La faneuse d'amour

Chapter 2

Chapter 23,703 wordsPublic domain

En repêchant sa coiffure, le bardot faillit piquer une tête dans la matière corrosive, pour le plus grand déduit des regardants.

Clara, que cette scène exaspérait depuis des minutes, n'y tenant plus, vola comme une guêpe sur l'un de ces tourmenteurs, précisément ce grand échalas de Bastyns que son père avait si bien châtié autrefois, et l'agrippant aux jambes, se mit à le griffer, à le mordre, menaçant de lui crever les yeux.

L'autre paraît ces attaques en ricanant, n'osant molester la gamine de ce vigoureux Nikkel Mortsel. Celui-ci accourut et fit lâcher prise à l'enfant. Mais pour éviter le retour de ces accès et mettre fin à cette ridicule amourette, Rikka conduisit dès le lendemain la fantasque petiote à l'école gardienne.

Ce fut le plus dur des châtiments. Clara supplia, promit d'être très sage: "Je serai gentille avec tous les compagnons; je ne parlerai plus jamais à Flupi, surtout qu'ils sont devenus mauvais pour lui à cause de moi; je resterai tranquillement assise sur le trottoir et regarderai sans bouger."

Les parents se montrèrent inexorables. Tous les jours Clara fut écrouée dans la classe des mioches où, pour empêcher toute école buissonnière, Rikka la conduisait et venait la prendre.

Des mois passèrent.

L'enfant dolente n'entretenait qu'une préoccupation: "A quoi pense mon Flupi? Ne m'a-t-il pas oubliée? Souffre-t-il autant que moi?"

VI

Le souper fumait sur la nappe proprette. Nikkel venait de rentrer, l'air soucieux, l'oeil se dérobant aux muettes interrogations de sa femme. Contre son habitude, il n'embrassa pas même sa fillette, profondément endormie et s'attabla sans un mot.

Comme Rikka le questionnait directement:

--Oui, fit-il en repoussant son assiettée, je me sens tout drôle et les morceaux ne passent pas. Je bus un coup puis un autre, pour remettre le coeur à sa place. Genièvre perdu. C'est qu'on transporta cette après-midi un des nôtres à l'hôpital où les carabins sont sans doute en train d'étriper et de charcuter sa carcasse. Voilà le quatrième accident depuis mon embauchage. Pas gaies ces culbutes. Elles finiraient par vous dégoûter du métier.... La bâtisse du boulevard Léopold était sous toit. Suivant la coutume, on la pavoise du haut en bas, on plante un mai à chaque étage. Arrivent l'entrepreneur et le propriétaire qui, inspection faite, finissent par se déclarer satisfaits et nous remettent de quoi baptiser largement la cambuse. Le "vitriol" de couler par litres. On soiffe ferme, les manoeuvres aussi bien que les compagnons et, ceux-ci excitant ceux-là, par bravade les gamins en sifflent bientôt plus qu'ils ne peuvent cuver.

Il fallait encore une fois cette arsouille de Bastyns, ce grand lendore à la figure de pain d'épice, pour s'amuser à soûler les petits hommes si bien qu'à la reprise du travail plusieurs de ces galopins flageolaient sur leurs quilles.

Le premier gamin qui nous apporte des briques, a failli dégringoler de l'échelle. Bastyns se tient les côtes de rire. Le goujat lui, se met à braire et déclare qu'il ne regrimpera plus. Les autres manoeuvres se défient également du jeu. Les plus raisonnables des nôtres écoutent ma proposition de suspendre le travail. On ne fera pourtant plus rien qui vaille. Le Bastyns et deux ou trois massacres de sa trempe s'acharnent à la besogne, pour la première fois de leur vie; ils entendent ne pas perdre une heure de salaire et réclament, en sacrant de plus en plus fort, le mortier et les briques. Tous les petits, nonobstant, refusent le service. Il y a jusqu'à cet innocent de Duffel, le gars à tout faire, tu sais le grand camarade de notre petite, qui rechigne à la dangereuse corvée. Cette grève ne fait pas le compte des mauvais farceurs, Bastyns à leur tête. «Mouton, vocifère ce braillard, holà vilain boudeur, vas-tu bientôt te décider à faire ton service ou me faut-il descendre pour te montrer le chemin à coups de sabots?» Les autres aides pour gagner du temps et détourner d'eux-mêmes l'attention des tourmenteurs, harcèlent et aiguillonnent, de leur côté, le pauvre diable. «Rien qu'une montée! Plus qu'une charge de briques! La dernière!» Le voilà qui se dévoue, qui se laisse faire et qui, riant déjà--ah l'ingénu!--entre ses larmes d'effroi, épaule le panier abandonné par son camarade prudent. «Non, non! intervenons-nous, assez de bêtises, n'y vas pas Flupi!» Il était déjà parti. Il se guinde tant bien que mal jusqu'au deuxième étage. Il va monter aux combles où nous achevons les souches de la cheminée. Nous ne le voyons pas, mais nous l'entendons souffler. «Haâruh fainéant!» hurle ce vilain Bastyns.

