Chapter 11
La comtesse surprit de loin ce tacite échange de confidences. Ses yeux, chargés de passion, durent atteindre les jeunes gens de leur fluide, car, simultanément, ceux-ci se retournèrent de son côté. Elle s'appuyait sur le bras de son époux. Son visage décomposé frappa les fiancés.
--Ne trouves-tu pas que notre bonne dame d'Adembrode a l'air plus malade depuis ce matin?... Si on ne la connaissait pas, on croirait même qu'elle se ronge l'âme.... Vrai, en la regardant j'aurais autant envie de la plaindre que de la féliciter...
--Tu as raison, Trinette, moi aussi je lui trouve la mine sens dessus dessous. Mais ces apparences ne doivent pas nous tromper. Écoute, nous prierons bien chaudement pour elle, pour la plus noble, pour la meilleure créature du bon Dieu. Demandons-lui de ne pas la rappeler trop vite près des anges....
Mais ils eurent beau s'exhorter à la confiance, pour la première fois de la journée, une ombre passa sur la félicité candide des promis, et tous deux pressentirent, sans oser se l'avouer l'un à l'autre, un mystère désolant.
Cependant le doyen de Lierre entonnait à pleine poitrine l'hymne _Ave Maris Stella_, et la procession se remettant en branle, toutes les voix se joignirent à celle du pasteur, exaltèrent à l'envi l'Étoile du marin.
Trine Zwartlée courut reprendre sa place dans les rangs de ses compagnes d'où, soprano gracile, elle entendit la voix cuivrée de Waarloos dominer le reste du choeur.
Comme les pèlerins signalaient ainsi leur approche, le bourdon de l'église sonna à pleine volée. On aurait dit une céleste bienvenue; aussi clamèrent-ils encore avec plus de chaleur et d'énergie.
Pour cette dernière trotte, les malades et les perclus étaient descendus des charrettes et des omnibus; ils se traînaient sur des béquilles ou bien leurs proches et leurs pays les soutenaient et les stimulaient par des exhortations filialement bourrues.
La nourrice du jeune comte d'Adembrode, portant entre ses bras le précieux poupon, marchait à présent aux côtés de ses maîtres, derrière la «procession» de Santhoven.
A mesure qu'ils approchaient, ils distinguaient les détails de l'architecture, les ornements, les pilastres, les archivoltes, les statues et les stèles du portique jésuite.
La porte béante leur permettait de plonger jusqu'au chevet du choeur, où des herses de cierges larmaient d'or les ténèbres.
Et maintenant, sur la route, des clos interrompaient les pâturages, la longue enfilée de marmenteaux cessait; la grand'route devenait la grand'rue. Ils passèrent devant une énorme baraque en bois, le panorama de Jérusalem, comme l'annonçaient de prolixes affiches sur tous les murs et sur des écriteaux plantés à chaque carrefour. Des villageois, arrivés dans la journée, psalmodiaient avec les nouveaux venus. Un concours énorme se pressait à Montaigu, mais les flots de blouses et de mantes s'ouvraient pour livrer passage à ces renforts. Des groupes apparaissaient aussi sur le seuil et aux fenêtres des hôtelleries.
Comme la procession allait traverser le pont jeté sur les anciens remparts de la villette, dans le portail ténébreux une croix d'argent jetait une fulguration bleuâtre. Puis on aperçut l'acolyte, en soutanelle rouge, qui portait cette croix. Derrière l'enfant, le desservant, un vieux prêtre en rochet de dentelle et en étole d'orfroi psalmodiait, le psautier à la main. Et des vieilles marmottantes se bousculaient après le curé. Cette procession marcha à la rencontre de l'autre.
Lorsqu'elles s'accostèrent, l'enfant de choeur et le doyen de Montaigu firent volte-face et, la croix toujours en avant, conduisirent les Campinois dans la basilique.
Au moment où le choeur suppliant, suggestivement discord, s'épandait sous la vaste coupole, les orgues dégonflèrent leurs poumons condensant tous les concerts de la nature, la musique des vents, des flots, des arbres, et les gazouillis des oiseaux et les meuglements des vaches. Les pèlerins se poussaient pour se rapprocher des tabernacles, puis tombaient à genoux avec tant de rudesse que leurs tibias craquaient sur la dalle.
