La faneuse d'amour

Chapter 4

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Un autre d'Adembrode, sire Rombaut dit le Martyr, accompagnait en 1398 Jean de Bourgogne, alors comte de Nevers, dans sa croisade contre Bajazet. Prisonnier après le désastre de Nicopolis, l'intercession du comte de Nevers lui valait d'être compris avec celui-ci parmi les vingt-cinq hauts barons français que le sultan consentait à épargner moyennant rançon. Mais sire Rombaut déclina cette grâce, il entendait partager le sort du commun de ses compagnons, et pendant que les janissaires massacraient ces chevaliers désarmés, il courut se jeter sous les cimeterres des égorgeurs et il ajouta son cadavre à cette hécatombe de chrétiens. C'est après cette guerre funeste qu'on appela Jean, le Sans Peur. Mais sire Rombaut avait mérité un surnom plus glorieux encore.

A la bataille de Gravelines, le comte François d'Adembrode chevauchait à côté de Lamoral d'Egmont; une arquebusade, destinée au général, l'abattait et, emporté sous sa tente, il expirait pieusement, consolé d'apprendre la victoire des siens sur les Français.

A l'encontre de la généralité des autres nobles flamands, sous le régime de la Terreur, le représentant de cette maison historique ne voulut pas s'exiler en Angleterre ou en Allemagne et, dans un beau mouvement de solidarité patriale, se mit à la tête des simples porteblaudes révoltés contre les démagogues.

Le 21 octobre 1798, accompagné de quelques gars résolus, Jean d'Adembrode, arrière-grand-père de Warner, s'était présenté sur le marché de Massenhoven, où se tenait ce jour-là une foire aux chevaux, assemblant les blousiers du pays. Là il avait arraché aux sans-culottes et jeté dans le feu la cocarde tricolore, puis, monté sur l'estrade d'un marchand de complaintes, tandis que ses compagnons, déjà renforcés par la bouillante jeunesse de l'endroit, faisaient bonne garde autour de lui, il avait excité avec une éloquence de capitaine et de poète les habitants du canton à secouer le joug des envahisseurs. A sa voix, Massenhoven et toutes les communes limitrophes, Viersel, Santhoven, Ranst, Broechem, Emblehem, Halle, Wommelghem, Grobbendonck, Schilde se soulevèrent en masse. Ceux de ces paroisses qui avaient entendu le comte Jean, allaient donner, enthousiasmés, chez eux le signal de la résistance aux Jacobins. Le soir même de l'appel aux armes à Santhoven, les soulevés, pour la plupart des conscrits réfractaires, brisaient à deux reprises les carreaux de vitres de l'agent municipal. Partout on arrachait des parvis le fallacieux arbre de la liberté planté par les oppresseurs. Le mouvement rayonna à des lieues comme une conflagration; un tocsin furieux volait de clocher en clocher et la nuit des feux s'allumaient dans la bruyère; bivouacs et signaux de partisans ou fermes incendiées par les républicains. Ceux-ci, d'abord surpris par cette explosion de chouannerie flamande, lancèrent sur elle leurs troupes disciplinées et nombreuses. Le comte Jean d'Adembrode tint quelque temps ces forces en échec dans son canton de Santhoven, puis il dut s'enfoncer plus avant dans les landes campinoises; les troupes du Directoire l'y poursuivirent. Avec sa guérilla traquée, acculée, décimée, le comte rallia à grand'peine à Diest le gros des patriotes. Il prit part aux suprêmes et héroïques efforts de l'insurrection et périt comme ses féaux dans le massacre de Hasselt.

Sa femme et ses tout jeunes enfants, passés à l'étranger dès l'invasion, prolongèrent leur exil jusqu'à l'avènement de l'empire. Napoléon, voulant se concilier cette influente famille, leur restitua les biens confisqués par la Terreur.

Vers les 185... la dernière comtesse d'Adembrode resta veuve avec ses deux fils, Ferrand et Warner. Ses préférences allèrent à l'aîné, physiquement bâti en digne descendant des preux. Ce rejeton semblait avoir épuisé la dernière sève du vieil arbre de Rohingus. Le second était né aussi chétif qu'un poussin éclos avant terme. La comtesse accueillit comme une calamité la venue de cet héritier et ne pardonna jamais à cet avorton de nécessiter la division d'une fortune ébréchée à la fois par les tentatives libératrices du comte Jean et les spoliations jacobines.

