Part 14
- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue, avec un sourire. C'est ici qu'il doit être bon de s'asseoir, dans l'odeur qui monte.
A côté d'eux était un champ d'héliotropes, d'une haleine de vanille, si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils s'assirent sur une des colonnes renversées, au milieu d'un bouquet de lis superbes qui avaient poussé là. Depuis plus d'une heure, ils marchaient. Ils étaient venus des roses dans les lis, à travers toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur, après leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente des chèvrefeuilles suaves, des violettes musquées, des verveines exhalant l'odeur fraîche d'un baiser, des tubéreuses soufflant la pâmoison d'une volupté mortelle. Les lis, aux tiges élancées, les mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs calices, seulement égayés des gouttes d'or légères des pistils. Et ils restaient, ainsi que des fiancés enfants, souverainement pudiques, comme au centre d'une tour de pureté, d'une tour d'ivoire inattaquable, où ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de leur innocence.
Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurèrent avec les lis. Ils y étaient bien; ils achevaient d'y naître. Serge y perdait la dernière fièvre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les épaules nues. Leurs chevelures ne les troublèrent plus, comme des nudités déployées. L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la fraîcheur à se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau de source, sans que rien d'impur montât de leur chair pour en ternir le cristal. Leurs joues étaient des fruits veloutés, à peine mûrs, auxquels ils ne songeaient point à mordre. Quand ils quittèrent les lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une amitié et dans un jeu éternels. Et, comme ils traversaient de nouveau le parterre, rentrant au crépuscule, les fleurs parurent se faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas débaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clématites, n'agrandissaient plus devant eux une alcôve d'amour, noyés à cette heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la leur. Les pensées les regardaient en camarades, de leurs petits visages candides. Les résédas, alanguis, frôlés par la jupe blanche d'Albine, semblaient pris de compassion, évitant de hâter leur fièvre d'un souffle.
VIII.
Le lendemain, dès l'aube, ce fut Serge qui appela Albine. Elle dormait dans une chambre de l'étage supérieur, où il n'eut pas l'idée de monter. Il se pencha à la fenêtre, la vit qui poussait ses persiennes, au saut du lit. Et tous deux rirent beaucoup, de se retrouver ainsi.
- Aujourd'hui, tu ne sortiras pas, dit Albine, quand elle fut descendue. Il faut nous reposer... Demain, je veux te mener loin, bien loin, quelque part où nous serons joliment à notre aise.
- Mais nous allons nous ennuyer, murmura Serge.
- Oh! que non!... Je vais te raconter des histoires.
Ils passèrent une journée charmante. Les fenêtres étaient grandes ouvertes, le Paradou entrait, riait avec eux, dans la chambre. Serge prit enfin possession de cette heureuse chambre, où il s'imaginait être né. Il voulut tout voir, tout se faire expliquer. Les Amours de plâtre, culbutés au bord de l'alcôve, l'égayèrent au point qu'il monta sur une chaise pour attacher la ceinture d'Albine au cou du plus petit d'entre eux, un bout d'homme, le derrière en l'air, la tête en bas, qui polissonnait. Albine tapait des mains, criait qu'il ressemblait à un hanneton tenu par un fil. Puis, comme prise de pitié:
- Non, non, détache-le... Ça l'empêche de voler.
Mais ce furent surtout les Amours peints au-dessus des portes qui occupèrent vivement Serge. Il se fâchait de ne pouvoir comprendre à quels jeux ils jouaient, tant les peintures étaient pâlies. Aidé d'Albine, il roula une table, sur laquelle ils grimpèrent tous les deux. Albine donnait des explications.
- Regarde, ceux-ci jettent des fleurs. Sous les fleurs, on ne voit plus que trois jambes nues. Je crois me souvenir qu'en arrivant ici, j'ai pu distinguer encore une dame couchée. Mais, depuis le temps, elle s'en est allée.
