La fabrique de mariages, Vol. 6
Part 2
CASSEUR: Poussez, la musique!
Les ophycléides et les cornets à piston de l'orchestre Soufflard firent incontinent et cruellement leur devoir. La salle s'emplit d'une harmonie tellement diabolique, que les trois quarts des assistants se bouchèrent les oreilles.
Il faut cela. C'est le plaisir.
Deux gros hommes, vêtus comme notre père Adam, sauf de légers caleçons qui leur prenaient les reins, se ruèrent en scène, égalant en grâce les deux principaux ours de notre jardin des Plantes. Ils se donnèrent la main en souriant et prirent des poses aimables; après quoi, ils s'empoignèrent (que l'expression me soit pardonnée), et, du premier coup, le Buffle de Carpentras fut lancé, roide comme balle, par-dessus la tête du Toulousain Sans-Quartier. Il tomba sur le côté: besogne nulle. Pour que le coup vaille, il faut que les deux épaules du vaincu touchent à la fois le tapis fatal.
Le Buffle et Sans-Quartier reprirent leurs poses aimables et se posèrent front contre front, les jambes accroupies, le torse tendu, les mains libres et cherchant une prise favorable.
C'étaient deux bonshommes!
Mais que faisait cependant Jean-François Vaterlot, dit Barbedor? Comment n'était-il pas là? Pourquoi aurait-il cédé au Casseur le privilége si cher de parler au public?
Quelques minutes avant huit heures, et au moment où Jean-François Vaterlot, dans la plénitude de sa jubilation d'artiste et d'impresario, contemplait le troupeau de ses athlètes, moutonnant autour de lui, un de ses serviteurs était venu lui parler à l'oreille.
Vaterlot avait changé aussitôt de couleur, et son allégresse s'était évanouie comme par enchantement.
--Où allez-vous, papa? demanda Jean Lagard, qui, tout nu sous son paletot, faisait une partie de bezigue avec le féroce Plantehoux, surnommé le Poteau de Béziers.
--A mes affaires, répondit laconiquement Barbedor.
Il jeta en même temps sa houppelande sur le costume amphithéatral qu'il avait revêtu pour se présenter devant son public, et sortit à grands pas.
Cela fit un certain effet parmi les différents virtuoses qui se pressaient dans le vestiaire. Généralement, boxeurs, lutteurs, bâtonnistes, tireurs de sabre, de canne ou de chausson, nourrissent une très-médiocre confiance à l'endroit de leur directeur. Tous ces gaillards peu vêtus, mais surabondamment musclés, eurent ensemble la même pensée: «Si le Barbedor allait évaporer la recette!»
Il y eut un mouvement vers la porte; mais Casseur était là.
--Pas de bêtises! s'écria-t-il d'une voix tonnante,--on va lever le rideau... Si un quelqu'un de parmi vous nous mettait dans le cas de rendre l'argent au bureau, ça serait moi qui lui ferais son affaire!
Je ne suis pas le premier à faire la remarque que ces colosses sont très-habituellement poltrons. Casseur ne travaillait plus guère en public; mais il avait, ainsi que son patron, la renommée d'un homme horrible sur le terrain. On se tint tranquille.
Jean Lagard appela Casseur du doigt.
--Tu sais que, moi, lui dit-il amicalement,--je t'enverrais par la fenêtre comme un bouchon, mon gros... Y a-t-il quelqu'un là-haut?
Cette phrase avait une signification particulière. Ceux de nos lecteurs qui se souviennent des événements accomplis au château de la Savate, devineront le sens caché de cette interrogation.
Casseur haussa les épaules et répondit:
--Un jour comme celui-ci!... vous êtes fou, monsieur Lagard!
Jean le menaça du doigt. Son air était moitié riant, moitié sérieux. Il reprit sa partie en grommelant.
--C'est égal! Il y a quelque chose ici autour... J'ai idée qu'on va travailler ailleurs que sous les quinquets, cette nuit!