Warner, souffreteux, rachitique, toujours un pied dans la tombe, entretint longtemps chez l'orgueilleuse douairière le vague espoir que son fils de prédilection demeurerait bientôt unique descendant de Rohingus. Cependant la frêle complexion du cadet se trouva d'une ténacité imprévue; le bambin, malingre, cramponné à la vie, poussa, devint un garçon blême, déjeté, sec comme un échalas. Repoussé par sa mère, que semblait narguer son être piteux mais viable, les heures où il ne servait pas de jouet à son frère on le reléguait parmi la domesticité.

Warner réunissait, à défaut des avantages physiques de ses ancêtres, leur intelligence éveillée et leur grand coeur chevaleresque jusqu'au sacrifice; aussi devina-t-il l'aversion des siens et flattant les spéculations de la comtesse, manifesta-t-il de bonne heure un entraînement pour l'état ecclésiastique. Une fois dans les ordres, il se contenterait d'une simple rente servie par son aîné. La comtesse se garda bien de le contrarier dans cette vocation. Si elle devina à son tour l'abnégation de son enfant, elle ne l'en aima pas davantage. Elle lui en voulut même de l'humiliation qu'il y avait pour elle dans cette générosité.

Sortis d'un collège de jésuites spécialement réservé aux nobles, Ferrand entrait à l'École militaire de Bruxelles et Warner au séminaire de Malines.

Depuis ce jour, le cadet des d'Adembrode, celui que l'on appelait le chevalier ou le jonker, ne parut plus qu'à de rares intervalles à Santhoven ou à l'hôtel de la rue Kipdorp, à Anvers, depuis des siècles la résidence urbaine des d'Adembrode.

Servi par ses protections, le comte Ferrand, le cancre le plus encrassé, subit pour la forme un examen d'admission. Après les deux ans réglementaires à Bruxelles et son stage à l'école de cavalerie d'Ypres, il passa avec la même facilité sous-lieutenant des guides.

Il se lança, tête en avant, dans la vie turbulente de la plupart des fils de famille. La roulette et le tir au pigeon, l'écarté et le turf, le cheval et la lorette se partagèrent son temps et sa bourse. Il se fit une réputation de casse-cou et d'homme à bonnes fortunes. Une orpheline pauvre, d'excellente maison, rencontrée à la Cour où l'appelait son service de fille d'honneur de la reine, crut aux déclarations du fêtard se compromit pour lui, et renvoyée à sa famille, devint folle d'amour et de honte. C'en fut assez avec un duel où il eut l'avantage pour poser définitivement Ferrand en lion de son régiment. Entre temps il s'endettait jusqu'au cou. La douairière dut intervenir plusieurs fois, mais c'était avec la part de Warner, et du consentement de ce stoïque enfant, qu'elle «arrosait» les créanciers du dissipateur.

Mère aveugle, elle se résignait aux extravagances du bourreau d'argent, l'amour-propre peut-être chatouillé par ce tapage et cet éclat entourant le nom des d'Adembrode. Ces frasques cadraient dans son optique maternelle avec la belle mine, la superbe prestance, le sang vivace du bretailleur. Pour Mme d'Adembrode, ce piaffeur, sentant l'écurie et le cigare, valait tous les d'Adembrode du passé; elle assimilait les ruineuses victoires du sportsman sur le turf aux batailles où se distinguaient les ancêtres, à la fin sublime de sire Rombaut le Martyr, à la vaillance de François d'Adembrode dont le portrait en pied figurait au-dessus de la cheminée dans la salle d'honneur du château, et même à l'héroïsme du bisaïeul Jean, ce La Rochejacquelin campinois, oublié de ses pairs, mais dont les campagnards du pays ne prononçaient le nom qu'en se découvrant.

Elle réservait à ce traîneur de sabre bravache une alliance magnifique; sa bru serait une de Mérode, une d'Arenberg, pour le moins; elle se prenait à chérir d'avance les petits enfants de son Ferrand.

