Part 26
Que négligeait-il donc, pour être soumis à des épreuves si rudes? Il essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que, le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie d'austérités et de macérations? N'aimait-il pas Dieu seul, aveuglément? Ah! qu'il l'aurait béni, s'il lui avait enfin rendu la paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-être cette faute ne pourrait être expiée. Et, malgré lui, il revint à Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroyé par une fièvre cérébrale. Pendant trois semaines, il appartenait à cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines, jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un vacarme de torrent lâché; son corps, du crâne à la plante des pieds, était nettoyé, renouvelé, battu par un tel travail de la maladie, que souvent, dans son délire, il avait cru entendre les marteaux des ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'éveillait, un matin, comme neuf. Il naissait une seconde fois, débarrassé de ce que vingt-cinq ans de vie avait déposé successivement en lui. Ses dévotions d'enfant, son éducation du séminaire, sa foi de jeune prêtre, tout s'en était allé, submergé, emporté, laissant la place nette. Certes, l'enfer seul l'avait préparé ainsi pour le péché, le désarmant, faisant de ses entrailles un lit de mollesse, où le mal pouvait entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait à ce lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les yeux, il se sentait baigné d'enfance, sans mémoire du passé, n'ayant plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un ravissement de surprise, à recommencer la vie, comme s'ils ne la connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extrême à l'apprendre. Oh! l'apprentissage délicieux, les rencontres charmantes, les adorables retrouvailles! Ce Paradou était une grande félicité. En le mettant là, l'enfer savait bien qu'il y serait sans défense. Jamais, dans sa première jeunesse, il n'avait goûté à grandir une pareille volupté. Cette première jeunesse, s'il l'évoquait maintenant, lui apparaissait toute noire, passée loin du soleil, ingrate, blême, infirme. Aussi comme il avait salué le soleil, comme il s'était émerveillé du premier arbre, de la première fleur, du moindre insecte aperçu, du plus petit caillou ramassé! Les pierres elles- mêmes le charmaient. L'horizon était un prodige extraordinaire. Ses sens, une matinée claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de jasmin respirée, un chant d'alouette écouté, lui causaient des émotions si fortes, que ses membres défaillaient. Il avait pris un long plaisir à s'enseigner jusqu'aux plus légers tressaillements de la vie. Et le matin où Albine était née, à son côté, au milieu des roses! Il riait encore d'extase à ce souvenir. Elle se levait ainsi qu'un astre nécessaire au soleil lui-même. Elle éclairait tout, expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommençait avec elle leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait devant lui. Elle sentait bon, elle balançait des jupes tièdes, dont les frôlements ressemblaient à des caresses. Lorsqu'elle le prenait entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait à la voir, tant elle était mince, s'enrouler à son corps, s'endormir là, collée à sa peau. C'était elle qui marchait en avant. Elle le conduisait par un sentier détourné, où ils s'attardaient, pour ne pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il apprenait à l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes; tendresse longtemps tâtonnante, et dont un soir enfin ils avaient surpris la grande joie, sous l'arbre géant, dans l'ombre suant la sève. Là, ils étaient au bout de leur chemin. Albine, renversée, la tête roulée au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la prenait d'une étreinte. Oh! la prendre, la posséder encore, sentir son flanc tressaillir de fécondité, faire de la vie, être Dieu!
Le prêtre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa, comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau. La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'égaraient donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses, qu'il profite même des heures d'examen intérieur pour glisser jusqu'à l'âme sa tête de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie n'autorisait point le péché. C'était à lui de se garder, de retrouver Dieu, au sortir de la fièvre. Au contraire, il avait pris plaisir à s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses appétits abominables! Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser malgré lui au besoin de la commettre encore en pensée. N'imposerait- il pas silence à sa fange! Il rêvait de se vider le crâne, pour ne plus penser; de s'ouvrir les veines, pour que son sang coupable ne le tourmentât plus. Un instant, il resta la face entre les mains, grelottant, cachant les moindres bouts de sa peau, comme si les bêtes qui rôdaient autour de lui lui eussent hérissé le poil de leur haleine chaude.
