Part 27
L'abbé Mouret applaudit furieusement, comme un damné, à cette vision. L'église était vaincue. Dieu n'avait plus de maison. A présent, Dieu ne le gênerait plus. Il pouvait rejoindre Albine, puisqu'elle triomphait. Et comme il riait de lui, qui, une heure auparavant, affirmait que l'église mangerait la terre de son ombre! La terre s'était vengée en mangeant l'église. Le rire fou qu'il poussa le tira en sursaut de son hallucination. Stupide, il regarda la nef lentement noyée de crépuscule; par les fenêtres, des coins de ciel se montraient, piqués d'étoiles. Et il allongeait les bras, avec l'idée de tâter les murs, lorsque la voix de Désirée l'appela, du couloir de la sacristie.
- Serge! es-tu là?... Parle donc! Il y a une demi-heure que je te cherche.
Elle entra. Elle tenait une lampe. Alors, le prêtre vit que l'église était toujours debout. Il ne comprit plus, il resta dans un doute affreux, entre l'église invincible, repoussant de ses cendres, et Albine toute-puissante, qui ébranlait Dieu d'une seule de ses haleines.
X.
Désirée approchait, avec sa gaieté sonore.
- Tu es là! tu es là! cria-t-elle. Ah bien! tu joues donc à cache- cache? Je t'ai appelé plus de dix fois de toutes mes forces... Je croyais que tu étais sorti.
Elle fouillait les coins d'ombre du regard, d'un air curieux. Elle alla même jusqu'au confessionnal, sournoisement, comme si elle s'apprêtait à surprendre quelqu'un, caché en cet endroit. Elle revint, désappointée, reprenant:
- Alors, tu es seul? Tu dormais peut-être? A quoi peux-tu t'amuser tout seul, quand il fait noir?... Allons, viens, nous nous mettons à table.
Lui, passait ses mains fiévreuses sur son front, pour effacer des pensées que tout le monde sûrement allait lire. Il cherchait machinalement à reboutonner sa soutane, qui lui semblait défaite, arrachée, dans un désordre honteux. Puis, il suivit sa soeur, la face sévère, sans un frisson, raidi dans cette volonté de prêtre cachant les agonies de sa chair sous la dignité du sacerdoce. Désirée ne s'aperçut pas même de son trouble. Elle dit simplement, en entrant dans la salle à manger:
- Moi, j'ai bien dormi. Toi, tu as trop bavardé, tu es tout pâle.
Le soir, après le dîner, Frère Archangias vint faire sa partie de bataille avec la Teuse. Il avait, ce soir-là, une gaieté énorme. Quand le Frère était gai, il allongeait des coups de poing dans les côtes de la Teuse, qui lui rendait des soufflets, à toute volée. Cela les faisait rire, d'un rire dont les plafonds tremblaient. Puis, il inventait des farces extraordinaires: il cassait avec son nez des assiettes posées à plat, il pariait de fendre à coup de derrière la porte de la salle à manger, il jetait tout le tabac de sa tabatière dans le café de la vieille servante, ou bien apportait une poignée de cailloux qu'il lui glissait dans la gorge, en les enfonçant avec la main, jusqu'à la ceinture. Ces débordements de joie sanguine éclataient pour un rien, au milieu de ses colères accoutumées; souvent un fait dont personne ne riait lui donnait une véritable attaque de folie bruyante, tapant des pieds, tournant comme une toupie, se tenant le ventre.
- Alors, vous ne voulez pas me dire pourquoi vous êtes gai? demanda la Teuse.
Il ne répondit pas. Il s'était assis à califourchon sur une chaise, il faisait le tour de la table en galopant.
- Oui, oui, faites la bête, reprit-elle. Mon Dieu! que vous êtes bête! Si le bon Dieu vous voit, il doit être content de vous!
Le Frère venait de se laisser aller à la renverse, l'échine sur le carreau, les jambes en l'air. Sans se relever, il dit gravement:
- Il me voit, il est content de me voir. C'est lui qui veut que je sois gai... Quand il consent à m'envoyer une récréation, il sonne la cloche dans ma carcasse. Alors, je me roule. Ça fait rire tout le paradis.