A l'époque où la douairière caressait ces radieuses perspectives, on ramenait un soir, à l'hôtel de la rue Kipdorp, le jeune comte, le crâne escarbouillé par un coup de sabot d'un étalon vicieux qu'il s'était promis de dompter à la suite d'une gageure et après un déjeuner trop copieusement arrosé.

La comtesse survécut à cette épreuve épouvantable, mais en fut pour jamais ébranlée.

Elle ne quitta plus ses larges vêtements de deuil, et s'enferma dans son oratoire converti en une perpétuelle chambre ardente; affaissée devant une manière de cénotaphe recouvert du dernier uniforme, du sabre, des éperons et de la cravache que portait le défunt cette fatale après-midi. Elle se complaisait dans l'obscurité que piquaient seulement les langues des cierges jaunes et ses heures se passaient dans les prières et dans les larmes. Trois jours suffirent pour vieillir de vingt ans, pour voûter cette femme hautaine, droite comme le donjon d'Alava.

On avait averti Warner en toute hâte; le lendemain de cette tragédie, il eût été voué au Seigneur. Maintenant il lui faudrait vivre pour le monde, renoncer à la tonsure, empêcher l'extinction du nom.

XIV

La première entrevue de la châtelaine et du fils unique à présent, fut crispante. La comtesse, non encore corrigée par ce malheur ressemblant à un châtiment du ciel, comparait ce gringalet gauche, au mince et osseux profil, à la voix mal assurée, avec le cavalier fringant dont les éperons sonnaient si joyeusement dans les grands corridors et dont les jurons partaient avec tant de belle humeur que les saints devaient en sourire au lieu de s'en offenser.

Non, la répulsion vainquait sa conscience et sa volonté. Jamais elle ne s'habituerait à cette face exsangue et glabre, tout l'opposé du visage épanoui de son aîné. Elle n'essaya pas plus qu'auparavant de cacher son aversion à Warner. Elle oublia que cet enfant honni s'était sacrifié une première fois en entrant au séminaire; elle ne voulut pas s'arrêter davantage à la pensée qu'il s'immolait peut-être plus cruellement aujourd'hui en rentrant dans le monde au simple appel de la mère qui voulait d'abord l'en étranger.

Au milieu d'une crise d'égoïstes larmes, elle ne cessait de répéter: «Mon pauvre Ferrand! Et vous Warner, vous, pour lui succéder!» Et toujours un voeu impie lui montait aux lèvres: «Pourquoi la mort n'avait-elle pas enlevé celui-ci qui ne prétendait à rien ici-bas, au lieu de l'autre, à qui tout réussissait; cet avorton probablement impuissant, contrefait et déjeté dès le berceau, en place de ce vigoureux garçon digne de faire souche?»

Warner respecta la désolation outrée de sa mère. Nature évangélique, il ne se rebuta pas devant l'humeur, les califourchons et les injustices de la monomane; il essaya, par son stoïcisme, de se faire pardonner le crime de survivre à Ferrand.

Il passait à Santhoven, qu'elle ne quittait plus, la plus grande partie de l'année. Leurs rapports journaliers devenaient un supplice pour le jeune homme, et cependant elle seule s'en plaignait. Lui, serait demeuré continuellement auprès d'elle, par déférence filiale, quoique en butte à ses tracasseries, mais elle l'éloignait en invoquant malignement les devoirs imposés à quiconque représentait le grand nom d'Adembrode. C'était une soirée dans laquelle il devait paraître; un mariage ou un enterrement auquel on le priait; une félicitation à recevoir au jour de l'an. Tantôt le réclamait un office religieux, tantôt le convoquait un comité de politiques, ou, sur l'ordre capricieux de la douairière, il donnait un grand dîner d'apparat dans leur hôtel de la rue Kipdorp.