Le vestiaire avait une sortie sur le jardin. Barbedor traversa les allées d'un pas furibond, essayant de boutonner du haut en bas sa houppelande trop étroite. Au lieu de gagner la claire-voie qui rejoignait la rue Saint-Fiacre, il tourna sur la gauche, et poussa du pied une petite porte vermoulue, donnant sur les marais.
Un homme était là, derrière cette porte. Un ample caban de couleur sombre enveloppait sa taille. Le collet, relevé, lui cachait la figure jusqu'aux yeux.
--Tonnerre du ciel! s'écria Barbedor dès qu'il l'aperçut, avez-vous juré de me faire perdre la tête, vous?
--Parlez moins haut, répliqua l'homme au caban; les haies, les murailles, les choux, tout a des oreilles, cette nuit!
Il plongea dans l'ombre un regard circulaire et ajouta:
--Savez-vous de quoi il retourne?
--Et qui me l'aurait appris, nom d'un cœur! gronda Barbedor, puisqu'on ne vous a pas vu depuis trois jours.
Si ce puissant maître du château de la Savate eût été un observateur, il aurait très-positivement remarqué le soupir de soulagement qui souleva la poitrine de l'homme au caban à cette réponse.
Et il aurait traduit ainsi ce soupir en bon français: «Il ne sait rien! Dieu soit loué.»
Du reste, pour un diplomate de moyenne force, d'autres indices auraient corroboré le témoignage de cet imprudent soupir. En effet, l'homme au caban changea de ton aussitôt et reprit d'un accent délibéré:
--Nous n'avons pas le temps de causer, mon vieux Jean-François; tout va bien... Le percement de la barrière des Paillassons est décidé en principe...
--Allez conter vos histoires à d'autres! l'interrompit Barbedor, dont la voix trembla un petit peu.
Trompez cent fois un tendre amant, votre cent et unième parole lui fera battre le cœur.
Jean-François Vaterlot était l'amant de la barrière des Paillassons.
Au fond, cette passion nous paraît aussi poétique et aussi gracieuse que celle de Pygmalion pour sa statue. Si Jean-François eût vécu du temps d'Hésiode, il aurait eu sa place dans la mythologie.
--Croyez-moi, ne me croyez pas, reprit brusquement l'homme au caban, la question n'est pas là, et peu m'importe. Je n'ai pas compté sur votre reconnaissance, ami Jean-François, mais sur votre intérêt... Il nous faut votre maison ce soir.
--Impossible! fit Barbedor.
--Ce qui est impossible, repartit l'homme au caban, c'est de nous refuser quelque chose, quand nous le demandons.
Barbedor se recula d'un pas et son regard inquiet guetta les mains de son compagnon.
--Allons-nous changer de jeu, monsieur Garnier? dit-il en baissant la voix; faudra-t-il décidément nous entre-casser quelque chose?
--Mon bon, répondit Garnier avec le plus grand calme, je n'ai pas le temps aujourd'hui... Vous savez que je ne boude pas, quoiqu'il me fût permis peut-être de me retrancher derrière ma position et ma qualité d'homme du grand monde... Un jour qu'on aura le loisir, je vous casserai avec plaisir tout ce que vous voudrez... ce soir, il y a de l'ouvrage, et la marquise veut votre maison.
--Elle veut?... répéta Barbedor.
--Elle veut! fit Garnier comme un écho.
Ce disant, il écarta les plis de son caban, comme s'il eût voulu ôter au cabaretier toute inquiétude au sujet d'un guet-apens possible ou d'armes cachées. Ils étaient à une cinquantaine de pas du château. La salle avait quatre fenêtres de ce côté. L'éclairage inusité qui faisait resplendir l'établissement de Barbedor envoyait de vagues reflets dans la campagne. Les boutons dorés de l'habit bleu brillèrent. Barbedor dit:
--Quand même vous seriez armé comme un brigand de l'Ambigu, je n'aurais pas peur de vous.
--Ce n'est pas avec des armes que je veux vous faire peur, mon gros, riposta Garnier.
Il ricanait. Il reprit d'un ton doucereux, mais en piquant chacune de ses paroles:
--Il nous faut la clef de la maison... et tout de suite.
Barbedor étouffa un jurement énergique.