Il marcha sur l'échine jusqu'au mur; puis, se dressant sur la nuque, il tambourina des talons, le plus haut qu'il pût. Sa soutane, qui retombait, découvrait son pantalon noir raccommodé aux genoux avec des carrés de drap vert. Il reprenait:
- Monsieur le curé, voyez donc où j'arrive. Je parie que vous ne faites pas ça... Allons, riez un peu. Il vaut mieux se traîner sur le dos, que de souhaiter pour matelas la peau d'une coquine. Vous m'entendez, hein! On est une bête pour un moment, on se frotte, on laisse sa vermine. Ça repose. Moi, lorsque je me frotte, je m'imagine être le chien de Dieu, et c'est ça qui me fait dire que tout le paradis se met aux fenêtres, riant de me voir... Vous pouvez rire aussi, monsieur le curé. C'est pour les saints et pour vous. Tenez, voici une culbute pour saint Joseph, en voici une autre pour saint Jean, une autre pour saint Michel, une pour saint Marc, une pour saint Mathieu...
Et il continua, défilant tout un chapelet de saints, culbutant autour de la pièce. L'abbé Mouret, resté silencieux, les poignets au bord de la table, avait fini par sourire. D'ordinaire, les joies du Frère l'inquiétaient. Puis, comme celui-ci passait à la portée de la Teuse, elle lui allongea un coup de pied.
- Voyons, dit-elle, jouons-nous, à la fin?
Frère Archangias répondit par des grognements. Il s'était mis à quatre pattes. Il marchait droit à la Teuse, faisant le loup. Lorsqu'il l'eut atteinte, il enfonça la tête sous ses jupons, il lui mordit le genou droit.
- Voulez-vous bien me lâcher! criait-elle. Est-ce que vous rêvez des saletés, maintenant!
- Moi! balbutia le Frère, si égayé par cette idée, qu'il resta sur la place, sans pouvoir se relever. Eh! regarde, j'étrangle, rien que d'avoir goûté à ton genou. Il est trop salé, ton genou... Je mords les femmes, puis je les crache, tu vois.
Il la tutoyait, il crachait sur ses jupons. Quand il eut réussi à se mettre debout, il souffla un instant, en se frottant les côtes. Des bouffées de gaieté secouaient encore son ventre, comme une outre qu'on achève de vider. Il dit enfin, d'une grosse voix sérieuse:
- Jouons... Si je ris, c'est mon affaire. Vous n'avez pas besoin de savoir pourquoi, la Teuse.
Et la partie s'engagea. Elle fut terrible. Le Frère abattait les cartes avec des coups de poing. Quand il criait: Bataille! les vitres sonnaient. C'était la Teuse qui gagnait. Elle avait trois as depuis longtemps, elle guettait le quatrième d'un regard luisant. Cependant, Frère Archangias se livrait à d'autres plaisanteries. Il soulevait la table, au risque de casser la lampe; il trichait effrontément, se défendant à l'aide de mensonges énormes, pour la farce, disait-il ensuite. Brusquement, il entonna les Vêpres, qu'il chanta d'une voix pleine de chantre au lutrin. Et il ne cessa plus, ronflant lugubrément, accentuant la chute de chaque verset en tapant ses cartes, sur la paume de sa main gauche. Quand sa gaieté était au comble, quand il ne trouvait plus rien pour l'exprimer, il chantait ainsi les Vêpres, pendant des heures. La Teuse, qui le connaissait bien, se pencha pour lui crier, au milieu du mugissement dont il emplissait la salle à manger
- Taisez-vous, c'est insupportable!... Vous êtes trop gai, ce soir.
Alors, il entama les Complies. L'abbé Mouret était allé s'asseoir près de la fenêtre. Il semblait ne pas voir, ne pas entendre ce qui se passait autour de lui. Pendant le dîner, il avait mangé comme à son ordinaire, il était même parvenu à répondre aux éternelles questions de Désirée. Maintenant, il s'abandonnait, à bout de force; il roulait, brisé, anéanti, dans la querelle furieuse qui continuait en lui, sans trêve. Le courage même lui manquait pour se lever et monter à sa chambre. Puis, il craignait que, s'il tournait la face du côté de la lampe, on ne vît ses larmes, qu'il ne pouvait plus retenir. Il appuya le front contre une vitre, il regarda les ténèbres du dehors, s'endormant peu à peu, glissant à une stupeur de cauchemar.
