Chapter 10
Cette fois, une autre voix répondit à celle du somnambule. Clara venait de se glisser dans le cercle de ces bras musclés prêts à broyer leur capture récalcitrante. Elle n'eut point peur d'être étouffée sur cette poitrine de mâle; au contraire elle passa par une mortelle seconde en craignant d'être reconnue et repoussée. Il ne la rejeta point. Sa pression, loin de se relâcher devint encore plus ferme; mais maintenant qu'on se prêtait à ses caresses, la douceur reparut dans ses prunelles devenues féroces, un désir moins éperdu cessa de le faire grimacer et son visage s'illumina d'un béat et soulageant triomphe. Il l'étreignit, elle pantela et lèvres contre lèvres, enlacés frileusement, ils se possédèrent sans qu'il fût revenu à la raison ou sorti du sommeil....
Vers l'aube, doucement il ouvrit les bras robustes qui continuaient d'accoler la comtesse d'Adembrode. La crise était passée, bien passée cette fois; il dormait sans plus rêver, et sa tête apaisée, presque souriante, retomba sur l'oreiller.
En se dégageant la comtesse se rappela l'histoire racontée par la vieille Kathelyne, l'aventure de Sussel, assailli par les faneuses, et se trouva, elle, la grande dame insoupçonnée, plus vile que l'affreuse Jô Vitesse.
Elle venait de se ravaler au rôle de ces faneuses dévergondées.
Faneuse comme elles; mais surtout, comme elles, faneuse d'amour!...
Pourtant Clara ne se repentait point. Elle se glorifiait de son geste. Elle n'aurait pas le regret épouvantable de l'occasion perdue. Et elle considérait machinalement comme une chose toute normale, un peu de sang qui avait transpiré de la blessure du Xavérien sur son peignoir blanc.
Depuis longtemps les frusques sanglantes de Flup Barend, le petit maçon, avaient cessé de draper sa chimère.
XXIX
A son réveil, le blessé manifesta une profonde surprise, et un certain embarras, en apercevant la dame d'Adembrode, et surtout en apprenant où il se trouvait. Il ne se rappelait plus rien des incidents de la veille à partir du moment où ses compagnons l'avaient ramassé.
Un poids énorme débarrassa le coeur de la comtesse. Pourtant Sussel la remercia, protesta de son dévouement dans des termes si sincères et si chauds, qu'elle en éprouva quelque honte et quelque remords.
Le médecin fit sa visite, examina la blessure, interrogea Clara sur la nuit, renouvela l'appareil et déclara que l'état du Xavérien était aussi satisfaisant que possible. Warner s'assit aussi quelques instants au chevet de Sussel.
Des jours passèrent sans que la fièvre reprit le malade. L'amélioration continuait.
Quoiqu'elle en eût, la comtesse avait dû céder à la vieille Kathelyne, durant les nuits suivantes, sa place au chevet de Sussel. Maintenant que la guérison n'était qu'une question de temps et de soins, Clara ne pouvait plus justifier une sollicitude trop ostensible. Mais elle demeurait auprès de Waarloos la plus grande partie du jour. Souvent ils étaient seuls et alors ils s'entretenaient avec un certain abandon qui devint bientôt de l'intimité. Sussel considérait Clara comme une amie d'une essence supérieure, comme son ange gardien; aussi sa sympathie côtoyait-elle l'adoration.
Mme d'Adembrode, par contre, souffrait de ce culte qui lui disait trop l'abîme mesuré par le jeune paysan entre leurs deux natures. Le pire c'est qu'elle n'osait pas le détromper et lui prouver l'inanité des préjugés. Pourtant, il y avait des moments où elle regrettait que Sussel ne se fût pas réveillé pendant cette nuit à la fois si cruelle et tant ineffable. Le soulagement n'était pas venu depuis ce furtif adultère. Elle souffrait même plus que jamais en songeant à la mystérieuse bien-aimée qu'avait appelée le délire de Waarloos.
