Chapter 5
Clara boudait la campagne pour d'autres motifs. Elle se la représentait retentissant de bêlements d'agnelets à faveurs roses, pullulant de bergers classiques et mélomanes, d'Estelles et de Némorins, tapissée de myosotis, saturée de poésie laiteuse et édulcorée; et parce qu'une campagne ainsi imaginée l'ennuierait à mort, elle en avait attendu une sorte d'apaisement.
Or, voilà que cette atrophie de ses sens, les champs la lui refusaient. Elle ne dut pas séjourner longtemps à Santhoven pour revenir de son illusion et ranger la prétendue simplicité de moeurs du paysan et l'idyllique innocence des hameaux parmi les ingénieuses fictions destinées aux sentimentalistes et aux observateurs passagers.
Habituée dès l'enfance à tout pénétrer, à ne pas se fier aux apparences, Clara découvrit bientôt les oscillations et les courants sous la surface impassible.
Comme elle, la Nature n'était qu'une hypocrite, luttant en sourdine, secouée par des spasmes intérieurs. Les convulsions printanières, l'ascension des sèves, les rivalités des racines pompant aux mêmes sources, les papillonnements du pollen n'altéraient pas l'apparence majestueuse de la grande Matrice.
Une torpeur lascive s'emparait de la chair brune et veloutée de la glèbe aussi bien que de l'argile épaisse de ses laboureurs. Les pubertés accumulaient leurs trésors jusqu'au moment de les répandre copieusement. Continence spéculative! Car plus la constriction est longue et taquine, plus, au jour de la rencontre d'appétences réciproques exaspérées par l'attente, la collision sera formidable et paroxyste la jouissance.
Oui, ce sont les passions latentes, les amours ajournées, les ruts tenus en bride, les humeurs accumulées qui oppressent les détenteurs perversement chastes, et donnent aux êtres et aux choses de la campagne une apparence rassise et émoussée.
Plus tard seulement, on découvre sous cette prétendue apathie la rage et la révolte. Ce n'est pas de l'impuissance mais de la pléthore.
Cybèle secrète trop de forces. De là son accablement et sa torpeur. Ces réplétions exigeraient des débondes prolifiques: on n'offre à la déesse que des soulagements dérisoires.
C'est surtout vers le Nord et en pays flamand qu'elle revêt des formes déroutantes pour le profane, mais prestigieuses pour ses vrais adorateurs.
Aussi la comtesse d'Adembrode, prédestinée, s'éprit de ces cieux plombés et pesants, de ces horizons presque toujours guillochés d'averses sous lesquels même les scènes du bonheur provoquent de l'angoisse et comme une appréhension de mirage.
XVII
Les d'Adembrode défrichaient depuis plusieurs siècles arpent sur arpent des sablons campinois et étaient parvenus, tout en arrondissant leur domaine, à doter le communal d'une centaine d'hectares d'excellente terre, en plein rapport, digne de rivaliser avec les alluvions des Polders. Mais ces prés et ces cultures se noyaient dans l'immensité des garigues et des bois d'alentour.
Clara Mortsel était arrivée à Santhoven, en août, lorsque les bruyères fleuries roulent à perte de vue les vagues d'une mer rose. De distance en distance des sapinières et des chênaies tranchent par leur feuillage sombre et velouté sur cette floraison adorable, et l'arôme de ces arbres à essence forte se combine avec les parfums sauvages des brandes.
Quand approche l'automne, en septembre, par un temps pluvieux, lorsque le soleil s'efforce péniblement de sourire à la nature et que ses baisers la mouillent de larmes au moment de leur séparation, cette atmosphère vous grise et vous remue. Plus tard, vers le soir, des monceaux d'essarts, torchères pâles et fumeuses, cassolettes d'un farouche encens s'allument dans les landes aux mains hiératiques des bergers et ces brûlis auxquels ils réchauffent leurs doigts gourds, glacent, là-bas, le coeur du rare passant.
L'habitant de ces régions correspond au caractère grave du décor. La sève circule sous l'écorce des rouvres et affleure à la pulpe des hommes.
