Chapter 9
Il n'y avait pas à dire, nos pandores avaient été bernés dans les grands prix. Les mystificateurs leur revaudraient cela un autre jour, mais pour le moment les gendarmes n'avaient pas de temps à perdre. Dévorant leur rage, ils détournèrent à gauche pour enfiler le chemin d'Anvers.
Au lieu de se diviser et de pratiquer des battues à travers les bois, ils se mirent en devoir de rejoindre la voiture des bleus, qu'ils aperçurent, après vingt minutes de charge furieuse, fuyant devant eux. Ils ne l'atteignirent qu'aux approches de la banlieue. Là, ils perdirent du temps à rédiger le procès-verbal et à «acter» les plaintes des excursionnistes.
Aucun de ceux-ci n'avait été atteint grièvement.
Vlamodder raconta qu'un des agresseurs était tombé sous la balle de son revolver. Celui-là se retrouverait facilement. Au besoin il paierait pour tous. Forts de cette conviction, les gendarmes repartirent pour Zoersel et Santhoven.
L'orgue du _Pigeon-Blanc_ s'était tu et il n'y avait plus une âme dans la rue.
XXVII
Sussel Waarloos avait été ramassé en toute hâte par Malcorpus et Pierlo; le premier le portait par les pieds, l'autre le soutenait sous les aisselles. Précédés du petit Malsec et de Kartouss, qui servaient d'éclaireurs, écartaient les ronces et frayaient le passage à travers les taillis de noisetiers, ils s'engagèrent dans les bois de Zoersel, qui se développent sur la gauche, avec des intervalles de bruyères et de garigues jusqu'à Halle, Saint-Antoine et Santhoven.
Ils marchaient d'un pas aussi alerte que le leur permettaient leur charge, l'obscurité, le sol glissant. Derrière eux, venaient Polvliet, Morgel, Basteni et le reste du contingent de Santhoven et de Zoersel; Maris Valk, de Halle; Ariaan Teunis, de Viersel; Sus Modaf, de Ranst; Nest Malyse, d'Oostmalle; Zander Zillebeck, de Pouderlée; Vard Overpelt, de Casterlée; Guile Gabriels et Jan Zwartlée, de Grobbendonck; enfin, Jurg Daniels et Drisse Mabilde, de Wortel.
A dessein, ils ménageaient un intervalle considérable entre la tête et l'arrière-garde. Rejoints par les gendarmes, les derniers auraient mis les bonnets à poil sur une fausse piste ou empêché la capture de leur chef blessé, en provoquant une nouvelle escarmouche.
Pour plus de sûreté, Pierlo, le féal second de Waarloos, engagea la petite troupe à se fractionner encore; l'escorte de Santhoven étant assez nombreuse.
Au fur et à mesure que les gars des diverses paroisses rencontraient des sentes ou des embranchements menant à leurs clochers, ils se rabattaient à gauche ou à droite, après avoir fait promettre à ceux de Zoersel de leur mander des nouvelles du chef.
A chaque pas un peu brusque de ses rudes porteurs, la tête du blessé se renversait en arrière ou retombait sur la poitrine. Ses amis se demandaient s'il était vivant encore et songeaient, sombres et abattus, aux scènes que ce retour tragique provoqueraient dans la ferme des Trembles.
Ils louvoyaient constamment afin d'éviter la rase campagne et ils se tenaient le plus près possible de la lisière du bois où ils se seraient rejetés à la première alerte.
De temps en temps, Pierlo commandait halte, pour s'orienter et prendre haleine.
Pendant un de ces courts repos, le charron examina plus attentivement le blessé.
--C'est qu'il saigne comme un veau! constata Pierlo. Si cela continue, il n'arrivera jamais vivant à sa ferme!
Ils déposèrent un moment Sussel sur un talus; ramenèrent sa blouse bleue en bourrelet sous son menton, défirent ses culottes et, écartant la chemise, constatèrent que le sang s'échappait d'un trou dans la hanche gauche.
Justement ils n'étaient pas loin d'un ruisseau. Basteni et le petit Malsec coururent puiser de l'eau dans leurs casquettes et lavèrent la blessure avec des feuilles de fougère. Ceux qui avaient des mouchoirs, Polvliet et Malcorpus entre autres, en firent des compresses; quelques-uns voulaient mettre leurs sarraux en pièces ou offraient leur foulard de cou. Drisse Mabilde prononçait des paroles magiques qu'il avait apprises de la vieille sorcière de Wortel pour préserver les moutons de la clavelée.