Avec ce tact et cette rouerie de la femme amoureuse et jalouse, elle provoqua les confidences du jeune homme. Sussel avoua courtiser depuis un an, à l'insu de sa mère, Trine Zwartlée, la fille d'un fermier de Grobbendonck, rencontrée à la kermesse de cette paroisse, et aux détails dans lesquels entra l'amoureux, détails corroborant ceux qu'il avait révélés pendant son sommeil, la comtesse apprit à n'en plus douter que sa rivale était cette même Trine Zwartlée. A présent, elle voulut savoir aussi par quelles phases avaient passé leurs amours.
Sussel, adroitement interrogé, déclara que sa promise ne se laisserait jamais «toucher» avant le mariage. Et l'expansif amoureux s'anima, s'étendit sur le portrait et sur les mérites de son accordée; il en parla si longuement, il en fit un tel éloge, mit un tel accent de sincérité dans sa parole, un tel feu dans ses yeux bruns, tant de loyauté dans sa physionomie, que Clara ne douta plus de l'ardeur de ses sentiments pour cette jeune paysanne. Sussel tenait surtout à convaincre la comtesse de la pureté de leurs rapports, et revenait toujours sur la vertu et la modestie de Trine. En parlant de son amie, la voix du jeune homme retrouvait ces troublantes harmonies et ses regards se veloutaient de cette irrésistible tendresse qui avaient tant bouleversé la comtesse cette nuit où le somnambule s'adressait au fantôme de la petite paysanne. Sussel confia encore à Clara qu'ils comptaient s'unir dans quelques mois et la supplia, à ce propos, de bien vouloir pousser avec le comte à ce mariage: «Car, disait-il, les Zwartlée ont moins de bien que les Waarloos; ils ne rencontrèrent pas comme nous de généreux d'Adembrode pour les faire prospérer, et je crois que ma mère, si jalouse de moi, commencera par s'opposer à mon bonheur.»
Et la comtesse, torturée comme on doit l'être dans l'éternelle nuit, promettait d'user de toute son influence sur la vieille fermière, ce qui l'exposait aux effusions reconnaissantes du fiancé de Trine Zwartlée.
C'est dans cette circonstance surtout qu'elle faillit éclater et choir du haut de l'autel, inaccessible à de charnels désirs, que Sussel lui érigeait dans son coeur; c'est alors qu'elle manqua de s'offrir à lui et se jeter brutalement à son cou. Les obstacles ragoûtaient la passion de la dévoyée. A présent elle aimait avec désespoir.
Une pensée seule la consolait, celle que l'autre ne se laissait pas «toucher». Elle affectait de douter des affirmations de Sussel rien que pour lui entendre redire cette chose calmante comme un baume.
Un jour qu'elle jouait de nouveau cette incrédulité, le jeune métayer défendit son élue avec plus d'exaltation encore que d'habitude.
--Et ce n'est pas, déclara-t-il d'un ton résolu, que je n'aie essayé de la séduire... J'étais beaucoup moins raisonnable que la blondine!... Il y a des moments ou je suis capable comme un autre de faire une bêtise--ici il rougit et balbutia.--Oui, pour tout dire, le soir même où je me déclarai, j'ai voulu la contraindre et n'y suis parvenu! Heureusement!... Écoutez, madame, elle n'a été ma femme, ma vraie femme qu'une fois... dans un rêve, un seul rêve où je crus mourir de bonheur en me fondant dans ses bras!...
Cette fois encore, Clara sachant quelle nuit il fit ce rêve, parvint à se taire et à dissimuler, mais, pour ne plus s'exposer à une tentation aussi féroce, elle évita depuis lors de douter de la vertu de Trine Zwartlée.
Comme elle l'avait promis au Xavérien elle recommanda, malgré le voeu de son être intime, la petite vachère de Grobbendonck à la mère Waarloos et eut facilement raison des répugnances de la vieille paysanne. Kathelyne mit même tant d'empressement à se rendre au désir de la noble dame qu'elle proposa de célébrer les noces le premier jour que Sussel pourrait se tenir debout. Mais Clara combattit cette précipitation:
--Le comte, ajouta-t-elle, fidèle aux traditions de ses aïeux, s'occupe de l'établissement de son «cousin», et il désire caser le nouveau ménage Waarloos dans une ferme nouvelle; il fera présent au jeune couple, non seulement de leur chaume, mais encore d'un fort lopin de terre. Il leur faut donc patienter quelques mois.