Ah misère! Comment le pauvre garçon s'y est-il pris? On ne nous le dira jamais. Tout ce que je sais, c'est qu'au moment où il approchait du toit, j'entends un fracas, comme un craquement, patatras; puis un autre plus sourd... pardouf! Tous nous jetons là nos outils et nous nous portons au bord de l'échafaudage, interrogeant le sol, là, sous nous. Ah! quelle bordée de jurons s'échappe de nos gorges! Ah oui il est temps de jurer et de s'arracher les cheveux à présent! Tâchez de le rattraper, le Mouton! Il ne traîne plus, hé Bastyns? Fini! Capot! Il y a longtemps qu'il est en bas. Des passants l'on vu cogner d'abord l'arrête du toit de l'écurie voisine. Ç'a été le premier coup. Il a été touché dans le dos, sous la nuque, et il a dû se briser la colonne comme je casserais cette latte sur mon genou. Puis il dévala la pente et s'abattit sur le pavé à côté de l'aire à chaux. Quand je fus en bas--je me jetais de l'échelle plutôt que je n'en descendais--Flupi remuait encore les bras et les jambes. Ainsi, les moineaux lapidés battent une dernière fois des ailes. Ses yeux roulaient déplorablement; peu à peu ils se sont éteints. Il a ouvert et fermé la bouche comme un poisson retiré de l'eau. Puis cette bouche est restée béante, tout à fait la gueule du crapaud des dix-mille au jeu de tonneau.... Un médecin s'est approché--ils ne sont jamais loin des morgues, ces corbeaux.--La main sur le coeur du pauvret, il comptait les battements. Il a hoché la tête: on comprenait. Nous n'avions plus qu'à charger la trop bonne pièce sur la civière. En aidant à le ramasser, le camarade,--ah quelle bouillie rose et blanche, de la brique pilée dans du mortier!--j'ai cru qu'il m'en resterait des morceaux dans les mains: c'étaient ses vêtements qui maintenaient encore ensemble la carcasse et les membres!--La tête ballottait comme celle d'une poupée mal bourrée de son; elle montrait, vers la nuque, un trou assez large pour y loger mon poing, par où s'échappait la cervelle. Qui lui en refusait de la cervelle, à ce simple? Nous plongions dans le sang et la moelle. Ah! chienne de vie! Canailles de vivants! C'est égal, je ne voudrais pas avoir cette mort sur la conscience comme ce lâche Bastyns. Ils étaient aussi blêmes, les farceurs, que la cendre de leur pipe. A qui le tour à présent? Pauvre Flupi, pauvre Mouton! Une fichue commission que ceux de Duffel portèrent ce soir aux parents!»

Les époux sursautèrent. Rikka empoignait son époux par le bras et lui montrait Clara réveillée, assise dans son lit, un indicible martyre tiraillant son visage de petite exaltée sanguine! De grosses larmes lui coulaient des joues.

«Flupi! mon Flupi!»

Et tout à coup, elle fit un long cri et tomba dans des convulsions si violentes que les Mortsel pensèrent, toute la nuit, la voir passer entre leurs bras.