Frère Archangias, psalmodiant toujours, cligna les yeux, en montrant le prêtre endormi, d'un mouvement de tête.
- Quoi? demanda la Teuse.
Le Frère répéta son jeu de paupière, en l'accentuant.
- Eh! quand vous vous démancherez le cou! dit la servante. Parlez, je vous comprendrai... Tenez, un roi. Bon! je prends votre dame.
Il posa un instant ses cartes, se courba sur la table, lui souffla dans la figure:
- La gueuse est venue.
- Je le sais bien, répondit-elle. Je l'ai vue avec mademoiselle entrer dans la basse-cour.
Il la regarda terriblement, il avança les poings.
- Vous l'avez vue, vous l'avez laissée entrer! Il fallait m'appeler, nous l'aurions pendue par les pieds à un clou de votre cuisine.
Mais elle se fâcha, tout en contenant sa voix, pour ne pas réveiller l'abbé Mouret.
- Ah bien! bégaya-t-elle, vous êtes encore bon, vous! Venez donc pendre quelqu'un dans ma cuisine!... Sans doute, je l'ai vue. Et même, j'ai tourné le dos, quand elle est allée rejoindre monsieur le curé dans l'église, après le catéchisme. Ils ont bien pu y faire ce qu'ils ont voulu. Est-ce que ça me regarde? Est-ce que je n'avais pas à mettre mes haricots sur le feu?... Moi, je l'abomine, cette fille. Mais du moment qu'elle est la santé de monsieur le curé... Elle peut bien venir à toutes les heures du jour et de la nuit. Je les enfermerai ensemble, s'ils veulent.
- Si vous faisiez cela, la Teuse, dit le Frère avec une rage froide, je vous étranglerais.
Elle se mit à rire, en le tutoyant à son tour.
- Ne dis donc pas des bêtises, petit! Les femmes, tu sais bien que ça t'est défendu comme le Pater aux ânes. Essaye de m'étrangler un jour, tu verras ce que je te ferai... Sois sage, finissons la partie. Tiens, voilà encore un roi.
Lui, tenant sa carte levée, continuait à gronder:
- Il faut qu'elle soit venue par quelque chemin connu du diable seul, pour m'avoir échappé aujourd'hui. Je vais pourtant tous les après-midi me poster là-haut, au Paradou. Si je les surprends encore ensemble, je ferai faire connaissance à la gueuse d'un bâton de cornouiller, que j'ai taillé exprès pour elle... Maintenant, je surveillerai aussi l'église.
Il joua, se laissa enlever un valet par la Teuse, puis se renversa sur sa chaise, repris par son rire énorme. Il ne pouvait se fâcher sérieusement, ce soir-là. Il murmurait:
- N'importe, si elle l'a vu, elle n'en est pas moins tombée sur le nez... Je veux tout de même vous conter ça, la Teuse. Vous savez, il pleuvait. Moi, j'étais sur la porte de l'école, quand je l'ai aperçue qui descendait de l'église. Elle marchait toute droite, avec son air orgueilleux, malgré l'averse. Et voilà qu'en arrivant à la route, elle s'est étalée tout de son long, à cause de la terre qui devait être glissante. Oh! j'ai ri, j'ai ri! Je tapais dans mes mains... Lorsqu'elle s'est relevée, elle avait du sang à un poignet. Ça m'a donné de la joie pour huit jours. Je ne puis pas me l'imaginer par terre, sans avoir à la gorge et au ventre des chatouillements qui me font éclater d'aise.
Et enflant les joues, tout à son jeu désormais, il chanta le De profundis. Puis, il le recommença. La partie s'acheva au milieu de cette lamentation, qu'il grossissait par moments, comme pour la goûter mieux. Ce fut lui qui perdit, mais il n'en éprouva pas la moindre contrariété. Quand la Teuse l'eut mis dehors, après avoir réveillé l'abbé Mouret, on l'entendit se perdre au milieu du noir de la nuit, en répétant le dernier verset du psaume: Et ipse redimet Israel ex omnibus iniquitatibus ejus, d'un air d'extraordinaire jubilation.