Sussel, un peu marri d'abord, n'eut garde de s'opposer à cette combinaison. Il avait une absolue confiance en Clara. Il la vénérait trop pour suspecter un moment les vrais motifs qui lui dictaient cet ajournement. A la vérité, Clara, décidée à se rattacher Sussel à tout prix, cherchait le moyen d'empêcher ce mariage, et en attendant elle avait voulu gagner du temps.
--Je parlerai à Trine de ce que vous faites pour nous, aussitôt que je pourrai me rendre à Grobbendonck--disait Sussel.--Elle sera bien heureuse et vous chérira autant que ma mère et moi. Mais, comme d'après le docteur j'en ai encore pour quelques semaines à me tenir tranquille, n'ajouteriez-vous pas aux trésors de bontés que vous avez eues pour moi celle de permettre à Trine Zwartlée de venir me voir ici?...
Mme d'Adembrode se garda bien de dire que Trine s'était présentée plusieurs fois à la porte du château, mais qu'on l'avait toujours renvoyée en invoquant la consigne donnée par le médecin. A présent que l'entrée en convalescence du Xavérien n'était plus un secret, force fut à la comtesse d'aquiescer au désir de Sussel.
Entrant un matin dans la chambre de Waarloos, elle le trouva conversant avec une jeune villageoise fraîche et potelée, un peu boulotte, rieuse, les plus beaux yeux de saphir, l'air espiègle et vaillant, embaumant la santé et la vertu. C'était Trine Zwartlée. La comtesse s'avoua la gentillesse et les appétissants dehors de cette contadine de dix-huit ans. A côté de Clara, elle représentait un type assez vulgaire; c'était une plante rustique, savoureuse et vivace, plutôt qu'une fleur de beauté.
--Et pourtant, se disait la comtesse, les charmes de la petite paysanne l'emportent sur les miens, puisque ce sont ceux-là que subissait Sussel Waarloos.
Elle se fit derechef violence pour cacher sa rancoeur et accueillir amicalement cette friande pataude. Naïve et ingénue, Trine trouva Mme la comtesse d'Adembrode aussi belle et aussi bonne qu'on la renommait jusqu'à Grobbendonck; elle se laissa prendre aux petites attentions de la grande dame; en fille de paysans positifs, elle se réjouit de l'arrangement proposé pour leur mariage par les châtelains d'Alava, et railla même l'impatience de son promis. Elle revint plusieurs fois au château, plus flattée et touchée que chiffonnée par l'obstination que mettait la comtesse à assister à leurs entretiens.
La guérison de Sussel s'achevait, il était aussi valide, peut-être plus robuste qu'auparavant. Grâce à de puissantes interventions mises en oeuvre par Warner, l'échauffourée de Zoersel n'avait eu pour épilogue que la condamnation du généreux Pierlo à quelques heures de prison et à une amende, remboursée par les maîtres d'Alava. Aucun autre Xavérien n'avait été inquiété. Les héros du métingue s'étaient peu souciés d'ailleurs de faire du bruit autour de l'avortement de leur apostolat en Campine.
Sussel aurait donc pu prendre la direction des travaux de la ferme paternelle, mais la comtesse, alléguant que le jeune paysan devait encore se ménager, et éviter les trop rudes besognes des champs, le fit retenir au château par son mari, et employer aux menus travaux du jardinage.
Des semaines se succédèrent. La comtesse consentit enfin, de crainte de trahir ses sentiments, au retour de Sussel à la Tremblaie. Il partit un jour avec sa mère, après le coucher du soleil.
Du perron du château, Clara les vit cheminer, s'éloigner lentement. Une impression étrange la surprit. Au fur et à mesure que décroissait, dans le crépuscule hivernal, la haute silhouette du gars, elle sentait diminuer le volume de son coeur; celui-ci semblait se fondre, ou mieux, s'enfoncer, choir lourdement de sa poitrine vers ses reins.
Une horrible faiblesse la paralysait; elle avait froid aux extrémités, elle chancelait, et tout à coup ce fut comme si son coeur battait dans ses entrailles.
Rentrée défaillante au bras de son mari, elle s'alita.