Elle se désintéressait des convenances sociales, mais n'entendait pas que son fils partageât son renoncement et s'abstînt de se rendre aux nobles assises. Elle ne recevait Warner qu'une fois par jour et cela dans cette pièce lugubre où elle vivait comme une chouette, s'obstinant à s'y faire servir ses repas afin de ne plus rencontrer l'ex-séminariste à table. Elle n'avait pas même consenti à présenter au monde patricien d'Anvers le nouveau comte d'Adembrode, car elle redoutait de lire, sous la physionomie obséquieuse et sous les compliments obligés, la piètre impression que produisait le frère du brillant officier.

Chez elle, la femme de qualité souffrait peut-être autant que la mère en songeant que le nom des uniques descendants de Rohingus et des princes de Ryen allait s'éteindre. Elle affectait parfois de parler mariage au dernier comte et s'informait de ses succès dans le monde sur un ton rappelant les plaisanteries «braques» et soldatesques de Ferrand.

Trompé dans ses affections naturelles, habitué, dès l'enfance, à ne compter pour rien, Warner avait reporté toute son ardeur sur l'étude. Lorsque la comtesse mourut, deux ans après Ferrand, il put reprendre sa vie de bénédictin et se renfermer à l'envi dans sa bibliothèque et son laboratoire. Religieux jusqu'au fanatisme, mais convaincu de la solidité de sa foi, il affronta la lecture des historiens, des philosophes et des naturalistes de ce siècle. Ainsi, il s'initia aux travaux ou aux découvertes des Darwin, des Carl Vogt, des Claude Bernard et du docteur Lucas. Le savant trouvait dans les révélations désolantes que ces physiologistes lui apportaient sur son individu, une mortification nouvelle que le croyant offrait en pénitence à son Dieu.

Il éprouvait une joie amère et cuisante à rechercher lui-même les diagnostics de ses maux, les sources de ses infirmités, à se disséquer, à sonder toute l'insuffisance de son être corporel.

L'Eglise recommandant de tenir son corps en mépris, les pratiques du comte Warner demeuraient de la plus orthodoxe nature.

Pourtant des scrupules s'insinuèrent en lui. Si le chrétien absolvait le savant, ce fut au gentilhomme à regimber. Avait-il le droit de se réjouir avec un amer et poignant soulas de la dégénérescence du sang des d'Adembrode? Avait-il quitté l'autel pour se livrer à ce lent suicide? Dans la paix mélancolique goûtée depuis quelques mois surgirent brusquement les ombres irritées de Ferrand et de la comtesse douairière. Ces fantômes hantèrent ses rêves pour lui reprocher sa résignation à la déchéance. Non, il ne pouvait pas se prêter à l'extinction de la race des princes de Ryen; il devait continuer l'illustre lignée. Même les intérêts de l'Eglise exigeaient qu'il y eût toujours en Flandre des représentants de cette très catholique famille.

Ces considérations auraient peut-être brouillé Warner avec la science, s'il n'avait pas envisagé celle-ci comme une aide pour remplir le devoir que lui rappelaient les voix impérieuses des aïeux. Une idée fixe se logeait maintenant dans sa cervelle: conjurer la fin de la race des d'Adembrode, ravifier cette branche antique. Sur ces entrefaites il lui tomba sous les yeux un passage de _Charles Demailly_, l'admirable roman des frères de Goncourt, celui où le médecin de Charles théorise à propos de l'anémie:

«L'anémie, disait le docteur, l'anémie nous gagne, voilà le fait positif. Il y a dégénérescence du type humain. C'est, étendu des familles à l'espèce, le dépérissement des races royales à la fin des dynasties.... Vous avez vu au Louvre ces rois d'Espagne.... Quelle fatigue d'un vieux sang! Peut-être cela a-t-il été la maladie de l'empire romain dont certains empereurs nous montrent une face dont les traits même dans le bronze semblent avoir coulé... Mais alors, il y avait de la ressource, quand une société était perdue, épuisée, au point de vue physiologique, il lui arrivait une invasion de Barbares, qui lui transfusait le jeune sang d'Hercule. Qui sauvera le monde de l'anémie du dix-neuvième siècle? Sera-ce dans quelques centaines d'années une invasion d'ouvriers dans la société?»

Ce redoutable point d'interrogation se dressait constamment devant Warner. Au fait, tous les savants inclinaient à une réponse affirmative. Si l'orgueil de caste protestait chez le comte, ses études lui arrachaient la reconnaissance de l'inéluctable vérité.