Ils firent le tour des panneaux, sans que rien d'impur leur vint de ces jolies indécences de boudoir. Les peintures, qui s'émiettaient comme un visage fardé du dix-huitième siècle, étaient assez mortes pour ne laisser passer que les genoux et les coudes des corps pâmés dans une luxure aimable. Les détails trop crus, auxquels paraissait s'être complu l'ancien amour dont l'alcôve gardait la lointaine odeur, avaient disparu, mangés par le grand air; si bien que la chambre, ainsi que le parc, était naturellement redevenue vierge, sous la gloire tranquille du soleil.
- Bah! ce sont des gamins qui s'amusent, dit Serge, en redescendant de la table... Est-ce que tu sais jouer à la main chaude, toi?
Albine savait jouer à tous les jeux. Seulement, il fallait être au moins trois pour jouer à la main chaude. Cela les fit rire. Mais Serge s'écria qu'on était trop bien deux, et ils jurèrent de n'être toujours que deux.
- On est tout à fait chez soi, on n'entend rien, reprit le jeune homme, qui s'allongea sur le canapé. Et les meubles ont une odeur de vieux qui sent bon... C'est doux comme dans un nid. Voilà une chambre où il y a du bonheur.
La jeune fille hochait gravement la tête.
- Si j'avais été peureuse, murmura-t-elle, j'aurais eu bien peur, dans les premiers temps... C'est justement cette histoire-là que je veux te raconter. Je l'ai entendue dans le pays. On ment peut-être. Enfin, ça nous amusera.
Et elle s'assit à côté de Serge.
- Il y a des années et des années... Le Paradou appartenait à un riche seigneur qui vint s'y enfermer avec une dame très belle. Les portes du château étaient si bien fermées, les murailles du jardin avaient une telle hauteur, que jamais personne n'apercevait le moindre bout des jupes de la dame.
- Je sais, interrompit Serge, la dame n'a jamais reparu.
Comme Albine le regardait toute surprise, fâchée de voir son histoire connue, il continua à demi-voix, étonné lui-même.
- Tu me l'as déjà racontée, ton histoire.
Elle protesta. Puis, elle parut se raviser, elle se laissa convaincre. Ce qui ne l'empêcha pas de terminer son récit en ces termes:
- Quand le seigneur s'en alla, il avait les cheveux blancs. Il fit barricader toutes les ouvertures, pour qu'on n'allât pas déranger la dame... La dame était morte dans cette chambre.
- Dans cette chambre! s'écria Serge. Tu ne m'avais pas dit cela... Es-tu sûre qu'elle soit morte dans cette chambre?
Albine se fâcha. Elle répétait ce que tout le monde savait. Le seigneur avait fait bâtir le pavillon, pour y loger cette inconnue qui ressemblait à une princesse. Les gens du château, plus tard, assuraient qu'il y passait les jours et les nuits. Souvent aussi, ils l'apercevaient dans une allée, menant les petits pieds de l'inconnue au fond des taillis les plus noirs. Mais, pour rien au monde, ils ne se seraient hasardés à guetter le couple, qui battait le parc pendant des semaines entières.
- Et c'est là qu'elle est morte, répéta Serge, l'esprit frappé. Tu as pris sa chambre, tu te sers de ses meubles, tu couches dans son lit.
Albine souriait.
- Tu sais bien que je ne suis pas peureuse, dit-elle. Puis, toutes ces choses, c'est si vieux... La chambre te semblait pleine de bonheur.
Ils se turent, ils regardèrent un instant l'alcôve, le haut plafond, les coins d'ombre grise. Il y avait comme un attendrissement amoureux, dans les couleurs fanées des meubles. C'était un soupir discret du passé, si résigné, qu'il ressemblait encore à un remerciement tiède de femme adorée.
- Oui, murmura Serge, on ne peut pas avoir peur. C'est trop tranquille.
Et Albine reprit en se rapprochant de lui:
- Ce que peu de personnes savent, c'est qu'ils avaient découvert dans le jardin un endroit de félicité parfaite, où ils finissaient par vivre toutes leurs heures. Moi, je tiens cela d'une source certaine... Un endroit d'ombre fraîche, caché au fond de broussailles impénétrables, si merveilleusement beau, qu'on y oublie le monde entier. La dame a dû y être enterrée.
- Est-ce dans le parterre? demanda Serge curieusement.