Warner, très alarmé, quérit le médecin de Viersel. L'homme de l'art, ayant examiné longuement la malade, annonça au comte, avec une gravité complimenteuse et un peu goguenarde, que la maladie de madame était de celles dont il croyait devoir les féliciter tous les deux. M. d'Adembrode pensa étouffer le médecin dans ses bras, et, débordant de jubilation, ses yeux interrogèrent le regard de la patiente allanguie.
Elle répondit par un faible «oui», devint livide et tomba sans connaissance dans les bras de son époux exultant.
Trois mois s'étaient écoulés depuis le métingue de Zoersel.
XXX
Le dimanche de Pentecôte, au mois de juin vers sept heures du soir, une longue caravane de pèlerins suivait la chaussée bordée de ces ormes qui n'ont plus d'âge, continuant depuis Aerschot jusqu'à Montaigu. La plupart étaient des habitants de Lierre qui étaient partis de cette ville, à l'aube.
Leur cortège, renforcé de quelques confréries des villages environnants, n'avait fait étape qu'à Heyst dit _op den berg_--ce qui signifie sur la montagne--et à Aerschot. Devant, marchaient les hommes, presque tous en blouse et en casquette, s'appuyant sur leur rondin de cornouiller, les grègues et les chaussures poudreuses. Puis venaient les femmes, endimanichées, les matrones, les fermières, la tête prise dans ces grands bonnets campinois, dont les ailes de dentelle badinaient aux souffles intermittents de la brise crépusculaire et sur lesquels se cabrait un chapeau en forme de cabriolet, garni de larges et longues brides de soie gros grain et à ramages;--les jeunes filles en cornette blanche ornée de blondes, de guipures, de bouquets de fleurs, de coques vertes ou bleues.
De poupines figures de fillettes s'encadraient encore dans ce casque de cuir foncé, coiffure délicieusement martiale qui prêtait aux roses blondines un air de valkyries enfants et que les modes urbaines repoussent de plus en plus de la banlieue vers les confins de la Campine jusqu'à ce qu'il aille rejoindre la kyrielle de moeurs caractéristiques, de pittoresques usages, de costumes nationaux déjà tombés en désuétude ou abolis.
Chez toutes, un chapelet s'enroulait autour du poignet et quelques-unes pressaient un livre de prières dans leurs mains jointes contre leurs poitrines.
Des mères portaient dans leur giron le nourrisson, le culot, oscillant à leur marche hommasse de rudes travailleuses et les pères tenaient à la main des enfants plus âgés qui, fatigués, se faisaient remorquer ou, distraits par le paysage, trébuchaient et s'attiraient des rebuffades.
On avisait, parmi cette traînée, les anciens de leurs clochers, chenus et voûtés, des gars maflus dans toute la robustesse de la vie rustique, des adolescents farouches qu'abêtissait leur puberté naissante, de roses et blondes pucelles dissimulant à peine l'éclat provoquant de leurs yeux smaragdins sous la frange ombreuse des cils--ainsi se cache la blavelle entre les faisceaux d'épis.
A la tête plusieurs prêtres: le doyen de Lierre et les curés des bourgs représentés, accompagnés de leurs marguilliers et fabriciens; ceux-ci, des vétérans engoncés dans leur longue redingote, récitaient les litanies de la Vierge. Et les ouailles répondaient sur un ton suppliant, en traînant la voix: _Ora pro nobis--Miserere--Amen_.
Pleins de ferveur, ils priaient presque sans interruption depuis leur départ, au point de s'enrouer et de chercher leur salive. La poussière soulevée par leur colonne picotait les yeux. Les vêtements moites et chiffonnés adhéraient à la peau, la transpiration coulait de leurs fronts: ils n'y prenaient garde.
Quelques-uns, en accomplissement d'un voeu, avaient fait la route déchaux et emportaient leurs souliers attachés au cou par une corde.
Ils marchaient comme sur des braises; les ampoules, crevées à la pointe des pavés, saignaient; la poussière poivrait leurs plaies; ils traînaient la jambe, mais ne se plaignaient pas. Un rictus de martyr, exprimant plus de béatitude que de souffrance, convulsait leurs faces.
A la suite des pèlerins, cahotaient et grinçaient trois spacieux omnibus et plusieurs charrettes maraîchères, bâchées de toile blanche. Ces véhicules charriaient les infirmes, les malades, les variqueux et aussi plusieurs pèlerins, frappés d'insolation au milieu de la bruyère nue.
