Chapter 3
D'abord elle ne parcourait qu'avec répugnance ces rues étroites et puantes où grouillait une population cosmopolite, mangeuse de carrelets et de harengs, les hardes goudronnées comme la carène d'un vieux navire; mais engagée dans ces parages elle ne les quittait qu'après en avoir longé tous les méandres. Elle entrait dans la rue Chapelle des Bateliers par la plaine Falcon, se faufilait entre les camions lèges encombrant les abords de la Maison Hanséatique. Le matin, les voituriers des «nations»[1] venaient atteler à ces chars leurs chevaux énormes et les «bacs»[2] raccoler, au Coin des Paresseux, des compagnons aussi indolents que robustes. La manutention du port commençait à sept heures, les lourds véhicules s'ébranlaient avec fracas au milieu d'un concert de jurons et d'anguillades. Et à midi, les débardeurs fatigués s'allongeaient sur les montagnes de marchandises ou sur leurs haquets. Souverainement plastiques les poses de ces forts de corporations. Charpentés à grands coups, le torse épais, croupés comme leurs chevaux, ils allaient lentement, en gens sûrs de leur force, avec majesté, ces coltineurs, aussi décoratifs que les grands navires noirs dont les mâts quadrillaient l'horizon à perte de vue des Bassins.
[Note 1: _Nations_, les corporations ouvrières du port d'Anvers.]
[Note 2: _Bacs_, patrons des nations.]
Souvent Clara rougissait sous sa voilette lorsque l'oeil scrutateur d'un gabelou ou la prunelle expressive d'un matelot la dévisageait; elle redoutait de passer devant le Coin des Paresseux, mais la fascination physique l'emportait sur la répugnance morale.
Là, demeuraient tout le jour les lazzaroni incorrigibles, la racaille des pilotins, les travailleurs honoraires, aussi admirablement bâtis que les bons bouleux, les lions éternellement au repos, se contentant de représenter, pipant, mains en poches, éborgnés par la visière de leur casquette raffalée et de travers, adossés à la façade du cabaret, clignant des yeux, bâillant, se querellant et n'exerçant leurs biceps que pour se prendre au collet, sous l'influence du genièvre. Ils invectivaient les passants, raillaient ceux des leurs en train d'ouvrer, intimidaient les femmes par leurs gravelures.
Après de longues circonvolutions de barque qui louvoie, Clara revenait invariablement s'exposer à ce rassemblement picaresque. Le coeur lui battait, son pas se ralentissait et elle côtoyait avec une terreur délicieuse l'alignement de ces bayeurs. Quel que fût leur cynisme, ces bougres n'osaient pas interpeller aussi grassement cette dame que les guenipes de leur caste. La toilette décente de Clara ne rappelait guère la mise excentrique des gourgandines dont plus d'un de ces copieux gaillards apaisait les fringales. Elle les intriguait; ils se touchaient le coude et se la désignaient sans parler; se contentant de braquer sur la «madame» leurs yeux de félin qui se ramasse prêt à bondir. Mais à peine avait-elle atteint le bout de la rangée que déjà les turlupins échangeaient leurs réflexions sur la flâneuse; celle-ci s'éloignait plus rapidement avec des envies de s'arrêter et d'écouter les hommages de ses admirateurs mal embouchés.
Elle reprenait sa course, s'arrêtait sans but, machinale, devant des étalages de victuailliers, d'opticiens, de marchands de casquettes, étourdie par le roulement du trafic et le bruit des disputes des mégères que vomissait, par intervalles, comme une gueule béante, l'ouverture noire d'une impasse. Elle relisait les mêmes noms aux coins des rues, noms rogues ou croustillants, surtout évocatifs en langue flamande: Klapdorp, rue de la Culotte Bleue, Leguit, Kraaiwyk, Pensgat, Pont-Cisterne, Canal des Vieux Lions, rue du Coude Tortu, Schelleken, Coin-Riche. Nulle part ne luisaient ces syllabes troublantes: Rit Dyk.