- Ah! je ne sais pas, je ne sais pas! dit la jeune fille, avec un geste découragé. J'ai cherché partout, je n'ai encore pu trouver nulle part cette clairière heureuse... Elle n'est ni dans les roses, ni dans les lis, ni sur le tapis des violettes.
- Peut être est-ce ce coin de fleurs tristes, où tu m'as montré un enfant debout, le bras cassé?
- Non, non.
- Peut être est-ce au fond de la grotte, près de cette eau claire, où s'est noyée cette grande femme de marbre, qui n'a plus de visage?
- Non, non.
Albine resta un instant songeuse. Puis, elle continua, comme se parlant à elle-même:
- Dès les premiers jours, je me suis mise en quête. Si j'ai passé des journées dans le Paradou, si j'ai fouillé les moindres coins de verdure, c'était uniquement pour m'asseoir une heure au milieu de la clairière. Que de matinées perdues vainement à me glisser sous les ronces, à visiter les coins les plus reculés du parc!... Oh! je l'aurais vite reconnue, cette retraite enchantée, avec son arbre immense qui doit la couvrir d'un toit de feuilles, avec son herbe fine comme une peluche de soie, avec ses murs de buissons verts que les oiseaux eux-mêmes ne peuvent percer!
Elle jeta l'un de ses bras au cou de Serge, élevant la voix, le suppliant:
- Dis? nous sommes deux maintenant, nous chercherons, nous trouverons... Toi qui es fort, tu écarteras les grosses branches devant moi, pour que j'aille jusqu'au fond des fourrés. Tu me porteras, lorsque je serai lasse; tu m'aideras à sauter les ruisseaux, tu monteras aux arbres, si nous venons à perdre notre route... Et quelle joie, lorsque nous pourrons nous asseoir côte à côte, sous le toit de feuilles, au centre de la clairière! On m'a raconté qu'on vivait là dans une minute toute une vie... Dis? mon bon Serge, dès demain, nous partirons, nous battrons le parc broussailles à broussailles, jusqu'à ce que nous ayons contenté notre désir.
Serge haussait les épaules, en souriant.
- A quoi bon! dit-il. N'est-on pas bien dans le parterre? Il faudra rester avec les fleurs, vois-tu, sans chercher si loin un bonheur plus grand.
- C'est là que la morte est enterrée, murmura Albine, retombant dans sa rêverie. C'est la joie de s'être assise là qui l'a tuée. L'arbre a une ombre dont le charme fait mourir... Moi, je mourrais volontiers ainsi. Nous nous coucherions aux bras l'un de l'autre; nous serions morts, personne ne nous trouverait plus.
- Non, tais-toi, tu me désoles, interrompit Serge inquiet. Je veux que nous vivions au soleil, loin de cette ombre mortelle. Tes paroles me troublent, comme si elles nous poussaient à quelque malheur irréparable. Ça doit être défendu de s'asseoir sous un arbre dont l'ombrage donne un tel frisson.
- Oui, c'est défendu, déclara gravement Albine. Tous les gens du pays m'ont dit que c'était défendu.
Un silence se fit. Serge se leva du canapé où il était resté allongé. Il riait, il prétendait que les histoires ne l'amusaient pas. Le soleil baissait, lorsque Albine consentit enfin à descendre un instant au jardin. Elle le mena, à gauche, le long du mur de clôture, jusqu'à un champ de décombres, tout hérissé de ronces. C'était l'ancien emplacement du château, encore noir de l'incendie qui avait abattu les murs. Sous les ronces, des pierres cuites se fendaient, des éboulements de charpentes pourrissaient. On eût dit un coin de roches stériles, raviné, bossué, vêtu d'herbe rude, de lianes rampantes qui se coulaient dans chaque fente comme des couleuvres. Et ils s'égayèrent à traverser en tous sens cette fondrière, descendant au fond des trous, flairant les débris, cherchant s'ils ne devineraient rien de ce passé en cendre. Ils n'avouaient pas leur curiosité, ils se poursuivaient au milieu des planchers crevés et des cloisons renversées; mais, à la vérité, ils ne songeaient qu'aux légendes de ces ruines, à cette dame plus belle que le jour, qui avait traîné sa jupe de soie sur ces marches, où les lézards seuls aujourd'hui se promenaient paresseusement.