Après, venait un landau armoirié, d'un modèle antique mais confortable, attelé de deux magnifiques carrossiers bai, qu'un cocher en livrée sombre maintenait difficilement au pas.
Dans la voiture sommeillait une nourrice avec son poupon emmailloté dans l'eider, les dentelles et le satin, tous deux anonchalis par cette longue étape.
Un peu en arrière de la foule, immédiatement avant les diligences, marchaient deux personnes que leur physionomie comme leur mise distinguaient du gros de la caravane. C'étaient les maîtres du landau, le comte et la comtesse d'Adembrode. Le diagnostic favorable des médecins se vérifiait. La Vierge venait d'exaucer le voeu de Warner en lui accordant un garçon superbe. Reconnaissant, il avait voué le nouveau comte Jean d'Adembrode à la Gentille Dame et pour remercier la toute puissante médiatrice, il allait avec la mère, l'enfant et tous ses féaux, fermiers et métayers, l'adorer dans un de ses temples d'élection.
La psalmodie monotone des pèlerins, toujours reprise et toujours interrompue, semblait la respiration de la plaine oppressée. A présent, en même temps que se rabattait la poussière, avec l'ombre, de la fraîcheur sourdait des prairies et drapait d'une brume bleuâtre la contrée morne. Sous les arbres régnait un suggestif clair obscur et, entre les troncs rugueux, alignés comme les fûts d'une colonnade, on découvrait à l'infini le damier des prés et des guérets éclairé par les pâles rayons jaunes du couchant.
L'alouette ne grisollait plus en pointant au-dessus des moissons, comme lorsqu'ils s'étaient mis en route; le rossignol préludait à peine. Seuls, les grillons et les grenouilles mêlaient à la lamentation des voix humaines leurs appels rauques ou stridents; et un essieu fatigué se plaignait.
A un dernier crochet de la route, ceux de la tête aperçurent devant eux, aux bout de la drève, la basilique renommée. L'imposante rotonde se détachait sur la trame rosâtre du ciel; au bout de l'avenue obscure, le dôme parsemé d'étoiles dorées chatoyait dans les derniers prestiges du soleil.
C'était le Port.
De rauques cris d'allégresse saluèrent l'apparition du sanctuaire des Miracles. Les pacants étendaient avidement les bras vers la coupole sacrée et les agitaient comme des ailes. Quelques-uns se daubaient la poitrine, d'autres fringuaient, d'autres s'accolaient, des femmes tombaient à genoux et, prosternées, leurs lèvres allaient humecter la terre; d'aucuns, béats, ne bougeaient plus et sentaient courir sous leur cuir le frisson de l'horreur sacrée; des jeunes gens faisaient le moulinet avec leur casquette, lançaient leur bâton et le rattrapaient, et des larmes coulaient le long des joues parcheminées des vieux devant ce temple si souvent revu mais qu'ils ne reverraient plus peut-être.
Cette exaltation effaroucha les pies logées dans les faîtes des arbres et, poussant des cris, elles tournoyèrent quelque temps au-dessus de la plaine avant de regagner leur nid.
Haletants, après le terme de leur traite, la caravane s'ébranlait en redoublant de jambes, mais sur l'ordre des prêtres on prit d'abord le temps de reformer les rangs un peu débandés. Il fallait pénétrer en belle ordonnance, dans la ville privilégiée.
Le comte d'Adembrode avisa dans le groupe des Xavériens de Santhoven un gars qui se distinguait par sa frénésie à la vue du sanctuaire.
--Hé Sussel Waarloos! appela Warner.
Le jeune homme, interrompu dans sa pantomime turbulente, accourut un peu pantois vers ses maîtres. Il allait se marier au retour du pèlerinage. Warner lui avait fait don d'une ferme et de plusieurs hectares de bonne terre. La comtesse, ne trouvant plus de prétexte pour ajourner ce mariage, avait été invitée par son mari à en fixer elle-même la date. Depuis ce jour, elle semblait éviter les Waarloos. Elle ne se rendait plus que de loin en loin chez la vieille Kathelyne et n'adressait à son favori d'autrefois, lorsqu'elle le rencontrait dans la campagne, que de rares paroles. C'est à peine si elle s'informait de Trine.
