La fabrique de mariages, Vol. 6
Part 3
--Le hasard! s'interrompit-elle en frappant un coup gaillard sur l'épaule de Garnier, voilà un dieu qui nous a toujours bien servis... excepté au jeu!... Vois l'idée qu'il a inspirée à cette masse de chair inepte: notre ami Barbedor?... Pouvions nous avoir une meilleure occasion? et n'y a-t-il pas là de quoi dérouter tous les limiers qui nous poursuivent?... Allons, Garnier, relève-toi! c'est ici notre dernier combat! Tu seras riche demain et nous choisirons quelque bonne capitale, Dresde, Vienne, Berlin, où, moins connu qu'ici, tu pourras enfin accomplir le rêve de toute ta vie et trancher un peu du grand seigneur!
Elle semblait avoir repris vie. Elle ne grelottait plus, malgré la pluie fine et froide qui commençait à tomber.
--Donne-moi ton bras! ordonna-t-elle.
Clérambault obéit. Ils se dirigèrent tous les deux, le long du sentier gras et glissant, vers l'entrée particulière de la maison de Barbedor. De la route où ils étaient, les fenêtres de la salle étaient complétement cachées; le logis avait une apparence honnête. On eût dit une de ces pauvres petites villas de la banlieue qui ont le malheur d'appuyer leurs derrières au mur d'un bouge.
En marchant, Clérambault demanda:
--Où est la voiture?
--De l'autre côté de la rue de l'École, au coin du nº 38... Les chevaux m'ont paru bons: ils nous mèneront comme des anges jusqu'au premier relais.
Elle s'arrêta pour demander à son tour:
--Tu as tes hommes?
--Oui, répondit Garnier.
--Où sont-ils?
--Vous étiez assise à dix pas de l'un d'eux, tout à l'heure.
--C'est vrai. J'ai entendu respirer derrière la haie... Tu es sûr d'eux?
--Pourvu que je m'en mêle.
La marquise appuya ses deux mains sur le caban de Garnier et se dressa comme si elle eût voulu voir son visage malgré l'obscurité.
--Et tu t'en mêleras?... murmura-t-elle.
--Oui, répondit encore le marieur.
--C'est bien. Je sens que tu dis vrai. Encore quelques minutes, et nous aurons atteint le port.
Le petit perron de la maison Barbedor était devant eux. Garnier mit dans la serrure une des deux clefs qu'il tenait à la main.
--Et s'il n'allait pas venir!... murmura-t-il avant de tourner la clef.
--C'est que la dernière de nos trois hypothèses serait vraie, répondit froidement Flavie, il aurait vu Maxence.
--Mais alors?...
--Me demandez-vous ce qui arriverait de vous ou de moi?
--De vous et de moi, Flavie.
--De vous, je n'en sais rien... les hommes sont lâches quelquefois à ces suprêmes instants... mais, moi, je vous donne ma parole d'honneur que la justice des hommes, comme ils disent, ne peut rien contre ma volonté... Je porte toujours sur moi de quoi éviter la cour d'assises.
--Avez-vous donc la crainte...? s'écria Clérambault épouvanté.
--D'autres l'auraient, ami, répliqua Flavie reprenant son air de reine; car ils ont entre les mains de quoi me perdre dix fois. Le baron du Tresnoy a parlé du fond de sa tombe: ils savent tout, ils ont des preuves de tout, mon histoire est écrite dans leurs dossiers; leur procédure est prête, et il ne leur reste plus qu'à trouver ma piste, chose facile, si je n'ai point, moi, pour leur donner le change, ce talisman qu'on nomme million... Mais rassure-toi, si tu as compté sur moi, mon ami, mon second, mon bras droit, toi qui as ta part dans toutes les actions qu'ils qualifieront de crimes. Je n'ai pas peur, mon espoir est entier. Nous avons bien employé, sois-en certain, nos dernières finances! Nos ennemis font fausse route, leurs alguazils galopent, à l'heure qu'il est, sur un grand chemin où nous ne sommes pas... La nuit est à nous, je te l'affirme: c'est cent fois trop de temps pour triompher... Dans cinq minutes, je serai là-haut, et cette fenêtre, maintenant toute noire, brillera. C'est le signal convenu. Cinq minutes après, sois-en sûr, Achille s'engagera dans le sentier désert; car ce signal lui dira: «Maxence est là!»
--Viendra-t-il seul? demanda Garnier.
