L'abbé Mouret, soulagé, laissait passer l'orage. Il éprouvait comme une détente nerveuse, dans les paroles emportées de la vieille servante.

- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre tablier.

- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.

Mais lui, se levant, lui noua le tablier à la taille, en riant. Elle se débattait, elle bégayait:

- Je vous dis que non!... Vous êtes un enjôleur. Je lis dans votre jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles sucrées... Où êtes-vous allé? Nous verrons ensuite.

Il se remit à table, gaiement, en homme qui a victoire gagnée.

- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de faim.

- Sans doute, murmura-t-elle, apitoyée. Est-ce qu'il y a du bon sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi qui avais tant soigné vos aubergines! Elles sont propres, maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous n'êtes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh! çà, vous avez des qualités, je ne le nie pas.

Elle le servait, avec des attentions de mère, tout en bavardant. Puis, quand il eut fini, elle courut à la cuisine voir si le café était encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une façon extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abbé Mouret redoutait la café, qui lui occasionnait de grands troubles nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un instant à table, elle s'assit devant lui, elle répéta doucement, en femme que la curiosité torture:

- Où êtes-vous allé, monsieur le curé?

- Mais, répondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parlé à Babousse...

Alors, il fallut qu'il lui racontât ce que les Brichet avaient dit, ce qu'avait décidé Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et l'endroit où ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la réponse du père de Rosalie:

- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne compterait pas.

Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:

- Avez-vous dû bavarder, monsieur le curé! Plus d'une demi-journée pour arriver à ce beau résultat!... Et vous êtes revenu tout doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?

L'abbé; qui s'était levé, ne répondit pas. Il allait parler du Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'être questionné trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne s'avouait pas à lui-même, le firent garder le silence sur sa visite à Jeanbernat. Il coupa court à tout nouvel interrogatoire, en demandant:

- Et ma soeur, où est-elle donc? Je ne l'entends pas.

- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit à rire, un doigt sur la bouche.

Ils entrèrent dans la pièce voisine, un salon de campagne, tapissé d'un papier à grandes fleurs grises d'éteintes, meublé de quatre fauteuils et d'un canapé tendus d'une étoffe de crin. Sur le canapé, Désirée dormait, jetée tout de son long, la tête soutenue par ses deux poings fermés. Ses jupes pendaient, lui découvrant les genoux; tandis que ses bras levés, nus jusqu'aux coudes, remontaient les lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort, entre ses lèvres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.

- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas entendu me crier vos sottises, tout à l'heure... Dame! elle doit être joliment fatiguée. Imaginez qu'elle a nettoyé ses bêtes jusqu'à près de midi... Quand elle a eu mangé, elle est venue tomber là comme un plomb. Elle n'a plus bougé.

Le prêtre la regarda un instant, avec une grande tendresse.

- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.

- Bien sûr... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours à la belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donné de fiers neveux, monsieur le curé... Vous ne trouvez pas qu'elle ressemble à cette grande dame de pierre qui est à la halle au blé de Plassans?

Elle voulait parler d'une Cybèle allongée sur des gerbes, oeuvre d'un élève de Puget, sculptée au fronton du marché. L'abbé Mouret, sans répondre, la poussa doucement hors du salon, en lui recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir, le presbytère resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa lessive, sous le hangar. Le prêtre, au fond de l'étroit jardin, son bréviaire tombé sur les genoux, était abîmé dans une contemplation pieuse, pendant que des pétales roses pleuvaient des pêchers en fleurs.

XI.

Vers six heures, ce fut un brusque réveil. Un tapage de portes ouvertes et refermées, au milieu d'éclats de rire, ébranla toute la maison, et Désirée parut, les cheveux tombants, les bras toujours nus jusqu'aux coudes, criant:

- Serge! Serge!

Puis, quand elle eut aperçu son frère dans le jardin, elle accourut, elle s'assit un instant par terre, à ses pieds, le suppliant:

- Viens donc voir les bêtes!... Tu n'as pas encore vu les bêtes, dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!

Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais voyant des larmes dans les yeux de Désirée, il céda. Alors, elle se jeta à son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus fort, sans même s'essuyer les joues.

- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entraînant. Tu verras les poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau fraîche, et ma chèvre, dont la chambre est aussi propre que la mienne à présent... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens vite. Tu verras tout.

Désirée avait alors vingt-deux ans. Grandie à la campagne, chez sa nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait poussé en plein fumier. Le cerveau vide, sans pensées graves d'aucune sorte, elle profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se développant toute en chair, devenant une belle bête, fraîche, blanche, au sang rose, à la peau ferme. C'était comme une ânesse de race qui aurait eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins, l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle était une créature à part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie de la terre, avec une ampleur d'épaules et un front borné de jeune déesse.

Sans doute, ce fut sa pauvreté d'esprit qui la rapprocha des animaux. Elle n'était à l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux leur langage que celui des hommes, les soignait avec des attendrissements maternels. Elle avait, à défaut de raisonnement suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier cri qu'ils poussaient, elle savait où était leur mal. Elle inventait des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connaître d'un regard leur caractère bon ou mauvais, racontait des histoires considérables, donnait des détails si abondants, si précis, sur les façons d'être du moindre poussin, qu'elle stupéfiait profondément les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune façon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour était ainsi devenue tout un pays, où elle régnait en maîtresse absolue; un pays d'une organisation très compliquée, troublé par des révolutions, peuplé des êtres les plus différents, dont elle seule connaissait les annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle flairait les oeufs vides d'une couvée, et qu'elle annonçait à l'avance le nombre des petits, dans une portée de lapins.

A seize ans, lorsque la puberté était venue, Désirée n'avait point eu les vertiges ni les nausées des autres filles. Elle prit une carrure de femme faite, se porta mieux, fit éclater ses robes sous l'épanouissement splendide de sa chair. Dès lors, elle eut cette taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de statue antique, toute cette poussée d'animal vigoureux. On eût dit qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle suçait la sève par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres. Et, dans cette plénitude, pas un désir charnel ne monta. Elle trouva une satisfaction continue à sentir autour d'elle un pullulement. Des tas de fumier, des bêtes accouplées, se dégageait un flot de génération, au milieu duquel elle goûtait les joies de la fécondité. Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle portait ses lapines au mâle, avec des rires de belle fille calmée; elle éprouvait des bonheurs de femme grosse à traire sa chèvre. Rien n'était plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la chaleur, de la vie. Aucune curiosité dépravée ne la poussait à ce souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des femelles en couches, du bouc empoisonnant l'étroite écurie. Elle gardait sa tranquillité de belle bête, son regard clair, vide de pensées, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant un agrandissement de son propre corps, fécondée, identifiée à ce point avec toutes ces mères, qu'elle était comme la mère commune, la mère naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une sueur d'engendrement.

Depuis que Désirée était aux Artaud, elle passait ses journées en pleine béatitude. Enfin, elle contentait le rêve de son existence, le seul désir qui l'eût tourmentée, au milieu de sa puérilité de faible d'esprit. Elle possédait une basse-cour, un trou qu'on lui abandonnait, où elle pouvait faire pousser les bêtes à sa guise. Dès lors, elle s'enterra là, bâtissant elle-même des cabanes pour les lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de la paille, ne tolérant pas qu'on l'aidât. La Teuse en était quitte pour la débarbouiller. La basse-cour se trouvait située derrière le cimetière; souvent même, Désirée devait rattraper, au milieu des tombes, quelque poule curieuse, sautée par-dessus le mur. Au fond, se trouvait un hangar où étaient la lapinière et le poulailler; à droite, logeait la chèvre, dans une petite écurie. D'ailleurs, tous les animaux vivaient ensemble, les lapins lâchés avec les poules, la chèvre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies, les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de trois chats. Quand elle se montrait à la barrière de bois qui empêchait tout ce monde de pénétrer dans l'église, un vacarme assourdissant la saluait.

- Hein! les entends-tu? dit-elle à son frère, dès la porte de la salle à manger.