Ce peuple d'un terroir qui passe à juste titre pour celui où le sang anversois se sélectionne, impressionna plus profondément la comtesse, par ses mystérieux dessous et son feu intérieur, que l'ouvrier urbain par son débraillé et son vice bravache.
Ces Campinois sont aussi plus robustes, de chair mieux tassée, mieux pétrie, moins veules que les balourds des Polders riverains de l'Escaut.
Elle se complut à les observer de près, comme elle épiait autrefois les maçons et frôlait les lazzaroni du port d'Anvers:
Les soirs d'été, principalement les lundis, la besogne terminée, les gars de la paroisse se réunissent au carrefour près du cimetière.
Accroupis en rond, quelques-uns couchés à plat-ventre, d'autres adossés au mur, c'est à qui racontera ses aventures du dimanche, ses libations et ses amours. Ils s'expriment avec gravité, d'une voix cuivrée et traînarde. Empêtrés dans leur récit, ils suppléent à leur élocution pâteuse par des gestes coloriés et lents, illustrent leurs dires de postures évocatives jusqu'à la licence; des postures qui griffaient pour des mois la rétine de Clara.
A mesure que la nuit tombe, leurs accès de rire brefs et saccadés comme des hennissements de poulains, se font rares. Par-dessus la clôture du champ des morts, les croix deviennent moins distinctes et, pour cette raison même, plus inquiétantes. Elles tracent un geste impératif. Le narrateur lance en pure perte ses dernières saillies.
Graduellement s'éteignent les pipes, se clairsème l'assemblée.
Au dernier coup de neuf heures il n'y a plus un vivant près de l'église. Le calme règne complet.
Obéies, les croix sont rentrées dans les ténèbres.
XVIII
A Santhoven, sans produire le même scandale qu'à Anvers, le mariage de Warner répandit d'abord une sourde consternation parmi les paysans. Presque tous fermiers du domaine d'Alava, ils s'enorgueillissaient de la race de leurs maîtres comme d'un patrimoine commun. Ce nom d'Adembrode couvrait le pays de son prestige. L'héroïsme belliqueux de cette famille dans le passé défrayait les longues veillées, et les cultivateurs ne savaient lesquels admirer davantage des soldats de jadis ou des agronomes d'à présent.
Dans la conviction de ces simples, Dieu ne permettait pas plus à un gentilhomme d'épouser une roturière qu'à ses anges de s'unir aux filles des hommes. Et dire que cette loi avait été violée par un d'Adembrode, leur seigneur à eux, le plus noble de tous les seigneurs! Les braves gens en demeurèrent ébaubis. «Notre jeune comte a fauté! se répétaient-ils, que Dieu _nous_ ait en grâce!» Le jour du mariage un grand nombre appréhendèrent un écroulement des tours d'Alava et, tremblants sous leurs chaumes, ils craignirent longtemps de s'aventurer au delà des sauts de loups qui bornaient le domaine. Plus tard, rassurés mais non point réconciliés, aux premières rencontres de la nouvelle comtesse au bras de Warner, un triste reproche perçait dans leur façon de saluer le comte et un accent légèrement rogue dans leur bonjour à sa femme. Mais la beauté de la jeune châtelaine, sa grâce et surtout sa bienfaisance dissipèrent ces derniers scrupules.
--Après tout, le Saint-Esprit épousa bien la Vierge Marie! disaient-ils, pour justifier leur indulgence.
D'ailleurs, ces pacants ne pouvaient garder longtemps rancune à leur seigneur, leur favori de longue date. Feu la comtesse douairière, la Wallonne--comme l'appelaient ceux de Santhoven, parce qu'elle parlait à contre coeur le flamand,--n'était rien moins que leur idole; ils affectionnèrent médiocrement aussi le comte Ferrand, ce hâbleur qui les scandalisait durant ses rares apparitions au château par ses allures de casseur d'assiettes, et surtout par une ostentation à n'entendre que le français.