XI.
L'abbé Mouret dormit d'un sommeil de plomb. Lorsqu'il ouvrit les yeux, plus tard que de coutume, il se trouva la face et les mains baignées de larmes; il avait pleuré toute la nuit, en dormant. Il ne dit point sa messe, ce matin-là. Malgré son long repos, sa lassitude de la veille au soir était devenue telle, qu'il demeura jusqu'à midi dans sa chambre, assis sur une chaise, au pied de son lit. La stupeur, qui l'envahissait de plus en plus, lui ôtait jusqu'à la sensation de la souffrance. Il n'éprouvait plus qu'un grand vide; il restait soulagé, amputé, anéanti. La lecture de son bréviaire lui coûta un suprême effort; le latin des versets lui paraissait une langue barbare, dont il ne parvenait même plus à épeler les mots. Puis, le livre jeté sur le lit, il passa des heures à regarder la campagne par la fenêtre ouverte, sans avoir la force de venir s'accouder à la barre d'appui. Au loin, il apercevait le mur blanc du Paradou, un mince trait pâle courant à la crête des hauteurs, parmi les taches sombres des petits bois de pins. A gauche, derrière un de ces bois, se trouvait la brèche; il ne la voyait pas, mais il la savait là; il se souvenait des moindres bouts de ronce épars au milieu des pierres. La veille encore, il n'aurait point osé lever ainsi les regards sur cet horizon redoutable. Mais, à cette heure, il s'oubliait impunément à reprendre, après chaque bouquet de verdure, le fil interrompu de la muraille, pareille au liséré d'une jupe accroché à tous les buissons. Cela n'activait même pas le battement de ses veines. La tentation, comme dédaigneuse de la pauvreté de son sang, avait abandonné sa chair lâche. Elle le laissait incapable d'une lutte, dans la privation de la grâce, n'ayant même plus la passion du péché, prêt à accepter par hébétement tout ce qu'il repoussait furieusement la veille.
Il se surprit un moment à parler haut. Puisque la brèche était toujours là, il rejoindrait Albine, au coucher du soleil. Il ressentait un léger ennui de cette décision. Mais il ne croyait pouvoir faire autrement. Elle l'attendait, elle était sa femme. Quand il voulait évoquer son visage, il ne le voyait plus que très pâle, très lointain. Puis, il était inquiet sur la façon dont ils vivraient ensemble. Il leur serait difficile de rester dans le pays; il leur faudrait fuir, sans que personne s'en doutât; ensuite, une fois cachés quelque part, ils auraient besoin de beaucoup d'argent pour être heureux. A vingt reprises, il tenta d'arrêter un plan d'enlèvement, d'arranger leur existence d'amants heureux. Il ne trouva rien. Maintenant que le désir ne l'affolait plus, le côté pratique de la situation l'épouvantait, le mettait avec ses mains débiles en face d'une besogne compliquée, dont il ne savait pas le premier mot. Où prendraient-ils des chevaux pour se sauver? S'ils s'en allaient à pied, ne les arrêterait-on pas ainsi que des vagabonds? D'ailleurs, serait-il capable d'être employé, de découvrir une occupation quelconque qui pût assurer du pain à sa femme? Jamais on ne lui avait appris ces choses. Il ignorait la vie; il ne rencontrait, en fouillant dans sa mémoire, que des lambeaux de prière, des détails de cérémonial, des pages de l'Instruction théologique, de Bouvier, apprises autrefois par coeur au séminaire. Même des choses sans importance l'embarrassaient beaucoup. Il se demanda s'il oserait donner le bras à sa femme, dans la rue. Certainement, il ne saurait pas marcher, avec une femme au bras. Il paraîtrait si gauche, que le monde se retournerait. On devinerait un prêtre, on insulterait Albine. Vainement il tâcherait de se laver du sacerdoce, toujours il en emporterait avec lui la pâleur triste, l'odeur d'encens. Et s'il avait des enfants, un jour? Cette pensée inattendue le fit tressaillir. Il éprouva une répugnance étrange. Il croyait qu'il ne les aimerait pas. Cependant, ils étaient deux, un petit garçon et une petite fille. Lui, les écartait de ses genoux, souffrant de sentir leurs mains se poser sur ses vêtements, ne prenant point à les faire sauter la joie des autres pères. Il ne s'habituait pas à cette chair de sa chair, qui lui semblait toujours suer son impureté d'homme. La petite fille surtout le troublait, avec ses grands yeux, au fond desquels s'allumaient déjà des tendresses de femme. Mais non, il n'aurait point d'enfant, il s'éviterait cette horreur qu'il éprouvait, à l'idée de voir ses membres repousser et revivre éternellement. Alors, l'espoir d'être impuissant lui fut très doux. Sans doute, toute sa virilité s'en était allée pendant sa longue adolescence. Cela le détermina. Dès le soir, il fuirait avec Albine.