Mais, lorsqu'elle l'eût fait entrer, en refermant la barrière derrière eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par ses jupes; les poules goulues sautaient à ses mains qu'elles piquaient à grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds, avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les trois chats lui sautaient sur les épaules, et que la chèvre bêlait, au fond de l'écurie, de ne pouvoir la rejoindre.

- Laissez-moi donc, bêtes! criait-elle, toute sonore de son beau rire, chatouillée par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la frôlaient.

Et elle ne faisait rien pour se débarrasser. Comme elle le disait, elle se serait laissé manger, tout cela lui était doux, de sentir cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de duvet. Enfin, un seul chat s'entêta à vouloir rester sur son dos.

- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.

Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour à son frère, elle ajouta:

- Tu vois comme c'est propre!

La basse-cour, en effet, était balayée, lavée, ratissée. Mais de ces eaux sales remuées, de cette litière retournée à la fourche, s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abbé Mouret se sentit pris à la gorge. Le fumier s'élevait contre le mur du cimetière en un tas énorme qui fumait.

- Hein! quel tas! reprit Désirée, en menant son frère dans la vapeur âcre. J'ai tout mis là, personne ne m'a aidée... Va, ce n'est pas sale. Ça nettoie. Regarde mes bras.

Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement trempés au fond d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, poussés comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier.

- Oui, oui, murmura le prêtre, tu as bien travaillé. C'est très joli, maintenant.

Il se dirigeait vers la barrière; mais elle l'arrêta.

- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...

Elle l'entraîna sous le hangar, devant la lapinière.

- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les mains d'enthousiasme.

Alors, longuement, elle lui expliqua les portées. Il fallut qu'il s'accroupit, qu'il mît le nez contre le treillage, pendant qu'elle donnait des détails minutieux. Les mères, avec leurs grandes oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, clouées de peur. Puis, c'était, dans une case, un trou de poils, au fond duquel grouillait un tas vivant, une masse noirâtre, indistincte, qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A côté, les petits se hasardaient au bord du trou, portant des têtes énormes. Plus loin, ils étaient déjà forts, ils ressemblaient à de jeunes rats, furetant, bondissant, le derrière en l'air, taché du bouton blanc de la queue. Ceux-là avaient des grâces joueuses de bambins, faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis pâle, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des paniques les emportaient brusquement, découvrant à chaque saut leurs pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un tas, si étroitement, qu'on ne voyait plus les têtes.

- C'est toi qui leur fais peur, disait Désirée. Moi, ils me connaissent bien.

Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque croûte de pain. Les petits lapins se rassuraient, venaient un à un, obliquement, le nez frisé, se mettant debout contre le grillage. Et elle les laissait là, un instant, pour montrer à son frère le duvet rose de leur ventre. Puis, elle donnait la croûte au plus hardi. Alors, toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre; trois petits, parfois, mordaient à la même croûte; d'autres se sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles; tandis que les mères, au fond, continuaient à souffler, méfiantes, refusant les croûtes.

- Ah! les gourmands! cria Désirée, ils mangeraient comme cela jusqu'à demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les feuilles oubliées.

Le prêtre s'était relevé, mais elle ne se lassait point de sourire aux chers petits.

- Tu vois, le gros, là-bas, celui qui est tout blanc, avec les oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit très bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des coliques. Ça le tenait sous les pattes de derrière. Alors, je l'ai pris, je l'ai gardé au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-là, il est joliment gaillard.

Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur caressait l'échine.

- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habillés comme des princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voilà un qui est toujours à se débarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont drôles! Moi je ne dis rien, mais je m'aperçois bien de leurs malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, détestait une petite femelle, que j'ai dû mettre à part. Il y a eu des histoires terribles entre eux. Ça serait trop long à conter. Enfin, la dernière fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce que je vois? ce gredin-là, blotti dans le fond, qui avait l'air de râler. Il voulait me faire croire que c'était lui qui avait à se plaindre d'elle...

Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:

- Tu as beau m'écouter, tu n'es qu'un gueux!

Et se tournant vers son frère:

- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement d'yeux.