Mais il pensait quand même, et le sang battait quand même dans son coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir des ténèbres, les lignes souples du corps d'Albine, tracées d'un trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un soleil. A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour chasser cette vision, elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait avec des renversements de reins, des appels de bras tendus, qui arrachaient au prêtre un râle d'angoisse. Dieu l'abandonnait donc tout à fait, qu'il n'y avait plus pour lui de refuge? Et, malgré la tension de sa volonté, la faute recommençait toujours, se précisait avec une effrayante netteté. Il revoyait les moindres brins d'herbe, au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accrochée à ses cheveux, une petite fleur de chardon, à laquelle il se souvenait d'avoir piqué ses lèvres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu âcres des tiges écrasées, qui lui revenaient; jusqu'aux sons lointains qu'il entendait encore, le cri régulier d'un oiseau, un grand silence, puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il jouissait de son abomination avec une volupté de damné. Une rage le secouait, en écoutant les paroles scélérates qu'il avait prononcées aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, à cette heure, pour l'accuser devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa souveraine. Il s'était donné à elle en esclave, lui baisant les pieds, rêvant d'être l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait. Maintenant, il comprenait pourquoi il ne pouvait plus se reprendre. Dieu le laissait à la femme. Mais il la battrait, il lui casserait les membres, pour qu'elle le lâchât. C'était elle l'esclave, la chair impure, à laquelle l'Eglise aurait dû refuser une âme. Alors, il se roidit, il leva les poings sur Abine. Et les poings s'ouvraient, les mains coulaient le long des épaules nues, avec une caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait sur les cheveux dénoués, en balbutiant des paroles d'adoration.
L'abbé Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut. Ce fut un soulagement brusque, inespéré. Il put pleurer. Des larmes lentes rafraîchirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement, n'osant encore remuer, de crainte d'être repris à la nuque. Il entendait toujours un grondement fauve derrière lui. Puis, cela était si doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia à goûter ce bien-être. Au-dehors, la pluie avait cessé. Le soleil se couchait dans une grande lueur rouge, qui semblait pendre aux fenêtres des rideaux de satin rose. L'église, maintenant, était tiède, toute vivante de cette dernière haleine du soleil. Le prêtre remerciait vaguement Dieu du répit qu'il voulait bien lui donner. Un large rayon, une poussière d'or, qui traversait la nef, allumait le fond de l'église, l'horloge, la chaire, le maître-autel. Peut-être était- ce la grâce qui lui revenait sur ce sentier de lumière, descendant du ciel? Il s'intéressait aux atomes allant et venant le long du rayon, avec une vitesse prodigieuse, pareils à une foule de messagers affairés portant sans cesse des nouvelles du soleil à la terre. Mille cierges allumés n'auraient pas rempli l'église d'une telle splendeur. Derrière le maître-autel, des draps d'or étaient tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orfèvrerie coulaient, des chandeliers s'épanouissant en gerbes de clartés, des encensoirs où brûlait une braise de pierreries, des vases sacrés peu à peu élargis, avec des rayonnements de comètes; et, partout, c'était une pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles volantes, des nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs en s'ouvrant laissaient tomber des étoiles. Jamais il n'avait souhaité une pareille richesse pour sa pauvre église. Il souriait, il faisait le rêve de fixer là ces magnificences, il les arrangeait à son gré. Lui, aurait préféré voir les rideaux de drap d'or attachés plus haut; les vases lui paraissaient aussi trop négligemment jetés; il ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets, donnant aux guirlandes une courbe molle. Mais quel émerveillement, lorsque toute cette pompe était ainsi étalée! Il devenait le pontife d'une église d'or. Les évêques, les princes, des femmes traînant des manteaux royaux, des foules dévotes, le front dans la poussière, la visitaient, campaient dans la vallée, attendaient des semaines à la porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les pieds, parce que ses pieds, eux aussi, étaient en or, et qu'ils accomplissaient des miracles. L'or montait jusqu'à ses genoux. Un coeur d'or battait dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules, du dehors, l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il était idole.
Le rayon de soleil montait toujours, le maître-autel flambait, le prêtre se persuadait que c'était bien la grâce qui lui revenait, pour qu'il éprouvât une telle jouissance intérieure. Le grondement fauve, derrière lui, se faisait câlin. Il ne sentait plus sur sa nuque que la douceur d'une patte de velours, comme si quelque chat géant l'eût caressé.
