Part 4
- C'est qu'il y en a, dans le tas, continua-t-il, qui ne seront pas aisés à mener en paradis. Tu entendrais de belles confessions, s'ils venaient à tour de rôle... Moi, je n'ai pas besoin qu'ils se confessent, je les suis de loin, j'ai leurs dossiers chez moi, avec mes herbiers et mes notes de praticien. Un jour, je pourrai établir un tableau d'un fameux intérêt... On verra, on verra!
Il s'oubliait, pris d'un enthousiasme juvénile pour la science. Un coup d'oeil jeté sur la soutane de son neveu, l'arrêta net.
- Toi, tu es curé, murmura-t-il; tu as bien fait, on est très heureux, curé. Ça t'a pris tout entier, n'est-ce pas? de façon, que te voilà tourné au bien... Va, tu ne te serais jamais contenté ailleurs. Tes parents, qui partaient comme toi, ont eu beau faire des vilenies; ils sont encore à se satisfaire... Tout est logique là dedans, mon garçon. Un prêtre complète la famille. C'était forcé, d'ailleurs. Notre sang devait aboutir là... Tant mieux pour toi, tu as eu le plus de chance.
Mais il se reprit, souriant étrangement.
- Non, c'est ta soeur Désirée qui a eu le plus de chance.
Il siffla, donna un coup de fouet, changea de conversation. Le cabriolet, après avoir monté une côte assez roide, filait entre des gorges désolées; puis, il arriva sur un plateau, dans un chemin creux, longeant une haute muraille interminable. Les Artaud avaient disparu; on était en plein désert.
- Nous approchons, n'est-ce pas? demanda le prêtre.
- Voici le Paradou, répondit le docteur, en montrant la muraille. Tu n'es donc point encore venu par ici? Nous ne sommes pas à une lieue des Artaud... Une propriété qui a dû être superbe, ce Paradou. La muraille du parc, de ce côté, a bien deux kilomètres. Mais, depuis plus de cent ans, tout y pousse à l'aventure.
- Il y a de beaux arbres, fit remarquer l'abbé, en levant la tête, surpris des masses de verdure qui débordaient.
- Oui, ce coin-là est très fertile. Aussi le parc est-il une véritable forêt, au milieu des roches pelées qui l'entourent... D'ailleurs, c'est de là que le Mascle sort. On m'a parlé de trois ou quatre sources, je crois.
Et, en phrases hachées, coupées d'incidentes étrangères au sujet, il raconta l'histoire du Paradou, une sorte de légende qui courait le pays. Du temps de Louis XV, un seigneur y avait bâti un palais superbe, avec des jardins immenses, des bassins, des eaux ruisselantes, des statues, tout un petit Versailles perdu dans les pierres, sous le grand soleil du Midi. Mais il n'y était venu passer qu'une saison, en compagnie d'une femme adorablement belle, qui mourut là sans doute, car personne ne l'avait vue en sortir. L'année suivante, le château brûla, les portes du parc furent clouées, les meurtrières des murs elles-mêmes s'emplirent de terre; si bien que, depuis cette époque lointaine, pas un regard n'était entré dans ce vaste enclos, qui tenait tout un des hauts plateaux des Garrigues.
- Les orties ne doivent pas manquer, dit en riant l'abbé Mouret... Ça sent l'humide tout le long de ce mur, vous ne trouvez pas, mon oncle?
Puis, après un silence:
- Et à qui appartient le Paradou, maintenant? demanda-t-il.
- Ma foi, on ne sait pas, répondit le docteur. Le propriétaire est venu dans le pays, il y a une vingtaine d'années. Mais il a été tellement effrayé par ce nid à couleuvres, qu'il n'a plus reparu... Le vrai maître est le gardien de la propriété, ce vieil original de Jeanbernat, qui a trouvé le moyen de se loger dans un pavillon, dont les pierres tiennent encore... Tiens, tu vois, cette masure grise, là bas, avec ces grandes fenêtres mangées de lierre.