Au lieu de répondre, Flavie continuait en s'animant:
--Notre rôle, ce soir, c'est d'attendre une heure, deux heures s'il le faut... d'attendre patiemment, le bras sûr, le cœur prêt... d'attendre jusqu'à ce qu'il vienne, car il viendra: sa passion m'en est garant.
--Mais, répéta Garnier, viendra-t-il seul?
--Seul... Il n'a plus d'amis... j'ai fait le vide autour de lui... Cherche qui pourrait l'accompagner. Est-ce le maréchal outragé? Est-ce Béatrice chassée? Est-ce le vicomte de Grévy blessé de sa main? Est-ce sa fille, enfin, qui a voulu un refuge loin de la maison paternelle?... Il viendra seul te dis-je... Il pénétrera seul auprès de moi... Si je parviens à l'abuser jusqu'au bout; s'il me confie son portefeuille...
--Et comment vous le confierait-il? l'interrompit Garnier,--puisqu'il verra déjà qu'on lui manque de parole: Maxence ne sera pas là.
--Ses amis nous servent en ceci, répliqua Flavie, dont l'inflexion de voix laissa deviner un sourire;--ses amis le traquent. Il sait que maître Souëf, notaire, a subi un interrogatoire au sujet des immeubles vendus. Il croit que toute cette meute est lancée non pas contre lui, mais contre ses deux millions... S'il ne se doute de rien, il ajoutera foi au départ de Maxence, qui l'attend à Marseille...
--Qui l'attend?... répéta Clérambault.
--Je le lui dirai, du moins, fit la marquise avec un mouvement d'impatience.--Il est bien naturel que mademoiselle de Sainte-Croix n'ait point voulu se trouver dans ces embarras, dans ces fuites précipitées... Me comprends-tu?
--Parfaitement.
--Il est bien naturel encore que le comte, chassé à courre comme il l'est par sa famille et ses amis, dépose entre des mains tierces ce qu'il a pu réaliser de sa fortune... et dans quelles mains mieux que dans les miennes...?
--Sans doute, sans doute, fit Clérambault presque gaiement.
La marquise lui mit sur le bras sa main gantée de noir.
--Tout cela ne veut pas dire qu'il le fasse, murmura-t-elle;--car il y a des gens que leur destinée pousse. Cela veut dire seulement que la chance vaut la peine d'être tentée... Achille ne m'a jamais fait de mal... Nous allons trop loin, cette fois, pour craindre de laisser un vivant derrière nous... Je n'aime pas le sang au début d'un voyage.
--Je ne l'aime jamais, moi, dit Clérambault,--quand on peut s'en passer.
--Il est donc entendu, reprit Flavie, que, s'il lâche le portefeuille, tes hommes le laisseront passer.
--Comment saurais-je qu'il a lâché le portefeuille?
--J'éteindrai ma lumière, répondit la marquise... Est-ce entendu?
--C'est entendu... La lumière éteinte est signe de clémence.
--Dans le cas contraire..., commença Flavie.
Garnier l'interrompit précipitamment et répéta:
--C'est entendu!
La porte fut ouverte. La marquise entra seule. Garnier s'engagea de nouveau dans le sentier. Arrivé à moitié chemin du château de la Savate à la rue de l'École, il fit entendre à bas bruit ce fameux cri de chouette que les malfaiteurs s'obstinent à choisir pour signal, malgré l'état banal où il est tombé.
Trois cris pareils lui répondirent dans les buissons voisins.
La pluie augmentait. Le terrain humecté devenait de plus en plus glissant.
--Mauvaise nuit pour M. le comte! grommela Garnier, qui serra son caban autour de ses reins.
Puis, après un silence et regardant la maison Barbedor:
--S'il entre là, tout est en question. Une fois qu'elle aura le portefeuille, le diable sait quelle part du lion elle se fera... L'ordre et la marche sont arrêtés... il faut que l'affaire de ce beau garçon soit réglée en allant et non pas en revenant.
Il franchit un talus et passa dans les terres. Par trois fois il s'arrêta, et l'on aurait pu entendre quelques mots échangés à voix basse.--Il donnait à ses hommes leurs nouvelles instructions.
Quand il regagna le sentier, une lumière isolée brillait mélancoliquement au premier étage de l'arrière-façade du château de la Savate.
Cette lumière était la lampe qui éclairait madame la marquise de Sainte-Croix.