Et il continua sa rêverie. Jamais il n'avait vu les choses sous un jour aussi éclatant. Tout lui semblait aisé, à présent, tant il se jugeait fort. Puisque Albine l'attendait, il irait la rejoindre. Cela était naturel. Le matin, il avait bien marié le grand Fortuné à la Rosalie. L'Eglise ne défendait pas le mariage. Il les voyait encore se souriant, se poussant du coude sous ses mains qui les bénissaient. Puis, le soir, on lui avait montré leur lit. Chacune des paroles qu'il leur avait adressées éclatait plus haut à ses oreilles. Il disait au grand Fortuné que Dieu lui envoyait une compagne, parce qu'il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Il disait à la Rosalie qu'elle devait s'attacher à son mari, ne le quitter jamais, être sa servante soumise. Mais il disait aussi ces choses pour lui et pour Albine. N'était-elle pas sa compagne, sa servante soumise, celle que Dieu lui envoyait, afin que sa virilité ne se séchât pas dans la solitude? D'ailleurs, ils étaient liés. Il restait très surpris de ne pas avoir compris cela tout de suite, de ne pas s'en être allé avec elle, comme le devoir l'exigeait. Mais c'était chose décidée, il la rejoindrait, dès le lendemain. En une demi-heure, il serait auprès d'elle. Il traverserait le village, il prendrait le chemin du coteau; c'était de beaucoup le plus court. Il pouvait tout, il était le maître, personne ne lui dirait rien. Si on le regardait, il ferait, d'un geste, baisser toutes les têtes. Puis, il vivrait avec Albine. Il l'appellerait sa femme. Ils seraient très heureux. L'or montait de nouveau, ruisselait entre ses doigts. Il rentrait dans un bain d'or. Il emportait les vases sacrés pour les besoins de son ménage, menant grand train, payant ses gens avec des fragments de calice qu'il tordait entre ses doigts, d'un léger effort. Il mettait à son lit de noces les rideaux de drap d'or de l'autel. Comme bijoux, il donnait à sa femme les coeurs d'or, les chapelets d'or, les croix d'or, pendus au cou de la Vierge et des Saintes. L'église même, s'il l'élevait d'un étage, pourrait leur servir de palais. Dieu n'aurait rien à dire, puisqu'il permettait d'aimer. Du reste, que lui importait Dieu! N'était-ce pas lui, à cette heure, qui était Dieu, avec ses pieds d'or que la foule baisait, et qui accomplissait des miracles.
L'abbé Mouret se leva. Il fit ce geste large de Jeanbernat, ce geste de négation embrassant tout l'horizon.
- Il n'y a rien, rien, rien, dit-il. Dieu n'existe pas.
Un grand frisson parut passer dans l'église. Le prêtre, effaré, redevenu d'une pâleur mortelle, écoutait. Qui donc avait parlé? Qui avait blasphémé? Brusquement la caresse de velours, dont il sentait la douceur sur sa nuque, était devenue féroce; des griffes lui arrachaient la chair, son sang coulait une fois encore. Il resta debout pourtant, luttant contre la crise. Il injuriait le péché triomphant, qui ricanait autour de ses tempes, où tous les marteaux du mal recommençaient à battre. Ne connaissait-il pas ses traîtrises? ne savait-il pas qu'il se fait un jeu souvent d'approcher avec des pattes douces, pour les enfoncer ensuite comme des couteaux jusqu'aux os de ses victimes? Et sa rage redoublait, à la pensée d'avoir été pris à ce piège, ainsi qu'un enfant. Il serait donc toujours par terre, avec le péché accroupi victorieusement sur sa poitrine! Maintenant, voilà qu'il niait Dieu. C'était la pente fatale. La fornication tuait la foi. Puis, le dogme croulait. Un doute de la chair, plaidant son ordure, suffisait à balayer tout le ciel. La règle divine irritait, les mystères faisaient sourire; dans un coin de la religion abattue, on se couchait en discutant son sacrilège, jusqu'à ce qu'on se fût creusé un trou de bête cuvant sa boue. Alors venaient les autres tentations: l'or, la puissance, la vie libre, une nécessité irrésistible de jouir, qui ramenait tout à la grande luxure, vautrée sur un lit de richesse et d'orgueil. Et l'on volait Dieu. On cassait les ostensoirs pour les pendre à l'impureté d'une femme. Eh bien! il était damné. Rien ne le gênait plus, le péché pouvait parler haut en lui. Cela était bon de ne plus lutter. Les monstres qui avaient rôdé derrière sa nuque se battaient dans ses entrailles, à cette heure. Il gonflait les flancs pour sentir leurs dents davantage. Il s'abandonnait à eux avec une joie affreuse. Une révolte lui faisait montrer les poings à l'église. Non, il ne croyait plus à la divinité de Jésus, il ne croyait plus à la sainte Trinité, il ne croyait qu'à lui, qu'à ses muscles, qu'aux appétits de ses organes. Il voulait vivre. Il avait le besoin d'être un homme. Ah! courir au grand air, être fort, n'avoir pas de maître jaloux, tuer ses ennemis à coups de pierre, emporter à son cou les filles qui passent! Il ressusciterait du tombeau où des mains rudes l'avaient couché. Il éveillerait sa virilité, qui ne devait être qu'endormie. Et qu'il expirât de honte, s'il trouvait sa virilité morte! Et que Dieu fût maudit, s'il l'avait retiré d'entre les créatures, en le touchant de son doigt, afin de le garder pour son service seul!