Le dernier office venait de finir; pourtant les fidèles pullulaient encore dans la nef et les bas-côtés; ces contemplatifs ne pouvaient se résoudre à s'arracher à ce séjour choisi par la Vierge pour être le théâtre de ses merveilleuses complaisances. Le chant cessa, l'orgue se tut et au murmure rapide, martelé des _Ave_, succéda l'oraison de saint Bernard pressante et mélancolique comme une recommandation d'adieu.
Tous les yeux étaient amoureusement fixés vers la mignonne Dame, presque noire, blottie au fond du retable dans une niche d'argent massif, derrière laquelle un arbre desséché, palissé, déployait ses branches nues en manière d'espalier hiératique. C'était le chêne dont le feuillage abritait à l'origine la statue miraculeuse.
Cependant, des sacristains éteignaient le luminaire, ne laissant brûler qu'une lourde lampe ciselée dans le plus noble métal, et suspendue à la voûte par des chaînes d'argent. Le lendemain les pèlerins entendraient une messe cardinale. Mais, anticipant sur leurs dévotions, avant de s'écouler au dehors, chaque paroisse de dresser dans les candélabres un cierge colossal, pesant force livres de cire, entouré de bandelettes coloriées et à mi-hauteur duquel se détachait, en grosses lettres d'or, sur un cartel enguirlandé de fleurs, le nom de la commune donatrice. Puis ils firent, en se traînant sur les genoux, et les bras en croix, les stations du Golgotha, figurées en marbre blanc autour de l'église.
XXXII
La comtesse se retira de bonne heure. Elle suffoquait et avait hâte d'être seule. Elle ouvrit la fenêtre de sa chambre et s'y accouda. L'hôtel de la _Grande-Barrière_, où ils étaient descendus, formait le coin des chaussées d'Aerschot et de Sichem.
Ses croisées regardaient le fossé et l'ancien glacis de la ville. Au fond, par delà le pont franchi tout à l'heure, s'élevait la basilique. Éteinte à présent, noire, redoutable, la silhouette du monument se détachait sur un ciel indigo cloué d'astres. Clara distinguait encore les boutiques de chapelets et de béatilles éclairées par des quinquets à pétrole soufflés à fur et à mesure que s'éclipsaient les clients.
Avec la fin du jour la foule se dérobait, se gîtait.
Les auberges proprettes et claustrales où l'on n'entend jamais, à cause de l'édifiant voisinage, ni rixe, ni dispute, ni blasphème, ni même le graillement catarrheux de l'orgue de barbarie, cet accessoire obligé des grandes assemblées rurales, poussaient un à un leurs volets et leurs huis. A Montaigu, il semble que les fumées du houblon et de l'alcool ne fassent qu'épaissir les encens mystiques. Il faut croire que la bière même de ce pays, la bière de Diest, un breuvage vineux et doux, une onction pour le palais et une griserie pour les lobes, une boisson mielleuse comme l'hydromel et perfide comme le vin de Tours, entretient les buveurs dans leurs dispositions extatiques.
Des groupes de retardataires, finalement congédiés, évoluaient piteux, sans geindre ou tempêter comme le font ailleurs les ivrognes expulsés de leurs derniers retranchements. Ils représentaient des traînées silencieuses, lugubres, pareils à des fantômes de buveurs condamnés à revenir, après leur mort, errer autour des estaminets. Ceux qui parlaient baissaient aussitôt la voix, rappelés à la conscience de l'endroit sacré qu'ils hantaient. Ces larves se dissipèrent à leur tour, une à une, ou du moins s'affalèrent, çà et là, sans plus bouger.
La nuit chaude, une nuit de lune nouvelle, éclairait assez pour permettre à la comtesse de discerner, dans le jardin entourant le temple, des formes noires amoncelées, des gens couchés sur l'herbe. Par ces jours de fêtes carillonnées, ces rustauds, n'ayant pas le choix du coucher et dépourvus la plupart de l'obole qu'il coûte, bivaquent sur la dure. Errénés, force lieues dans les jambes ils s'endormaient lourdement, prostrés, côte à côte, confondant les sexes, mais refoulant avec terreur les incitations charnelles, même si c'était une épouse, une fiancée, qui les frôlaient.
