Part 10
Brusquement, l'abbé Mouret se souvint. La fièvre dont il entendait la poursuite, l'avait atteint dans la basse-cour de Désirée, en face des poules chaudes encore de leur ponte et des mères lapines, s'arrachant le poil du ventre. Alors, la sensation d'une respiration sur son cou fut si nette, qu'il se tourna, pour voir enfin qui le prenait ainsi à la nuque. Et il se rappela Albine bondissant hors du Paradou, avec la porte qui claquait sur l'apparition d'un jardin enchanté; il se la rappela galopant le long de l'interminable muraille, suivant le cabriolet à la course, jetant des feuilles de bouleau au vent comme autant de baisers; il se la rappela encore, au crépuscule, qui riait des jurons de Frère Archangias, les jupes fuyantes au ras du chemin, pareilles à une petite fumée de poussière roulée par l'air du soir. Elle avait seize ans; elle était étrange, avec sa face un peu longue; sentait le grand air, l'herbe, la terre. Et il avait d'elle une mémoire si précise, qu'il revoyait une égratignure, à l'un de ses poignets souples, rose sur la peau blanche. Pourquoi donc riait-elle ainsi, en le regardant de ses yeux bleus? Il était pris dans son rire, comme dans une onde sonore qui résonnait partout contre sa chair; il la respirait, il l'entendait vibrer en lui. Oui, tout son mal venait de ce rire qu'il avait bu.
Debout au milieu de la chambre, les deux fenêtres ouvertes, il resta grelottant, pris d'une peur qui lui faisait cacher la tête entre les mains. La journée entière aboutissait donc à cette évocation d'une fille blonde, au visage un peu long, aux yeux bleus? Et la journée entière entrait par les deux fenêtres ouvertes. C'étaient, au loin, la chaleur des terres rouges, la passion des grandes roches, des oliviers poussés dans les pierres, des vignes tordant leurs bras au bord des chemins; c'étaient, plus près, les sueurs humaines que l'air apportait des Artaud, les senteurs fades du cimetière, les odeurs d'encens de l'église, perverties par des odeurs de filles aux chevelures grasses; c'étaient encore des vapeurs de fumier, la buée de la basse-cour, les fermentations suffocantes des germes. Et toutes ces haleines affluaient à la fois, en une même bouffée d'asphyxie, si rude, s'enflant avec une telle violence, qu'elle l'étouffait. Il fermait ses sens, il essayait de les anéantir. Mais, devant lui, Albine reparut comme une grande fleur, poussée et embellie sur ce terreau. Elle était la fleur naturelle de ces ordures, délicate au soleil, ouvrant le jeune bouton de ses épaules blanches, si heureuse de vivre, qu'elle sautait de sa tige et qu'elle s'envolait sur sa bouche, en le parfumant de son long rire.
Le prêtre poussa un cri. Il avait senti une brûlure à ses lèvres. C'était comme un jet ardent qui avait coulé dans ses veines. Alors, cherchant un refuge, il se jeta à genoux devant la statuette de l'Immaculée-Conception, en criant, les mains jointes:
- Sainte Vierge des Vierges, priez pour moi!
XVII.
L'Immaculée-Conception, sur la commode de noyer, souriait tendrement, du coin de ses lèvres minces, indiquées d'un trait de carmin. Elle était petite, toute blanche. Son grand voile blanc, qui lui tombait de la tête aux pieds, n'avait, sur le bord, qu'un filet d'or, imperceptible. Sa robe, drapée à longs plis droits sur un corps sans sexe, la serrait au cou, ne dégageait que ce cou flexible. Pas une seule mèche de ses cheveux châtains ne passait. Elle avait le visage rose, avec des yeux clairs tournés vers le ciel; elle joignait des mains roses, des mains d'enfant, montrant l'extrémité des doigts sous les plis du voile, au-dessus de l'écharpe bleue, qui semblait nouer à sa taille deux bouts flottants du firmament. De toutes ses séductions de femme, aucune n'était nue, excepté ses pieds, des pieds adorablement nus, foulant l'églantier mystique. Et, sur la nudité de ses pieds, poussaient des roses d'or, comme la floraison naturelle de sa chair deux fois pure.
- Vierge fidèle, priez pour moi! répétait désespérément le prêtre.