Flavie était, comme d'habitude, vêtue de noir, avec un voile épais sur le visage. En entrant dans la chambre, elle avait trouvé en tâtonnant les allumettes,--comme ces pauvres ouvrières qui reviennent chez elles, à la nuit, après leur journée achevée.
Elle connaissait les êtres. La lampe fut vite allumée, et la porte communiquant à l'établissement Barbedor fut fermée à double tour, avec accompagnement de verrous.
Flavie, avant de s'asseoir, alla prendre dans un placard une bouteille et un verre qu'elle posa sur la table.
Il faisait froid. Elle grelottait sous sa robe mouillée. La cheminée n'avait point de bois. Son regard fit le tour de la chambre pour en chercher; puis elle se laissa choir sur un siége, au-devant de la table en murmurant:
--Une demi-heure est bientôt passée!...
Elle releva son voile, et, prenant la bouteille d'un geste plein de fatigue, elle emplit son verre aux trois quarts.
C'était de l'eau-de-vie pure.
Son œil morne resta un instant fixé sur le verre.
Sa taille, sous les plis mouillés de son vêtement noir, semblait affaissée et comme racornie. La dentelle molle de son voile tombait droit, de chaque côté de ses joues amaigries. Elle était blême; sa tête s'inclinait sur sa poitrine creuse. Tout parlait de ruine dans cette femme. C'était, dans toute la force du terme, un être ravagé.
Au bout de deux ou trois minutes, elle avança la main et porta son verre plein à ses lèvres. Elle but d'un trait, mais avec effort, l'énorme quantité d'eau-de-vie qu'elle s'était versée.
Puis elle demeura immobile, ramassée sur elle-même pour se réchauffer.
Un silence complet régnait dans la chambre; mais, par intervalles, des bruits tumultueux montaient de la salle de lutte. La pluie fouettait sourdement les carreaux.
Après un autre intervalle de deux minutes, l'alcool faisant son effet, un peu de sang revint aux joues de Flavie. Son regard ressuscita. Sa lèvre flétrie et froncée eut comme un sourire.
C'était une pensée gaie qui lui traversait la cervelle.
--Pauvre Garnier! fit-elle, si je voulais, il n'aurait rien... je partirais toute seule... Avec deux millions, en Allemagne ou en Italie, on fait grande figure... Mais pourquoi le frustrer? C'est un domestique qui ne coûte rien... La part qu'on lui donne, il est toujours temps de la reprendre... Ce serait folie que de briser cette tirelire vivante où je trouve toujours une poire pour la soif...
Le vent secoua les châssis de la croisée.
Flavie se retourna lentement et tout d'une pièce.
--Beau temps pour quitter Paris! murmura-t-elle; là-bas où je vais, le soleil est chaud et le ciel bleu... Ce misérable climat, vanté par la mode idiote, ne me convient plus. Il me faut la chaleur et la lumière...
Elle tendit vivement l'oreille. Sa face, un instant ranimée, changea de couleur.
--Les millions montent-ils? pensa-t-elle tout haut.
Puis, après un silence anxieux:
--Pas encore... Cette chambre en a bien vu, de l'argent!... mais jamais tant à la fois... Deux millions!... c'est le plus beau coup de ma carrière de joueuse...
En ce moment où le tapage du rez-de-chaussée s'amoindrissait jusqu'au murmure, un roulement lointain se fit entendre. C'était une voiture qui cahotait sur l'inégal pavé de la rue de l'École.
Les joues de Flavie devinrent toutes rouges, tandis qu'un cercle bistré se creusait profondément autour de ses yeux.
Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine oppressée.
--Mon cœur bat encore! dit-elle; voici ma fortune qui vient!
VIII
-- Temps de bras, temps de hanche, temps de ceinture et temps de cou. --
Parfum de roses! tendres émanations des acacias en fleurs! douce odeur des violettes! arome poético-culinaire de l'oranger, du thym et de la vanille! enivrantes effluves de toutes sortes qui avez vos gammes comme les sons et les couleurs, ô belles jouissances de l'odorat délicat et sensuel!--La salle de Barbedor! voilà une cassolette!
Tout ce qui peut exaspérer le nerf olfactif était réuni dans cette vénérable enceinte: la fumée des pipes et des cigares, l'huile des quinquets, le cuir des bottes, le vin des haleines, l'ail des fils de la Provence, le caoutchouc des hommes riches et bien mis, la pommade des demoiselles, combinée avec l'eau de Cologne perfidement glissée dans leurs mouchoirs, la garance des militaires, et par-dessus tout la puissante transpiration des bonshommes!