Clara crut un moment apercevoir, allongés dans le cimetière, les ombres de Sussel Waarloos et de Trine Zwartlée; mais sa jalousie la trompait, car elle se rappela aussitôt que les fiancés avaient trouvé un gîte, avec leurs parents, dans une auberge voisine de la _Grande-Barrière_.
Tout à coup une musique grêle et flûtée strida dans l'absolue accalmie. En bas dans le réfectoire de l'hôtel, un choeur de soprani, garçonnets et jeunes filles, répétait un cantique pour la solennité du lendemain. Ces voix jeunes, aiguës, un peu dissonantes, étrangement sympathiques, comme toutes les choses précoces et forcées, sur lesquelles agissait l'épaisseur des parois de séparation comme une sourde pédale, de manière à en augmenter la mélancolie, accompagnèrent longtemps le cortège de pensées de Clara,--et elle faisait de ce choeur le thème accablant de sa désespérance, le chant de ses aspirations toujours refoulées, le _requiem_ de son amour.
XXXIII
La nuit régnait encore, lorsqu'elle se réveilla sans s'être couchée. La cloche s'ébranlait dans le campanile du dôme. Elle se rappela que la première messe se célébrait à quatre heures à l'intention des partants matineux.
L'envie lui prit d'assister à cet office. Elle s'humecta les tempes, s'enveloppa dans un long manteau dont elle rabattit le capuchon sur son visage et gagna doucement la rue.
Comme elle pénétrait dans l'église, le sacristain allumait les cierges de l'autel; le reste du vaisseau plongeait encore dans les ténèbres compactes. On aurait dit une crypte.
La comtesse était arrivée la première. Elle demeura dans les bas côtés agenouillée près d'un pilier. Les fidèles se tassaient d'abord à proximité du tabernacle d'argent dont la blancheur éblouissante, presque sidérale, lançait des éclairs de coupelle et sur lequel se profilait énergiquement la petite madone noire.
Une clochette tinta et du jubé obscur, piqué seulement de deux fanaux tremblotants, des brouillards de sons d'orgue s'abattirent, lourds, rauques, pâteux, comme les derniers bâillements d'un géant qui se réveille. Le célébrant parut, vêtu de rouge, en commémoration du martyr du jour et entonna l'_Introït_.
Les paysans déferlaient sans cesse comme des flots à marée haute et entouraient la comtesse au point de lui couper la retraite si elle avait voulu sortir. Ils envahissaient le temple avec un empressement féroce, touchant dans son irrévérence. Ils y apportaient une piété fauve.
Quelques-uns, encore hébétés par le sommeil, déambulaient en trébuchant et, les yeux gros, ils tournaient les poings dans les orbites.
Les pieds des chaises déplacées grinçaient sur la dalle. Des toux pénibles, des expectorations séniles, des quintes de coqueluche se répercutaient en échos cassés.
L'ombre empêcha longtemps Clara de démêler les uns des autres, les individus dans ce grouillement. Puis l'aube réveillant avec des précautions d'artiste les couleurs des vitraux de l'abside, des rayons s'en projetèrent par faisceaux ou par éventails sur le centre de la nef, puis une teinte de grisaille, livide, froide, succéda aux ténèbres des pourtours.
En se bousculant, les bourrus n'épargnaient guère la comtesse, que personne ne reconnaissait sous son manteau de pénitente. Ses prédilections collectives pour le peuple et surtout pour les campagnards, noyèrent un moment la passion intense portée à l'un de ces rustres. Elle se trouvait cernée dans un groupe de jeunes blousiers dégageant une effervescente et chaude odeur d'étable, des effluves de corps séveux secoués par les longues marches de la veille. Et cette atmosphère produisait sur son idée fixe l'engourdissement vague d'un anesthésique.
Les reflets des verrières trempaient de teintes fantastiques ces masses d'hommes et de femmes empêtrés. Les sarraux moites et fripés se violaçaient sur les dos arrondis. Clara observait ses voisins dans leurs dévotions; ces têtes baissées, ces lèvres balbutiantes, ces yeux pleins d'appel, éperdument fixés vers l'immuable et souriante Notre-Dame, ces épaules carrées, ces bras musclés, ces jambes charnues, ces croupes renforcées, sur lesquelles bridaient des houzeaux luisants et brunâtres comme les glèbes.