Le prêtre était debout, halluciné. Il crut qu'à ce nouveau blasphème l'église croulait. La nappe de soleil qui inondait le maître-autel avait grandi lentement, allumant les murs d'une rougeur d'incendie. Des flammèches montèrent encore, léchèrent le plafond, s'éteignirent dans une lueur saignante de braise. L'église, brusquement, devint toute noire. Il sembla que le feu de ce coucher d'astre venait de crever la toiture, de fendre les murailles, d'ouvrir de toutes parts des brèches béantes aux attaques du dehors. La carcasse sombre branlait, dans l'attente de quelque assaut formidable. La nuit, rapidement, grandissait.
Alors, de très loin, le prêtre entendit un murmure monter de la vallée des Artaud. Autrefois, il ne comprenait pas l'ardent langage de ces terres brûlées, où ne se tordaient que des pieds de vignes noueux, des amandiers décharnés, de vieux oliviers se déhanchant sur leurs membres infirmes. Il passait au milieu de cette passion, avec les sérénités de son ignorance. Mais, aujourd'hui, instruit dans la chair, il saisissait jusqu'aux moindres soupirs des feuilles pâmées sous le soleil. Ce furent d'abord, au fond de l'horizon, les collines, chaudes encore de l'adieu du couchant, qui tressaillirent et qui parurent s'ébranler avec le piétinement sourd d'une armée en marche. Puis, les roches éparses, les pierres des chemins, tous les cailloux de la vallée, se levèrent, eux aussi, roulant, ronflant, comme jetés en avant par le besoin de se mouvoir. A leur suite, les mares de terre rouge, les rares champs conquis à coups de pioche, se mirent à couler et à gronder, ainsi que des rivières échappées, charriant dans le flot de leur sang des conceptions de semences, des éclosions de racines, des copulations de plantes. Et bientôt tout fut en mouvement; les souches des vignes rampaient comme de grands insectes; les blés maigres, les herbes séchées, faisaient des bataillons armés de hautes lances; les arbres s'échevelaient à courir, étiraient leurs membres, pareils à des lutteurs qui s'apprêtent au combat; les feuilles tombées marchaient, la poussière des routes marchait. Multitude recrutant à chaque pas des forces nouvelles, peuple en rut dont le souffle approchait, tempête de vie à l'haleine de fournaise, emportant tout devant elle, dans le tourbillon d'un accouchement colossal. Brusquement, l'attaque eut lieu. Du bout de l'horizon, la campagne entière se rua sur l'église, les collines, les cailloux, les terres, les arbres. L'église, sous ce premier choc, craqua. Les murs se fendirent, des tuiles s'envolèrent. Mais le grand Christ, secoué, ne tomba pas.
Il y eut un court répit. Au-dehors, les voix s'élevaient, plus furieuses. Maintenant, le prêtre distinguait des voix humaines. C'était le village, les Artaud, cette poignée de bâtards poussés sur le roc, avec l'entêtement des ronces, qui soufflaient à leur tour un vent chargé d'un pullulement d'êtres. Les Artaud forniquaient par terre, plantaient de proche en proche une forêt d'hommes, dont les troncs mangeaient autour d'eux toute la place. Ils montaient jusqu'à l'église, ils en crevaient la porte d'une poussée, ils menaçaient d'obstruer la nef des branches envahissantes de leur race. Derrière eux, dans le fouillis des broussailles, accouraient les bêtes, des boeufs cherchant à enfoncer les murs de leurs cornes, des troupeaux d'ânes, de chèvres, de brebis, battant l'église en ruine, comme des vagues vivantes, des fourmilières de cloportes et de grillons attaquant les fondations, les émiettant de leurs dents de scie. Et il y avait encore, de l'autre côté, la basse-cour de Désirée, dont le fumier exhalait des buées d'asphyxie; le grand coq Alexandre y sonnait l'assaut de son clairon, les poules descellaient les pierres à coups de bec, les lapins creusaient des terriers jusque sous les autels, afin de les miner et de les abîmer, le cochon, gras à ne pas bouger, grognait, attendait que les ornements sacrés ne fussent plus qu'une poignée de cendre chaude, pour y vautrer son ventre. Une rumeur formidable roula, un second assaut fut donné. Le village, les bêtes, toute cette marée de vie qui débordait, engloutit un instant l'église sous une rage de corps faisant ployer les poutres. Les femelles, dans la mêlée, lâchaient de leurs entrailles un enfantement continu de nouveaux combattants. Cette fois, l'église eut un pan de muraille abattu; le plafond fléchissait, les boiseries des fenêtres étaient emportées, la fumée du crépuscule, de plus en plus noire, entrait par les brèches bâillant affreusement. Sur la croix, le grand Christ ne tenait plus que par le clou de sa main gauche.