Celle-là ne l'avait jamais troublé. Elle n'était pas mère encore; ses bras ne lui tendaient point Jésus, sa taille ne prenait point les lignes rondes de la fécondité. Elle n'était pas la reine du ciel, qui descendait couronnée d'or, vêtue d'or, ainsi qu'une princesse de la terre, portée triomphalement par un vol de chérubins. Celle-là ne s'était jamais montrée redoutable, ne lui avait jamais parlé avec la sévérité d'une maîtresse toute puissante, dont la vue seule courbe les fronts dans la poussière. Il osait la regarder, l'aimer, sans craindre d'être ému par la courbe molle de ses cheveux châtains; il n'avait que l'attendrissement de ses pieds nus, ses pieds d'amour, qui fleurissaient comme un jardin de chasteté, trop miraculeusement pour qu'il contentât son envie de les couvrir de caresses. Elle parfumait la chambre de son odeur de lis. Elle était le lis d'argent planté dans un vase d'or, la pureté précieuse, éternelle, impeccable. Dans son voile blanc, si étroitement serré autour d'elle, il n'y avait plus rien d'humain, rien qu'une flamme vierge brûlant d'un feu toujours égal. Le soir à son coucher, le matin à son réveil, il la trouvait là, avec son même sourire d'extase. Il laissait tomber ses vêtements devant elle, sans une gêne, comme devant sa propre pudeur.
- Mère très pure, Mère très chaste, Mère toujours vierge, priez pour moi! balbutia-t-il peureusement, se serrant aux pieds de la Vierge, comme s'il avait entendu derrière son dos le galop sonore d'Albine. Vous êtes mon refuge, la source de ma joie, le temple de ma sagesse, la tour d'ivoire où j'ai enfermé ma pureté. Je me remets dans vos mains sans tache, je vous supplie de me prendre, de me recouvrir d'un coin de votre voile, de me cacher sous votre innocence, derrière le rempart sacré de votre vêtement, pour qu'aucun souffle charnel ne m'atteigne là. J'ai besoin de vous, je me meurs sans vous, je me sens à jamais séparé de vous, si vous ne m'emportez entre vos bras secourables, loin d'ici, au milieu de la blancheur ardente que vous habitez. Marie conçue sans péché, anéantissez-moi au fond de la neige immaculée tombant de chacun de vos membres. Vous êtes le prodige d'éternelle chasteté. Votre race a poussé sur un rayon, ainsi qu'un arbre merveilleux qu'aucun germe n'a planté. Votre fils Jésus est né du souffle de Dieu, vous-même êtes née sans que le ventre de votre mère fût souillé, et je veux croire que cette virginité remonte ainsi d'âge en âge, dans une ignorance sans fin de la chair. Oh! vivre, grandir, en dehors de la honte des sens! Oh! multiplier, enfanter, sans la nécessité abominable du sexe, sous la seule approche d'un baiser céleste!
Cet appel désespéré, ce cri épuré de désir, avait rassuré le jeune prêtre. La Vierge, toute blanche, les yeux au ciel, semblait sourire plus doucement de ses minces lèvres roses. Il reprit d'une voix attendrie:
- Je voudrais encore être enfant. Je voudrais n'être jamais qu'un enfant marchant à l'ombre de votre robe. J'étais tout petit, je joignais les mains pour dire le nom de Marie. Mon berceau était blanc, mon corps était blanc, toutes mes pensées étaient blanches. Je vous voyais distinctement, je vous entendais m'appeler, j'allais à vous dans un sourire, sur des roses effeuillées. Et rien autre, je ne sentais pas, je ne pensais pas, je vivais juste assez pour être une fleur à vos pieds. On ne devrait point grandir. Vous n'auriez autour de vous que des têtes blondes, un peuple d'enfants qui vous aimeraient, les mains pures, les lèvres saines, les membres tendres, sans une souillure, comme au sortir d'un bain de lait. Sur la joue d'un enfant, on baise son âme. Seul un enfant peut dire votre nom sans le salir. Plus tard, la bouche se gâte, empoisonne les passions. Moi-même, qui vous aime tant, qui me suis donné à vous, je n'ose à toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire rencontrer avec mes impuretés d'homme. J'ai prié, j'ai corrigé ma chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vécu chaste; et je pleure, en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort à ce monde pour être votre fiancé. O Marie, Vierge adorable, que n'ai-je cinq ans, que ne suis-je resté l'enfant qui collait ses lèvres sur vos images! Je vous prendrais sur mon coeur, je vous coucherais à mon côté, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de mon âge, j'aurais votre robe étroite, votre voile enfantin, votre écharpe bleue, toute cette enfance qui fait de vous une grande soeur. Je ne chercherais pas à baiser vos cheveux, car la chevelure est une nudité qu'on ne doit point voir; mais je baiserais vos pieds nus, l'un après l'autre, pendant des nuits entières, jusqu'à que j'aie effeuillé sous mes lèvres les roses d'or, les roses mystiques de nos veines.
