Chapter 6
Tous, gars de quinze à trente ans, de crânes compères, bras ballants, grimpaient d'un pas délibéré, mais rougissant sous leur hâle, les marches du choeur et s'approchaient du sacristain qui les inscrivait sur un registre neuf, relié en rouge, doré sur tranche, à la suite d'un règlement dont il leur donnait lecture pour la forme. Lorsque les miliciens repassaient, Warner assis dans son banc à côté de Clara, dévisageant avec complaisance ces francs gaillards, arrêtait ceux de sa connaissance, les félicitait et les exhortait cordialement. Il venait de taper sur les joues du petit Jef Malsec, un garçonnet de quatorze ans, le junior de la confrérie, lorsque le curé appela Sussel Waarloos.
Alors un grand brun, le plus fringant et le mieux bâti de ce défilé de solides cadets, escalada à son tour les degrés du choeur. Aucun ne portait avec plus de rondeur et d'aisance le sarrau bleu turquin fraîchement repassé et la culotte de drap noir. Clara reconnut aussitôt dans ce jeune paysan, malgré le harnois luisant des dimanches, son botteleur au travail de l'autre jour. Il ne pouvait y avoir à Santhoven une seconde paire de ces yeux expressifs et fidèles, radieux comme l'or, et graves comme le bronze. En regagnant le rassemblement de ses camarades, il salua respectueusement les châtelains d'Alava, mais Warner l'arrêta par la blouse:
--Un moment, Sussel, un moment, meilleur des camarades.... Enchanté de vous revoir au pays.... Et on s'est bien comporté au service, m'ont appris les échos.... Pas une punition de tout le temps, et les galons de caporal après trois mois.... C'est bien, ça! On voulait vous retenir en vous nommant sergent, mais vous préfériez votre semoir de cultivateur à la giberne ou à la sabretache.... Non seulement je comprends ce choix, mais je l'approuve.... Et aussitôt que vous êtes revenu ici, muni de votre cartouche libératrice, vous vous êtes mis au travail sans vous croiser les bras et sans riboter.... A la bonne heure! De mieux en mieux.... Je vois aussi à votre mine, mon cher garçon, que le régime de la garnison n'a pas atteint votre belle santé et conclus, avec non moins de satisfaction, de votre édifiante présence à cette réunion, que la Ville n'a pas entamé davantage votre conscience de vrai Flamand.... Une poignée de main, mon garçon! Tope!... Madame,--fit encore le comte en s'adressant à Clara, qui feignait par moments de se retourner, redoutant cette confrontation inespérée,--voici le descendant des fermiers les plus dévoués à notre maison. Le bisaïeul de cette tignasse frisée accompagnait le mien, ce Jean d'Adembrode à qui vous vous intéressez tant, dans ses escarmouches contre les brigands à travers la Campine.... A en croire la fermière actuelle des Trembles, la vieille Kathelyne, Bout Waarloos avait l'âge de Sussel que voici, et lui ressemblait comme un jumeau, le jour où il tomba mortellement près des glacis de Hasselt et en même temps que notre ancêtre. Lorsque ceux de Santhoven, qui faisaient partie de l'armée du brave général Elen, ramassèrent les deux cadavres, ils se tenaient enlacés et c'était comme si, dans la mort, Bout eût voulu faire au comte Jean une barrière de son corps.... Ne soyez donc pas étonnée du cousinage des d'Adembrode et des Waarloos.... Nos deux sangs ont mieux fait que se lier par des alliances ordinaires, ils ont coulé ensemble, et se sont confondus dans un même holocauste patrial! Quelle proximité du sang vaut celle-là?»
Comme Sussel se retirait un peu gêné par ces éloges, mais ému et radieux au fond, fier surtout de la poignée de main que, sur l'invitation de son mari, Clara, plus émue encore, avait donnée au descendant de Bout Waarloos, le comte ajouta: «La ferme des Trembles qu'ils occupent fut cédée par mon père aux parents de Sussel lorsqu'ils se marièrent.... Nous nous chargerons aussi, si vous voulez, de l'établissement de ce vaillant garçon. C'est presque mon frère de lait, nous avons germé côte à côte.»