Le soir, pourtant, l'abbé Mouret se sentit trop las. Il remit son départ au lendemain. Le lendemain, il se donna un nouveau prétexte: il ne pouvait abandonner sa soeur ainsi seule avec la Teuse; il laisserait une lettre pour qu'on la conduisît chez l'oncle Pascal. Pendant trois jours, il se promit d'écrire cette lettre; la feuille de papier, la plume et l'encre étaient prêtes, sur la table, dans sa chambre. Et, le troisième jour, il s'en alla, sans écrire la lettre. Tout d'un coup, il avait pris son chapeau, il était parti pour le Paradou, par bêtise, obsédé, se résignant, allant là comme à une corvée qu'il ne savait de quelle façon éviter. L'image d'Albine s'était encore effacée; il ne la voyait plus, il obéissait à d'anciennes volontés, mortes en lui à cette heure, mais dont la poussée persistait dans le grand silence de son être.
Dehors il ne prit aucune précaution pour se cacher. Il s'arrêta, au bout du village, à causer un instant avec la Rosalie; elle lui annonçait que son enfant avait des convulsions, et elle riait pourtant, de ce rire du coin des lèvres qui lui était habituel. Puis il s'enfonça au milieu des roches, il marcha droit vers la brèche. Par habitude, il avait emporté son bréviaire. Comme le chemin était long, s'ennuyant, il ouvrit le livre, il lut les prières réglementaires. Quand il le remit sous son bras, il avait oublié le Paradou. Il allait toujours devant lui, songeant à une chasuble neuve qu'il voulait acheter pour remplacer la chasuble d'étoffe d'or qui, décidément, tombait en poussière; depuis quelque temps, il cachait des pièces de vingt sous, et il calculait qu'au bout de sept mois il aurait assez d'argent. Il arrivait sur les hauteurs, lorsqu'un chant de paysan, au loin, lui rappela un cantique qu'il avait su autrefois, au séminaire. Il chercha les premiers vers de ce cantique, sans pouvoir les trouver. Cela l'ennuyait d'avoir si peu de mémoire. Aussi, ayant fini par se souvenir, éprouva-t-il une joie très douce à chanter à demi-voix les paroles qui lui revenaient une à une. C'était un hommage à Marie. Il souriait, comme s'il eut reçu au visage un souffle frais de sa jeunesse. Qu'il était heureux, dans ce temps-là! Certes, il pouvait être heureux encore; il n'avait pas grandi, il ne demandait toujours que les mêmes bonheurs, une paix sereine, un coin de chapelle où la place de ses genoux fût marquée, une vie de solitude égayée par des puérilités adorables d'enfance. Il élevait peu à peu la voix, il chantait le cantique avec des sons filés de flûte, quand il aperçut la brèche, brusquement, en face de lui.
Un instant, il parut surpris. Puis, cessant de sourire, il murmura simplement:
- Albine doit m'attendre. Le soleil baisse déjà.