Il s'arrêta, attendant que la Vierge abaissât ses yeux bleus, l'effleurât au front du bord de son voile. La Vierge restait enveloppée dans la mousseline jusqu'au cou, jusqu'aux ongles, jusqu'aux chevilles, tout entière au ciel, avec cet élancement du corps qui la rendait fluette, dégagée déjà de la terre.
- Eh bien, continua-t-il plus follement, faites que je redevienne enfant, Vierge bonne, Vierge puissante. Faites que j'aie cinq ans. Prenez mes sens, prenez ma virilité. Qu'un miracle emporte tout l'homme qui a grandi en moi. Vous régnez au ciel, rien ne vous est plus facile que de me foudroyer, que de sécher mes organes, de me laisser sans sexe, incapable du mal, si dépouillé de toute force, que je ne puisse même plus lever le petit doigt sans votre consentement. Je veux être candide, de cette candeur qui est la vôtre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux plus sentir ni mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon coeur, ni le travail de mes désirs. Je veux être une chose, une pierre blanche à vos pieds, à laquelle vous ne laisserez qu'un parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit où vous l'aurez jetée, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'être sous votre talon, ne pouvant songer à des ordures avec les autres pierres du chemin. Oh! alors quelle béatitude! J'atteindrai sans effort, du premier coup, à la perfection que je rêve. Je me proclamerai enfin votre véritable prêtre. Je serai ce que mes études, mes prières, mes cinq années de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la vie, je dis que la mort de l'espèce est préférable à l'abomination continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur universelle gâtant l'amour, empoisonnant la chambre des époux, le berceau des nouveau-nés, et jusqu'aux fleurs pâmées sous le soleil, et jusqu'aux arbres laissant éclater leurs bourgeons. La terre baigne dans cette impureté dont les moindres gouttes jaillissent en végétations honteuses. Mais pour que je sois parfait, ô Reine des anges, Reine des Vierges, écoutez mon cri, exaucez-le! Faites que je sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derrière les joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai à vous, si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge vénérable, donnez-moi la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans la mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut, toujours plus haut, jusqu'à ce que j'aie atteint le brasier où vous resplendissez. Là, c'est un grand astre, une immense rose blanche dont chaque feuille brûle comme une lune, un trône d'argent d'où vous rayonnez avec un tel embrasement d'innocence, que le paradis entier reste éclairé de la seule lueur de votre voile. Tout ce qu'il y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les lis à peine éclos, l'eau des sources ignorées, le lait des plantes respectées du soleil, les sourires des vierges, les âmes des enfants morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai à vos lèvres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai en vous, par votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant que les archanges tressailleront de notre allégresse. Être vierge, s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa blancheur vierge! Avoir tout l'amour, couché sur des ailes de cygne, dans une nuée de pureté, aux bras d'une maîtresse de lumière dont les caresses sont des jouissances d'âme! Perfection, rêve surhumain, désir dont mes os craquent, délices qui me mettent au ciel! O Marie, Vase d'élection, châtrez-en moi l'humanité, faites-moi eunuque parmi les hommes, afin de me livrer sans peur le trésor de votre virginité!
Et l'abbé Mouret, claquant des dents, terrassé par la fièvre, s'évanouit sur le carreau.
LIVRE DEUXIÈME
I.
Devant les deux larges fenêtres, des rideaux de calicot, soigneusement tirés, éclairaient la chambre de la blancheur tamisée du petit jour. Elle était haute de plafond, très vaste, meublée d'un ancien meuble Louis XV, à bois peint en blanc, à fleurs rouges sur un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux deux côtés de l'alcôve, des peintures laissaient encore voir les ventres et les derrières roses de petits Amours volant par bandes, jouant à deux jeux qu'on ne distinguait plus, tandis que les boiseries des murs, ménageant des panneaux ovales, les portes à double battant, le plafond arrondi, jadis à fond bleu de ciel, avec des encadrements de cartouches, de médaillons, de noeuds de rubans coleur chair, s'effaçaient, d'un gris très doux, un gris qui gardait l'attendrissement de ce paradis fané. En face des fenêtres, la grande alcôve, s'ouvrant sous des enroulements de nuages, que des Amours de plâtre écartaient, penchés, culbutés, comme pour regarder effrontément le lit, était fermée, ainsi que les fenêtres, par des rideaux de calicot, cousus à gros points, d'une innocence singulière au milieu de cette pièce restée toute tiède d'une lointaine odeur de volupté.
Assise près d'une console où une bouilloire chauffait sur une lampe à esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alcôve, attentivement. Elle était vêtue de blanc, les cheveux serrés dans un fichu de vieille dentelle, les mains abandonnées, veillant d'un air sérieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inquiéta, au bout de quelques minutes; elle ne put s'empêcher de venir, à pas légers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit, semblait dormir, la tête appuyée sur l'un de ses bras replié. Pendant sa maladie, ses cheveux s'étaient allongés, sa barbe avait poussé. Il était très blanc, les yeux meurtris de bleu, les lèvres pâles; il avait une grâce de fille convalescente.
Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau.
- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix très basse.
Et il restait la tête appuyée, sans bouger un doigt, comme accablé d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'étaient lentement ouverts; sa bouche soufflait légèrement sur l'une de ses mains nues, soulevant le duvet de sa peau blonde.
- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement.
Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant le lit, pour mettre son visage à la hauteur du sien.
- Comment vas-tu? demanda-t-elle.
Et elle goûtait à son tour la douceur de ce "tu", qui lui passait pour la première fois sur les lèvres.
- Oh! tu es guéri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais, tout le long du chemin, lorsque je revenais de là-bas avec de mauvaises nouvelles. On me disait que tu avais le délire, que cette mauvaise fièvre, si elle te faisait grâce, t'emporterais la raison... Comme j'ai embrassé ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amené ici, pour ta convalescence!
Elle bordait le lit, elle était maternelle.
- Vois-tu, ces roches brûlées, là-bas, ne te valaient rien. Il te faut des arbres, de la fraîcheur, de la tranquillité... Le docteur n'a pas même raconté qu'il te cachait ici. C'est un secret entre lui et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous dérangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur lui-même ne reviendra plus, parce que, à cette heure, c'est moi qui suis ton médecin... Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu as besoin d'être aimé, comprends-tu?
Il semblait ne pas entendre, le crâne encore vide. Comme ses yeux, sans qu'il remuât la tête, fouillaient les coins de la chambre, elle pensa qu'il s'inquiétait du lieu où il se trouvait.
- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donnée. Elle est jolie, n'est-ce pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis, j'ai fait ces rideaux de calicot, pour que le jour ne m'aveuglât pas... Et tu ne me gênes nullement. Je coucherai au second étage. Il y a encore trois ou quatre pièces vides.
Mais il restait inquiet.
- Tu es seule? demanda-t-il.
- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question?
Il ne répondit pas, il murmura d'un air d'ennui:
- J'ai rêvé, je rêve toujours... J'entends des cloches, et c'est cela qui me fatigue.
Au bout d'un silence, il reprit:
- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule, toute seule.
Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant à son chevet, il avait une joie d'enfant, il répétait:
- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches... Toi, quand tu parles, cela me repose.
- Veux-tu boire? demanda-t-elle.
Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine d'un air si surpris, si charmé de les voir, qu'elle en avança une, au bord de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa tête, il appuya une joue sur cette petite main fraîche. Il eut un léger rire, il dit:
- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de l'air dans mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie.
Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande amitié. Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du convalescent. Serge semblait écouter quelque chose de vague que la petite main fraîche lui confiait.
- Elle est très bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi, pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une caresse partout, un soulagement, une guérison.
Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscité.
- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais à boire, tu ne me tourmenteras pas avec toutes sortes de remèdes?... Ta main me suffit, vois-tu. Je suis venu pour que tu la mettes là, sous ma tête.
- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas?
- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai eu des rêves épouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout cela.
Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de mémoire.
- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive d'un long voyage. Je ne sais plus même d'où je suis parti. J'avais la fièvre, une fièvre qui galopait dans mes veines comme une bête... C'est cela, je me souviens. Toujours le même cauchemar me faisait ramper, le long d'un souterrain interminable. A certaines grosses douleurs, le souterrain, brusquement, se murait; un amas de cailloux tombait de la voûte, les parois se resserraient, je restais haletant, pris de la rage de vouloir passer outre; et j'entrais dans l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du crâne, en désespérant de pouvoir jamais traverser cet éboulement de plus en plus considérable... Puis, souvent, il me suffisait de le toucher du doigt; tout s'évanouissait, je marchais librement, dans la galerie élargie, n'ayant plus que la lassitude de la crise.
Albine voulut lui poser la main sur la bouche,
- Non, cela ne me fatigue pas de parler. Tu vois, je te parle à l'oreille. Il me semble que je pense, et que tu m'entends... Le plus drôle, dans mon souterrain, c'est que je n'avais pas la moindre idée de retourner en arrière; je m'entêtais, tout en pensant qu'il me faudrait des milliers d'années pour déblayer un seul des éboulements. C'était une tâche fatale, que je devais accomplir sous peine des plus grands malheurs. Les genoux meurtris, le front heurtant le roc, je mettais une conscience pleine d'angoisse à travailler de toutes mes forces, pour arriver le plus vite possible. Arriver où? je ne sais pas, je ne sais pas...
Il ferma les yeux, rêvant, cherchant. Puis, il eut une moue d'insouciance, il s'abandonna de nouveau sur la main d'Albine, en disant avec un rire:
- Tiens! c'est bête, je suis un enfant.
Mais la jeune fille, pour voir s'il était bien à elle, tout entier, l'interrogea, le ramena aux souvenirs confus qu'il tenait d'évoquer; il ne se rappelait rien, il était réellement dans une heureuse enfance. Il croyait être né la veille.
- Oh! je ne suis pas encore fort, dit-il. Vois-tu, le plus loin que je me souvienne, c'était dans un lit qui me brûlait partout le corps; ma tête roulait sur l'oreiller ainsi que sur un brasier; mes pieds s'usaient l'un contre l'autre, à se frotter, continuellement... Va! j'étais bien mal! Il me semblait qu'on me changeait le corps, qu'on m'enlevait tout, qu'on me raccommodait comme une mécanique cassée...
Ce mot le fit rire de nouveau. Il reprit:
- Je vais être tout neuf. Ça m'a joliment nettoyé, d'être malade... Mais qu'est-ce que tu me demandais? Non, personne n'était là. Je souffrais tout seul, au fond d'un trou noir. Personne, personne. Et, au delà, il n'y a rien, je ne vois rien... Je suis ton enfant, veux- tu? Tu m'apprendras à marcher. Moi, je ne vois que toi, maintenant. Ça m'est bien égal, tout ce qui n'est pas toi. Je te dis que je ne me souviens plus. Je suis venu, tu m'as pris, c'est tout.
Et il dit encore, apaisé, caressant:
- Ta main est diède, à présent; elle est bonne comme du soleil... Ne parlons plus. Je me chauffe.
Dans la grande chambre, un silence frissonnant tombait du plafond bleu. La lampe à esprit-de-vin venait de s'éteindre, laissant la bouilloire jeter un filet de vapeur de plus en plus mince. Albine et Serge, tous deux la tête sur le même oreiller, regardaient les grands rideaux de calicot tirés devant les fenêtres. Les yeux de Serge surtout allaient là, comme à la source blanche de la lumière. Il s'y baignait, ainsi que dans un jour pâli, mesuré à ses forces de convalescent. Il devinait le soleil derrière un coin plus jaune du calicot, ce qui suffisait pour le guérir. Au loin, il écoutait un large roulement de feuillages; tandis que, à la fenêtre de droite, l'ombre verdâtre d'une haute branche, nettement dessinée, lui donnait le rêve inquiétant de cette forêt qu'il sentait si près de lui.
- Veux-tu que j'ouvre les rideaux? demanda Albine, trompée par la fixité de son regard.
- Non, non, se hâta-t-il de répondre.
- Il fait beau. Tu aurais le soleil. Tu verrais les arbres.
- Non, je t'en supplie... Je ne veux rien du dehors. Cette branche qui est là me fatigue, à remuer, à pousser, comme si elle était vivante... Laisse ta main, je vais dormir. Il faut tout blanc... C'est bon.
Et il s'endormit candidement, veillé par Albine, qui lui soufflait sur la face, pour rafraîchir son sommeil.
II.