Durant cette présentation, tous les assistants s'étaient fait inscrire.
Il restait à élire les chefs de la nouvelle société. A cet effet les nouveaux Xavériens se rendirent dans la sacristie où ils pouvaient délibérer sans troubler la majesté du sanctuaire. A l'unanimité, sans débat, ils désignèrent le comte pour président. Warner refusa en alléguant sa santé précaire et leur proposa d'appeler au fauteuil Sussel Waarloos, en accompagnant sa motion des souvenirs qu'il venait de rappeler à sa femme. «En tant que milice, proclamait-il entre autres, il faut pour vous conduire un véritable soldat. Or voici un militaire irréprochable, un caporal que son amour du pays a rappelé parmi nous, capable mieux que personne d'enseigner la discipline, la marche et la manoeuvre.» Mais Sussel et les autres protestèrent. Force fut au comte d'assumer la présidence, car à cette condition seulement le jeune Waarloos accepta le grade de porte-drapeau; Pierlo fut nommé secrétaire et Malcorpus trésorier. Après cette élection les gars allaient se séparer, quand le curé, qui avait échangé quelques mots avec Clara, les arrêta:
«Une communication encore. Certains d'avance que vous prendriez à coeur de composer la milice Xavérienne la plus zélée et la plus nombreuse de ces cantons, le comte d'Adembrode et sa noble épouse en ont accepté le haut patronage, et pour payer leur bienvenue, ils désirent vous traiter tous ce soir au château. La noble comtesse prend également l'engagement de broder de ses mains vos insignes et vos scapulaires, l'écharpe de vos commissaires, le brassard de votre porte-drapeau et aussi le médaillon à l'effigie de votre saint patron qui doit figurer au centre d'un superbe drapeau offert encore, faut-il le dire, à votre confrérie d'élite par nos très hauts et très aimés seigneurs d'Adembrode.»
Le voisinage du tabernacle empêcha les paysans d'applaudir et de crier vivat, mais au sortir du cimetière, ils attendirent au passage le comte et la comtesse et, massés sur le parvis, ils leur firent une ovation en agitant leurs casquettes.
Le soir, au souper servi dans la grande salle du château, l'enthousiasme des convives se donna libre carrière. La comtesse resta jusqu'à la fin.
Elle avait placé le curé à sa droite et Sussel à sa gauche. Elle causa beaucoup avec le prêtre, mais son autre voisin la requérait autrement, quoiqu'elle ne s'en occupât ostensiblement que pour l'engager à reprendre d'un plat. Seulement, quelle caresse il y avait dans cette voix et quel velours dans ce regard! Sussel en oubliait l'appétit et s'il continuait de jouer des mâchoires, c'était de peur de contrarier la «bonne dame».
Les fumées du vin généreux provoquaient chez ce petit parleur des expansions extraordinaires. Il n'aurait su quelle extravagance, quel coup de tête, quelle prouesse de casse-cou, entreprendre sur-le-champ, afin de prouver son dévouement aux d'Adembrode. Et lorsque son lyrisme exceptionnel prenait en défaut son vocabulaire, suspendu aux lèvres et aux yeux de la comtesse d'Adembrode, de cette femme si supérieure aux autres mortelles, il éprouvait des envies furieuses de l'assimiler à la Madone et d'entonner en son honneur les cantiques du mois de mai.
XXI
Huit jours après, la comtesse se présentait à la ferme des Trembles:
--J'apporte à votre fils son brassard de porte-drapeau des Xavériens! dit-elle à la vieille fermière Kathelyne.
--Depuis midi le garçon charge le regain du côté de Ter Broeck, fit la paysanne, mais il ne tardera pas à rentrer. Vous plairait-il de vous asseoir quelques instants?... Oh! que c'est beau! se récria-t-elle, lorsque Clara, exhibant, déployé, le brassard de velours rouge frangé d'or où des lettres gothiques retraçaient l'anagramme de la confrérie.... L'étole de Monsieur le curé pour la messe d'un saint martyr n'est pas plus éclatante. Jésus! J'en suis toute aveuglée.... Vous le rendrez fier comme un dindon, notre Sussel... Heureusement, c'est un trésor d'enfant....