Bourrelé par le désolant problème, lorsqu'il eut extrait la quintessence des ouvrages spéciaux des bibliothèques du pays, il voyagea, battit les cabinets de lecture et les collections universitaires de l'étranger, s'aboucha avec les lumières de la science.

A Londres, où il passa plus d'un hiver, il s'accostait au British Musoeum d'un jeune médecin français et la communauté des études rapprochait les deux voyageurs du moins sur le terrain de la physiologie pure, car le docteur Girard était fortement imbu des théories philosophiques de Büchner et d'Auguste Comte.

Warner s'ouvrait à sa nouvelle connaissance sur le miracle espéré.--Aide-toi de la science, le Ciel t'aidera! avait-il pris coutume de dire.

Le docteur Girard l'écoutait avec sollicitude; il paraissait d'abord assez embarrassé de conseiller, dans une matière aussi délicate, un homme du caractère et des opinions de M. d'Adembrode, mais pressé, supplié par son ami, à la fin, il prononçait son arrêt définitif.

Pour assurer la survivance des d'Adembrode, il ne restait plus qu'un moyen, l'infusion d'un sang riche, de préférence un sang plébéien dans les veines appauvries de l'antique rameau; une mésalliance qui deviendrait une sélection.

L'apparition de Clara Mortsel, de cette admirable fille que la Providence même semblait envoyer à Warner, vainquit les dernières hésitations du comte. L'énormité de la forfaiture prêchée par le docteur Girard diminuait en présence de la perfection plastique de cette enfant de marauds.

Clara Mortsel serait l'adjuvant du renouveau de la race d'Adembrode.

XV

Deux mois après la visite de Warner à l'entrepreneur, visite suivie d'une excursion de la famille Mortsel au château d'Alava, l'aristocratie anversoise criait au scandale à la nouvelle du mariage du comte d'Adembrode de Rohingue avec la fille d'un gâcheur de plâtre enrichi. En leur for intérieur, les indignés se réjouissaient de cette mésalliance, la plus monstrueuse qu'eût imaginée un conseil héraldique; elle les vengeait des dédains et de la supériorité de ces d'Adembrode, se targuant d'un sang plus pur que celui des sept familles fondatrices du patriciat d'Anvers.

Ainsi, les plus acharnés à flétrir la fougasse du jeune misanthrope, étaient les nobles de fraîche date, des gentilshommes cosmopolites ajoutant une annexe étrangère et hybride à leur nom patronymique flamand: les van Pulderbosch de la Poulainerie, les van den Berg y Castelar; c'étaient les armateurs ou banquiers anoblis par des princes du dehors, c'étaient des comtes du Saint-Empire, des acheteurs de titres de noblesse, précisément ceux que la hautaine douairière, ce fat de Ferrand et même ce timide Warner tenaient à distance.

Le mariage se célébra sans le moindre apparat, à l'aube, dans la chapelle du château d'Alava.

Aucun proche, aucun ami de l'un ou de l'autre des conjoints n'y assistait.

Après la bénédiction nuptiale et les formalités civiles, on congédia les témoins--de simples salariés comme ceux qu'utilisent les notaires pour leurs actes--et les portes du château se refermèrent sur les deux époux.

Les Mortsel, ces incorrigibles parvenus, parents très aimants et d'une abnégation touchante, n'avaient été que trop heureux de souscrire aux conditions humiliantes imposées par leur gendre; ils ne pourraient voir leur enfant que sur l'invitation du comte, et Clara oublierait le chemin de l'hôtel de l'avenue du Commerce.

Clara essaya de se rebeller, sa réelle affection filiale répugnant à ce pacte, mais cette fois le père Mortsel s'était montré intraitable:

Jamais pareille alliance ne se retrouverait. On lui arrachait sa fille et on l'en séparait comme indigne. La belle affaire! Du jour où Clara devenait comtesse, elle changeait d'essence et ses auteurs pouvaient être écartés comme des parents nourriciers ou des gouverneurs qu'on remercie après le sevrage du poupon et l'éducation du pupille.