--Voyons, monsieur Garnier, reprit-il essayant la douceur après la colère, comme font tous les gens violents et sans caractère, soyons raisonnables... Vous voyez bien qu'il n'y a pas mauvaise volonté... c'est aujourd'hui la rentrée de Jean, mon neveu... nous avons huit cent trente-neuf francs de recette avant huit heures... je ne peux absolument pas m'occuper de vous.
Les premiers murmures de la salle se firent entendre en ce moment. Garnier saisit la main du cabaretier, qui faisait un mouvement pour s'éloigner.
--Nous ne demandons pas que vous vous occupiez de nous, dit-il; au contraire.
Ce dernier mot fut prononcé avec une si singulière inflexion, que Barbedor n'essaya point de se dégager. Loin de là, il se rapprocha, et, baissant la voix:
--Ah! ah! fit-il; au contraire!... Vous aviez promis que c'était fini, les mauvais coups.
L'habit bleu enfla ses joues et laissa tomber une dédaigneuse exclamation.
--Plus on fait de bruit à votre rez-de-chaussée, prononça-t-il du bout des lèvres, mieux nous serons à votre premier étage.
--Vous me donneriez mille francs comptant, s'écria le cabaretier, que vous n'auriez pas mes clefs!
De grandes clameurs sortaient de la salle. Garnier reprit d'un ton railleur:
--On vous appelle, mon gros... donnez le trousseau, et à votre besogne!
Jean-François se prit à crier comme si on avait pu l'entendre:
--On y va, mes petits, on y va!
Puis, dégageant son poignet par une rude secousse:
--Monsieur Garnier, ajouta-t-il, ne me tentez pas! Je dormais tranquille avant de vous connaître. Pour un oui, pour un non, voyez-vous, je vous briserais les côtes!
--Monsieur Vaterlot, repartit Clérambault du même ton, ne nous poussez pas à bout... nous avons déjà beaucoup à nous plaindre... Si la compassion ne nous retenait pas, vous coucheriez cette nuit à la Conciergerie.
--Que dites-vous, infâme scélérat?... balbutia Barbedor, qui sentait sa voix s'arrêter dans sa gorge gonflée.
Garnier avait la tête haute et les bras croisés sur sa poitrine.
Dans la salle, le tumulte arrivait à son comble; mais Barbedor ne l'entendait plus.
--Je dis, reprit Garnier après un silence, que nous sommes las de vos hésitations et de vos résistances. Je dis que le parquet a les yeux sur vous. Je dis que le Code pénal contient au moins une douzaine d'articles qui vous cloueraient au bagne pour le restant de votre vie... Je dis...
Vaterlot plia les jarrets et s'élança sur lui comme un animal furieux. Garnier le reçut de pied ferme. Ce ne fut pas dans la salle qu'eut lieu la première lutte. Au bout de quelques secondes, le cabaretier, vaincu, tomba sur ses genoux.
--Tonnerre du ciel! dit-il, que je voudrais vous voir avec Jean, mon neveu!... C'est bête de se mettre en colère!... Ne sais-je pas bien que vous ne pourriez m'entraîner à l'eau sans vous noyer avec moi!... C'est vrai que j'ai fait des sottises... c'est vrai que vous m'avez mené loin... mais...
--Mais quoi? l'interrompit l'habit bleu avec un air bonhomme; vous êtes toujours le même enfant obstiné. On est bien obligé de faire la grosse voix avec vous... Ça n'empêche pas qu'on est des amis au fond et qu'on irait bien loin pour vous épargner un tort... Voyons, mon gros, pas de niaiseries! Madame ne saura rien de ce qui vient de se passer, si vous voulez être gentil...
Au travers des vitres enfumées de la salle, un grand cri passa:
--Barbedor! Barbedor!
Le cabaretier sourit en se caressant le menton.
--C'est tout de même flatteur, dit-il, d'être connu comme ça de toute une nation!
Il fourra ses mains dans les vastes poches de sa houppelande, et reprit:
--Vous comprenez, monsieur Garnier, que, aujourd'hui, le moindre esclandre pourrait amener des malheurs...
--Il n'y aura pas d'esclandre.