La stupeur des prières hypnotisait les faces rugueuses ou mafflues. Des oraisons jaculatoires faisaient ces fanatiques se marteler la poitrine de leurs poings gourds. Ceux qui n'avaient pas trouvé de siège s'asseyaient sur leurs talons. D'autres, immobiles, le menton dans les paumes de leurs mains, les coudes sur les cuisses, paraissaient sommeiller. Et, à côté d'un rictus d'ascète, d'un ancêtre dur et osseux, s'épanouissaient des galbes de jeunes filles, luisants comme une couverte; plus loin se pétrifiait l'admiration bestiale presque douloureuse d'un adolescent étranglé par l'émotion. Des rosaires cliquetaient entre les doigts durillonnés des vieilles et les mains potes des fillettes égrenaient des chapelets bleus si mignons qu'ils tenaient dans une coquille de noix.
Cependant des faussets enfantins et grêles, les voies si ténues de la veille, tombaient de la turbine. De ces gosiers d'impubères, étroits, étranglés, la note fusait comme un mince jet d'eau visant un ciel lunaire. C'étaient de ces voix que la mue voile déjà, dont la caresse griffe, qu'on dirait toujours prêtes à se fêler, qui tiennent encore plus de l'horreur douce des limbes que de l'éblouissance des cieux. On en dotait par la pensée ces têtes d'angelets joufflus, papillonnant sans corps et sans membres dans les gloires des Assomptions.
A l'offertoire, une pièce blanche jetée presque au juger, du fond de l'église, vint s'abattre dans un des vastes plateaux disposés sur des troncs devant l'autel.
Ce fut le signal d'une offrande générale, terriens cossus ou valets besogneux, gros fermiers du Polder ou sabotiers et lieurs de balais de la Campine se dépouillaient, ceux-là de leur superflu, ceux-ci du métal laborieusement thésaurisé. Une grêle de florins et de jaunets, une averse de gros sous, commença.
La comtesse voyait des bras se lever au-dessus du remous des têtes, viser, ajuster,--des poignets faire ressort pour jeter l'obole jusqu'au but. Les courtauds se piétaient, les parents soulevaient et portaient en avant leurs enfants malades, afin que ceux-ci offrissent eux-mêmes la pièce rédemptrice, la rançon étant alors plus agréable à Notre Gentille Dame.
La chute incessante des oboles ajoutait une étrange et crispante sonnerie aux cantiques du jubé, au plain-chant du prêtre, aux ouragans de l'orgue et aux tintements de la clochette.
Alors la scène devint encore plus poignante. Les maroufles, fiévreux, affamés du pain des Ames, se pressaient, comme le remous de la barre, de tous les coins de l'église et même du parvis, vers la Sainte-Table. Bougons, rogues, des syllabes de jurons retenues sur leurs lèvres par la majesté du lieu, ils joignaient les mains, mais distribuaient de terribles coups de coude. Les faibles et les femmes dévoraient leurs cris. D'irascibles cochets se laissaient bousculer sans colère, quitte à traiter leurs voisins de la même façon. Le prêtre semblait abecquer une nichée d'oisillons voraces.
Le soleil se levait sur cette scène. Les violettes et morbides couleurs des verrines se ravivaient à ces ruissellements d'or fluide. Les visages, tirés et blafards, reprenaient leur fleur de santé villageoise. Les fanfreluches des bonnets et les fichus bariolés éclataient sur le moutonnement des sarraux et des mantes.
Et la comtesse, embrassant le banc de communion, percevait jusqu'au frémissement de ces bouches avides de la chair d'un Dieu et le mouvement haletant de ces langues au contact de l'Holocauste.
La passion s'exaspérant jusqu'à l'éréthysme, une jalousie sacrilège indisposait Clara contre le Ciel. Elle aurait voulu, elle, l'inassouvie, se savoir désirée avec cette ferveur par ces simples; altérer du même amour ces gosiers, provoquer cette pâmoison, cet accès de désir, ce ravissement, cet oubli de tout, sauf d'un unique objet, chez cette horde de marauds puissants.