L'écroulement du pan de muraille fut salué d'une clameur. Mais l'église restait encore solide, malgré ses blessures. Elle s'entêtait d'une façon farouche, muette, sombre, se cramponnant aux moindres pierres de ses fondations. Il semblait que cette ruine, pour demeurer debout, n'eût besoin que du pilier le plus mince, portant, par un prodige d'équilibre, la toiture crevée. Alors, l'abbé Mouret vit les plantes rudes du plateau se mettre à l'oeuvre, ces terribles plantes durcies dans la sécheresse des rocs, noueuses comme des serpents, d'un bois dur, bossué de muscles. Les lichens, couleur de rouille, pareils à une lèpre enflammée, mangèrent d'abord les crépis de plâtre. Ensuite, les thyms enfoncèrent leurs racines entre les briques, ainsi que des coins de fer. Les lavandes glissaient leurs longs doigts crochus sous chaque maçonnerie ébranlée, les tiraient à elles, les arrachaient d'un effort lent et continu. Les genévriers, les romarins, les houx épineux, montaient plus haut, donnaient des poussées invincibles. Et jusqu'aux herbes elles-mêmes, ces herbes dont les brins séchés passaient sous la grand-porte, qui se raidissaient comme des piques d'acier, éventrant la grand-porte, s'avançant dans la nef, où elles soulevaient les dalles de leurs pinces puissantes. C'était l'émeute victorieuse, la nature révolutionnaire dressant des barricades avec des autels renversés, démolissant l'église qui lui jetait trop d'ombre depuis des siècles. Les autres combattants laissaient faire les herbes, les thyms, les lavandes, les lichens, ce rongement des petits plus destructeur que les coups de massue des forts, cet émiettement de la base dont le travail sourd devait achever d'abattre tout l'édifice. Puis, brusquement, ce fut la fin. Le sorbier, dont les hautes branches pénétraient déjà sous la voûte, par les carreaux cassés, entra violemment, d'un jet de verdure formidable. Il se planta au milieu de la nef. Là, il grandit démesurément. Son tronc devint colossal, au point de faire éclater l'église, ainsi qu'une ceinture trop étroite. Les branches allongèrent de toutes parts des noeuds énormes, dont chacun emportait un morceau de muraille, un lambeau de toiture; et elles se multipliaient toujours, chaque branche se ramifiant à l'infini, un arbre nouveau poussant de chaque noeud, avec une telle fureur de croissance, que les débris de l'église, trouée comme un crible, volèrent en éclats, en semant aux quatre coins du ciel une cendre fine. Maintenant, l'arbre géant touchait aux étoiles. Sa forêt de branches était une forêt de membres, de jambes, de bras, de torses, de ventres, qui suaient la sève; des chevelures de femmes pendaient; des têtes d'hommes faisaient éclater l'écorce, avec des rires de bourgeons naissants; tout en haut, les couples d'amants, pâmés au bord de leurs nids, emplissaient l'air de la musique de leur jouissance et de l'odeur de leur fécondité. Un dernier souffle de l'ouragan qui s'était rué sur l'église en balaya la poussière, la chaire et le confessionnal en poudre, les images saintes lacérées, les vases sacrés fondus, tous ces décombres que piquait avidement la bande des moineaux, autrefois logée sous les tuiles. Le grand Christ, arraché de la croix, resté pendu un moment à une des chevelures de femme flottantes, fut emporté, roulé, perdu, dans la nuit noire, au fond de laquelle il tomba avec un retentissement. L'arbre de vie venait de crever le ciel. Et il dépassait les étoiles.