Mais, comme il montait écarter les pierres pour passer, un souffle terrible l'inquiéta. Il dut redescendre, ayant failli mettre le pied en plein sur la figure de Frère Archangias, vautré par terre, dormant profondément. Le sommeil l'avait surpris sans doute, pendant qu'il gardait l'entrée du Paradou. Il en barrait le seuil, tombé tout de son long, les membres écartés, dans une posture honteuse. Sa main droite, rejetée derrière sa tête, n'avait pas lâché le bâton de cornouiller, qu'il semblait encore brandir, ainsi qu'une épée flamboyante. Et il ronflait au milieu des ronces, la face au soleil, sans que son cuir tanné eût un frisson. Un essaim de grosses mouches volaient au-dessus de sa bouche ouverte.
L'abbé Mouret le regarda un moment. Il enviait ce sommeil de saint roulé dans la poussière. Il voulut chasser les mouches; mais les mouches, entêtées, revenaient, se collaient aux lèvres violettes du Frère, qui ne les sentait seulement pas. Alors, l'abbé enjamba ce grand corps. Il entra dans le Paradou.
XII.
Derrière la muraille, à quelques pas, Albine était assise sur un tapis d'herbe. Elle se leva, en apercevant Serge.
- Te voilà! cria-t-elle toute tremblante.
- Oui, dit-il paisiblement, je suis venu.
Elle se jeta à son cou. Mais elle ne l'embrassa pas. Elle avait senti le froid des perles du rabat sur son bras nu. Elle l'examinait, inquiète déjà, reprenant:
- Qu'as-tu? Tu ne m'as pas baisé sur les joues comme autrefois, tu sais, lorsque tes lèvres chantaient... Va, si tu es souffrant, je te guérirai encore. Maintenant que tu es là, nous allons recommencer notre bonheur. Il n'y a plus de tristesse... Tu vois, je souris. Il faut sourire, Serge.
Et comme il restait grave.
- Sans doute, j'ai eu aussi bien du chagrin. Je suis encore toute pâle, n'est-ce pas? Depuis huit jours, je vivais là, sur l'herbe où tu m'as trouvée. Je ne voulais qu'une chose, te voir entrer par ce trou de la muraille. A chaque bruit, je me levais, je courais à ta rencontre. Et ce n'était pas toi, c'étaient des feuilles que le vent emportait... Mais je savais bien que tu viendrais. J'aurais attendu des années.
Puis, elle lui demanda:
- Tu m'aimes encore?
- Oui, répondit-il, je t'aime encore.
Ils restèrent en face l'un de l'autre, un peu gênés. Un gros silence tomba entre eux. Serge, tranquille, ne cherchait pas à le rompre. Albine, à deux reprises, ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt, surprise des choses qui lui montaient aux lèvres. Elle ne trouvait plus que des paroles amères. Elle sentait des larmes lui mouiller les yeux. Qu'éprouvait-elle donc, pour ne pas être heureuse, lorsque son amour était de retour?
- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester là. C'est ce trou qui nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main.
Et ils s'enfoncèrent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres étaient soucieux, avec leurs têtes jaunies qui se dépouillaient feuille à feuille. Dans les sentiers, il y avait déjà un lit de verdure morte, trempé d'humidité, où les pas semblaient étouffer des soupirs. Au fond des pelouses, une fumée flottait, noyant de deuil les lointains bleuâtres. Et le jardin entier se taisait, ne soufflant plus que des haleines mélancoliques, qui passaient pareilles à des frissons.
Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient prise. Il dit à demi-voix:
- Comme il fait froid, ici!
- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe plus. Veux-tu que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous allons revivre toutes nos tendresses.
Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les dernières fleurs avaient des parfums amers; tandis que les feuillages, grandis démesurément, couvraient la terre d'une mare dormante. Mais Serge témoigna une telle répugnance à entrer dans ces broussailles, qu'ils restèrent sur le bord, cherchant de loin les allées où ils avaient passé au printemps. Elle se rappelait les moindres coins; elle lui montrait du doigt la grotte où dormait la femme de marbre, les chevelures pendantes des chèvrefeuilles et des clématites, les champs de violettes, la fontaine qui crachait des oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement de giroflées fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les lis bâtissaient un pavillon blanc. C'était là qu'ils étaient nés tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits détails de cette première journée, la façon dont ils marchaient, l'odeur que l'air avait à l'ombre. Lui, semblait écouter; puis, d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le léger frisson qui le pâlissait ne le quittait point.