Serge finit par se planter sur le plus haut tas de décombres, regardant le parc qui déroulait ses immenses nappes vertes, cherchant entre les arbres la tache grise du pavillon. Albine se taisait, debout à son côté, redevenue sérieuse.
- Le pavillon est là, à droite, dit-elle, sans qu'il l'interrogeât. C'est tout ce qui reste des bâtiments... Tu le vois bien, au bout de ce couvert de tilleuls?
Ils gardèrent de nouveau le silence. Et comme continuant à voix haute les réflexions qu'ils faisaient mentalement tous les deux, elle reprit:
- Quand il allait la voir, il devait descendre par cette allée; puis, il tournait les gros marronniers, et il entrait sous les tilleuls... Il lui fallait à peine un quart d'heure.
Serge n'ouvrit pas les lèvres. Lorsqu'ils revinrent, ils descendirent l'allée, ils tournèrent les gros marronniers, ils entrèrent sous les tilleuls. C'était un chemin d'amour. Sur l'herbe, ils semblaient chercher des pas, un noeud de ruban tombé, une bouffée de parfum ancien, quelque indice qui leur montrât clairement qu'ils étaient bien dans le sentier menant à la joie d'être ensemble. La nuit venait, le parc avait une grande voix mourante qui les appelait du fond des verdures.
- Attends, dit Albine, lorsqu'ils furent revenus devant le pavillon. Toi, tu ne monteras que dans trois minutes.
Elle s'échappa gaiement, s'enferma dans la chambre au plafond bleu. Puis, après avoir laissé Serge frapper deux fois à la porte, elle l'entrebâilla discrètement, le reçut avec une révérence à l'ancienne mode.
- Bonjour, mon cher seigneur, dit-elle en l'embrassant.
Cela les amusa extrêmement. Ils jouèrent aux amoureux, avec une puérilité de gamins. Ils bégayaient la passion qui avait jadis agonisé là. Ils l'apprenaient comme une leçon qu'ils ânonnaient d'une adorable manière, ne sachant point se baiser aux lèvres, cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre, en riant aux éclats, par ignorance de se témoigner autrement le plaisir qu'ils goûtaient à s'aimer.
IX.
Le lendemain matin, Albine voulut partir dès le lever du soleil, pour la grande promenade qu'elle ménageait depuis la ville. Elle tapait des pieds joyeusement, elle disait qu'ils ne rentreraient pas de la journée.
- Où me mènes-tu donc? demanda Serge.
- Tu verras, tu verras!
Mais il la prit par les poignets, la regarda en face.
- Il faut être sage, n'est-ce pas? Je ne veux pas que tu cherches ni ta clairière, ni ton arbre, ni ton herbe où l'on meurt. Tu sais que c'est défendu.
Elle rougit légèrement, en protestant, en disant qu'elle ne songeait pas même à ces choses. Puis, elle ajouta:
- Pourtant, si nous trouvions, sans chercher, par hasard, est-ce que tu ne t'assoirais pas?... Tu m'aimes donc bien peu!
Ils partirent. Ils traversèrent le parterre tout droit, sans s'arrêter au réveil des fleurs, nues dans leur bain de rosée. Le matin avait un teint de rose, un sourire de bel enfant ouvrant les yeux au milieu des blancheurs de son oreiller.
- Où me mènes-tu? répétait Serge.
Et Albine riait, sans vouloir répondre. Mais, comme ils arrivaient devant la nappe d'eau qui coupait le jardin au bout du parterre, elle resta toute consternée. La rivière était encore gonflée des dernières pluies.
- Nous ne pourrons jamais passer, murmura-t-elle. J'ôte mes souliers, je relève mes jupes d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, nous aurions de l'eau jusqu'à la taille.
Ils longèrent un instant la rive, cherchant un gué. La jeune fille disait que c'était inutile, qu'elle connaissait tous les trous. Autrefois, un pont se trouvait là, un pont dont l'écroulement avait semé la rivière de grosses pierres, entre lesquelles l'eau passait avec des tourbillons d'écume.