Aussi avaient-ils à peine dissimulé leur joie de l'avénement inopiné de Warner. Ils nourrissaient pour le chevalier cette compassion que les paysans flamands prodiguent aux malades, aux innocents, aux infirmes, à tous les pauvres hères. La conduite dénaturée de la comtesse, de Ferrand, contribuait à leur impopularité. Warner grandissant, la pitié des villageois devint de l'admiration et de l'enthousiasme pour son caractère. «Si leur jeune seigneur était un peu maltraité au physique et rappelait sans les flatter les portraits de ses pères, des Goliaths sanguins et tout d'une pièce, au moins valait-il le meilleur de ces preux du côté du coeur et de la tête.» Le bouillant seigneur Jean d'Adembrode, lui-même, troué par les balles des bleus dans les fossés de Hasselt, n'aurait pas renié ce doux séminariste, fidèle à sa terre et à ses terriens.
Quelques mois après l'arrivée de Clara, les gens de Santhoven se seraient fait hacher comme paille pour leur nouvelle comtesse. Elle visitait non seulement les fermes du domaine, mais les burons des pauvres gens et s'occupait avec ses femmes de la vêture des petits. Le comte approuvait ces oeuvres de piété, heureux de voir le populaire ratifier par des bénédictions le mariage que réprouvait le monde.
Cependant, spéculative et curieuse, Clara épelait et débrouillait l'âme complexe du Campinois, elle s'appliquait à la dépouiller de sa gangue; lorsqu'elle se fut assimilée ces rustauds, elle apprécia leur foi ardente et leur fond de merveillosité. Elle connut leurs affres de conscience aux approches de Pâques, leurs terreurs macabres durant l'Octave des âmes; elle se fit raconter ou chanter avec une curiosité de catéchumène ces légendes composées par des pâtres rapsodes, mélancoliques poèmes de la garigue et du brouillard, suggestifs comme le pâle incarnat des bruyères, les regrets sonnés aux clochers lointains, la chute des feuilles et les derniers rayons du jour.
L'attachement des Campinois à leurs prêtres la toucha si intimement, qu'elle partagea leur ferveur. Pour l'amour des ouailles, elle se prit à vénérer le pasteur.
Peu à peu, elle répudia ses dernières attaches urbaines, épousa la haine instinctive de ces primitifs contre les raffinés des villes, et confondit dans cette réprobation les idées que la ville évoque: le progrès, le monde banal, les journaux, les modes, les bureaux, les prisons, les casernes, les écoles, les hospices, les rues rectilignes, les impostures de la civilisation.
La guerre des paysans dans la Campine et le Hageland, et surtout les gestes de Jean d'Adembrode, bisaïeul de son mari et chef de partisans, défrayèrent de fréquentes causeries entre Clara et Warner. Si le comte lui répugnait en tant qu'époux, elle l'aimait d'une amitié raisonnable, à peu près les sentiments d'estime d'un élève pour un professeur d'élite, elle se plaisait à sa conversation, un peu doctorale mais instructive, et ne pouvait s'empêcher de rendre hommage à sa générosité d'âme, à ses solides convictions patriales et chrétiennes.
Leur communion d'idées devint de plus en plus étroite. Mais ils se séparaient à partir de la manifestation de ces idées, car alors que Warner trouvait dans la foi une source de sérénité et de paix, Clara n'y puisait que de nouveaux aliments d'agitation.
Elle s'exalta jusqu'au fanatisme, regretta les temps abolis, les époques de Croisades et de Jacqueries, les villes prises d'assaut, les pacants efflanquant les bourgeoises et les auto-da-fé consumant les philosophes désillusionnistes.
Elle rêvait le retour des chouanneries, le triomphe des campagnes sur les villes. Les pastoureaux flamands broyaient sous leurs sabots et éventraient à coups de fourche les civilisés voltairiens maîtres des cités flamandes.
Ces rustres qu'elle aimait d'une passion fatalement inassouvie, elle aurait voulu les réunir sans cesse autour d'elle, en belliqueuses et puissantes coteries. Elle se prenait à envier la destinée des voyantes guerrières, la gloire archangélique d'une Jeanne d'Arc. Elles méritaient, ces amazones chrétiennes, de vivre en hommes avec les hommes, en les conduisant de victoire en victoire.