Gabariers, «commis de rivières», «capons» des canaux, tenanciers clandestins, fripiers, rôdeurs de quais, aide-bateliers, mousses en rupture d'engagement, arrimeurs en ribote, proxénètes des deux sexes, c'était là le monde qu'elle coudoyait.
Sur les trottoirs se colletait une marmaille de bâtards; des fils de ribaude blonde comme la blonde Germanie héritaient du teint citronneux et des sourcils noirs de leur père, le timonier italien échoué une nuit chez le logeur allemand. Une fillette grasse et potelée descendait du croisement furtif d'un lamaneur hollandais et de la servante d'un coupe-gorge espagnol. Enchevêtrés comme des noeuds de vipérions, les polissons se dégageaient au passage de la jeune bourgeoise, éblouis par ce bout de jupon blanc qu'elle montrait en se troussant. Elle fixait dans sa mémoire, pour l'évoquer souvent, comme de taquins fantômes, l'apparence des plus grands de ces gueusillons: tignasses bretaudées ou crépues, frimousses jolies mais déveloutées qui l'avisaient avec plus d'effronterie encore que leurs aînés de tout à l'heure et riaient, et grimaçaient, et se tortillaient, en dardant sensuellement vers elle, leurs langues rouges de louveteaux.
Elle prisait fort l'élégance pleine de langueur et de sensualité de certains adolescents de profession vague, immobiles durant des heures en face des grandes nappes d'eau fluviales sur lesquelles planent des vapeurs que le soleil convertit en pulvérin d'argent. La casquette à large visière plate et à liseré d'or coiffe fièrement les visages de ces pseudo-aspirants de marine. Se sachant regardés ces éphèbes recouraient à des postures avantageuses: ils s'étiraient, ployaient et écartaient les jambes, esquissaient lentement et comme à regret des feintes de lutteurs, quittes à retomber dans leur cagnardise quand s'éloignait la belle passante. Et à force de les emplir de la vision lubrifiante de la rivière et des nuages, il semblait à Clara que l'aimant pervers de l'eau se fût communiqué aux prunelles de ces contemplatifs.
Puis elle gagnait les canaux ou bassins remplis de bâtiments mouillés contre à contre. Un pont tournant s'ouvrait pour laisser entrer ou sortir quelque navire remorqué, et elle faisait halte parmi les piétons affairés, dans un embarras de voitures et de binards. En attendant que les bateaux eussent défilé et que le pont fût rendu à la circulation, un passeur godillait dans son bac les personnes les plus pressées.
Clara, elle, avait toujours le temps et s'oubliait longuement sous les arbres ombreux le long des quais du fleuve. Avec leurs bâches goudronnées, les amas de marchandises semblaient d'immenses catafalques autour desquels on aurait dit que les débardeurs, le coltin drapé comme une cagoule de pénitent, sûrs et solennels dans leurs manoeuvres, accomplissaient les rites d'un culte redoutable.
Les brises de l'Escaut rafraîchissaient ses tempes trop battues. Les chaînes des grues grinçaient, des ballots s'engloutissaient avec un bruit sourd à fond de cale des transatlantiques; on entendait tinter les cloches des paquebots et battre les pics des calfats radoubant les carènes avariées. Les chevaux géants continuaient d'émouvoir les longs chariots. D'un côté à l'autre des bassins, les navires crachant la vapeur avaient l'air de vieillards bougons, grommelant quelque invective à l'adresse du voisin. Au loin, des voiles gonflées figuraient le jabot d'énormes pigeons blancs et le panache de fumée d'un steamer gagnant la mer s'élevait là-bas, au-dessus des campagnes, visibles plus longtemps que le fleuve, qu'une courbe cachait à un quart de lieue de la rade derrière les polders de Waes. Et des mouettes sautillaient avec de petits cris aigus sur l'eau blonde frangée d'écume.
Cependant le carillon de la cathédrale égrenait ses notes comme édulcorées au voisinage de la grande rivière.
Clara songeait à l'heure et, attardée, regagnait l'avenue du Commerce, en tournant une dernière fois les édifices babyloniens des docks et entrepôts.