L'abbé Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait des portées. La vie, grouillant sous ce poil arraché du ventre des mères, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble à ses tempes. Désirée, comme grisée peu à peu, s'égayait davantage, plus rose, plus carrée dans sa chair.

- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont nés de cette nuit.

Elle prit du riz, elle en jeta une poignée devant elle. La poule, avec des gloussements d'appel, s'avança gravement, suivie de toute la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses folles d'oiseaux égarés. Puis, quand ils furent au beau milieu des grains de riz, la mère donna de furieux coups de bec, rejetant les grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle, d'un air pressé. Ils étaient adorables d'enfance, demi-nus, la tête ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec planté si drôlement, le duvet retroussé d'une façon si plaisante, qu'ils ressemblaient à des joujoux de deux sous. Désirée riait d'aise, à les voir.

- Ce sont des amours! balbutiait-elle.

Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de baisers. Et le prêtre dut les regarder partout, tandis qu'elle disait tranquillement:

- Ce n'est pas facile de reconnaître les coqs. Moi, je ne me trompe pas... Ça, c'est une poule, et ça, c'est encore une poule.

Elle les remit à terre. Mais les autres poules arrivaient, pour manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les suivait, en levant ses larges pattes avec une majesté circonspecte.

- Alexandre devient superbe, dit l'abbé pour faire plaisir à sa soeur.

Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil de braise, la tête tournée, la queue élargie. Puis, il vint se planter au bord de ses jupes.

- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair dans les couvées... N'est-ce pas, Alexandre?

Elle s'était baissée. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il sembla qu'un flot de sang allumait sa crête. Les ailes battantes, le cou tendu, il lança un cri prolongé, qui sonna comme soufflé par un tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les coqs des Artaud répondaient, au loin. Désirée s'amusa beaucoup de la mine effarée de son frère.

- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier... Mais, je t'assure, il n'est pas méchant. Ce sont les poules qui sont méchantes...

Tu te rappelles la grosse mouchetée, celle qui faisait des oeufs jaunes? Avant-hier, elle s'était écorché la patte. Quand les autres ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir elles lui avaient mangé la patte... Je l'ai trouvée la tête derrière une pierre, comme une imbécile, ne disant rien, se laissant dévorer.

La voracité des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres cruautés, paisiblement: de jeunes poulets le derrière déchiqueté, les entrailles vidées, dont elle n'avait retrouvé que le cou et les ailes; une portée de petits chats mangée dans l'écurie, en quelques heures.

- Tu leur donnerais un chrétien, continua-t-elle, qu'elles en viendraient à bout... Et dures au mal! Elles vivent très bien avec un membre cassé.

Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps à y fourrer le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous les plumes... Quand je veux les régaler, je leur coupe de la viande crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment.

Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans dégoût. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le ver très haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit les doigts. Les poules se poussèrent, s'abattirent; puis, une d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut ainsi pris, perdu, repris, jusqu'à ce qu'une poule, donnant un grand coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arrêtèrent net, le cou renversé, l'oeil rond, attendant un autre ver. Désirée, heureuse, les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amitié; tandis que l'abbé Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette intensité de vie vorace.

- Non, je ne suis pas rassuré, dit-il à sa soeur qui voulait lui faire peser une poule qu'elle engraissait. Ça m'inquiète, quand je touche des bêtes vivantes.

Il tâchait de sourire. Mais Désirée le traita de poltron.

- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que tu ferais, si tu avais tout cela à soigner?... C'est ça qui est sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles à gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous. On dirait des messieurs et des dames... En voilà encore auxquels je ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les doigts, tu vois!

Elle eut la parole coupée par un bêlement joyeux de la chèvre, qui venait enfin de forcer la porte mal fermée de l'écurie. En deux sauts, la bête fut près d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la caressant de ses cornes. Le prêtre lui trouva un rire de diable, avec sa barbiche pointue et ses yeux troués de biais. Mais Désirée la prit par le cou, l'embrassa sur la tête, jouant à courir, parlant de la téter. Ça lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait soif, dans l'écurie, elle se couchait, elle tétait.

- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis énormes de la bête.