Ils sont presque tous du Midi. Le Midi est la terre des parfums. Quand un fort-et-adroit, natif d'Arles ou de Sète, est en effervescence, approchez-vous, si vous avez du cœur.
Aucune plante, depuis le syringa jusqu'au basilic, aucun animal, depuis la civette jusqu'au putois, ne possède assurément une aussi vaillante odeur. C'est le comble! c'est le sublime! Avec un seul Hercule de Tarbes, distillé convenablement, on empoisonnerait l'atmosphère de Paris tout entier et de sa banlieue.
Or, ils étaient dix, ils étaient vingt, tous plus ou moins charabias, tous disant: _Qui est-ceu?_ tous jurant tron de l'air, et nourris d'oignons depuis leur plus tendre enfance.
On avait lutté déjà. Ils étaient tous en sueur. Chaque pouce carré d'air valait un demi-boisseau de guano pour l'agriculture.--Mais on va chercher bien loin les engrais qu'on a sous la main.
Vous auriez pu couper l'atmosphère au couteau. C'était superbe, Un oiseau du bon Dieu y fût mort en trois minutes.--Niquet et Palaproie ouvraient leurs narines gourmandes, ces dames s'éventaient avec les cartes du restaurant Barbedor; nos lions respiraient en désespérés la fumée de leurs cigares et les gamins de la galerie frétillaient comme le goujon dans l'eau sale.
Chaque être organisé se réjouit quand il trouve le milieu qui lui est propre. L'atmosphère est pour beaucoup dans la passion que beaucoup de gens comme il faut nourrissent pour les assauts de force et d'adresse.
L'atmosphère et les mâles harmonies de l'orchestre Soufflard!
Vingt-quatre hommes de cuivre! quarante-huit poumons de cannibales! polkas de Pilodo, valses de Musard: musique faisant sur l'oreille le bon et salutaire effet de l'étrille sur la peau.
Ce sont les assaisonnements nécessaires de la lutte, du bâton, du chausson et de la canne. Sans ces condiments appropriés, les dandys, les artistes, les bourgeois, les demoiselles, les gamins et les militaires ne trouveraient nul charme à ce spectacle.
Voici, cependant, Jean-François Vaterlot qui s'avance sur la pointe du pied, au milieu d'applaudissements frénétiques. Il dandine agréablement son vaste abdomen et se pose au centre de l'arène pour _faire l'annonce_.
L'annonce, au premier abord, semble peu de chose; mais il n'y a pas de petit détail.
Barbedor a la bouche en cœur et le sourire aux lèvres,--et, cependant, un observateur habile découvrirait sur sa large face quelques signes d'inquiète préoccupation.
Barbedor salua trois fois avec une grâce mêlée de dignité.
--Messieurs, dit-il en s'adressant spécialement aux gentlemen de cinq francs,--je n'ignore pas qu'il est de mon devoir de faire le boniment d'usage ici présent à cette place, au début, sur le coup de huit heures sonnantes, tel que l'affiche annonce le début de la soirée... Il a fallu que le diable s'en mêle pour m'excuser, quoique j'espère que Casseur ne s'est pas rendu désagréable à la société.
Il y eut un bienveillant murmure à l'adresse de Casseur.
Barbedor continua:
--En foi de quoi, nous allons compliquer la séance par le jeu d'adresse promis expressément entre M. Malebranche, élève du fameux Soubeyrol, et le jeune Mustapha, quarteron de Madagascar, d'où la reine du pays l'estimait à sa juste valeur.
--Bravo, Vaterlot, bravo!
NIQUET: Est-il bête, ce gros-là!
PALAPROIE: Pour bête... ça y est!
UN RAPIN _qui est venu là pour étudier le muscle_: Un commissaire! un sergent de ville! un gendarme!
UN HOMME SANS COL DE CHEMISE, _s'approchant_: Qu'est-ce qu'il y a?
LE RAPIN: Un invalide et quart qui parlent d'assassiner Louis-Philippe!
NIQUET, _au rapin, noblement_: Vous proférez une imposture, blanc-bec!
PALAPROIE: Ah! mais oui!
QUELQUES VOIX: Silence, la campagne d'Égypte!
NIQUET: On y était... avec honneur!
PALAPROIE: Attrape! dans le cinq cents!
MONTMORIN: Barbedor, vous parlez avec plus de facilité que l'année dernière.