VII

Après trois ans de labeur, et en vivant de ménage, les Mortsel possédaient un millier de francs placés en lots de ville. Une de leurs obligations sortit avec une prime de vingt-cinq mille francs. Pour des gens de leur trempe, pleins de bonne volonté et d'adresse, c'était l'avenir assuré. Rikka, la plus ambitieuse des deux, engagea son homme à s'établir. D'abord, il eut peur. Excellent maçon, outil de choix, il redoutait les côtés théoriques du métier, les calculs, les écritures. La partie lui semblait risquée. Mais l'industrieuse élève des Bonnes-Soeurs serait là pour lui servir de comptable. Il finit par entendre raison.

En gens prudents ils avaient eu le soin de taire leur aubaine. Leur établissement fut diplomatique: ils exprimèrent des craintes, feignirent des hésitations, invoquèrent les risques et aux plus discrets ils donnaient seulement à deviner qu'un capitaliste leur avançait juste les premiers fonds pour attaquer l'entreprise.

Ils réussirent au delà des espérances de Rikka.

C'était l'époque des grandes constructions, des assainissements, du luxe extérieur, de la toilette et de l'apparat des rues. Les patriciens agrandissaient leurs hôtels, les nouveaux riches se faisaient construire des demeures plus somptueuses encore; les pignons et les jardins du négociant en denrées coloniales empêchaient le moindre épicier de dormir. Rikka, douée d'un flair israéliste, doublait, quadruplait, décuplait leur avoir. Des spéculations en terrains portaient leur fortune à un demi-million.

Nikkel, gros bourgeois, président du Conseil de prud'hommes, s'était bâti une prétentieuse maison sur une des avenues couvrant les anciens fossés de la forteresse. La façade, où s'enchevêtraient les styles renaissance, gothique, jésuite et rococo, superposait deux étages à quatre fenêtres encorbellées, garnies de balustres. Les poignées de cuivre de la porte de chêne sculpté sortaient de la bouche de mascarons joufflus. A l'angle des deux façades, celui du boulevard et d'une rue nouvellement tracée, une rotonde s'élevait, à quelques mètres au-dessus du toit, en une tourelle à poivrière surmontée de l'immanquable girouette dorée. Il y avait aux fenêtres des rideaux rouges et sur les consoles des cache-pots plantés de jacinthes et de tulipes: une des passions de Rikka.

Au fond de l'allée cochère s'ouvrait une échappée spacieuse bornée à droite par les écuries et les remises, à gauche par les ateliers et les magasins. Derrière verdoyaient, encloses de quatre murs chaperonnés de tuiles rouges, les pelouses d'un jardin anglais qu'une grille à claire-voie protégeait contre les incursions des ouvriers.

L'intérieur accumulait la dose de faste et de confort qu'un millionnaire s'improvise. Plafonds, et lambris, portaient la signature d'un décorateur venu de Bruxelles. Les poufs, les causeuses, les cabinets de laque, les guéridons de Boule, les chinoiseries, les bronzes, les tapis et les tentures d'Orient, les glaces biseautées, les dressoirs chargés d'émaux et de nielles, de cristaux et de vaisselle aveuglante: aucun des accessoires obligés d'un mobilier de nabab ne manquait à ces salons sans cachet et sans plus d'intimité que les cabines de première classe des grands steamers.

VIII

Dès leur montée à la fortune, les Mortsel avaient mis leur fille en pension. Elle y resta trois ans, subissant cette vie de prisonnière avec de sourdes révoltes; camarade farouche, pupille quinteuse, au demeurant bonne écolière. La maîtresse de littérature lisait comme des modèles ses devoirs révélant une imagination riche mais un peu excentrique, une sensibilité que les sentiments ordinaires semblaient émousser et que piquaient les causes les plus inattendues. Elle avait des intermittences de belle humeur et de mutisme. Elle s'attachait difficilement. «Son grand coeur _en_ demandait trop», écrivaient naïvement les bonnes institutrices dans leur bulletin mensuel. Elles remarquèrent que, lorsque Clara se prit d'amitié sérieuse, ce qui ne lui arriva que deux ou trois fois, durant cette période d'études, ce fut pour une compagne peu jolie, peu coquette, une inférieure sous le rapport de la fortune, un souffre-douleur comme avait été le «Mouton». Ces amitiés étaient violentes, concentrées, avec de brusques expansions; elles rappelaient l'idylle de son enfance ouvrière: «Voyez cette maniaque de Clara, chuchotaient les pensionnaires, est-elle assez jalouse de ses laiderons? Qui songe cependant à les lui disputer?» Pour les laiderons elle aurait arraché les yeux et les cheveux aux plus grandes. Plus d'une de celles-ci fut traitée comme ce lâche Bastyns. En revanche, elle ne pardonnait pas la moindre trahison à ses favorites. Elle aurait plutôt souffert à se briser le coeur de désespoir et de regret que de rendre apparemment son affection à une ingrate.