- Monte sur mon dos, dit Serge.
- Non, non, je ne veux pas. Si tu venais à glisser, nous ferions un fameux plongeon tous les deux... Tu ne sais pas comme ces pierres-là sont traîtres.
- Monte donc sur mon dos.
Cela finit par la tenter. Elle prit son élan, sauta comme un garçon, si haut, qu'elle se trouva à califourchon sur le cou de Serge. Et, le sentant chanceler, elle cria qu'il n'était pas encore assez fort, qu'elle voulait descendre. Puis, elle sauta de nouveau, à deux reprises. Ce jeu les ravissait.
- Quand tu auras fini! dit le jeune homme, qui riait. Maintenant, tiens-toi ferme. C'est le grand coup.
Et, en trois bonds légers, il traversa la rivière, la pointe des pieds à peine mouillée. Au milieu, pourtant, Albine crut qu'il glissait. Elle eut un cri, en se rattrapant des deux mains à son menton. Lui, l'emportait déjà, dans un galop de cheval, sur le sable fin de l'autre rive.
- Hue! Hue! criait-elle, rassurée, amusée par ce jeu nouveau.
Il courut ainsi tant qu'elle voulut, tapant des pieds, imitant le bruit des sabots. Elle claquait de la langue, elle avait pris deux mèches de ses cheveux, qu'elle tirait comme des guides, pour le lancer à droite ou à gauche.
- Là, là, nous y sommes, dit-elle, en lui donnant de petites claques sur les joues.
Elle sauta à terre, tandis que lui, en sueur, s'adossait contre un arbre pour reprendre haleine. Alors, elle le gronda, elle menaça de ne pas le soigner, s'il retombait malade.
- Laisse donc! Ça m'a fait du bien, répondit-il. Quand j'aurai retrouvé toutes mes forces, je te porterai des matinées entières... Où me mènes-tu?
- Ici, dit-elle en s'asseyant avec lui sous un gigantesque poirier.
Ils étaient dans l'ancien verger du parc. Une haie vive d'aubépine, une muraille de verdure, trouée de brèches, mettait là un bout de jardin à part. C'était une forêt d'arbres fruitiers, que la serpe n'avait pas taillés depuis un siècle. Certains troncs se déjetaient puissamment, poussaient de travers, sous les coups d'orage qui les avaient pliés; tandis que d'autres, bossués de noeuds énormes, crevassés de cavités profondes, ne semblaient plus tenir au sol que par les ruines géantes de leur écorce. Les hautes branches, que le poids des fruits courbait à chaque saison, étendaient au loin des raquettes démesurées; même, les plus chargées, qui avaient cassé, touchaient la terre, sans qu'elles eussent cessé de produire, raccommodées par d'épais bourrelets de sève. Entre eux, les arbres se prêtaient des étais naturels, n'étaient plus que des piliers tordus, soutenant une voûte de feuilles qui se creusait en longues galeries, s'élançait brusquement en halles légères, s'aplatissait presque au ras du sol en soupentes effondrées. Autour de chaque colosse, des rejets sauvages faisaient des taillis, ajoutaient l'emmêlement de leurs jeunes tiges, dont les petites baies avaient une aigreur exquise. Dans le jour verdâtre, qui coulait comme une eau claire, dans le grand silence de la mousse, retentissait seule la chute sourde des fruits que le vent cueillait.