FRÉMIAUX: Votre organe a gagné!
BEAUMONT: Vous êtes un orateur.
UN MEMBRE DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS (section de sculpture): Voyons ces torses!
QUELQUES CASQUETTES, _à la galerie_: Assez causé! le prince Albert de Madagascar!
BARBEDOR, _aux dandys_: Flatté comme toujours d'avoir su vous plaire... En foi de quoi, les susnommés vont avoir l'honneur de travailler sous vos yeux et... allez, la musique!
M. Malebranche, élève du fameux Soubeyrol, arriva en marchant sur les mains; Mustapha, quarteron, favori de la reine des Madécasses, se présenta en exécutant une série de sauts périlleux par le flanc à la manière indienne. Cela fit bien plaisir à la société.
Ils se mirent en garde. L'élève de Soubeyrol était un Spartacus de faubourg, blanc comme du lait et bâti à l'avenant. Mustapha avait un corps de chimpanzé et une figure d'alligator.
Barbedor s'écria avant de rentrer dans le vestiaire:
--Attention! c'est une belle partie... ces deux hommes ont du talent... Assez de musique!
Je crois bien qu'ils avaient du talent! Le Struensée malgache surtout. Quel favori! A peine la première poignée de main d'usage était-elle donnée et reçue, qu'il écrasa d'un coup de pied le nez étonné du faubourien.--Bravo!--Le faubourien voulut répliquer par un arrêt sur place; mais, _ramassé_ aussitôt, il mordit la poussière aux applaudissements du public.
--Un peu plus de soin, Malebranche! dit Casseur sévèrement.
Malebranche obéit et fit un rouge à l'œil du Malgache. La couleur de ce sauvage Monaldeschi ne permettait pas qu'on lui fît un noir. Il poussa un rauque hurlement. Les nègres n'aiment pas à être battus, malgré tout ce que disent les abolitionnistes. Il porta deux coups de boxe, de pied ferme; puis, voltant avec une prodigieuse rapidité, il posa la main droite par terre et lança son pied gauche à l'oreille de Malebranche.
Celui-ci se fâcha, malgré le célèbre nom de philosophe qu'il avait l'honneur de porter. Il se rua sur Mustapha et parvint à lui incommoder l'autre œil.
Alors, tous les deux y allèrent de bon cœur, à la grande joie des casquettes et même des chapeaux doublés de blanche soie. La lutte se fit sérieuse. Coups de poing et coups de pied plurent comme grêle. Le faubourien rugissait comme un lion; le nègre montrait en grinçant la double rangée de ses dents de crocodile. C'était horrible à voir.
Bravo! Convenons d'une chose. Il n'y avait que Barbedor pour donner des satisfactions pareilles à ce public d'élite. Les autres directeurs escamotent l'affiche; Barbedor, au contraire, allait au delà des promesses de l'affiche.
Quel homme! et que son souvenir est resté profondément gravé dans le cœur de ceux qui aiment les torgnoles sincères!
Eh bien, le croiriez-vous? pendant que cette belle partie avait lieu, pendant que ces deux hommes de talent s'assommaient loyalement et de bonne loi, Barbedor était distrait, Barbedor songeait, Barbedor n'aurait pas su dire lequel de Malebranche ou de Mustapha avait reçu le plus d'_atouts_.
Il s'appuyait, mélancolique, au montant de la porte du vestiaire.
Jean Lagard l'observait du coin de l'œil.
On eût dit que la préoccupation de son oncle le gagnait. Il était inquiet, et plus d'une fois déjà, depuis que la séance était commencée, ses collègues l'avaient entendu grommeler:
--Il y a anguille sous roche!
Au moment où le Malgache et le faubourien s'entre-prodiguaient le plus généreusement les produits de leur industrie, Barbedor se sentit toucher l'épaule par derrière.
Il tressaillit. Dans la situation d'esprit où il était, le premier mouvement est toujours la frayeur.
--Qu'est-ce que tu as donc, papa? lui demanda Jean Lagard, dont les yeux perçants étaient fixés sur ses yeux.
Le cabaretier haussa les épaules avec mauvaise humeur.
--Ce n'est que toi! gronda-t-il.
--Et qui croyais-tu donc que c'était, papa, pour avoir si grand'peur? insista Jean.
--Moi, peur?...
--Papa, tu as mauvaise figure!... Tu n'es pas à ton affaire.
Barbedor essaya de sourire.