Elles au moins avaient pu s'étourdir et se fatiguer dans des besognes héroïques, jusqu'au jour où le bûcher anglais dévorait leur chair chaste et intrépide.
XIX
Les labeurs des champs et des fermes la requirent avec plus de séduction qu'anciennement les manoeuvres des maçons. Pendant ses courses, à l'approche de l'hiver, elle s'attardait à l'intérieur des chaumes, feignait de s'intéresser aux confidences monotones et dolentes des femmes affenant le bétail ou tirant les vaches accroupies dans la litière. Clara s'extasiait devant les bêtes, faisait causer les vachères, mais était plus préoccupée de l'aire voisine que le rythme des fléaux mettait en trépidation.
La fermière lui offrait de se rendre de ce côté. Les larges mouvements des batteurs, la gymnastique des vanneurs à moitié nus, l'auraient tenue, haletante, sur place, durant des heures. Dans cette grange où des activités musculaires se dépensaient depuis le chant du coq, où une transpiration acharnée imbibait le sol de ses gouttelettes, dans cette grange toute imprégnée des effluves de la force, il sortait fumante, des poitrines charnues, des pieds déchaux, de tout ce cuir trempé de sueur, une fauve et excitante odeur de mâle.
Les travailleurs, un peu confus d'être observés, interrompaient leur corvée, saluaient, s'épongeaient en riant rouge, et cet embarras enfantin était exquis chez ces hommes râblés.
L'air de Clara, cet air affable n'ayant rien de protecteur, les modulations tendres de sa parole flamande, sa préoccupation de leur bien-être, son souci de leur personne et de leur famille, apprivoisaient et séduisaient ces tâcherons. Sans jamais soupçonner la violence de son penchant, à la longue ils se savaient bien voulus. Sa présence, sa voix, ses regards répandaient autour d'eux une atmosphère à la fois douce et capiteuse. Telle, une de ces tièdes et longues pluies de printemps, que tamisent les lilas en fleur et dont les larges gouttes apportent aux fronts les plus rudes la sensation d'invisibles lèvres.
Souvent au milieu du jour, par un soleil torride, sous l'air pesant de juin, elle surprenait le travail des botteleurs. En arrêt, elle dévisageait un instant, avec une jalousie péniblement dissimulée, les femmes rieuses râtelant les brindilles d'herbe laissées à leurs pieds par les garçons. Toute son attention appartenait à la besogne compliquée de ceux-ci. Elle les voyait près des meules, étreignant de leurs genoux et de leurs bras la masse de foin qu'ils liaient en botte avec cet accent nerveux et volontaire inséparable d'un pareil labeur.
Un de ces ouvriers portait beau, plus que les autres:
C'était un grand brun de vingt-trois ans, membru, large d'épaules, ferme des reins, solide sur ses jarrets. Il avait la face ronde et pleine, le teint vif; sous les sourcils droits et épais et les cils soyeux, des prunelles brunes passant de la limpidité des hépatites aux luisants sombres du bronze; le nez droit, les ailes dégagées, de larges narines vibrantes; la bouche bien meublée et bien fendue légèrement infléchie aux commissures; la moustache naissante; la mâchoire accusée; le menton imberbe presque carré; le cou large aux attaches charnues; les oreilles moyennes, bien dessinées, un peu écartées de la tête; un front énergique sous un cabasset de cheveux noirs et frisés, comme de l'astrakan, plantés drus et droits, taillés assez courts. Il travaillait en chantonnant et Clara se rapprochait assez pour entendre craquer à ses mouvements de jeune taureau ses bragues de coutil et sa chemise ouverte sur la poitrine.
Elle fixa pour jamais dans sa pensée la saison, l'heure et le décor, avec, au premier plan, le personnage principal.
Autour de ces botteleurs en action, la campagne s'étendait mornement belle et apaisée, comme elle l'est à cette époque des foins où les herbes des prés se décolorent, se fanent et montrent leurs têtes gonflées de gramen. Par intervalles le cri de la caille piquait à coups de bec la trame du lourd silence et, plus rare encore que le bruit, un souffle d'air mêlait au poivre persistant des foins le bouquet plus suave, plus calme des sureaux.