Et il y avait des abricotiers patriarches, qui portaient gaillardement leur grand âge, paralysés déjà d'un côté, avec une forêt de bois mort, pareil à un échafaudage de cathédrale, mais si vivants de leur autre moitié, si jeunes, que des pousses tendres faisaient éclater l'écorce rude de toutes parts. Des pruniers vénérables, tout chenus de mousse, grandissaient encore pour aller boire l'ardent soleil, sans qu'une seule de leurs feuilles pâtit. Des cerisiers bâtissaient des villes entières, des maisons à plusieurs étages, jetant des escaliers, établissant des planchers de branches, larges à y loger dix familles. Puis, c'étaient des pommiers, les reins cassés, les membres contournés, comme de grands infirmes, la peau racheuse, maculée de rouille verte; des poiriers lisses, dressant une mâture de hautes tiges minces, immense, semblable à l'échappée d'un port, rayant l'horizon de barres brunes; des pêchers rosâtres, se faisant faire place dans l'écrasement de leurs voisins, par un rire aimable et une poussée lente de belles filles égarées au milieu d'une foule. Certains pieds, anciennement en espaliers, avaient enfoncé les murailles basses qui les soutenaient; maintenant, ils se débauchaient, libres des treillages dont les lambeaux arrachés pendaient encore à leurs bras; ils poussaient à leur guise, n'ayant conservé de leur taille particulière que des apparences d'arbres comme il faut, traînant dans le vagabondage les loques de leur habit de gala. Et, à chaque tronc, à chaque branche, d'un arbre à l'autre, couraient des débandades de vigne. Les ceps montaient comme des rires fous, s'accrochaient un instant à quelque noeud élevé, puis repartaient en un jaillissement de rires plus sonores, éclaboussant tous les feuillages de l'ivresse heureuse des pampres. C'était un vert tendre doré de soleil qui allumait d'une pointe d'ivrognerie les têtes ravagées des grands vieillards du verger.
Puis, vers la gauche, des arbres plus espacés, des amandiers au feuillage grêle, laissaient le soleil mûrir à terre des citrouilles pareilles à des lunes tombées. Il y avait aussi, au bord d'un ruisseau qui traversait le verger, des melons couturés de verrues, perdus dans des nappes de feuilles rampantes, ainsi que des pastèques vernies, d'un ovale parfait d'oeuf d'autruche. A chaque pas, des buissons de groseilliers barraient les anciennes allées, montrant les grappes limpides de leurs fruits, des rubis dont chaque grain s'éclairait d'une goutte de jour. Des haies de framboisiers s'étalaient comme des ronces sauvages; tandis que le sol n'était plus qu'un tapis de fraisiers, une herbe toute semée de fraises mûres, dont l'odeur avait une légère fumée de vanille.
Mais le coin enchanté du verger était plus à gauche encore, contre la rampe de rochers qui commençait là à escalader l'horizon. On entrait en pleine terre ardente, dans une serre naturelle, où le soleil tombait d'aplomb. D'abord, il fallait traverser des figuiers gigantesques, dégingandés, étirant leurs branches comme des bras grisâtres las de sommeil, si obstrués du cuir velu de leurs feuilles, qu'on devait, pour passer, casser les jeunes tiges repoussant des pieds séchés par l'âge. Ensuite, on marchait entre des bouquets d'arbousiers, d'une verdure de buis géants, que leurs baies rouges faisaient ressembler à des mais ornés de pompons de soie écarlate. Puis, venait une futaie d'aliziers, d'azeroliers, de jujubiers, au bord de laquelle des grenadiers mettaient une lisière de touffes éternellement vertes; les grenades se nouaient à peine, grosses comme un poing d'enfant; les fleurs de pourpre, posées sur le bout des branches, paraissaient avoir le battement d'ailes des oiseaux des îles, qui ne courbent pas les herbes sur lesquelles ils vivent. Et l'on arrivait enfin à un bois d'orangers et de citronniers, poussant vigoureusement en pleine terre. Les troncs droits enfonçaient des enfilades de colonnes brunes; les feuilles luisantes mettaient la gaieté de leur claire peinture sur le bleu du ciel, découpaient l'ombre nettement en minces lames pointues, qui dessinaient à terre les millions de palmes d'une étoffe indienne. C'était un ombrage au charme tout autre, auprès duquel les ombrages du verger d'Europe devenaient fades: une joie tiède de la lumière tamisée en une poussière d'or volante, une certitude de verdure perpétuelle, une force de parfum continu, le parfum pénétrant de la fleur, le parfum plus grave du fruit, donnant aux membres la souplesse pâmée des pays chauds.
- Et nous allons déjeuner! cria Albine, en tapant dans ses mains. Il est au moins neuf heures. J'ai une belle faim!
Elle s'était levée. Serge confessait qu'il mangerait volontiers, lui aussi.