XI
Un soir d'automne qu'elle avait prétexté des emplettes à faire avec une amie, mais qu'elle cédait surtout à la fantaisie de contempler, sous leur aspect nocturne, les champs de ses pérégrinations, elle se trouva derrière le marché au poisson, dans une cour étroite bordée de hautes murailles d'apparence féodale.
Une sorte de tunnel s'enfonçait sous une manière de pont que surplombait un grand crucifix paraissant blanc tant les maisons avoisinantes condensaient de ténèbres dans leurs pignons de bois vermoulu. Où aboutissait ce tunnel? L'idée du quartier mystérieux que Clara désirait connaître fit qu'au lieu de tourner les talons elle s'engagea courageusement sous cette voûte obscure.
Après quelques pas elle déboucha dans une ruelle ressemblant à un étroit et profond boyau. Des toits en dents de scie et des pignons en escalier tailladaient le ciel opaque.
Il était à peine huit heures et cependant tout dormait dans ces habitacles de bois remontant aux Espagnols et dont aujourd'hui les mareyeurs, les marchands de moules et d'anguilles imprégnaient les parois des iodures de leurs marchandises. A un tournant de cette ruelle le passage lui fut barré par un immense édifice, un vieux «steen»[3] flanqué de tours et de clochetons à chaque angle de ses façades et soubassé de contreforts comme un manoir féodal.
[Note 3: _Steen_, maison-forte, burg.]
En approchant, Clara constata qu'au bas de ce monument s'ouvrait une arche analogue à celle qu'elle venait de franchir.
Cependant elle commençait à se repentir de son escapade et allait rebrousser chemin, lorsqu'elle perçut, dans le silence claustral de cette région, une musique entraînante, une symphonie de harpes, d'accordéons et d'archets.
Les sons partaient de l'autre côté de ce nouveau tunnel. Ces accords précipités, rythmés comme des cinglements de fouet et des coups d'éperon, vainquirent la peur de la noctambule et elle enfila en courant ce corridor louche.
A la sortie la voie s'élargissait brusquement et dévalait en pente douce. Le bruit partait du bas de la rue. Clara continua de marcher à sa rencontre.
A mesure qu'elle avançait, la rue d'abord morne et noire comme le quartier qu'elle laissait après elle, se réveillait et se peuplait. Des groupes de rôdeurs longeaient les hautes maisons aux rez-de-chaussée illuminés et aux portes ouvertes. Des ombres des deux sexes passaient et repassaient devant les carreaux mats garnis de rideaux rouges.
Sur presque chaque seuil une femme en toilette blanche, penchée, tête à l'affût, épiait des deux côtés de la rue l'approche des clients et leur adressait de pressantes invites.
Matelots ou soldats déambulaient par coteries, bras dessus bras dessous, déjà éméchés. Parfois ils s'arrêtaient pour se concerter et se cotiser. Fallait-il entrer? Ils retournaient leurs poches, hésitaient encore jusqu'à ce que, affriandé par un dernier boniment de la marchande d'amour, souvent l'un souvent l'autre donnât l'exemple. Le gros de la bande suivait à la file, les hardis poussant les timorés. Ceux-ci, les recrues, miliciens de la dernière levée, conscrits campagnards, fiancés novices et croyants, que le curé avait mis en garde contre les sirènes de la ville, courbaient l'échine, riaient faux, un peu anxieux, rouges jusque derrière les oreilles. Ceux-là, esbrouffeurs, durs à cuire, remplaçants déniaisés, galants assidus de ces belles de nuit, poussaient résolument la porte du bouge. Et l'escouade s'engloutissait dans le salon violemment éclairé, retentissant de baisers, de claques et d'algarades, de graillements, de bourrées de matelots et de refrains de caserne.
D'autres, courts de quibus sinon de désirs, baguenaudaient et pour se venger de la dèche se gaussaient des appareilleuses et leur faisaient des propositions saugrenues.
Clara savait maintenant où était le Rit-Dyk.
Elle se proposait de ne pas en voir davantage, chaque pas en avant serait le dernier; puis elle se ravisait et poursuivait encore.