La comtesse, qui connaissait les habitants de Santhoven et des clochers voisins, voyait cette fière graine de paysan pour la première fois. Elle regrettait de ne pas avoir abordé le jeune travailleur pour s'informer de son nom et de son toit. Cette action et ce discours eussent semblé normaux au moissonneur et à ses compagnons; mais l'impression produite avait été tellement forte que la comtesse redouta de trahir son trouble non par ses paroles, mais par leur son.
XX
Le dimanche suivant, au milieu du Salut, auquel assistaient les maîtres du château, le curé invita tous les hommes non mariés de l'assistance à rester dans l'église après la bénédiction. Le comte et la comtesse allaient sortir avec le gros des fidèles, mais le pasteur s'approcha du banc-d'oeuvre et les pria de demeurer. Lorsque la masse se fut écoulée lentement aux derniers soupirs de l'orgue, le prêtre, entouré du bedeau, du sacristain et de ses acolytes, fit ranger les gars en demi-cercle, devant lui, face au tabernacle, toussa, se tamponna la bouche de son mouchoir, inclina quelques secondes sa tête blanche de septuagénaire pour se recueillir; puis, se redressant abordant directement son sujet, il commença d'une voix claire:
«Mes chers garçons, en présence des temps difficiles que notre sainte religion traverse, j'ai résolu, de concert avec les seigneurs d'Adembrode,--ici, il se tourna en s'inclinant vers les châtelains d'Alava, et ceux-ci répondirent de leur stalle par un signe d'assentiment,--d'établir à Santhoven la «Société de Saint-François-Xavier.»
Un murmure favorable, un frémissement approbateur courut parmi le groupe des blouses bleues.
Le prédicant poursuivit son allocution dans une forme familière et imagée, en racontant quelques épisodes de la vie du grand saint, le courageux apôtre des Indes et du Japon. Puis il aborda l'éloge de l'oeuvre: elle constituait une sorte de forteresse élevée contre l'invasion de l'hérésie dans les campagnes. Les «libéraux»--non plus calvinistes comme autrefois, mais franchement athées, ce qui est pire--rôdaient, ainsi que des loups, autour des paroisses fidèles. Jusqu'à présent ils ne causaient pas de ravages dans les bergeries du Seigneur, mais un jour ils s'enhardiraient et arracheraient peut-être au bercail, à force de ruse et de mensonge, quelques ouailles trop peu défiantes; les loups d'aujourd'hui ne recourant plus à la violence comme les anciens loups, mois rusant et caponnant à la façon des renards.
Le prêtre continua en semblant s'adresser aux deux nobles auditeurs:
--«Notre sainte milice ne guerroyera pas uniquement contre d'impies compatriotes, elle enrayera l'influence de l'étranger, celle des Français sans Dieu autant que celle des Allemands hérétiques. Voyez Anvers, la grande ville; c'est à peine si elle appartient encore aux Anversois de race. Les Allemands y foisonnent. Débarqués sans sou ni maille sur les bords de l'Escaut, aujourd'hui ils tiennent le haut du pavé et affament les enfants de la ville. La néfaste influence wallonne, la «doctrine» comme on l'appelle, avait déjà préparé cette spoliation. Je vous le dis, la conquête de la grande ville, joyau de ce royaume, résulte de la coalition des marchands wallons et allemands, avec la complicité de quelques Anversois, traîtres ou dupes, ceux-ci inspirés par le mépris de l'autonomie patriale, le lucre égoïste, l'ambition d'une puissance illusoire, la haine de Dieu et de son Eglise; ceux-là bernés par de grands mots libérâtres.
«Mes chers frères, mes amis--il reparlait à l'intention de ses auditeurs ruraux--si je m'occupe des Allemands et des Wallons à Anvers, c'est parce que, maîtres de cette place convoitée, ils traiteront aussi en pays conquis les campagnes environnantes. Que diriez-vous le jour où des Wallons et des Allemands achèteraient les terres de vos aïeux, deviendraient des propriétaires de vos fermes, et vous opprimeraient, vous autres libres garçons, vieux chrétiens et Flamands invétérés, comme ils pressurent déjà le peuple d'Anvers? Que diriez-vous le jour où les protestants construiraient leur temple et logeraient leur dominé en face de votre église et du presbytère de votre pasteur? Ne croyez pas que je veuille vous effrayer. Hérétiques de toutes sectes provignent à Anvers. Au sud de la ville, plusieurs maisons de plaisance ont déjà été achetées par des juifs allemands. Vous voyez-vous dominés par ces deïcides? Imaginez-vous par exemple, un de ces messieurs maître du domaine d'Alava?...»