Clara céda. Mais après quels combats et quels déchirements! Dès le premier jour le comte lui avait inspiré une aversion indicible. Cet homme anguleux et séreux, aux allures trop correctes, portant dans sa longue redingote noire quelque chose du remeugle des sacristies et de l'ammoniaque des laboratoires, représentait l'antithèse la plus absolue de l'idéal de Clara. Ce n'était pas même ce prince charmant et troubadouresque des contes bleus et des romans parisiens. Le comte d'Adembrode était laid, d'une laideur minable.

Le bizarre, c'est que l'excès même de l'antipathie de Clara pour ce pâle gentilhomme, la décida à l'épouser. Elle avait couru d'inquiétantes aventures, des sollicitations répréhensibles continuaient de la chatouiller. Sa raison et sa volonté triomphaient jusqu'à présent, mais pourraient-elles la garantir toujours contre les impulsions désordonnées de son tempérament? Elle se dit que le mariage seul la détournerait de l'abîme où l'entraînait le vertige de ses sens.

Mais elle finit par se persuader, la naïve et passionnée Clara, que la laideur et la fragilité même du mari, autant que les obligations prévues, le commerce matrimonial régulier, émousseraient ses envies et ses curiosités illicites et disperseraient les vols de monstrueuses chimères qui la frôlaient de leurs ailes enflammées.... Elle essayerait de chérir son époux, un galant homme et un homme instruit, certes digne d'amitié et de confiance, et lui demanderait protection contre elle-même.

Elle attendait, en outre, la guérison ou la défaite de ses sens, de la campagne, du plein air, des longues courses, des exercices du corps; de tout un régime de saines fatigues qu'elle s'imposerait à Santhoven; à Santhoven qu'ils ne quitteraient plus, car le comte mettait en location l'hôtel du Kipdorp, indiquant clairement, par là, l'intention de ne jamais reparaître dans la société de ses pairs.

La première nuit de noces suffit pour ébranler les fermes résolutions de Clara et montrer à l'effervescente créature l'inanité des efforts entrepris. Chez le comte, le mâle sortait diminué de cette première épreuve. Il y avait eu entre les deux époux un de ces malentendus de l'épiderme qui décident souvent de tout l'avenir d'une union. Le lendemain Clara n'était plus vierge et cependant elle n'avait pas frémi dans ses fibres intimes. Les instincts de la mariée lui révélaient des sensations furieuses par lesquelles tant d'hommes auraient pu la faire passer.

Elle dévora cette déception. Son visage revêtit un caractère plus calme, plus pudique que jamais. Elle cachait ses fièvres derrière une immuable sérénité. Elle se montra douce, aimable, complaisante; à tel point que Warner, qui l'adorait maladroitement mais qui l'adorait, put se croire payé de retour. Il fut d'autant plus facile à Clara de tromper son mari que celui-ci, n'ayant pas vécu, ne connaissant point de femme avant le mariage, ignorait les subtilités, les mirages et les félonies de l'amour.

XVI

Si Clara s'était fait illusion sur l'effet apaisant du mariage, elle se méprit encore davantage sur la campagne.

Elle n'avait appris de la vie aux champs que ce qu'en révélaient quelques livres fades de la bibliothèque de la pension: les pastorales de Mme Deshouillères, de Racan et le _Télémaque_.

Ce qu'elle en savait de plus tangible s'embrouillait dans les souvenirs de son berceau de Niel avec les exhalaisons de salpêtre et de chlore, les végétations et les cultures corrodées autour des fours à briques. Encore, ne se remémorait-elle pas la campagne proprement dite en se rappelant les rives industrielles et quasi-faubouriennes du Rupel.

Depuis leur installation à la ville, comme c'est généralement le cas chez les transfuges du village, ses parents avaient rompu pour jamais avec la banlieue, nourrissant même un mépris féroce à l'endroit des blouses, des hautes casquettes, des coiffes et des cottes villageoises, de l'éternel vert et bleu de la campagne; et une des seules objections du père Mortsel au mariage de sa fille avec le comte d'Adembrode avait été cet exil à perpétuité dans une crétine bourgade--c'était son mot--de la Campine.