--Pourquoi ce qui soulage les bêtes ne guérirait-il pas les hommes? se disait le digne Drisse.
Mais Sander Basteni le rabrouait pour son impiété et, s'approchant à son tour, traçait sept signes de croix sur la hanche blessée en invoquant Notre-Dame des Sept-Douleurs.
S'aidant de leurs sciences réunies les frustes gaillards, plus aptes à ouvrir des plaies qu'à les fermer, parvinrent cependant à étancher le sang.
Tandis qu'ils se pressaient autour de Waarloos, pâle, les yeux fermés, la bouche entr'ouverte, les membres flasques, beaucoup le croyaient mort et murmuraient un _De profundis_.
Stan Malcorpus, dont les doigts gourds rajustaient maladroitement les vêtements du blessé, essayait de plaisanter.
--Hein, si sa bonne amie ou même la grosse dame de tout à l'heure était ici, il y a longtemps qu'elles l'auraient réveillé en le chatouillant? Mais nos caresses ne lui disent rien....
Pierlo, impatienté par les lenteurs et les maladresses de Stan, le repoussa. Le brave Frans, lui, se serait obstiné jusqu'au matin à trouver un indice de vie chez Waarloos: il approchait l'oreille de son coeur et lui soufflait dans les narines et dans la bouche, comme il avait vu faire un jour à un enfant noyé.
Cette scène se passait à l'orée du bois des Grille-Pieds. La lune éclairait ces figures apitoyées et maculées de sang, ces mouvements gauches d'infirmiers improvisés.
--Je jurerais qu'il vit! clama soudain Frans Pierlo. Son haleine revient, sa poitrine se soulève, il a respiré... Nous n'avons pas de temps à perdre.... A quelques arbaletées d'ici nous débouchons dans la drève du château d'Alava. Je propose de conduire notre Sussel chez le forestier.... Sussel sera mieux caché et mieux protégé sur les terres du comte qu'à la ferme des Trembles.... Vous savez l'amitié que nos seigneurs lui portent; s'il y a moyen de nous le conserver, c'est eux qui trouveront ce moyen....
Tous se rallièrent à cet avis. Ils avaient taillé quelques branches et ils en formèrent une civière sur laquelle ils chargèrent le blessé en ayant soin de lui faire un oreiller de feuillage. Comme leur troupe se remettait en marche:
--Camarades, dit encore Pierlo, il s'agit d'arracher notre porte-drapeau non seulement à la mort, mais aussi aux juges de la ville, capables de le jeter en prison, tout abîmé et saigné qu'il soit... Écoutez, comme on va le rechercher, il importe que vous déclariez tous qu'il n'était pas avec nous et que moi je vous commandais.... Ce sera aussi mon sang qui aura rougi les buissons...
--C'est brave ça, Frans, approuvèrent les autres. Compte sur nous pour t'aider.
Afin de faciliter cette généreuse supercherie, le crâne garçon laboura de ses ongles l'estafilade qui lui traversait le visage et où le sang se coagulait en poissant ses cheveux. Il se barbouilla les mains de ce sang qui s'était remis à couler et il en fit pleuvoir les gouttelettes sur une grande longueur du premier chemin qui se séparait du leur. Puis il rejoignit ses amis.
Les tourelles en poivrière flanquant le comble du château d'Alava pointèrent enfin au-dessus des hautes futaies. Les gars ne suivirent pas la drève d'entrée, mais s'enfoncèrent par une contre-allée dans le parc et les pépinières. De la lumière brillait aux croisillons de la chaumière du garde. Pierlo frappa.
Au premier coup, une femme, la comtesse d'Adembrode en personne, leur ouvrit.
Ses pressentiments du matin ne l'avaient pas trompée. Elle eut la force de cacher sa terrible émotion et parvint à se roidir. Ce fut d'une voix relativement calme qu'elle demanda à Pierlo si Waarloos vivait. Et les yeux du féal lui répondant affirmativement, elle étouffa ses transports de jubilation, comme elle avait réprimé son cri de désespoir.
Le village venait d'apprendre le résultat du guet-apens par le fils du garde, qui faisait partie de l'embuscade, et qui avait pris les devants. C'est à la maison forestière, où elle s'était rendue au moins dix fois pendant le jour, que la comtesse entendit parler de l'échauffourée. Quelles ne furent ses affres avant l'arrivée du blessé!
La comtesse fit transporter immédiatement Sussel Waarloos dans un pavillon du château.
Elle félicita le dévoué Pierlo et le remercia de sa confiance dans les sentiments des d'Adembrode.
Comme elle s'inquiétait de sa blessure à lui:
--Bah! un simple abreuvoir à mouches! dit Pierlo. Ne l'étanchez pas, car il me faut encore exhiber du sang ce soir dans le pays à la ronde!
Et, pour se dérober aux marques de gratitude, lorsqu'on avait demandé un homme de bonne volonté pour aller quérir le médecin de Viersel, l'ami des d'Adembrode, c'était encore le même Frans Pierlo qui s'était offert. Sans attendre de réponse le crâne gaillard enfourcha le cheval sellé pour cette commission et partit à fond de train.
A Viersel, le jeune charron cédait sa monture à l'officier de santé et regagnait Santhoven à pied. Puis, exécutant jusqu'au bout le plan de conduite arrêté avec ses compagnons, il entrait dans les cabarets fréquentés par les gendarmes, feignait l'ivresse, affichait sa sanglade et se donnait, en tapant du poing sur les tables, pour le chef de la bagarre. Il manoeuvra si bien, que les gendarmes s'assurèrent de lui et le conduisirent au poste.
Au château, le docteur opérait prestement l'extraction de la balle, et ayant abstergé la plaie, constatait qu'aucun organe principal n'était lésé. Sussel en réchapperait. Après quelques semaines de repos, il pourrait reprendre son train de vie ordinaire.
Dès qu'il avait été averti de l'accident, le comte d'Adembrode s'était empressé de se rendre auprès du blessé.
--Connaissant l'affection des d'Adembrode pour les Waarloos, lui dit la comtesse, j'ai pris sur moi d'introduire ce jeune homme au château, dans la certitude qu'il serait mieux soigné ici que chez ses parents. Ai-je bien fait, Warner?
Pour toute réponse, le comte prit la main de sa femme et la baisa longuement.
--Si vous le permettez, ajouta-t-elle encouragée, je veillerai moi-même ce pauvre garçon; pour cette nuit, du moins, je serai sa garde-malade et lui ferai prendre sa potion?
Le comte ne put qu'acquiescer à cet arrangement.
Tout en admirant le zèle et l'enthousiasme religieux de son jeune fermier, il déplorait cette équipée inutile et même funeste au point de vue de leur cause.
XXVIII
Dans la chambre, où par une large baie entr'ouverte pénétrait la lourde atmosphère de la nuit de septembre, chargée des fragrances des acacias et des ormes, la comtesse était assise au chevet du blessé, étendu sur un grand lit contemporain de la Renaissance. Le chirurgien avait fait garder à Sussel ses vêtements de dessous et du bas afin de mieux maintenir l'appareil sur la blessure.
Aucune clameur ne réveillait plus la campagne quiète, et seules, au moment de prendre leur vol, les heures vagabondes interrompaient le silence en battant de leurs talons ailés l'horloge du village. Les lumières de la façade du château, même les fenêtres de la bibliothèque où le comte, tourmenté par de fréquentes insomnies, travaillait et lisait jusqu'à l'aube, n'apparaissaient plus en rectangles de feu à travers les marmentaux.
Tout devait reposer au château. Sur les instances de son mari, la comtesse avait d'abord retenu une de ses caméristes pour passer la nuit avec elle, mais elle venait de la congédier à son tour, certaine de résister au sommeil et à la fatigue. Il y avait d'ailleurs, à portée de sa main, un cordon communiquant avec la cloche d'alarme suspendue dans une des tourelles supérieures du château. La domesticité serait accourue au premier appel.
Clara avait écarté les épaisses tentures du lit et contemplait longuement, sans parvenir à s'en rassasier les yeux, le Xavérien plongé dans un profond sommeil. C'était la première fois, depuis la mort du «Mouton», qu'elle se sentait le coeur si gros de tendresse. Elle ne savait pas ce que lui réservait cette nuit de veille, elle n'osait rien souhaiter en dehors de la minute présente.
Ce qu'elle n'avait jamais osé évoquer comme possible se réalisait: être seule avec Sussel Waarloos. En ménageant ce tête-à-tête à la comtesse, la Providence se faisait-elle complice de ses postulations secrètes?
Et ce tête-à-tête ne finirait pas avec la nuit. Clara allait garder chez elle, au château, des jours entiers, peut-être des semaines, ce blessé bien voulu; elle pourrait le soigner sans que jamais on songeât à gloser sur sa vigilance et sa sollicitude. Cette perspective suffisait pour la béatifier. Elle ne demandait, n'espérait rien de plus. Elle en arrivait à promener sur son Sussel des regards de soeur, presque de mère. Le sein gonflé d'une ivresse tiède, elle répandit des larmes de bonheur et se crut forte et apaisée, et s'imagina de bonne foi que la partie était gagnée sur ses sens toujours stimulés.
L'hémorragie avait un peu pâli le Xavérien, sans pourtant que sa carnation fût devenue maladive. Le visage était calme, un souffle régulier et puissant soulevait sa poitrine. Il dormait sur le dos, la tête prise entre les mains jointes, ses coudes encadrant le visage, dans l'attitude des moissonneurs aux heures de sieste, lorsqu'ils ramènent sur les yeux le large chapeau de paillasson.
Tandis qu'elle le dévisageait, épiant ses mouvements, aspirant son souffle, prête à l'aider au moindre appel, la physionomie du jeune paysan parut s'animer. Doucement, ses yeux brun clair s'ouvrirent. Elle le crut altéré, et elle allait approcher de ses lèvres une timbale d'eau citronnée, mais au profond émoi de la dame, il rejeta ses couvertures, se souleva et mit pied à terre. Clara voulut l'arrêter, le maintenir; il l'écarta presque brutalement et fit quelques pas dans la chambre. Des sons inarticulés se pressèrent sur ses lèvres; puis il se répandit en un flux de paroles et se mit à gesticuler avec frénésie.
Clara restait au milieu de la pièce, glacée de terreur, incapable du moindre mouvement.
Sussel revivait les scènes de la soirée. Cambré dans une attitude de parade et de défi, les poings fermés, semblant brandir une fourche, il fonça en avant:
«Du sang! du sang de Bleus! clamait-il. Tuons-les tous. Hardi les camarades!... Bastini, cours de ce côté de l'omnibus.... Maintiens les chevaux, mon «meilleur» Pierlo. Tiens bon! Tiens ferme, dis-je.... Bravo! les vitres volent en éclats! Le bal commence. Frappons dans le tas.... Vlan! A toi le grand criard... Touché, pas vrai?...
La comtesse, terrifiée par les éclats de voix du somnambule, par sa pantomime, par l'expression terrible de son visage, de ses yeux hagards, de sa bouche écumante, craignant surtout qu'il se jetât contre la paroi ou sautât par la fenêtre, courut fermer celle-ci et songea ensuite à appeler à l'aide.
Elle avait déjà le cordon à la main, mais en cet instant même le blessé recula, se rassit sur sa couche, se passa à deux reprises la main sur le front moite comme pour en chasser une idée importune.
Clara crut que l'accès était fini et, rassurée, elle toucha l'épaule du gars et l'engagea à se recoucher.
Il ne répondit pas, demeura immobile; ses yeux bruns qui la regardaient exprimaient à présent une douceur, une tendresse ineffables. Tout son visage se rassérénait, la bouche souriait et comme, de son côté, elle l'interrogeait des yeux, il fit le geste de lui jeter les bras autour du cou. Elle recula, épouvantée, d'instinct.
Ce rustre avait-il deviné ce que, messaline spéculative, la grande dame croyait avoir si bien caché? S'était-elle trahie au point de donner à ce rude paysan l'audace de se déclarer?
Oui, elle n'en pouvait plus douter, il l'appelait avec la désinvolture de l'homme du peuple sûr de sa conquête. Le charme, l'aimant de ces franches avances étaient tels que l'anomalie n'en frappa la comtesse que bien longtemps après et que, vaincue et subjuguée, elle oublia sa haute position, l'état du blessé, l'endroit où elle se trouvait et les événements de la journée. Elle ne voulut plus savoir que ce délice inespéré: non seulement l'homme aimé, le mâle d'élection, le maître désiré se trouvait devant elle; mais, lui, la désirait de son côté.
Comme pour suppléer à l'éloquence de l'attitude, du sourire et du regard, voici qu'au lieu de proférer des menaces et de se démener dans le simulacre d'une tuerie, Sussel se prenait à balbutier, d'un ton plaintif, de ces paroles puériles, presque enfantines, que les amants fortement épris emploient à dessein en se flattant de corriger l'accent trop chaud de leur voix pour ne pas effaroucher la femme convoitée.
Une circonstance eût frappé dès lors la comtesse, si toute sa raison ne l'avait quittée devant cette pantomime, c'est que ce rustaud lui parlait comme à une ancienne amie, comme à une égale.
Il se leva une seconde fois. Elle comprit qu'il venait à elle pour l'emporter. Elle l'attendait et elle se laisserait emmener. O elle avait fait du chemin depuis sa rencontre avec le mousse anglais, au Rit-Dyk!
Mais, il arriva cette chose déroutante: Sussel dépassa la comtesse et, arrêté au milieu de la chambre, parut accoster et saisir par la main une personne invisible. Il ne regardait même plus Clara.
Celle-ci connut en ce moment la plus atroce torture de sa vie. Elle venait de tout abdiquer en une seconde et voilà que son sacrifice était inutile. Ces savoureuses invites et ces mouvements enjôleurs du paysan s'adressaient à un fantôme.... Un fantôme? Certes pour l'instant; mais sans doute une réalité dans le passé, voire une réalité dans l'avenir.
La jalousie revint martyriser la comtesse, qui croyait cependant avoir épuisé toutes les tortures. Clara retombait des altitudes du paradis dans des profondeurs encore insondées de son enfer. Et comme pour la narguer, la brûler à petit feu, le rêve amoureux de Sussel continuait.
La jalousie de la comtesse se doublait d'une ardente curiosité. Maintenant que le blessé ne s'adressait pas à elle, elle aurait du moins voulu savoir le nom de sa rivale. Sa passion s'invétérait.
Le gars se montrait de plus en plus entreprenant auprès de son invisible amante. Par instants il se rengorgeait, doucement il poussait son aimée vers le lit, marchait à petits pas, s'arrêtait pour la persuader, une main semblant toujours tenir prisonnière celle de l'amoureuse, l'autre bras arrondi comme passé autour du cou de la belle, le visage penché vers le sien, la bouche appliquée à son oreille: la pose la plus irrésistible des galants de la campagne.
--Il l'aime! comme il l'aime! se disait Clara affolée en écoutant les propos de Sussel:
--Tu sais, c'est la kermesse de Grobbendonck dans huit jours.... Te rappelles-tu, celle de l'an passé, lorsque nous fîmes connaissance à la foire.... O les beaux pains d'épice que je hachai en quatre sans accroc, suivant la règle... Tu étais autour de nous qui nous regardais avec d'autres filles.... Tes yeux m'excitaient. J'y allai de deux sous, puis de deux autres. Je m'acharnai au jeu et ne finis qu'après avoir évincé tous mes concurrents.... O l'air de tous ces farauds quand je rassemblai mon butin!... Leur air surtout lorsque, t'ayant consultée du coin de l'oeil et devinant que tu accepterais mon offrande, je laissai choir dans ton blanc tablier tous les pains d'épice gagnés sur les joueurs maladroits.... S'il m'avait fallu te disputer à coups de couteau ou tailler leurs visages rouges avec la même hachette servant à diviser les gâteaux de miel, j'étais prêt. Ils le comprirent et ne bougèrent plus.... Et le soir, comme nous avons dansé à la _Ruche_!... Viens, c'est kermesse encore.... Tu as chaud, bois à mon verre.... Ce n'est pas dans un verre seulement que je boirais, moi, à ma soif aujourd'hui.... Sortons, veux-tu?... L'air du soir est si bon.... Ne crains rien.... S'il est vrai que tu me vois volontiers, pourquoi t'apeurer?... Je te nommerai à ma mère et au comte d'Adembrode. Le père de Monsieur Warner était mon parrain.... Et, lorsque je ne serai plus soldat, je t'emmènerai chez nous et ferai de toi ma compagne pour toute la vie.... Oh! ne dis pas non, ou je te ferme la bouche... de cette façon.... Fi, méchante pièce.... Un soufflet à présent! et tu veux t'enfuir? Non pas.... Pourquoi t'en aller.... Ne sommes-nous pas mieux à deux, ici... près,... tout près l'un de l'autre?
Et rien, sinon les attitudes dont Sussel les accompagnait, ne pouvait être à la fois plus crispant, et plus affriolant que ces paroles. Ce spectacle aurait fait damner une sainte. Un vertige allait jeter Clara vers lui. Au lieu de sang c'était de la lave, du feu liquide qui coulait dans les veines de la jeune femme.
Cependant Waarloos ne prononçait pas le nom de sa «bonne amie». Ce nom, Clara pâmée de désir, suffoquée, elle l'attendait sur les lèvres du jeune fermier; ce nom, elle le guettait presque avec la même angoisse, dans des affres aussi effroyables, que celles du supplicié entamé, mais non occis par le bourreau maladroit, qui implore, en tournant vers lui sa tête mal décollée, le coup de grâce!
Et l'ardeur du gars semblait croître.... Il enlaçait la paysanne trop farouche dans ses bras. Sans doute elle se débattait, et avec vaillance, car il semblait s'essouffler à la maîtriser. Ses yeux prenaient une expression bestiale, presque mauvaise et ses paroles n'étaient plus qu'un râle. Tandis qu'il allait et venait, qu'il se trémoussait d'un bout à l'autre du lit, la comtesse, se représentait la pataude assaillie par ce mâle, et le talus herbeux d'un fossé théâtre de leur lutte. Sussel, tantôt ployé, se cambrant, et semblant presser sa conquête contre sa poitrine, tantôt soulevé pour retenir la proie prête à lui échapper, évoquait aussi à la comtesse les rameurs du Rupel et de l'Escaut qu'elle avait vus autrefois à Boom et à Anvers se pencher et se renverser sur leur banc. Et un sentiment, un seul, germait dans la tête de Clara, et survivait à sa force d'âme: c'était moins une indicible pitié physique pour l'oppression de cet homme, qu'un besoin de tromper ce patient, de prendre la place de la rivale, de se venger d'elle et de lui, en s'interposant, en s'appropriant les trésors, peut-être les prémices d'amour qu'il destinait à la paysanne.
Elle se souvint d'étranges scènes de «double vie», d'aventures racontées afin de prouver les degrés de la lucidité des somnambules. Ainsi elle avait entendu affirmer par son mari, le savant, la possibilité d'arracher au noctambule le secret le mieux celé dans son coeur.
Et en réfléchissant rapidement à ces phénomènes une idée monstrueuse jaillit dans sa cervelle ouverte depuis longtemps aux imaginations maladives et perverses: elle se dit qu'il y aurait moyen, grâce à l'état de Sussel Waarloos, de profiter de son illusion en la flattant.
Oui, elle en arrivait là! Mais aussi, cette fois, la tentation avait été trop forte. S'il la mettait à de pareilles épreuves, Dieu entendait qu'elle y succombât. Elle serait à jamais perdue, flétrie, criblée de mépris et de remords; livrée à tous les supplices, exposée à tous les opprobres que rien ne l'arrêterait dans son dessein. _Elle savait qu'il n'existerait dans l'avenir de douleur comparable au regret_.
Mais pourquoi se plaindre de Dieu? Le destin prenait plutôt pitié d'elle et lui offrait le soulagement, le péché commis avec un complice inconscient, le péché sans personne capable de la trahir et de la mépriser plus tard.
Ah! qu'elle profiterait avidement de ce premier sourire d'une destinée contrariante.
De son côté, le jeune paysan, exaspéré par l'érotique mirage, ne reculait pas à l'idée d'un viol.
Clara ouït ses sommations au fantôme:
--Je te prends ce soir. J'ai bu pour oser. Je m'en voudrai demain de t'avoir fait mal, mais en attendant tu m'auras appartenu toute entière....
C'était le dernier stade, la fin imminente des prestiges. Ou bien la belle invisible allait se rendre ou bien elle serait forcée.
--Prends-moi, alors!