Lorsqu'elle abordait le chapitre des qualités de son fils, la bonne pièce ne déparlait plus. Rien ne pouvait intéresser autant Clara et elle se garda d'interrompre le bavardage de Kathelyne. Tout en jabotant de ce ton monotone et dolent des rustres, la paysanne trottait par la grande pièce, entrait et sortait, épluchait des légumes, pelait des pommes de terre, courait puiser de l'eau au puits, accrochait la marmite à la crémaillère sous le profond manteau de la cheminée. Voûtée, ratatinée comme une pomme blette, presque sexagénaire, encore alerte, et ingambe, ses yeux injectés pétillaient d'alacrité. Mariée sur le tard, elle avait eu six enfants dont quatre survivaient:
--Quels gros gaillards lorsqu'ils étaient petits! Arrondis comme des blaireaux. Sussel montrait à trois ans des jambes comme ça, ma bonne dame et pesait dix kilos. Je n'exagère pas. Et il n'a pas maigri depuis lors.... C'est encore ce que nous appelons un garçon du plus riche modèle.... Et brave! Chose curieuse, Madame, il court sa vingt-quatrième année et nous n'avons jamais eu à nous plaindre de lui.... Souvent je le trouvais trop tranquille pour son âge, trop accroché à mes jupes.... Et il m'arrive même aujourd'hui de devoir le mettre dehors par les épaules, le dimanche, pour qu'il prenne un peu de bon temps avec les camarades....
Il m'est revenu de l'armée aussi honnête, aussi affectueux, que lors de son départ... Jamais il ne boit une pinte de plus que ses jambes et sa tête ne supportent... et je ne sache pas qu'il ait dansé quatre fois aux kermesses, ou soit rentré après dix heures. Quant aux filles je donnerais ma main à couper qu'avant son départ pour la troupe il ignorait encore comme c'est fait... et--n'allez pas vous moquer de lui--je ne suis pas éloignée de croire qu'il n'en sait pas davantage aujourd'hui. De toutes les jupes ce sont les vieilles cottes de sa mère qu'il chiffonne le plus volontiers.... Oui, il y a de quoi être fière de ce cadet-là: j'attends que le premier blasphème sorte de sa bouche et il paraît cependant qu'à la caserne le diable en récolte des jurons. Et des saletés donc! Nous ne nous plaindrons certes pas de l'innocence et de la timidité de Sussel, mon homme et moi.... Les gars en savent vite plus long qu'on ne le souhaiterait... et dès qu'ils ont mordu aux bêtises, ils y prennent goût... tâchez ensuite de leur tenir la bride courte. Un matin ils s'envolent sans retour, et mariés ils nous oublient pour leur nouveau nid. N'est-ce pas vrai, Madame!... Sussel ne menace pas de nous quitter. Et s'il entretient une amourette, ce dont je doute, pour sûr elle ne l'assote pas.... Il trouverait plus d'un sabot à son pied, s'il voulait de cette chaussure... Il me revient d'un coin et de l'autre que les filles de la paroisse le recherchent particulièrement.
...J'en sais même de jolies, de fort honnêtes et de bien loties, que je lui recommanderai lorsqu'il sera temps, avec votre consentement Madame et celui de Monsieur le comte, notre maître... Celles-là affectent de la discrétion. Mais les mères voient si loin lorsqu'il s'agit de leur fils... D'autres, des folles, ne se contentent pas de se déclarer; elles s'imposent.... Il y a même longtemps que les provocations partirent de ce côté... Et ceci me rappelle une histoire plaisante... Mais je ne sais vraiment pas si je puis vous la raconter.... Me voilà en train de jacasser comme une pie et de débiter à Madame des contes dont elle n'a que faire.... Mon garçon serait le premier à me gronder, s'il m'entendait...
--Et en cela il aurait bien tort, ma brave Kathelyne. Je prends plaisir, au contraire, à vous entendre: tout ce qui vous concerne vous et les vôtres, ne saurait être indifférent à la femme du comte d'Adembrode, crut devoir protester la comtesse, très heureuse d'entendre parler du gars vers qui l'entraînaient d'impérieuses prédilections. Et elle insista, vaguement intriguée, pour connaître cette aventure extraordinaire où Sussel jouait le principal rôle.