Elle se brouilla avec toutes.

Gamine, elle était intéressante. Sa beauté ne s'annonça qu'à dix-huit ans, au sortir de l'internat; mais alors Clara Mortsel représenta un de ces types de jeunes filles qui perpétuent à travers les siècles la réputation du sang d'une ville. Portrait avivé et mieux en chair de Rikka, elle ajoutait aux attachés fines, à la physionomie régulière de l'ex-camériste, la robustesse sanguine, la belle santé animale de l'ancien briquetier.

Les parents s'extasièrent devant cette transfiguration. Nul n'aurait suspecté dans cette florissante créature la bassesse de son origine. Eux avaient beau s'observer; chez l'entrepreneur et sa compagne, tout trahissait la plus infime roture. Clara s'épanouissait, au contraire, avec la grâce d'une héritière: son geste, son port, sa mise, sa parole, revêtaient ce naturel suprême que confère seule la longue habitude d'alentours policés. Ces glorieux dehors donnèrent aux Mortsel tout apaisement sur la nature de leur enfant.

Les bizarreries de la fillette à Boom, sa passion de gamine pour le goujat de Duffel ne les avaient jamais inquiétés; les réticences et les observations formulées dans les bulletins de la directrice de pension ne les préoccupèrent pas davantage; et aujourd'hui ils ne songèrent pas plus qu'auparavant à contrôler les rouages de cette nature et à lire dans le tempérament derrière ses aspects. Ils subirent avec une humilité naïve et touchante la supériorité de «leur Clara». Loin de songer à la diriger, ils se laissèrent conduire par elle, sans jamais la contrarier, heureux de se prêter à ses fantaisies. Ils la trouvèrent accomplie, irréprochable. Elle flattait leur orgueil de parvenus, elle démentait leurs commencements plébéiens. C'était la justification de leur fortune, la raison d'être de leurs millions, leurs vivants titres de noblesse.

A la vérité, Clara méritait leur affection; seulement, s'ils avaient été des analystes capables de se rendre compte des ressorts secrets d'un être, leur amour fut parti d'une profonde pitié plutôt que d'une admiration idolâtre.

Chez cette adolescente de formes si nobles, en qui, sauf les vertigineux yeux noirs, rien n'évoquait la petite sauvagesse de jadis, se développaient les anciens instincts. La société n'eut pas plus raison de ses penchants que l'internat. Son caractère impressionnable ne se trempa point et continua de se refuser aux impressions communes; ses imaginations excessives ne se tempérèrent pas au frottement de la vie; ses affinités et ses antipathies s'accentuèrent de part et d'autre et se repoussèrent davantage au lieu de s'équilibrer.

La mansuétude de l'enfant, sa partialité pour les ouvriers, loin d'avoir été corrigée par l'éducation, croissaient, gonflaient avec l'ardeur d'une suggestion rare, d'un sentiment incompris. Du jour où, fille de millionnaire, les convenances adoptées par ses nouveaux pairs la forcèrent de rougir de son extraction et de mépriser ses anciens égaux, sa tendresse pour le peuple ne se manifesta plus, mais la dévora d'une passion intense et inextinguible comme un feu souterrain. Peut-être eût-elle proclamé ses prédilections malgré le monde et les lois sociales, si ce besoin de se dévouer, de se ravaler, d'être complaisante à des gens au-dessous d'elle, de consoler les gueux de leur abjection en partageant celle-ci, si ces élans de soeur de charité ne s'étaient compliqués de curiosités physiques, d'aspirations à des voluptés exceptionnelles, de désirs d'anges épris de simples hommes et anxieux de choir à n'importe quelle profondeur pour retrouver ces êtres faits d'argile et d'ouvrir des trésors de caresses et de douceurs aux victimes de nos conventions, souvent les élus de la Nature, souvent les plus beaux et les meilleurs d'entre nous.