Les braves gens attribuaient cette froideur à des lubies provenant de l'état «sanctifié» de leur bonne dame.
Sussel, tout réjoui de l'heureux événement qui se préparait, avait, un des premiers, félicité Clara!
Lorsque survint la délivrance, ce fut une fête dans toute la contrée. Au jour des relevailles, les paysans remarquèrent avec étonnement l'air triste et languissant de l'heureuse mère. Le comte Warner s'en apercevait aussi, mais ne s'en inquiétait pas, imputant cette langueur dolente aux suites des couches. La naissance d'un héritier l'avait littéralement rendu fou de joie. Et quel fils! Un bébé digne de rivaliser avec les enfants les mieux en chair du pays. Rien d'étonnant que ce vigoureux rejeton eût épuisé sa mère. Mais la comtesse était femme à reprendre rapidement son opulente santé.
Au moment où Sussel s'était approché, la casquette à la main, saluant son généreux protecteur d'un bonjour sonnant en plein la joie de vivre, Clara ne lui fit qu'une simple flexion de la tête, et s'éloigna de quelques pas, tandis que le comte donnait des instructions au jeune pèlerin.
XXXI
Depuis son accouchement, la comtesse n'avait pas recouvré sa carnation rubénienne, mais chaque fois qu'elle revoyait Waarloos elle se sentait devenir blanche et froide comme s'il ne lui restait plus une goutte de sang.
Son mari, invoquant sa faiblesse, avait voulu la détourner de l'idée de participer au pèlerinage. Elle s'entêta à l'accompagner, consentant tout au plus à faire en voiture la plus grande partie du trajet.
C'est que la présence de Sussel à ces actions de grâce l'attirait impérieusement.
Lui se rendait à Montaigu non seulement pour remercier Marie, la grande Propitiatrice, de la naissance du jeune comte, mais pour demander à notre Gentille Dame de bénir aussi complaisamment son mariage avec la blonde Trine. Sa fiancée était du voyage. La comtesse, n'évitant le Xavérien que parce qu'elle raffolait plus que jamais de lui, tenait à repaître son désespoir du spectacle de leur bonheur.
Sussel, ayant conféré avec son maître, se rendit auprès du cocher du landau et à eux deux ils retirèrent d'une caisse la magnifique bannière promise par les d'Adembrode aux Xavériens. Ils fixèrent à la hampe dorée, surmontée d'une croix, la lourde pièce de brocart, chargée de broderies d'or nue, au milieu de laquelle se détachait l'extatique figure de saint François. Cette effigie, remarquablement exécutée, était le dernier ouvrage de la comtesse avant sa délivrance. Des fanons garnis de crépine pendaient aux deux bouts de la traverse et aux pans du gonfalon.
L'honneur de porter l'étendard des Xavériens revenait à Sussel Waarloos. Il ceignit le brayer, les coudes au corps, empoigna la hampe à deux mains, et, se cambrant sur ses jarrets, le torse un peu renversé, tête haute, il se plaça, à l'exemple des autres porte-bannière, en tête de ceux de sa paroisse.
Pierlo, le dévoué camarade, que balafrait encore la cicatrice de sa blessure, Kartouss, Malcorpus, Wellens, Basteni, Malsec, tous les Xavériens et toutes les bonnes gens de Santhoven s'exclamaient sur la munificence de leurs seigneurs.
Ceux des autres paroisses coulaient des regards non exempts d'envie, vers le riche présent. Toutes émerveillées, des femmes, plus expertes, tâtaient le tissu et les applications.
Aucune ne regardait ce guidon comme Trine, la jeune héritière du fermier Zwartlée de Grobbendonck. Le bleu limpide de ses yeux semblait vouloir se noyer dans ces éblouissantes couleurs; la fleur de ses joues potelées s'avivait; la rondeur plantureuse de son buste se soulevait visiblement. Lorsqu'elle eut levé ses claires prunelles vers le nouveau drapeau avec une expression ravie, elle les ramena, à la fois luisantes de fierté et mouillées d'attendrissement, sur le crâne et ferme gonfalonier, et, le regard de Trine Zwartlée rencontrant celui de Sussel, les deux promis rougirent comme des pivoines.