Le cabriolet passa devant une grille seigneuriale, toute saignante de rouille, garnie à l'intérieur de planches maçonnées. Les sauts- de-loup étaient noirs de ronces. A une centaine de mètres, le pavillon habité par Jeanbernat se trouvait enclavé dans le parc, sur lequel une de ses façades donnait. Mais le gardien semblait avoir barricadé sa demeure, de ce côté; il avait défriché un étroit jardin, sur la route; il vivait là, au midi, tournant le dos au Paradou, sans paraître se douter de l'énormité des verdures débordant derrière lui.
Le jeune prêtre sauta à terre, regardant curieusement, interrogeant le docteur qui se hâtait d'attacher le cheval à un anneau scellé dans le mur.
- Et ce vieillard vit seul, au fond de ce trou perdu? demanda-t-il.
- Oui, complètement seul, répondit l'oncle Pascal.
Mais il se reprit.
- Il a avec lui une nièce qui lui est tombée sur les bras, une drôle de fille, une sauvage... Dépêchons. Tout a l'air mort dans la maison.
VIII.
Au soleil de midi, la maison dormait, les persiennes closes, dans le bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre, jusqu'aux tuiles. Une paix heureuse baignait cette ruine ensoleillée. Le docteur poussa la porte de l'étroit jardin, qu'une haie vive, très élevée, entourait. Là, à l'ombre d'un pan de mur, Jeanbernat, redressant sa haute taille, fumait tranquillement sa pipe, dans le grand silence, en regardant pousser ses légumes.
- Comment! vous êtes debout, farceur! cria le docteur stupéfait.
- Vous veniez donc m'enterrer, vous! gronda le vieillard rudement. Je n'ai besoin de personne. Je me suis saigné...
Il s'arrêta net en apercevant le prêtre, et eut un geste si terrible, que l'oncle Pascal s'empressa d'intervenir.
- C'est mon neveu, dit-il, le nouveau curé des Artaud, un brave garçon... Que diable! nous n'avons pas couru les routes à pareille heure pour vous manger, père Jeanbernat.
Le vieux se calma un peu.
- Je ne veux pas de calotin chez moi, murmura-t-il. Ça suffit pour faire crever les gens. Entendez-vous, docteur, pas de drogues et pas de prêtres quand je m'en irai; autrement, nous nous fâcherions... Qu'il entre tout de même, celui-là, puisqu'il est votre neveu.
L'abbé Mouret, interdit, ne trouva pas une parole. Il restait debout, au milieu d'une allée, à examiner cette étrange figure, ce solitaire couturé de rides, à la face de brique cuite, aux membres séchés et tordus comme des paquets de cordes, qui semblait porter ses quatre-vingts ans avec un dédain ironique de la vie. Le docteur ayant tenté de lui prendre le pouls, il se fâcha de nouveau.
- Laissez-moi donc tranquille! Je vous dis que je me suis saigné avec mon couteau! C'est fini, maintenant... Quelle est la brute de paysan qui est allé vous déranger? Le médecin, le prêtre, pourquoi pas les croque-morts?... Enfin, que voulez-vous, les gens sont bêtes. Ça ne va pas nous empêcher de boire un coup.
Il servit une bouteille et trois verres, sur une vieille table, qu'il sortit, à l'ombre. Les verres remplis jusqu'au bord, il voulut trinquer. Sa colère se fondait dans une gaieté goguenarde.
- Ça ne vous empoisonnera pas, monsieur le curé, dit-il. Un verre de bon vin n'est pas un péché... Par exemple, c'est bien la première fois que je trinque avec une soutane, soit dit sans vous offenser. Ce pauvre abbé Caffin, votre prédécesseur, refusait de discuter avec moi... Il avait peur.
Et il eut un large rire, continuant:
- Imaginez-vous qu'il s'était engagé à me prouver que Dieu existe... Alors, je ne le rencontrais plus sans le défier. Lui, filait l'oreille basse, je vous assure.
- Comment, Dieu n'existe pas! s'écria l'abbé Mouret, sortant de son mutisme.
- Oh! comme vous voudrez, reprit railleusement Jeanbernat. Nous recommencerons ensemble, si cela peut vous faire plaisir... Seulement, je vous préviens que je suis très fort. Il y a là-haut, dans une chambre, quelques milliers de volumes sauvés de l'incendie du Paradou, tous les philosophes du dix-huitième siècle, un tas de bouquins sur la religion. J'en ai appris de belles, là dedans. Depuis vingt ans, je lis ça... Ah! dame, vous trouverez à qui parler, monsieur le curé.