Quand répandrait-elle par son approche, sur leurs physionomies rebourses ou cruellement placides, cette expression d'idolâtrie suprême? Oui, il semblait à la comtesse que la Vierge et son divin Fils lui eussent volé la tendresse copieuse de ces violents.
Quelles délices leur procuraient-ils donc, le Saint des Saints et la Toute Sainte pour les transfigurer ainsi?
Le prêtre suffisait à peine à nourrir ces affamés.
Rassasiés, la première rangée de communiants laissait retomber la nappe et se relevait d'un même sursaut; d'autres, aussi safres, guettaient les vides de la table et les comblaient.
A une de ces oscillations de la foule, produites par le va-et-vient des attablées, la comtesse eut la vision de deux têtes juvéniles mises en pleine lumière dans la flambée conquérante du jour.
Le désespoir, la jalousie, la passion souveraine lui firent renier aussitôt cette foule convoitée si impérieusement une seconde auparavant. Son épouvantable désir, surchauffé depuis le commencement de la messe, fondit sur une seule proie. Elle cessa d'envier à Dieu le culte de ses créatures, pour ne plus songer qu'à disputer Sussel Waarloos à Trine Zwartlée.
Car c'était bien le Xavérien qui communiait à côté de sa future. Clara apercevait le profil perdu du jeune homme penché doucement vers sa bien-aimée.
La petite paysanne, de même, ne semblait pas détacher sa pensée de la terre. Au moment de s'agenouiller, leurs prunelles, noyées d'une double ferveur, s'étaient rencontrées.
Avant de monter vers Dieu, leurs prières se confondaient amoureusement.
XXXIV
La comtesse se laissa traîner par le courant des pèlerins et gagna l'hôtel, affolée, au paroxysme de l'aberration. Elle se croisa avec le comte qui se rendait à son tour à la messe. Il ne la vit pas; d'ailleurs, il ne l'eût pas reconnue, enveloppée qu'elle était dans son manteau de paysanne. Clara ne réfléchissait pas à ce qu'elle allait entreprendre; elle ne se sentait qu'une volonté, ou mieux qu'un instinct: parler aussitôt à Sussel Waarloos, empêcher à n'importe quel prix son mariage; l'arracher, même par un esclandre, à cette Trine Zwartlée.
A bout de moyens elle tenterait l'homicide: les tempêtes charnelles, les ataxies débordaient sa conscience. Tout devait éclater. Ne pouvant être à lui, éternellement frustrée dans son espoir, elle entendait qu'il ne fût à personne.
Elle en avait assez de la comédie de sa vie. Elle ne craignait pas le déshonneur public, la mort, elle irait à sa rencontre après s'être vengée. Au moins se serait-elle montrée un moment sans masque, sous son vrai jour, telle que l'avait créée la nature. Impudique et adultère, oui; mais menteuse plus jamais. Elle se soulagerait en disant tout ce qu'elle entretenait de désirs dans le sang, et de nostalgies dans le coeur. Le monde l'exécuterait ensuite; n'importe, elle aurait au moins respiré à l'aise quelques secondes, les premières de son long calvaire. Une catastrophe valait mieux que ces énervantes refuites et que cette suffocante hypocrisie.
Cette contrainte durait depuis son enfance. D'abord vagues et passagères, par la suite les tentations s'étaient accumulées, pressantes, formidables. Pourtant, malgré leurs assauts, Clara demeurait physiquement pure. Dans la lutte douloureuse, presque héroïque, que sa raison soutenait contre sa chair, avant cette nuit fatale du guet-apens de Zoersel, la raison l'avait toujours emporté. Si la comtesse n'était pas parvenue à abroger la triste loi du corps, du moins s'était elle flattée de l'éluder. Vierge jusqu'à son mariage, Clara s'était jurée de n'être jamais adultère qu'en pensée. Et son parjure, sa chute même, avait été une chute honteuse, une compromission. Aujourd'hui elle ne se contenterait plus de cette lâche, incomplète et peu mutuelle rencontre. Elle voulait non seulement être possédée par Sussel, mais elle entendait que cette possession fût consciente et volontaire, le résultat d'un amour réciproque. S'il consentait--et il consentirait--ils fuiraient ensemble. C'est à peine si, dans son éréthysme, elle songea un seul instant à Warner.