--Vous saurez donc, reprit la commère, qu'il y a des saisons écoulées,--Sussel pouvait avoir quatorze ans--mon homme s'avisa d'envoyer ce gamin surveiller les ouvriers moissonnant là-bas dans notre pièce de Ter-Broeck, à l'autre bout du village.... Nous avions hésité longtemps à le laisser seul avec cette espèce; des mercenaires et des vagabonds, rien de mieux; il ne s'en approchait jamais qu'accompagné de son père.... Non, vous ne vous figurez pas quelle mauvaise race s'embauche parmi ces aoûterons!... Plus d'un a sa conscience aussi brune que son cuir.... Dans ces équipes nomades, qui passent comme les sauterelles d'un champ à l'autre après l'avoir fauché ras, aujourd'hui en pleine Bruyère, demain de l'autre côté de l'Escaut, les femmes sont, sauf respect, encore pires que les hommes. Elles se querellent, criaillent, et provoquent leurs compagnons en plein jour; si turbulentes qu'elles en ressemblent par moments à des possédées.... Encore une fois, pardonnez-moi mes dires peu chrétiens, mais ce sont de véritables chiennes en folie!... Toujours à railler, jamais un mot de raison, pas plus de pudeur et de retenue que la bête! Ce sont elles qui se déclarent à leurs voisins de travail, et il est arrivé que l'ouvrier, encore novice et non fait à ces manières, trop peu inflammable aux appas de l'une d'elles, fut assailli pendant son sommeil par toute la bande femelle, déshabillé et forcé de se rendre.... Nous connaissions ces moeurs, et vous comprendrez mes répugnances de mère.... Pourtant ce matin-là, Waarloos, appelé d'un autre côté, se décida à se faire remplacer par le gamin.... J'ai dit que Sussel avait quatorze ans cet été, mais il en paraissait vingt. Il était imberbe comme aujourd'hui, mais déjà aussi étoffé qu'à présent.--Bah! Ses dehors tiendront ces chiennes en respect, me dit mon homme pour me rassurer.--A moins qu'ils ne les excitent! répondis-je, peu crédule... On ne négligea rien cependant pour se concilier la bande. D'après la coutume, la première fois que le fils du fermier se présente seul aux tâcherons pour faire oeuvre de maître, il paye, en guise de bien venue, quelques litres de boisson aux journaliers qui le félicitent et lui font hommage de la prime gerbe d'épis fauchée en sa présence sur le clos paternel.
Mais vous devez connaître cet usage ou en avoir entendu parler. Je le répète: on ne lésina pas.... A midi je leur portai même à manger d'excellente soupe au lard et au jambon. Moissonneurs et moissonneuses se moquaient bien entre eux de ce brunet crépu comme le petit Saint-Jean de la procession de la Fête-Dieu, mais en retournant le soir, notre Sussel ne nous raconta aucun accident désagréable. Les moissonneurs le ramenèrent même en triomphe juché sur la dernière charretée d'ablais et il n'avait pas été invité, comme cela se pratique, à choisir une reine entre les gaillardes de l'équipe et de l'asseoir près de lui sur son char.... Nous augurâmes de cette sagesse que certaines de ces gens valaient mieux que leur renommée. En tout cas, ma bonne soupe avait acheté leurs égards. C'était la rançon du petit. Aussi laissâmes-nous Sussel retourner en toute confiance au champ, le lendemain et les deux jours suivants. Rien d'alarmant ne se passa encore. Le gamin nous raconta plus tard que les gerbeuses le hélaient par moments pour railler sa tignasse de taupe, ses prunelles noisette et son maintien sérieux; que d'autres, se plaignant de la chaleur, élargissaient, au moment où il passait, l'ouverture de leur corsage de cotonnade rose; mais qu'aucune n'osa l'attaquer avec moins de modestie.... Or, le cinquième jour, mon homme s'avise de se promener du côté de Ter Broeck; aux approches de midi, à l'heure ou le soleil piquait comme une milliasse de guêpes. En approchant il trouve, ce qui ne l'étonne pas outre mesure, vautrés dans le chaume parmi les javelles, à côté des serpes et des piquets, derrière les meules, ici, un garçon, là, une fille, là, un couple, plus loin, une véritable grappe, plus ou moins vêtus, plus ou moins rapprochés, mais pas de Sussel dans cette traînée.... Il secoue assez rudement et réveille deux ou trois de ces dormeurs.... Aucun ne sait, ou mieux, chacun feint d'ignorer ce que devient le jeune maître. A la fin pourtant une des lieuses, une rivale sans doute, pouffe de rire et sans déplacer la tête du botteleur, qui ronfle le nez plongé dans son poitrail de taure, comme sur un oreiller, elle indique de la main le bois du Winkbosch.
«Je crois, dit la rôdeuse, lorsque sa gaîté est un peu passée, que la grande Jô Vitesse,--vous savez, cette sorte qui perdit quatre dents et gagna un bec de lièvre en sautant bas du train exprès dans la station de Lierre--en tient pour votre petit et l'a entraîné sous les arbres pour lui prouver cette tendresse!» Mon mari ne prit pas le temps de fermer la bouche à cette effrontée, et malgré l'asthme dont il souffre, courut vers le Winkbosch. L'herbe haute et drue empêchait qu'on l'entendît approcher.
A peine s'engage-t-il dans les taillis qu'il aperçoit, derrière un buisson, cette abominable Jô Vitesse, dont les trente ans avaient sonné depuis longtemps, en train de becqueter cet innocent de Sussel.... Oui, Madame, il était temps que mon homme intervînt, car l'enfant allait passer par les pratiques de cette vache....
Mais voilà que Waarloos débuche des ronces qui le cachaient, klits! klats! baille une maîtresse paire de claques à la mauvaise guenipe, relève par le collet de sa blouse notre benêt d'héritier et lui allonge deux fois du pied dans le derrière; si bien que le morveux escampe en geignant jusqu'à la ferme et me crie, à travers ses sanglots dès qu'il m'aperçoit sur le pas de la porte et avant de me raconter ces nouvelles: «Je n'ai rien fait!»--Parbleu! me dit plus tard mon homme, je le crois fichtre! bien, qu'il n'a rien fait! Cette contrariété coupa court pour cette année et pour les deux et trois suivantes à l'initiation de notre gamin comme maître ouvrier... Mais lorsque le petit homme, ayant atteint ses seize ans, put compter pour un vrai gars, son père lui rappela en riant l'apprentissage si brusquement interrompu l'autre fois et lui donna la volée avec cette simple et dernière recommandation: «Garçon, lorsqu'on se mouche, il faut toujours vérifier la propreté du mouchoir.»
La comtesse écoutait cette histoire grasse avec un sourire forcé, indifférente, au côté comique de l'aventure, rassurée sur les rapports de Sussel avec la repoussante Jô Vitesse, mais jalouse des initiatrices plus jeunes et plus séduisantes que, soldat émancipé, il avait dû rencontrer à la ville.
Elle ne songeait plus que rarement à l'entreprenant pilotin rencontré un soir dans les rues amoureuses d'Anvers, mais en ce moment elle se rappela les tapées de recrues amenées le même soir dans ces antres par les anciens et jetées, peureuses et novices, entre les bras des prêtresses blanches, avides grugeuses d'hommes à moelle, entreprenantes faneuses d'amour.
XXII
--Tiens, voilà notre Sussel! dit la vieille femme en regardant par la porte charretière, comme la comtesse se levait pour partir.
Le gars, pipe aux dents, la veste et la fourche sur l'épaule, venait de la grand'route et enfilait le sentier de desserte, menant à la ferme des Trembles. A côté de lui cahotait un chariot chargé de regain. De temps en temps il faisait «hiuë!» ou claquait de la langue pour exciter la bête que contrariait l'ornière. Dans la lumière jaune et aux rayons horizontaux du couchant, le paysan et le véhicule paraissaient agrandis. Aux approches du soir, une pulvérulence de moucherons faisait vibrer l'air, et les tilleuls autour de l'église agitaient doucement leurs dômes.