Il s'était levé. D'un long geste, il montra l'horizon entier, la terre, le ciel, en répétant solennellement:
- Il n'y a rien, rien, rien... Quand on soufflera sur le soleil, ça sera fini.
Le docteur Pascal avait donné un léger coup de coude à l'abbé Mouret. Il clignait les yeux, étudiant curieusement le vieillard, approuvant de la tête pour le pousser à parler.
- Alors, père Jeanbernat, vous êtes un matérialiste? demanda-t-il.
- Eh! je ne suis qu'un pauvre homme, répondit le vieux en rallumant sa pipe. Quand le comte de Corbière, dont j'étais le frère de lait, est mort d'une chute de cheval, les enfants m'ont envoyé garder ce parc de la Belle-au-Bois-dormant, pour se débarrasser de moi. J'avais soixante ans, je me croyais fini. Mais la mort m'a oublié. Et j'ai dû m'arranger un trou... Voyez-vous, lorsqu'on vit tout seul, on finit par voir les choses d'une drôle de façon. Les arbres ne sont plus des arbres, la terre prend des airs de personne vivante, les pierres vous racontent des histoires. Des bêtises, enfin. Je sais des secrets qui vous renverseraient. Puis, que voulez-vous qu'on fasse, dans ce diable de désert? J'ai lu les bouquins, ça m'a plus amusé que la chasse... Le comte, qui sacrait comme un païen, m'avait toujours répété: "Jeanbernat, mon garçon, je compte bien te retrouver en enfer, pour que tu me serves là-bas comme tu m'auras servi là-haut."
Il fit de nouveau son large geste autour de l'horizon, en reprenant:
- Entendez-vous, rien, il n'y a rien... Tout ça, c'est de la farce.
Le docteur Pascal se mit à rire.
- Une belle farce, en tous cas, dit-il. Père Jeanbernat, vous êtes un cachottier. Je vous soupçonne d'être amoureux, avec vos airs blasés. Vous parliez bien tendrement des arbres et des pierres, tout à l'heure.
- Non, je vous assure, murmura le vieillard, ça m'a passé. Autrefois, c'est vrai, quand je vous ai connu et que nous allions herboriser ensemble, j'étais assez bête pour aimer toutes sortes de choses, dans cette grande menteuse de campagne. Heureusement que les bouquins ont tué ça... Je voudrais que mon jardin fût plus petit; je ne sors pas sur la route deux fois par an. Vous voyez ce banc. Je passe là mes journées, à regarder pousser mes salades.
- Et vos tournées dans le parc? interrompit le docteur.
- Dans le parc! répéta Jeanbernat d'un air de profonde surprise, mais il y a plus de douze ans que je n'y ai mis les pieds! Que voulez-vous que j'aille faire, au milieu de ce cimetière? C'est trop grand. C'est stupide, ces arbres qui n'en finissent plus, avec de la mousse partout, des statues rompues, des trous dans lesquels on manque de se casser le cou à chaque pas. La dernière fois que j'y suis allé, il faisait si noir sous les feuilles, ça empoisonnait si fort les fleurs sauvages, des souffles si drôles passaient dans les allées, que j'ai eu comme peur. Et je me suis barricadé, pour que le parc n'entrât pas ici... Un coin de soleil, trois pieds de laitue devant moi, une grande haie qui me barre tout l'horizon, c'est déjà trop pour être heureux. Rien, voilà ce que je voudrais, rien du tout, quelque chose de si étroit, que le dehors ne pût venir m'y déranger. Deux mètres de terre, si vous voulez, pour crever sur le dos.
Il donna un coup de poing sur la table, haussant brusquement la voix, criant à l'abbé Mouret:
- Allons, encore un coup, monsieur le curé. Le diable n'est pas au fond de la bouteille, allez!
Le prêtre éprouvait un malaise. Il se sentait sans force pour ramener à Dieu cet étrange vieillard, dont la raison lui parut singulièrement détraquée. Maintenant, il se rappelait certains bavardages de la Teuse sur le Philosophe, nom que les paysans des Artaud donnaient à Jeanbernat. Des bouts d'histoires scandaleuses traînaient vaguement dans sa mémoire. Il se leva, faisant un signe au docteur, voulant quitter cette maison, où il croyait respirer une odeur de damnation. Mais, dans sa crainte sourde, une singulière curiosité l'attardait. Il restait là, allant au bout du petit jardin, fouillant le vestibule du regard, comme pour voir au delà, derrière les murs. Par la porte grande ouverte, il n'apercevait que la cage noire de l'escalier. Et il revenait, cherchant quelque trou, quelque échappée sur cette mer de feuilles, dont il sentait le voisinage, à un large murmure qui semblait battre la maison d'un bruit de vagues.
- Et la petite va bien? demanda le docteur en prenant son chapeau.
- Pas mal, répondit Jeanbernat. Elle n'est jamais là. Elle disparaît pendant des matinées entières... Peut-être tout de même qu'elle est dans les chambres du haut.
Il leva la tête, il appela:
- Albine! Albine!
Puis, haussant les épaules:
- Ah bien! oui, c'est une fameuse gourgandine... Au revoir, monsieur le curé. Tout à votre disposition.
Mais l'abbé Mouret n'eut pas le temps de relever ce défi du Philosophe. Une porte venait de s'ouvrir brusquement, au fond du vestibule; une trouée éclatante s'était faite, dans le noir de la muraille. Ce fut comme une vision de forêt vierge, un enfoncement de futaie immense, sous une pluie de soleil. Dans cet éclair, le prêtre saisit nettement, au loin, des détails précis: une grande fleur jaune au centre d'une pelouse, une nappe d'eau qui tombait d'une haute pierre, un arbre colossal empli d'un vol d'oiseaux; le tout noyé, perdu, flambant, au milieu d'un tel gâchis de verdure, d'une débauche telle de végétation, que l'horizon entier n'était plus qu'un épanouissement. La porte claqua, tout disparut.
- Ah! la gueuse! cria Jeanbernat, elle était encore dans le Paradou!
Albine riait sur le seuil du vestibule. Elle avait une jupe orange, avec un grand fichu rouge attaché derrière la taille, ce qui lui donnait un air de bohémienne endimanchée. Et elle continuait à rire, la tête renversée, la gorge toute gonflée de gaieté, heureuse de ses fleurs, des fleurs sauvages tressées dans ses cheveux blonds, nouées à son cou, à son corsage, à ses bras minces, nus et dorés. Elle était comme un grand bouquet d'une odeur forte.
- Va, tu es belle! grondait le vieux. Tu sens l'herbe, à empester... Dirait-on qu'elle a seize ans, cette poupée!
Albine, effrontément, riait plus fort. Le docteur Pascal, qui était son grand ami, se laissa embrasser par elle.
- Alors, tu n'as pas peur dans le Paradou, toi? lui demanda-t-il.
- Peur? de quoi donc? dit-elle avec des yeux étonnés. Les murs sont trop hauts, personne ne peut entrer... Il n'y a que moi. C'est mon jardin, à moi toute seule. Il est joliment grand. Je n'en ai pas encore trouvé le bout.
- Et les bêtes? interrompit le docteur.
- Les bêtes? elles ne sont pas méchantes, elles me connaissent bien.
- Mais il fait noir sous les arbres?
- Pardi! il y a de l'ombre; sans cela, le soleil me mangerait la figure... On est bien à l'ombre, dans les feuilles.
Et elle tournait, emplissant l'étroit jardin du vol de ses jupes, secouant cette âpre senteur de verdure qu'elle portait sur elle. Elle avait souri à l'abbé Mouret, sans honte aucune, sans s'inquiéter des regards surpris dont il la suivait. Le prêtre s'était écarté. Cette enfant blonde, à la face longue, ardente de vie, lui semblait la fille mystèrieuse et troublante de cette forêt entrevue dans une nappe de soleil.
- Dites, j'ai un nid de merles, le voulez-vous? demanda Albine au docteur.
- Non, merci, répondit celui-ci en riant. Il faudra le donner à la soeur de monsieur le curé, qui aime bien les bêtes... Au revoir, Jeanbernat.
Mais Albine s'était attaquée au prêtre.
- Vous êtes le curé des Artaud, n'est-ce pas? Vous avez une soeur? J'irai la voir... Seulement, vous ne me parlerez pas de Dieu. Mon oncle ne veut pas.
- Tu nous ennuies, va-t-en, dit Jeanbernat en haussant les épaules.
D'un bond de chèvre, elle disparut, laissant une pluie de fleurs derrière elle. On entendit le claquement d'une porte, puis des rires derrière la maison, des rires sonores qui allèrent en se perdant, comme au galop d'une bête folle lâchée dans l'herbe.
- Vous verrez qu'elle finira par coucher dans le Paradou, murmura le vieux de son air indifférent.
Et, comme il accompagnait les visiteurs:
- Docteur, reprit-il, si vous me trouviez mort, un de ces quatre matins, rendez-moi donc le service de me jeter dans le trou au fumier, là, derrière mes salades... Bonsoir, messieurs.
Il laissa retomber la barrière de bois qui fermait la haie. La maison reprit sa paix heureuse, au soleil de midi, dans le bourdonnement des grosses mouches qui montaient le long du lierre, jusqu'aux tuiles.
IX.
Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long de l'interminable mur du Paradou. L'abbé Mouret, silencieux, levait les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus ce mur, comme des bras de géants cachés. Des bruits venaient du parc, des frôlements d'ailes, des frissons de feuilles, des bonds furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d'un peuple d'arbres. Et, parfois, à certain cri d'oiseau qui ressemblait à un rire humain, le prêtre tournait la tête avec une sorte d'inquiétude.
- Une drôle de gamine! disait l'oncle Pascal, en lâchant un peu les guides. Elle avait neuf ans, lorsqu'elle est tombée chez ce païen. Un frère à lui, qui s'est ruiné, je ne sais plus dans quoi. La petite se trouvait en pension quelque part, quand le père s'est tué. C'était même une demoiselle, savante déjà, lisant, brodant, bavardant, tapant sur les pianos. Et coquette donc! Je l'ai vue arriver, avec des bas à jour, des jupes brodées, des guimpes, des manchettes, un tas de falbalas... Ah bien! les falbalas ont duré longtemps!
Il riait. Une grosse pierre faillit faire verser le cabriolet.
- Si je ne laisse pas une roue de ma voiture dans ce gredin de chemin! murmura-t-il. Tiens-toi ferme, mon garçon.
La muraille continuait toujours. Le prêtre écoutait.
- Tu comprends, reprit le docteur, que le Paradou, avec son soleil, ses cailloux, ses chardons, mangerait une toilette par jour. Il n'a fait que trois ou quatre bouchées des belles robes de la petite. Elle revenait nue... Maintenant, elle s'habille comme une sauvage. Aujourd'hui, elle était encore possible. Mais il y a des fois où elle n'a guère que ses souliers et sa chemise!... Tu as entendu? le Paradou est à elle. Dès le lendemain de son arrivée, elle en a pris possession. Elle vit là, sautant par le fenêtre, lorsque Jeanbernat ferme la porte, s'échappant quand même, allant on ne sait où, au fond de trous perdus, connus d'elle seule... Elle doit mener un joli train, dans ce désert.
- Écoutez donc, mon oncle, interrompit l'abbé Mouret. On dirait un trot de bête, derrière cette muraille.
L'oncle Pascal écouta.
- Non, dit-il au bout d'un silence, c'est le bruit de la voiture, contre les pierres... Va, la petite ne tape plus sur les pianos, à présent. Je crois même qu'elle ne sait plus lire. Imagine-toi une demoiselle retournée à l'état de vaurienne libre, lâchée en récréation dans une île abandonnée. Elle n'a gardé que son fin sourire de coquette, quand elle veut... Ah! par exemple, si tu sais jamais une fille à élever, je ne te conseille pas de la confier à Jeanbernat. Il a une façon de laisser agir la nature tout à fait primitive. Lorsque je me suis hasardé à lui parler d'Albine, il m'a répondu qu'il ne fallait pas empêcher les arbres de pousser à leur gré. Il est, dit-il, pour le développement normal des tempéraments... N'importe, ils sont bien intéressants tous les deux. Je ne passe pas dans les environs sans leur rendre visite.