Rentrée à l'hôtel, elle guetta de sa fenêtre la sortie de la messe et fit mander Sussel Waarloos par le cocher.
Lorsque le Xavérien se trouva en présence de la comtesse, il fut frappé du ravage de ses traits. Elle montrait un visage encore plus décomposé que la veille sur la grand'route.
Avant qu'il eût eu le temps de s'informer de sa santé, elle lui signifia que Trine Zwartlée ne conviendrait jamais à Sussel Waarloos et qu'elle attendait de la sagesse du jeune fermier la rupture de cette alliance.
Le gars essaya de protester. Qui avait donc prévenu la comtesse contre cette brave fille? Il n'y en avait pas dans le canton de plus honnête, de plus laborieuse et de plus modeste. Quiconque disait le contraire mentait. Et s'animant à l'idée que de méchantes langues salissaient sa promise dans l'esprit de la dame, il demandait en grâce d'être confronté avec les mauvais chrétiens, il les mettait bien au défi de répéter leurs propos devant lui, car, pour sûr--foi de Waarloos--le menteur ne sortirait pas vivant de ses mains.
La comtesse n'eut garde d'accepter l'épreuve que proposait le loyal garçon. Elle continua pourtant de railler la candeur de Waarloos et persista, par des réticences et des mots couverts, à mettre en doute l'amour de Trine Zwartlée.
Sussel confirma respectueusement, mais non sans fermeté, sa foi dans cet amour.
--Mais elle ne vous aime pas autant qu'on pourrait vous aimer! laissa échapper Mme d'Adembrode.
Sussel, peu subtil, mit quelque temps à comprendre l'objection. Embarrassé il tournait et retournait sa casquette entre ses doigts.
--Nous nous aimons comme il convient, croyons-nous, Madame, autant que Dieu permet de s'aimer! finit-il par balbutier.
--Ne parlez pas de Dieu! interrompit-elle avec humeur. Il n'a rien à voir dans votre ridicule assotement pour cette petite vachère....
Mais elle s'aperçut à l'air effarouché du gars qu'elle faisait fausse route; aussi, quittant ce ton de sarcasme, elle força le Xavérien à s'asseoir, se rapprocha de lui, et cessa de jouer un dédain bien loin de son coeur. C'est câline, de l'angoisse dans les yeux, la voix sourde et mouillée, qu'elle murmura:
--Sussel... mon brave Sussel, si une femme vous disait, prête à vous prouver son dire: «Je vous aime plus que Trine peut vous aimer--oui, plus que Dieu le permet, je vous aime de toutes mes forces, je vous aime tellement que je ne sais vous voir uni à une autre femme; je vous supplie au nom de cette immense tendresse de renoncer à cette Trine», Sussel si une femme vous parlait ainsi, que feriez-vous?
Le gars ne savait que répondre, son indignation était tombée et il éprouvait à présent une vague inquiétude; un mystérieux attendrissement le gagnait. Cependant la comtesse insistait.
--Elle n'a pas l'air de quelqu'un qui se moque; elle semble plutôt souffrir! pensait Sussel, de plus en plus interloqué.
Comme elle lui répétait pour la troisième fois l'étrange hypothèse, Sussel finit par déclarer qu'il plaindrait de toute son âme la payse qui lui tiendrait des propos aussi biscornus, mais que ces lubies d'un cerveau malade ne mettraient pas un instant obstacle au bonheur rêvé avec la compagne de son choix.
Malgré l'accent convaincu que le Xavérien mit dans ses paroles, la comtesse s'obstina. Elle parla plus clairement. Il n'y avait pas que des paysannes au monde. D'autres femmes que celles de la campagne pouvaient l'avoir remarqué. Et, toujours plus enveloppante, la voix et le regard pleins de prières et de caresses, elle en vint à parler peu à peu de certain rêve ineffable, avant-goût des joies du mariage, de ce rêve où le rêveur crut expirer de délices en fondant entre les bras d'une femme....
Et comme Sussel, comprenant l'allusion, sursautait et portait les mains devant les yeux: