Chapter 7
Au milieu du morceau,--c'était, je crois, le numéro cinq du petit cahier vert,--voilà qu'une bousculade nous fait perdre d'abord la mesure, puis le reste; mon bombardon cogne le tuba de Polvliet mon voisin; collés l'un contre l'autre, nous ne parvenons plus à remuer les bras. Nous sommes serrés comme des dizeaux dans une meule. Aussitôt qu'ils nous savent matés, incapables de bouger, les lâches abattent leurs gourdins sur nos têtes et nos épaules. Un coup de trique crève la grosse caisse. O le bruit désolé et sourd! Le porte-drapeau, attaqué par les meneurs postés sur le trottoir de droite, incline la bannière à gauche; dix polissons, lestes comme des singes, l'ont déjà empoignée par le bout, tirent et pèsent de tous leurs efforts sur la hampe, s'accrochent à l'étoffe, la mettent en lambeaux, brisent le bois, tordent et rompent le médaillier, se disputent les médailles qui s'en détachent--tzing! vlink!--nos médailles de festivals et de jubilés, nos prix, presque cent ans de souvenirs! culbutent la statuette de sainte Cécile, qu'ils lancent ironiquement vers un premier étage d'où les excitent et les applaudissent des femmes grimaçantes. Rien ne reste plus de ce beau drapeau de velours vert, don du comte d'Adembrode, père de votre mari! mon coeur en saigne encore! J'écumais, je rugissais; paralysé des bras, j'essayais de mordre; un de ces diables me frotte la bouche d'un hareng pourri suspendu par une corde à sa canne, et me crie: «Mords donc, si tu as faim! Mors donc, tête de pipe!» J'étais si furieux, que je ne sentais plus les coups de canne pleuvant sur ma tête.... Cela dura jusqu'au sortir de ce boyau, peut-être deux, peut-être dix minutes... La rue s'est élargie, je me précipite pour rattraper les orphéons de Santvliet et de Stabroek qui nous précédaient. Il n'y a plus trace de cortège devant nous. C'est folie de vouloir rallier nos hommes. Une nouvelle muraille d'assommeurs nous barre le passage. Éperdu, j'avise une étroite rue de traverse. Au fond de cette ruelle fuient les débris des sociétés que nous voulions rejoindre. Nous nous engouffrons, au pas de charge à la suite de ceux du Polder. Nous courons, bâtonnés ici, hués plus loin, lapidés à tel coin, arrosés à tel autre, sans regarder derrière nous, sans nous arrêter, comme des moutons affolés par l'orage. La terreur finissait par nous enlever tout sentiment. Chacun songeait à soi seul. Nous nous bousculions pour nous dégager. On piétinait, on foulait aux pieds ceux qui tombaient par terre. Ployant l'échine, rentrant la tête entre leurs épaules les plus braves cherchaient à se préserver derrière le dos du voisin. Il y en avait de pâles comme des veaux saignés; j'entendais de crânes gaillards glousser à la façon des poules; d'autres claquaient des dents, d'autres pleuraient de longues larmes qui lavaient le sang de leurs joues; les plus jeunes criaient: «Grâce!» et le petit Jef Malsec, notre vacher, un enfant de dix ans, ne cessait d'appeler sa mère! Mais les bâtonneurs n'entendaient rien, s'amusaient à taper dans le tas, et tous riaient, riaient à en grimacer comme des diables. Et après avoir traité ainsi les garçons de Santhoven, ils se livrèrent aux mêmes exercices sur les bonnes gens de Halle et de Viersel qui nous suivaient. Je ne sais comment j'arrivai au fond de Borgerhout, à la _Ville de Tirlemont_, où l'omnibus amenant notre troupe avait dételé le matin. Lorsque je me tâtai pour me reconnaître, j'avais une éraflure à la joue, l'oeil droit poché; quatre bosses au front--deux de moins que mon bombardon--et les mains contuses, car, convoitant mon instrument, ils voulaient me faire lâcher prise.... Les camarades me rejoignirent l'un après l'autre, après de longs intervalles. Mais au milieu de la nuit, quand nous nous remîmes en route, la moitié des nôtres manquait encore.... Quelques-uns ne rentrèrent au village que le surlendemain! Et dans quel état! Ereintés, affamés, blessés, couverts de boue et de sang! Ah! kermesse de Satan!... Je verrai toujours notre doyen, le vieux sonneur de cloches, un octogénaire, frappé au visage par un marmot à peine plus haut qu'une borne. Dire que des cadets comme Broeks du meunier, comme Kartouss du brasseur, comme mon camarade Pierlo du charron, comme Wellens du maréchal, et comme moi-même, des paroissiens solides à déraciner des chênes, cédèrent le terrain à des morveux! On assommait nos anciens, on tapait même sur les femmes qui nous accompagnaient; des marmousets cueillaient en jouant nos pieuses cocardes rouges à notre boutonnière et les y remplaçaient par les bleuets libéraux; alors que je n'aurais demandé à Dieu que de me rendre l'usage d'un doigt, d'un seul, pour abattre d'une chiquenaude ces gueusillons! De leurs balcons, les gueuses nous saupoudraient d'indigo! Ah! pour sûr les suppôts de l'Enfer nous tenaient ensorcelés.»
Et il baissa la voix: «Polvliet n'a-t-il pas raconté que des lutins le pourchassèrent jusqu'à Wommelghem, et qu'après l'avoir taquiné et maltraité de toutes façons, ils le jetèrent dans un marais où, sous forme de feux-follets, ils dansèrent une ronde de sabbat jusqu'à l'aube autour de sa tête qui sortait seule de la vase. J'appris plus tard que quelques «rouges» attaqués en des endroits où ils avaient les coudées franches, rendirent loyalement les coups jusqu'au moment où la police des «bleus» les arrêta pour les loger à l'amigo sous prétexte qu'ils avaient commencé... Et quelle honte, quelle humiliation! lorsqu'il nous fallut raconter cette déroute aux vieux, qui avaient assisté dispos et guillerets, le matin, à notre départ! Ah çà, les Anversois s'imaginent que quatre ans suffisent pour nous faire oublier des offenses de cette sorte.... Et ils se permettront de venir narguer au coeur de nos paroisses les «têtes de pipe» les «charrues bien pensantes»! Qu'ils se présentent et, aussi vrai qu'il y a un Dieu, je déviderai comme une fourche stupide leurs entrailles intelligentes!...
--Chut, Sussel! dit la vieille Kathelyne en se signant, ne mêlez pas le nom de la divinité à des engagements de haine.
--Laissez! fit la comtesse que grisait et qu'enfiévrait cette histoire de carnage racontée avec une exaltation contagieuse par le jeune fanatique... «Sussel a raison et cette haine est légitime!»
Jamais il n'avait parlé si longtemps et lorsqu'il se tut, interrompu par sa mère, il parut embarrassé de cette débauche de discours. Mais si quelque chose pouvait le rendre plus sympathique à Clara, c'était cette belle indignation, cette rancune, cette soif de représailles!
Elle aussi, qui avait pâti dans la chair de ses bien-aimés paysans, aspirait au jour de la revanche, seulement elle la rêvait complète et c'est pourquoi elle combattit l'idée de Sussel de s'en prendre à la poignée de braillards annoncés à Zoersel. Cette maigre vengeance mettrait les citadins en défiance et écarterait l'occasion d'une campagne plus sérieuse et plus efficace.
Sussel parut se rendre aux considérations de Mme d'Adembrode.
--C'est égal, dit-il, je ne sais pas comment les bleus oseront se rendre à Zoersel. Je comprends encore moins que le patron du _Pigeon-Blanc_ prête son local à leurs manoeuvres. Ce Verhulst, que je tenais pour un vieux chrétien de Campine, serait donc un Judas! Allons, demain je pousserai jusque-là et j'en aurai le coeur net.... Malheur à lui si le piéton m'a dit vrai, à lui comme à tous ceux qui appelleront dans nos campagnes les massacreurs des campagnards...--_Amen_! murmurèrent la comtesse et Kathelyne.
XXIII
Le lendemain, à jour ouvrant, la main nouée dans la lanière de son gourdin de néflier, son bâton de marchand de bétail, Sussel longeait d'un bon pas la chaussée de Lierre à Oostmalle, qui traverse Santhoven et Zoersel. Bon marcheur, il brûla tout d'une trotte, en moins d'une heure, les quelques kilomètres séparant ces deux villages et entra au _Pigeon-Blanc_, l'estaminet principal de Zoersel. La femme de Verhulst se présenta pour prendre sa commande et comme Sussel demandait le patron, elle cria: «Hé, mon homme! il y a un garçon de Santhoven qui voudrait vous parler.»
Piet Verhulst, un paysan d'âge, voûté, l'oeil clignant, comme une veilleuse prête à s'éteindre, dans une large face citrouillante, la lippe narquoise, le menton en galoche, rappelant celui de Jan Klaes, le guignol flamand, arriva en sautillant du fond du jardin.
Il trouva Sussel en train d'examiner la grande affiche du concert accrochée parmi les annonces notarielles.
--Tiens, qui voilà? Bonjour Sussel, mon garçon.... Quel bon vent vous amène? Un mauvais, devrais-je dire pour ma part, car je sens à mon pied tricoté par la goutte, qu'il va pleuvoir demain. Aïe! Aïe! Mais les jeunes gens se moquent bien de la goutte. Vous tout le premier avec votre mine de pomme mûre. Ma parole, la santé risque de faire crever votre peau rose. Et comment se portent les autres âmes sous le toit de vos parents?... Vous avez eu bon temps pour la dernière récolte.... Ah! vous regardez l'affiche... Comme on le sait déjà sans doute à Santhoven, ce sont des bleus qui nous régalent d'un petit spectacle....
Sussel se tourna sans répondre du côté du cabaretier et ne prit pas la main que celui-ci lui tendait.
--Là là! Il ne faut pas me regarder d'un si drôle d'air Sussel Waarloos.... Chaque homme est libre dans son commerce, n'est-ce pas! Puis les temps sont durs. J'ai du liquide à transvaser de mes tonnes dans le goulot de la gent soiffarde. Cette race de bleus attirera beaucoup de monde dans mon estaminet. Voilà ce que je me suis dit.... Et si le jeu se gâtait, si on se crossait, où serait le mal?... Je vous promets de ne pas réclamer la moindre indemnité pour les demi-litres qu'on leur casserait sur la tête!... Tenez, au lieu de rouler vos grands yeux de café noir, vous devriez plutôt me remercier d'avoir attiré ces tapageurs dans ces parages.... Vous êtes un garçon que j'estime et comme votre mine d'enterrement me peine, je vous dirai tout.... Sans moi, ces beaux messieurs se rendaient à Turnhout et d'autres que nous auraient eu le plaisir de les étriller.... Comprenez-vous à présent?
Sussel commençait à se dérider:
--Vrai, tel a été votre plan! Dans ce cas, vous êtes un frère, na! Donnez-moi la main, tope-là! Et trinquons comme deux bons chrétiens....
Les deux hommes s'assirent en face l'un de l'autre et Sussel s'attarda, les coudes appuyés sur la table, pipe en bouche, et le menton dans les mains, à écouter le malin aubergiste qui parlait à voix basse et que faisait sursauter le grincement des chaînettes de la vieille horloge au moment de sonner l'heure.
Parti de Santhoven dans l'intention de chercher querelle au vieux Verhulst ou du moins à un répondant digne de se mesurer avec un gaillard comme lui, le rude Sussel, le jeune Xavérien s'émerveillait à présent devant le génie de ce cabaretier, comme un louveteau naïf initié à la malice du renard.
--A votre place, disait Verhulst, loin de bouder la fête, je manderais ici mes compagnons de Santhoven.... Il en viendra d'ailleurs de tout le canton.... Moi, j'attire les souris dans la trappe; le reste vous regarde.... Le soir on dansera, nous aurons du plaisir comme à la kermesse, surtout si nous cassons la gueule à quelques citadins.
--Je me charge de les accommoder à la paysanne. Laissez-nous, comme vous dites, ce soin, à moi et à mes hommes. Il tarde aux Xavériens de Santhoven de faire leurs preuves. Tâchez qu'il n'y en ait point d'autres de la partie que les nôtres et, comme de juste, ceux de Zoersel. Ce sont nos seigneurs qui se réjouiront! Je crois la comtesse d'Adembrode capable de se mettre à notre tête.... Il aurait fallu la voir et l'entendre hier, quand je lui annonçai la visite de ces réprouvés...
--Chut! Gardez-vous de parler de vos projets au comte ou à la comtesse. Nous les savons de coeur avec nous; cela suffit. Inutile de les découvrir et de les signaler aux vengeances des bleus. Croyez-moi, ne consultons même pas nos pasteurs. Ceux de la ville prétendraient que nous avions été soudoyés par les curés et les nobles, et ils commenceraient par s'en prendre à nos chefs.
Or, c'est ce qu'il faut éviter à tout prix, n'est-ce pas? Entre nous soit dit, pour dérouter jusqu'aux gens du village, le curé de Zoersel affecte de m'en vouloir à cause de l'hospitalité que j'ai offerte aux citadins. Au fond nous sommes d'accord et il n'a pas de paroissien plus fidèle que moi. Comprenez-vous? Nous cousinons fort bien ensemble, mais il faut, pour la bonne marche des affaires, que le village nous croie brouillés.... Je vous avouerai que je comptais beaucoup sur l'appoint de Santhoven. Ici, le curé prêche le calme, et engage nos gens à ne pas se montrer à la fête.... Beaucoup de nos gars pourraient prendre ces conseils à la lettre et s'en tenir à protester par l'abstention contre la visite des bleus. Ceux-ci échapperaient à trop bon compte...
--Soyez tranquille, ceux de Santhoven suffiraient au besoin; Je les trierai comme du bon grain sur le van.... Il est entendu, ajouta Sussel en riant et en allongeant une amicale bourrade au rusé cabaretier, qu'on ne démolira rien chez vous...
XXIV
Quand arriva le fameux dimanche du métingue, Zoersel déborda de monde.
Tous les blousiers du canton accoururent pour s'assurer par les yeux et les oreilles de la possibilité d'une chose aussi anormale que cette conférence athée en pleine glèbe de croyants.
Le matin, l'église fut trop petite pour contenir la cohue des fidèles. Après la messe, entendue avec plus de ferveur que jamais par ces ouailles inquiètes, les hommes se répandirent dans les cabarets. Là on discuta s'il fallait garder l'attitude calme recommandée encore une fois par le curé du haut de la chaire. Les têtes les plus chaudes parlaient de tout casser chez ce renégat de Verhulst. Mais les quelques chefs, que le trigaud avait mis comme Sussel dans sa confidence, calmaient ces zélateurs. En général il régnait dans cette multitude plus de consternation que de fureur. Çà et là, on s'échauffa aux coups du genièvre et l'on faillit, en discutant l'avis du curé, s'empoigner entre amis, histoire de se faire la main pour l'après-midi, mais la plupart des porte-sarrau étaient taciturnes, expectants; si bien que l'agitation causée par cet afflux inusité de garçons de ferme et de vachers dans un village perdu et peu vaste, ne se manifestait que par un bourdonnement sourd.
Ce fourmillement de sarraux et de casquettes récelait le calme fallacieux des approches de l'orage, le malaise et la sournoiserie des fulminantes et formidables colères accumulées dans les poitrines.
Ils bouffaient, mais se tenaient cois.
La majorité des Campinois, ruminants de longues pensées, ne connaissent pas les entretiens animés; en conversant ils se recueillent et entrecoupent le dialogue de fréquents intervalles de rêverie. Ce jour-là, ces grands taiseux paraissaient encore plus renfermés que jamais et, sur les visages roses ou hâlés, au fond des prunelles appelantes comme le miroir des mares immobiles, au fond de ces grands yeux contemplatifs, mouillés comme le velours des mousses à l'aube, s'accumulait encore plus d'énigme et d'ombre que de coutume.
Il en était venu de tous les coins de la région, de tous ces villages aux noms sonores et farouches que des lieues séparent et que ne relient pas toujours des routes.
Les paroissiens des villages de la chaussée d'Anvers avaient accourci par la Grande-Bruyère des Vanneaux, les riverains du chemin d'Herenthals par les landes de Vorsselær et le bois du Seigneur.
Ils arrivaient des quatre côtés du vent: d'Eysterlé, de Gierlé, de Pouderlé, de Drengel, de Wyneghem, voire de Grobbendonck. On remarquait, venus de Pulle, des scieurs de long aux fortes carrures, crépus et basanés comme des moricauds; des pandours de Wechelderzande, nerveux et bien découplés, les plus habiles tireurs à la perche de la province; des bûcherons de Pulderbosch qu'aveuglent les larges visières de leurs casquettes mais qui manoeuvrent du gourdin aussi bien que les farauds de Plink jouent de leur eustache d'un sou; les compagnons des deux Malle, l'Oost et la West, toujours en rivalité dans les bals de kermesses, dressés sur leurs ergots comme des coqs de combat et à qui la présence des gendarmes impose à peine plus de réserve que celle des Trappistes de l'abbaye voisine. Ranst avait envoyé ses sabotiers solides comme leurs encoches; Gravenwezel, ses lieurs de balais, aussi futés que des mulots; Viersel, ses vachers amènes et décoratifs, portant beau comme des princes déguisés et parlant le flamand le plus musical de toute la contrée, citée cependant pour son langage harmonieux; Ranst ses voituriers au service des marchands de bois de sapin, de lestes compères, le mollet guêtré de cuir, experts dans les luttes corps à corps.
On se montrait encore une coterie venue de Broechem, renommé par ses filles sapides comme Santhoven vante ses fermes garçons, si bien qu'on dit proverbialement dans le canton: «Avec taurelet de Santhoven il faut apparier taure de Broechem.»
Si pour la circonstance, les batailleurs d'Oost et de Westmalle se coudoyaient amicalement, les cadets de Halle se rencontraient sans hostilité avec les drilles de Saint-Antoine. Le sol est si pauvre à Halle qu'on a surnommé ce village Magerhalle ou Halle-la-Maigre. Ceux de Saint-Antoine, des gausseurs impitoyables, prétendent qu'il n'y existe sur toute l'étendue du territoire de leurs voisins qu'un seul ver de terre. Encore celui-ci serait-il enchaîné dans le jardin du presbytère de crainte qu'il ne s'échappe et n'émigre vers une glèbe moins aride. Aux marchés annuels des deux paroisses, les joyeux bougres de Saint-Antoine attachent un ver de terre au bout de leurs triques et passent cet ironique symbole sous le nez des Hallois faméliques, jusqu'à ce que ceux-ci voient rouge et que des batteries s'ensuivent entre gras et maigres.
Le contingent le plus nombreux était celui des Xavériens de Santhoven, menés par le jeune Waarloos, descendant du réfractaire de 1798.
Ils s'étaient dispersés et, mêlés aux compagnons des autres bourgades, ils déambulaient par les rues, les mains dans les poches de leurs culottes, lorgnant les filles curieuses, la casquette glorieusement échafaudée, et lorsqu'ils se rencontraient ils croisaient un regard d'intelligence et se saluaient d'un mystérieux sourire.
De temps en temps on voyait Sussel se faufiler dans un rassemblement, aborder le péroreur qui excitait les écoutants; quelques paroles coulées à l'oreille de l'exalté le faisaient taire, soumis et radieux; les deux initiés se séparaient en se tapant dans la main, et le groupe se dispersait. Les Xavériens de Santhoven tenaient entre les lèvres une fleur rouge: rose trémière ou brindille de bruyère. On sut plus tard que celle-ci était un signe de ralliement.
Le bourgmestre avait requis les gendarmes de Santhoven et d'Oostmalle, qui se promenaient dans la foule, la carabine en bandoulière.
Vers les midi un landau traversa la commune; les paysans reconnurent le comte et la comtesse d'Adembrode revenant d'une promenade à la Trappe de Westmalle. Il n'y eut pas un cri, mais tous se découvrirent.
Clara avait entrevu Sussel Waarloos, dans un attroupement. Elle eut depuis ce moment l'intuition que quelque complot se tramait. Pour cela il lui avait suffi de traverser ce fourmillement expirant des effluves d'ozone. Le fluide de ces marauds se communiqua du coup à la femme nerveuse. Elle en fut comme suffoquée, interdite, et elle se mit à chercher un prétexte pour retenir le comte à Zoersel, un moyen de déconcerter le complot. Mais déjà les chevaux, bons trotteurs, stimulés par l'heure du picotin, laissaient loin derrière eux le foyer de cette effervescence.
La façon dont l'avait regardée le porte-drapeau des Xavériens, ce sourire faraud et de fausse bonhomie lui rappelait l'air de jactance des batailleurs retroussant leurs manches pour une rixe et Clara, qui souhaitait le massacre des bleus, eut peur à présent et se reprocha de ne pas avoir repoussé avec assez d'énergie les projets belliqueux de Waarloos.
A mesure que la journée avançait, la foule des blousiers s'écrasait aux abords du _Pigeon-Blanc_. Un grand drapeau tricolore, loué à la ville pour la circonstance, claquait au-dessus de l'enseigne. Le spectacle était gratuit, à condition que l'amateur retirât sa carte d'entrée au comptoir de l'estaminet. Verhulst, la mine paterne, distribuait ces billets à tous les consommateurs, et ceux-ci de défiler sans cesse, leur curiosité égalant pour le moins leur haine. Beaucoup en oublièrent le manger, mais se rattrapèrent sur le boire.
XXV
La conférence commencerait à trois heures, moment des vêpres.
A deux heures, le petit Malsec et d'autres gamins éparpillés en éclaireurs le long du chemin de Zoersel jusqu'à la chaussée de Turnhout, se rabattirent essoufflés sur le coeur de la paroisse, un nuage de poussière du côté de Saint-Antoine leur ayant révélé l'approche des Anversois.
Quelques minutes après, un omnibus de grand modèle tournait le cimetière et le luxuriant tilleul faisant face à l'église, et arrêtait devant le _Pigeon-Blanc_.
Il en sortit d'abord un grand gaillard blond, rappelant, avec sa barbiche en virgule, sa moustache en crocs, son gros nez busqué, sa mine fleurie, son oeil d'émerillon, certains portraits de bourgeois de Franz Hals et de Rembrandt.
Pour compléter la ressemblance il portait un de ces tapabors de feutre mou, dont le Van Ryn coiffe ses arquebusiers et ses syndics bons vivants. C'était M. Vlamodder, un des plus zélés commis-voyageurs de la libre pensée, un Gambetta flamand ainsi que le saluaient les gazettes, orateur de métingues houleux, grande voix, le favori des masses séduites par son beau creux, sa prestance, ses allures à la bonne franquette, et son vocabulaire local. Il présidait la _Société Marnix de Sainte-Aldegonde_, fondée pour «émanciper les campagnes».
Vlamodder aida galamment Mme Blommært, la cantatrice, et Mlle Dejans, la pianiste, annoncées sur l'affiche de la «solennité», à s'élancer du marche-pied. La première, une brune majestueuse, au masque de lionne, en robe de soie noire rehaussée d'agréments ponceau, très opulente dans les régions du corsage; la seconde une petite pensionnaire, blonde, bistrée, fade et gracile, minaudante, les cheveux nattés, enrubannés de bleu, jouant les ingénues dans sa robe blanche à la ceinture myosotis.
Puis dévala M. Lindeblom, l'apôtre ordinaire des campagnes, car l'éloquence de son ami Vlamodder était trop pétroleuse pour ces populations timorées. Vlamodder ne gardait aucun ménagement, mangeait du prêtre à tout propos, s'empiffrait d'«ultramontains» au point d'en devenir apoplectique. L'autre présentait le thème de l'opportunisme, du catholique-libéral; citait des exemples de prêtres modèles, inventait des Jocelyns campinois; établissait une distinction entre la politique et la religion, les «devoirs civiques» et les «devoirs du chrétien»; plus fin, moins hâbleur, moins tonitruant, il élevait à peine la voix, pesait ses mots, procédait par insinuation. Au physique, un maigrichon bilieux, sucre et citron, poisseux, les cheveux collant sur les tempes, portant lunettes, engainé comme un hermès dans sa défroque noire; l'air aussi cafard que l'autre avait l'air fracasse.
Derrière venait un personnage hirsute et flambant comme un archange, noir de chevelure et de prunelles, basané comme Zampa, fatal, romantique. Ce Manfred s'appelait Van Cuytard et on le citait parmi les cinq ou six poètes officiels d'Anvers; il devait sa popularité et, mieux encore, une grasse sinécure--la direction d'un hospice de sourds-muets--à une chanson politique dans laquelle il comparait les capucins à des stercoraires; une chanson beuglée par la ville les soirs de scrutin électoral.