Les écoutants dressaient l'oreille à ces inquiétantes hypothèses, s'agitaient, se regardaient l'un l'autre, se sentaient le coude; déjà enrôlés, bouillants, prêts à marcher contre l'ennemi que leur indiquerait leur pasteur. Ses dernières phrases surtout avaient porté. De sourds grondements sortaient de leurs gorges et leurs yeux fulguraient, menaçants.
L'orateur calma du geste cette effervescence, intérieurement flatté de l'effet de sa parole, et reprit:
--«Si j'ai tardé à fonder ici la sainte milice, c'est parce que je la savais établie de fait par l'accord de tous mes paroissiens. Aujourd'hui que l'ennemi approche, il s'agit de nous compter, de nombrer nos forces, et de nous organiser régulièrement afin de nous rattacher au grand réseau des confréries Xavériennes qui couvrira bientôt le Polder, la Campine et la Flandre jusqu'à la Mer. Je le constate avec fierté; ma confiance en votre concours ne se trompa point. Merci d'être venus en rangs aussi pressés.»
Et s'animant, avec une chaleur attendrie.--«Oui, je reconnais bien à cet empressement les petits-neveux de ces patriotes en sabots de nos cantons de Santhoven et Lierre, qui défendaient, sous la Furie Française, leurs églises, leurs clochers, leurs prêtres et leurs foyers contre les sans-culottes liberticides. Vous savez, Monsieur le comte, qu'un «doctrinaire» Gantois osa soutenir, il n'y a pas longtemps, en pleine Chambre, que notre pays ignora toujours la liberté avant le régime républicain? Oui, mes amis, vous vous refusez de croire à cette abomination, un Gantois, un Flamand semblait regretter ce régime-là! Vos pères la connurent et l'apprécièrent mieux cette «liberté comme en France»! Quelques anciens de ce clocher pourraient en parler. Ils la reçurent comme la peste, et ils firent bien. Inutile de vous rappeler la façon dont ceux d'ici se comportèrent. Ce sont des traditions impérissables dans notre village.
«Je termine. Jeunes gens, mes chers fils, vous vous ferez tous inscrire dans notre pieuse confrérie, prêts à vous révolter, comme les héroïques conscrits de 98 et 99, contre les ennemis de votre berceau, de vos gloires, de votre race et de votre Dieu. _Amen_.»
Si un mélange de fierté, d'ardeur belliqueuse, d'enthousiasme religieux, enflammait toute cette jeunesse sanguine à cette harangue, personne dans l'auditoire ne l'avait écoutée avec une volupté plus immense que la comtesse Clara d'Adembrode. Il est vrai qu'elle entrait pour moitié dans cette levée de boucliers. Consultée par son confesseur sur ce projet de confrérie, elle y adhéra avec passion et elle-même inspira au prêtre l'esprit et lui dicta les termes de cet appel aux armes, irrésistible comme un _sursum corda_.
On procéda sur le champ aux enrôlements. Le curé appelait les volontaires par leurs noms: Frans Pierlo, du charron, un dégourdi, nerveux et élancé, aux yeux bleus éveillés, aux cheveux blonds comme le chanvre; Jakke Polvliet, dit le Rosse-Kop, la Tête-Rousse; Tybaert, Nand Morgel, Gile Goulus, Willem Kartous, le fils du brasseur, appelé le Merle à cause de son talent de siffleur; Jean Broks, le garçon meunier; Sus Wellens, le maréchal-ferrant; Stan Malcorpus, le colombophile, héritier d'un cultivateur renforcé; Sander Basteni; Warré Pensgat, le tueur de cochons, etc., etc.