La circulation devint plus difficile. Les escouades de drilles se multipliaient en même temps que se renforçaient les théories des prêtresses. Outrageusement fardées, vêtues de la liliale tunique des vierges, les filles complaisantes se balançaient au bras de leurs seigneurs de hasard. Les sanctuaires d'amour, à droite et à gauche, se succédaient de plus en plus vastes et luxueux, de mieux en mieux achalandés; de chapelles il se faisaient temples. Au fronton de l'entrée de deux bâtiments sans étage, Clara lut en lettres de feu, «Waux-Hall» et «Frascati». C'étaient des salles de bal. Des couples qui s'y rendaient, impatients, fringuaient dès la rue.
Une bouffée de vent frais chassa dans cet air chargé d'effluves érotiques et souleva la voilette de la promeneuse. Inquiète, elle la rabattit sur son visage. Le fleuve, à marée haute, se lamentait, les vagues battaient les pilotis des débarcadères et on entendait aussi glouglouter l'eau envahissant la cale.
A présent, au lieu de longer les quais et de s'éloigner de ces rues mal famées, Clara fit volte-face, rappelée par une venelle qui débouchait dans l'artère principale et où l'animation semblait plus furieuse encore. Elle détourna à gauche et quittant le Fossé-du-Bourg, se trouva cette fois dans le Rit-Dyk même, au coeur de la paroisse de joie.
Ici, des façades hautes comme des casernes croisaient les feux de leurs fenêtres. Les vestibules pompéïens dallés de mosaïques, ornés de fontaines et de canéphores, renommaient les merveilles de l'intérieur. Et derrière les hautes glaces incrustées de symboles et d'emblèmes, sous les plafonds polychromes à l'égal des oratoires byzantins où dominaient les cinabres et les ors affolants, Clara devinait la débauche échevelée, les longues pâmoisons sur les divans de velours rouge et dans les larges lits de Boule.
La rue se saturait d'un composé d'odeurs indéfinissables où l'on retrouvait, à travers les exhalaisons du varech, de la sauvagine et du goudron, les senteurs du musc et des pommades. Les fenêtres des étages ouvertes mais grillées comme celles d'un couvent, épanchaient sur la foule les relents capiteux de l'alcôve.
Et ici, les femmes plus provoquantes que dans la grand'rue entraînaient presque de force les récalcitrants et les baguenaudiers. Et toujours le raclement des guitares, les pizzicati des harpes, les bourrées des musicos et les refrains des bouïs-bouïs, les cliquetis des verres et la détonation du champagne dominaient la pédale sourde de la foule.
Aux intervalles d'accalmie on entendait pleurer l'Escaut contre ses berges, et parfois, la sirène d'un grand steamer accoté sifflait rageusement la saturnale.
La parure sombre, l'allure dépaysée, la réserve de Clara avaient été remarqués par ce monde attentif, aux sens très aiguisés. Une sarabande de viveurs mondains qui venaient continuer dans ces régions gaies l'orgie commencée au restaurant, faillit l'enlever dans ses rets.
Les matrones se hélaient de porte en porte pour se dénoncer cette intruse. D'horribles reproches la souffletèrent. Des hommes avinés la regardaient sous le nez et s'acharnaient à ses trousses. Elle gagna peur et, n'osant plus reculer ou avancer, elle eut envie de se mettre sous la protection des argousins préposés à la surveillance de ces dédales, en prétextant d'avoir perdu son chemin.
En ce moment une lourde main s'abattit sur son épaule, un souffle moite et brûlant courut dans son cou, et une voix rude mais jeune prononça à son oreille quelques mots d'une langue inconnue. Elle se retourna. Un mousse anglais, de belle encolure, emplissant bien sa culotte boucanée et son tricot bleu, la regardait de ses yeux d'enfant, des yeux qui avaient douze ans comme le corps en avait vingt; et la bouche, non moins fraîche et enfantine, répéta les mêmes mots d'un ton suppliant et mouillé. Du bord de son béret, campé en arrière, s'échappaient des frisons de cheveux blonds qui offusquaient son front.
Comme Clara ne bougeait pas et se taisait, le jeune marin la prit par le bras et de l'autre main, pour mieux se faire comprendre, il puisait rageusement dans son gousset, et lui montrait de l'or, tout le salaire d'une traversée de plusieurs mois. Elle s'avoua la beauté de cet adolescent et son admiration grandissait si impérieuse, la sympathie la gagnait à tel point que toute lueur de raison allait s'éteindre. Mais un dernier éclair traversa sa pensée endormie, hypnotisée par le désir; au moment où il l'entraînait, elle se vit perdue, salie, maudite par son père, la risée de la ville hypocrite et méchante, friande de scandales; et d'un mouvement brusque, elle échappa à l'étreinte de l'entreprenant blondin, se perdit dans la cohue, et courut comme une dératée sans se retourner, poursuivie--lui semblait-il--par des rires et des huées, le sang affluant à ses oreilles, jusqu'à ce qu'elle arriva à la porte du logis Mortsel.
Là, avant de sonner, elle s'arrêta, comprima les battements de son coeur, ses genoux se dérobant sous elle, et, moins pressée, elle se retourna vers les quartiers d'où elle venait de s'enfuir; presque repentante, à présent, de sa panique, tâchant de scruter les ténèbres, espérant qu'il l'avait poursuivie, le hardi camarade, qu'il allait la rejoindre, que la main du dompteur s'abattrait sur son épaule, qu'il reviendrait s'emparer d'elle et l'emporter quelque part dans un coin où ils ne seraient qu'à deux.
XII
Les Mortsel achevaient de déjeuner. Après un coup de timbre, le domestique annonça qu'une voiture de maître venait d'arrêter à la porte, et qu'un monsieur mince et pâle demandait l'entrepreneur. Nikkel prit à peine le temps de s'essuyer la bouche et se précipita à la rencontre du visiteur. En ce moment, celui-ci poussait la porte de la salle à manger:
--Monsieur le comte.... Quel honneur! Excusez-nous.... Vous me voyez tout confus... Ma femme.... Clara, ma fille unique, Monsieur le comte.... Monsieur le comte d'Adembrode dont je vous entretiens tous les jours.... Clara avancez un fauteuil à Monsieur le comte.... Il daignera s'asseoir un instant à notre table.... Oh! ne nous refuser pas cette faveur.... Un verre de vin d'Espagne?... Rikka voilà les clefs de la cave.... Vrai, votre présence nous comble de bonheur.... Et plus je vous regarde, plus vous me représentez le portrait vivant de feu votre très noble mère....
Au flux de ces inepties, le compère jouait l'affairement, convaincu que rien ne flatte autant la vanité des grands que le trouble causé par leur simple apparition. Le comte, souriant, avait touché la main du parvenu, et salué la mère et la fille, sans accorder d'attention à l'ameublement de la pièce. Il était jeune encore, disgracieux, long et blême; vêtu de noir. Des traits anguleux, le nez trop aquilin, l'exagération de ce qu'on appelle un profil de race. Après avoir formulé quelques excuses que ne voulurent point entendre les Mortsel, ses prunelles grises comme l'acier amati s'arrêtèrent sur Clara et c'est à elle qu'il semblait dire l'objet de sa visite: quelques réparations à faire à son château d'Alava près de Santhoven.
Cette grande jeune fille aux saines couleurs, aux yeux expressifs, à la bouche sensuellement rouge, avait produit sur le gentilhomme une impression qui n'échappa ni à Nikkel ni à sa compagne. Il s'embrouillait dans ses explications, comme si le donjon trois fois séculaire que l'art du père Mortsel devait empêcher de s'écrouler, avait été à autant de lieues de ses préoccupations que de la chaise, où s'asseyait, en face de lui, la fille de l'entrepreneur. L'air d'apparente réserve de Clara renforçait le charme de son appétissante physionomie. Le comte n'avait cru s'arrêter que quelques instants chez son maçon. Il n'eut pas la force de refuser le verre de sherry offert par la jeune fille. Il chercha un compliment, ne trouva qu'une banalité. Nikkel Mortsel et sa femme jabotaient à l'envi, sans prendre haleine, sans doute pour mettre leur interlocuteur à l'aise, et se récriaient à l'évocation des moindres objets touchant de près ou de loin au noble visiteur. Clara parlait aussi peu que le comte; mais ce n'était pas l'enthousiasme qui lui embarrassait la langue devant le premier comte vivant, le premier noble en chair et en os, qu'elle avait l'occasion d'approcher et d'entendre. Elle comparaît, à part elle, ce godelureau transi à ces preux du moyen-âge, à ces hommes de fer, figurés sur les tombeaux gothiques, ou portraicturés dans les vitraux des cathédrales.
Les quelques mots qu'elle prononça achevèrent de griser le jeune homme moins par leur signification que par leur musique. La voix de Clara, descendant vers le contralto, présentait un timbre chaud, voilé par instants, qui s'harmonisait avec le velours de ses noires prunelles, le moelleux de sa chevelure sombre, la moiteur de ses lèvres vivaces, la langueur caressante de son geste, les sculpturales ondulations de son corps, sa riche carnation imperceptiblement duveteuse comme celle d'un noble fruit septembral.
Warner d'Adembrode se surprit à détailler cette plébéienne avec une obstination inéprouvée devant les femmes les plus vantées de son monde. Il remarqua le nez court, plutôt retroussé que busqué, charnu au bout, les narines très dilatées; le menton grassouillet, rond, marqué d'une fossette comme d'un coup de pouce, le col fort, cerclé de deux lignes parallèles fixes comme des fils de soie entre lesquels la chair capitonne, la pomme d'Adam assez accentuée et un débordement de la nuque à l'attache du cou.
Elle portait ce jour-là une toilette de soie lie de vin garnie de velours mordoré, et comme unique bijou un collier de cornalines dont les reflets pelure d'oignon épandaient un hâle sur sa pulpe savoureuse. Ainsi, dans certains tableaux de Jordaens, les flammes d'un vin doré rehaussent en la métallisant la nudité des bacchantes. Une demi-heure s'écoula. Le comte, cloué sur sa chaise, l'air à la fois distrait et charmé, oubliait de s'en aller et ne trouvait d'autre moyen pour prolonger sa visite que de reparler du pignon et de la toiture du manoir d'Alava, endommagés par le dernier ouragan, seulement, cette fois, dans l'intention transparente d'être agréable au père de Clara, il résolut d'ajouter une aile à cette demeure; l'architecte arrêterait aussitôt un plan que Mortsel exécuterait.
Sur le seuil de la porte, où la famille le reconduisait avec force révérences, Warner s'attardait et s'obstinait à rester découvert malgré les protestations de l'entrepreneur.
--Faites mieux que ce que nous avons décidé, finit par dire le comte; lorsque vous viendrez à Santhoven, emmenez donc ces dames. Je leur montrerai le château que les notices des archéologues exaltent comme une des choses les plus curieuses de la contrée.... Chaque salle a sa légende, souvent une terrible légende... D'ailleurs si ces vieilleries ne vous intéressaient pas, je crois que la promenade vous plaira. Tout autour du parc, des bois magnifiques s'étendent jusqu'à Zoersel et Magerhalle.... Ainsi, c'est convenu; ce jour-là je vous retiens à dîner.... Ne me remerciez pas; je serai votre obligé...
Et craignant un refus, que les parents n'avaient aucune envie et Clara aucun courage de formuler, il s'élança dans son coupé, qui détala à fond de train.
XIII
Warner d'Adembrode de Rohingue sortait d'une ancienne et illustre maison de cette partie du marquisat d'Anvers connue sous le nom de pays de Ryen. Sa généalogie remontait même à Rohingue, premier seigneur de cette contrée, régnant en 725.
Grands batailleurs, dès l'origine des d'Adembrode figuraient parmi les paladins cités dans les vieilles chansons de geste. On trouvait plus tard des d'Adembrode mêlés aux guerres engagées par leurs suzerains, les ducs de Brabant, contre les comtes de Flandre.