--Grand fou! murmura-t-il en rentrant dans son rôle.
Car, depuis quelque temps, il accablait son neveu de caresses.
--Je ne sais pas si je suis fou, papa, répliqua Jean,--mais tu as quelque chose.
--Allons donc! protesta Vaterlot.
--Je n'aime pas à te voir ainsi, continua Jean Lagard,--parce que je me souviens et que je me méfie.
--Tape-t-il bien, ce Malebranche! fit Barbedor.
--Tu sais bien, papa, l'interrompit Lagard en le saisissant par le bras,--qu'avec moi, feintes, fausses attaques et remises ne servent à rien... Où as-tu été tout à l'heure?
--Bon! s'écria le cabaretier,--voilà que je te dois des comptes, à présent!
--Tu ne veux pas me dire?
--Non... Je ne peux donc plus avoir mes affaires, avec un établissement comme le mien!...
--N'y a pas d'affaires pour te forcer à quitter ton rang au moment de l'annonce.
--Paraît que si...
--Pourquoi n'a-t-on pas envoyé la stalle à mon cousin Vital?
--On l'a envoyée.
--C'est un faux!... il serait là!... Il me l'avait promis!... Et ma marraine, maman Carabosse, lui a-t-on envoyé son billet?
--Aussi vrai que Dieu est Dieu...
--Papa, c'est comme ça que tu parles chaque fois que tu vas mentir!... Fais attention à une chose: c'est que, s'il y a du Garnier sous jeu, ce n'est pas avec les amis que je vas me prendre!
Un tonnerre d'applaudissement lui coupa la parole.
Le faubourien, littéralement tatoué de coups par le nègre, avait fini par le saisir dans ses bras et faisait le tour de la salle en le brandissant au-dessus de sa tête. Le caïman, furieux, déchaussait sa machine et cherchait en vain à se dégager.
--La musique! cria Barbedor.
Sur l'honneur, les déchirants accords de l'orchestre Soufflard parurent douçâtres après ce qu'on venait de voir.
--L'ancien, dit Niquet en abordant Vaterlot,--nous sommes venus, nous deux Palaproie, voir vos bamboches avec notre argent... Vous ne nous remettez pas?... Nous avons trinqué ensemble avec Roger, là-bas, sur l'esplanade.
--Ah! mais oui! appuya l'adjudant, et c'était pas de la piquette.
--Payez-vous un verre de quelque chose? demanda franchement le sergent;--votre contrôle a mis la caisse à sec.
--Ça y est! fit Palaproie;--rien dans les mains, rien dans les poches.
Barbedor ne fut pas fâché de trouver quelqu'un sur qui décharger sa sourde colère.
--Qui m'a amené cette vieille paire de pique-assiettes! s'écria-t-il;--Casseur! mets-moi cela au dépôt des béquilles et parapluies!
--A moi, l'autorité! dit Niquet,--j'ai payé ma place, prix fort!
--A moi, l'armée! hurla plaintivement Palaproie:--au vieux drapeau insulté par les amis de l'étranger!
On ne sait pas comment ces choses se font. En un clin d'œil, tous les gamins de Paris étaient descendus de la galerie et entouraient la porte du vestiaire.
Certes, nous ne nous sentons pas de force à combattre en bloc tous les préjugés naïfs du peuple le plus spirituel de l'univers. Le Parisien jure par la gentillesse du gamin comme il s'attendrit sur l'honnêteté de l'Auvergnat, sur la fidélité du Savoyard, sur la vénérabilité de l'invalide. Ce sont là des proverbes aussi véridiques que la locution fameuse: fort comme un Turc! Bornons-nous à dire timidement qu'il est sage de ne point tenter l'Auvergnat, de surveiller le Savoyard et de tenir à distance le gamin et l'invalide.
L'invalide et le gamin surtout sont à redouter.
Niquet et Palaproie, se voyant soutenus par leurs alliés naturels, commencèrent un chant alterné à la façon des bergers arcadiens de Virgile.
Niquet éditait les outrages; Palaproie les approuvait par des _ah! mais oui!_ et des _ça y est!_ bien nourris.
--Quoi donc! fit Niquet en se retirant vainqueur;--voilà ce que c'est que de s'encanailler, comme on dit, et d'aller avec des personnes de basse classe! Si nous n'avions pas fréquenté le Roger, qui a été mis à la porte de chez l'homme qui entretenait sa fille, nous n'aurions pas fait la connaissance de monsieur!