Clara d'Adembrode, suivie de la vieille, se rendit dans la cour au moment où Sussel, aidé d'un valet, se mettait en devoir de déchevêtrer ses chevaux, et de garer la charrette dans le fenil. Absorbé par cette besogne, il n'avait pas encore aperçu l'importante visiteuse et sa mère dut l'appeler. Il vida sa pipe, essuya du revers de sa manche son front en sueur, et accourut, la casquette à la main. Clara lui montra le brassard qui l'éblouit et devant lequel il s'extasia avec une envie de le palper, mais retenu par la crainte de le tacher à ses mains terreuses qu'il essayait d'un geste gourd et naïf de décrasser au velours culottant ses cuisses.
--L'occasion se présentera plus tôt que nous le croyions d'inaugurer ce beau brassard en le trempant dans un rouge plus vif encore! prononça-t-il ensuite avec une certaine solennité.
--Que voulez-vous dire? firent les deux femmes frappées par l'accent de résolution farouche qu'il mettait dans cette affirmation.
--Voici. Les libéraux de la ville comptent donner dimanche en quinze à Zoersel, au _Pigeon-Blanc_, chez Piet Verhulst, un concert et une conférence. Ne serait-ce pas le moment de leur faire expier notre déroute du 8 octobre?
Le jeune Xavérien faisait allusion à des émeutes et à un commencement de guerre civile, qui avaient bouleversé Anvers, quelques années auparavant. A la suite d'une élection législative, favorable à leur parti, les «catholiques» de toute la province, s'étaient donné rendez-vous à la ville pour fêter leur victoire par un défilé monstre de leur partisans. Or si l'arrondissement d'Anvers assurait une majorité aux catholiques, la ville même demeurait acquise aux libéraux. Ceux-ci considérèrent la manifestation de leurs adversaires comme un défi, et, lorsque ce 8 octobre 188... le cortège triomphal se fut déroulé à travers les rues comme un immense serpent, des groupes de jeunes libéraux, embusqués de distance en distance, fondirent, canne levée, sur les paysans,--non seulement désarmés, mais encore embarrassés de leurs vêtements de dimanche, de leurs riches bannières de confréries, et de leurs instruments de musique; firent un épouvantable carnage de grosses caisses, de cuivres, de cartels et d'étendards chamarrés, bâtonnèrent d'importance, musiciens, porte-drapeaux et figurants en blouse, tandis que de la foule des spectateurs massés sur les trottoirs et aux fenêtres partaient, pour achever de terroriser les cohortes rurales, d'incessantes et féroces bordées de coups de sifflet. Le serpent qui allongeait si majestueusement ses anneaux le matin, coupé et recoupé en cent endroits, ne parvint plus à renouer ses tronçons et à parcourir son itinéraire. La panique s'était mise d'emblée dans les bandes de ces villageois, dont beaucoup n'avaient jamais quitté les bruyères natales, et qu'intimidaient, dès leur arrivée, ces maisons plus hautes que les clochers de leurs paroisses. Pris à l'improviste, harcelés avant d'avoir eu seulement le temps de se retourner et de voir d'où partait l'attaque, ils s'exagéraient le nombre de leurs ennemis. Grâce aussi à une adroite tactique, quelques centaines d'étudiants, voire d'écoliers, rossèrent comme plâtre et mirent en fuite une armée de plus de dix mille campagnards. On guettait les manifestants aux carrefours où la voie suivie par leurs troupes se rétrécissait, s'engorgeait et les forçait de doubler leurs rangs. Alors ils passaient trois ou quatre de front entre une double haie d'ennemis, dont les casse-tête s'abattaient sur leurs nuques sans qu'il leur fût possible de riposter ou sans que leurs amis pussent arriver à leur rescousse et les dégager.
Sussel qui venait d'évoquer cette journée, s'anima à ce souvenir et narra ses impressions personnelles à la comtesse:--J'avais dix-neuf ans alors et, bombardon dans notre fanfare Coecilia, je précédais avec la société le contingent de Santhoven. Nous nous avancions, confiants et résolus, comme de vrais gaillards, embouchant nos cuivres de toute la force de nos poumons pour étouffer le vacarme du sifflet des _bleus_[4].
[Note 4: Les _bleus_, les libéraux.]