Le cabriolet sortait enfin du chemin creux. Là, le mur du Paradou faisait un coude, se développant ensuite à perte de vue, sur la crête des coteaux. Au moment où l'abbé Mouret tournait la tête pour donner un dernier regard à cette barre grise, dont la sévérité impénétrable avait fini par lui causer un singulier agacement, des bruits de branches violemment secouées se firent entendre, tandis qu'un bouquet de jeunes bouleaux semblaient saluer les passants, du haut de la muraille.
- Je savais bien qu'une bête courait là derrière, dit le prêtre.
Mais, sans qu'on vit personne, sans qu'on aperçût autre chose, en l'air, que les bouleaux balancés de plus en plus furieusement, on entendit une voix claire, coupée de rires, qui criait:
- Au revoir, docteur! au revoir, monsieur le curé!... J'embrasse l'arbre, l'arbre vous envoie mes baisers.
- Eh! c'est Albine, dit le docteur Pascal. Elle aura suivi notre voiture au trot. Elle n'est pas embarrassée pour sauter les buissons, cette petite fée!
Et criant, à son tour:
- Au revoir, mignonne!... Tu es joliment grande, pour nous saluer comme ça.
Les rires redoublèrent, les bouleaux saluèrent plus bas, semant les feuilles au loin, jusque sur la capote du cabriolet:
- Je suis grande comme les arbres, toutes les feuilles qui tombent sont des baisers, reprit la voix, changée par l'éloignement, si musicale, si fondue dans les haleines roulantes du parc, que le jeune prêtre resta frissonnant.
La route devenait meilleure. A la descente, les Artaud reparurent, au fond de la plaine brûlée. Quand le cabriolet coupa le chemin du village, l'abbé Mouret ne voulut jamais que son oncle le reconduisit à la cure. Il sauta à terre en distant:
- Non, merci, j'aime mieux marcher, cela me fera du bien.
- Comme il te plaira, finit par répondre le docteur.
Puis, lui serrant la main:
- Hein! si tu n'avais que des paroissiens comme cet animal de Jeanbernat, tu n'aurais pas souvent à te déranger. Enfin, c'est toi qui a voulu venir... Et porte-toi bien. Au moindre bobo, de nuit ou de jour, envoie-moi chercher. Tu sais que je soigne toute la famille pour rien... Adieu, mon garçon.
X.
Quand l'abbé Mouret se retrouva seul, dans la poussière du chemin, il se sentit plus à l'aise. Ces champs pierreux rendaient à son rêve de rudesse, de vie intérieure vécue au désert. Le long du chemin creux, les arbres avaient laissé tomber sur sa nuque, des fraîcheurs inquiétantes, que maintenant le soleil ardent séchait. Les maigres amandiers, les blés pauvres, les vignes infirmes, aux deux bords de la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble où l'avaient jeté les souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clarté aveuglante qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphèmes de Jeanbernat ne mettaient même plus une ombre. Il eut une joie vive lorsque, en levant la tête, il aperçut à l'horizon la barre immobile du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'église.
Mais, à mesure qu'il avançait, l'abbé était pris d'une autre inquiétude. La Teuse allait le recevoir d'une belle façon, avec son déjeuner froid qui devait attendre depuis près de deux heures. Il s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle l'accueillerait, les bruits irrités de vaisselle qu'il entendrait l'après-midi entière. Quand il eut traversé les Artaud, sa peur devint si vive, qu'il hésita, pris de lâcheté, se demandant s'il ne serait pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'église. Mais, comme il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil du presbytère, le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il courba le dos, il dut monter la pente sous ce regard gros d'orage, qu'il sentait peser sur ses épaules.
- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t- il, dès le dernier coude du sentier.
La Teuse attendit qu'il fût en face d'elle, tout près. Alors, elle le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire, elle se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle à manger, en tapant ses gros talons, si roidie par la colère, qu'elle ne boitait presque plus.
- J'ai eu tant d'affaires! commença le prêtre que cet accueil muet épouvantait. Je cours depuis ce matin...
Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si fâché, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a manger. Elle le servait, avec des sécheresses d'automate, risquant de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisième bouchée, étranglé par l'émotion.
- Et ma soeur a déjeuné? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut toujours déjeuner, lorsque je suis retenu dehors.