Elle était attaquée de la nostalgie de la déchéance. Elle construisait son roman à rebours de celui que rêvaient pour elle ses parents éblouis: son prince charmant serait un fruste enfant du peuple.

Elle portait à l'humanité laborieuse une sorte de culte panthéiste. Une plèbe énorme, rousse et farouche comme les fauves, hantait ses rêves.

De bonne heure elle se prêta à l'attirance des foules. En temps de réjouissances populaires elle entraînait Rikka vers les champs de kermesses, rien n'étant comparable à la douceur de se perdre dans ce grouillement.

Pâmée comme un baigneur langoureux qui s'abandonne à l'action des vagues gaillardes, elle se laissait porter par le remous des flâneurs forains, dans la tourmente des cymbales et des gongs accompagnant les parades. Soldats, ouvriers, rôdeurs, badauds de tout poil, entretenaient autour d'elle un moutonnement de têtes animées. Elle goûtait la pression chaude des corps, le serrement des poitrines contre les poitrines, l'écrasement des gorges contre les dos, les jambes entrant l'une dans l'autre, les jupons des femmes s'éraflant aux pantalons des hommes, les poussées des drilles facétieux.

Elle n'oublia jamais la cohue d'un soir de feu d'artifice, où sa mère avait failli la perdre et où elle était restée, sans répondre aux cris de Rikka, enivrée par la bousculade, pleine d'un vague désir de mourir sous les souffles de toute cette humanité bruissant au-dessus d'elle. Et sa mère l'avait ramassée comme elle allait tomber sous les pieds d'une bande de gars éméchés fendant la cohue à coups de coude et de genoux.

En même temps, surtout depuis sa puberté, s'intensifiaient ses préférences sensorielles.

Certain timbre de voix lui rendait un personnage à jamais bien voulu; elle n'eût jamais distingué ce passant sans la nuance et les plis du vêtement qu'il portait, sans tel débraillé crâne ou cet autre sans telle façon de se caler sur ses hanches. Ses narines palpitaient devant un ton fané comme si elles subodoraient une capiteuse essence.

Elle devait garder toute la vie, de sa première idylle, une prédilection maladive pour les manoeuvres et particulièrement pour les maçons. Et comme dans le rappel des êtres et des choses elle ne séparait jamais leur forme de leur couleur et de leur entourage, les teintes vagues des hardes des goujats la captivèrent entre toutes.

Elle en tint toujours pour le rouge brique tirant sur le brun, les blancs fatigués et blafards, les indigos brouillés, les amadous bavochés, les roux éteints.

Aucun ragoût ne lui était comparable aux cassures et à la patine de ces vestes et de ces grègues de velours, luisantes par places, usées aux angles et aux protubérances des tâcherons.

Elle savourait les subtiles dégradations de ces frusques rapetassées qu'on dirait composées de feuilles mortes poudrées à blanc par le givre et qu'elle s'imaginait, au souvenir tragique et lancinant du doux manoeuvre, son pitoyable ami, éclaboussées d'une pourpre plus aveuglante que celle des frondaisons septembrales....

IX

Il y avait dans Clara un être raisonnable et normal qui répudiait les goûts exceptionnels de sa seconde nature. Tantôt elle souffrait de ne pas ressembler aux autres jeunes filles, tantôt elle se trouvait presque heureuse de l'inédit de ses impressions.

Elle devint forcément dissimulée et cacha ses appétences comme on tient cachées ses pudeurs. Jamais un mot ne la trahit. Pour mieux dérouter ses auteurs elle fit taire ses répugnances et parut supporter, sinon rechercher, tout ce que la société invente d'agréments et de distractions. Elle feignit de sourire dans les sauteries bourgeoises à de jeunes fats dont la peau satinée et parfumée refluait le fluide sympathique sous son épiderme; elle écouta en minaudant à propos leurs uniformes madrigaux.

Ah! combien se fût-elle rendue plus promptement à l'éloquence d'un rauque juron et d'un geste de barbare!

Elle joua cette comédie à la perfection, trouvant moyen d'éconduire, sans trop les étonner, les prétendants les plus opiniâtres et les mieux vus de ses parents. Le père Mortsel, doublement aveuglé par sa gloriole de parvenu et par son culte pour son enfant, attribuait à des visées plus hautes que les siennes les dédains et les refus de sa fille. Loin de s'en délier, il inclinait à trouver cette morgue digne de leur nouvelle condition. Tant que ne se présenterait pas un gentilhomme d'authentique lignage, au moins baron, il était bien résolu à ne recommander personne à sa fille.

La nécessité de donner le change à ses parents et au monde sur ses réquisitions, prêtait souvent aux allures de Mlle Mortsel quelque chose de timide, d'effaré ou de distrait dont les physiologistes les plus clairvoyants n'auraient jamais pu suspecter l'origine et qui l'embellissait encore aux yeux de ses poursuivants. Ils prenaient pour de l'ingénuité et de la pudeur aux abois les effets de la contrainte.

Dans la crainte de se trahir, Clara affectait également de traiter avec plus de superbe que ses parents, les ouvriers de l'entrepreneur qu'elle rencontrait sur le chantier en descendant au jardin ou qu'elle croisait sous la porte.

Le digne Nikkel qui se reprochait souvent comme un crime ses rechutes de familiarité avec ses salariés, se réjouissait des façons altières de sa Clara vis-à-vis de ces peinards et se la proposait en exemple.

Qui aurait pu détromper l'heureux père et l'édifier sur la vraie nature de sa fille en lui racontant ce qui se passa souvent dans la chambre virginale dont les fenêtres s'ouvraient sur les magasins?

Une main fébrile écartait légèrement le rideau de reps bleu,--ah! si peu que Nikkel, Rikka ou personne ne l'aurait remarqué--et longtemps Clara épiait le va-et-vient de cette gent infime.

Elle se délectait comme à l'époque de la ruelle du Sureau et plus passionnément qu'alors aux mouvements brusques de ces francs travailleurs, à leurs coups de rein et de jarret, à leurs postures de gymnasiarques. Elle s'immisçait, en esprit, dans leurs chamaillis et, acceptant comme un soulas la part de gourmades et de taloches que l'un ou l'autre de ces mâles se vantait de distribuer à sa femelle, elle éprouvait des rages de se jeter à leur cou, d'être mordue et broyée, mais finalement possédée.

X

Toujours d'aguets, à proximité des colloques populaires, elle avait souvent entendu parler d'un quartier où couraient polissonner les Anversois et se soulager les marins.

Dans ses courses inquisitoriales à travers la ville, elle fut longtemps sans rencontrer ces parages réputés que son imagination se représentait sous des couleurs aveuglantes: des rouges exaspérés correspondant, pour l'ouïe, aux fanfares les plus stridentes et, pour l'odorat, à des bouquets outrageusement vireux. Flâneuse émancipée dont aucun chaperon ne contrôlait les pas, libre de ses mouvements comme les jeunes Anglaises--le père Mortsel ne jurait plus que par les Anglais--Clara n'osa jamais pourtant s'enquérir de la topographie de ces antres où les femmes honnêtes ne s'aventurent que durant le carnaval, pilotées par leurs maris et à la faveur du domino et du loup.

Clara savait le nom bisyllabique, Rit-Dyk, de ces maisons de joie, et ce nom lui venait machinalement aux lèvres durant ses heures malconseillères. Elle apprit aussi que cet élysée s'agglomérait avec le quartier maritime et les vestiges de l'ancienne ville.

Longtemps elle rôda par les rues de la région batelière et faillit prendre pour ces lupanars les sordides auberges où logent, s'embauchent et se débauchent les simples matelots. Elle épelait les enseignes: Alla cita di Genoa--Posada Espanol--In der Stadt Hamburg--In the city of London--avec des envies de suivre dans un de ces bouges les gaillards de belle encolure qui y turbulaient.