Barbedor tenait la clef à demi sortie de sa poche.
--C'est un _mariage_? demanda-t-il en appuyant sur ce mot.
--Oui, répliqua Garnier, c'est un mariage.
--Qu'y aura-t-il pour moi?
--Tout le solde de notre compte et vingt mille francs par-dessus le marché.
--Oh! oh! fit le cabaretier, c'est bien de l'argent, monsieur Clérambault! Quelle affaire est-ce donc?
--La fin de tout, repartit Garnier, la grande affaire.
--L'affaire de Mersanz?
Garnier secoua la tête affirmativement. Barbedor remit la clef dans sa poche.
--Eh bien? fit l'habit bleu.
--Écoutez donc, monsieur Clérambault, grommela le cabaretier, cette histoire-là fait bien du tort à ma famille... Et, si Jean Lagard savait... je ne vous dis que ça, je pourrais commander mes deux mètres au cimetière Montparnasse.
--Eh! s'écria Garnier, Jean Lagard ne saura pas!... Le diable soit de vos scrupules, ce soir, ami Vaterlot!
C'était le moment où l'éloquence de Casseur calmait l'impatience du public à l'intérieur de la salle. On n'entendait plus qu'un sourd murmure.
--Si je donne mes clefs, dit tout à coup Barbedor, je veux tout savoir!... M. le comte n'apportera pas ses fermes et ses châteaux dans sa poche.
--Le comte a vendu plus de la moitié de ses immeubles.
--En si peu de temps?
--Maître Souëf mène les choses rondement, quand il y a pourboire... Le comte a près de deux millions dans son portefeuille.
--Pas possible! fit le cabaretier ébloui.
Puis il ajouta par réflexion:
--Et je n'aurais que vingt malheureux mille francs?
--Quarante! s'écria Clérambault, et le mur d'octroi démoli... Mais pas de façons, mon gros, ou nous t'envoyons paître en te promettant que tu auras de nos nouvelles!
Vaterlot sortit enfin la clef de sa poche. Il semblait réfléchir, et quelque chose comme un sourire se jouait autour de sa lèvre violette.
Il pensait:
--Nous irons un peu inspecter ça dans les entr'actes.
Comme si Garnier eût deviné cette préoccupation secrète, il dit en prenant la clef que le cabaretier lui présentait:
--Et l'autre?
--Quelle autre?
--Cette clef n'est-elle pas celle de la porte qui donne sur les terrains?
--Oui... après?
--Je veux aussi celle de la porte qui donne dans le couloir intérieur.
--Vous ne comptez pas faire une descente dans ma salle, pourtant?
--Nous ne voulons pas que votre salle fasse une montée chez nous.
Cette fois, Barbedor n'opposa aucune résistance; il tira une seconde clef de sa poche et la remit à Garnier en disant:
--On en passe toujours par toutes vos volontés, monsieur Clérambault.
Garnier l'examinait maintenant d'un air soupçonneux. A son gré, le cabaretier s'était rendu trop vite.
Le tumulte, cependant, recommençait dans la salle. Les galeries demandaient Barbedor à grands cris. Garnier lui tendit la main.
--A quelle heure finit votre assaut? demanda-t-il?
--A onze heures, par ordonnance.
--A onze heures et demie, vous aurez votre sort fait, mon gros... Et vous pourrez vous vanter d'avoir gagné commodément votre fortune.
VII
-- Une nuit noire. --
Ces hautes pyramides d'Égypte sont l'œuvre de la volonté patiente et implacable. La volonté de l'homme peut tout. Certes, il était plus difficile de tailler dans le granit rouge de l'Assouan l'obélisque qui décore notre place de la Concorde, que de percer le mur d'octroi et de donner naissance à la barrière des Paillassons.
Il était même plus malaisé de dresser ce lourd monolithe sur sa base de pierre bretonne que de pratiquer une brèche à l'enceinte municipale. Personne ne contestera cette vérité.
Cependant, l'obélisque de Louxor, solidement planté, regarde de ses quatre faces les Tuileries, énigme plus profonde que celles du sphynx, la Madeleine, temple païen qui n'eût point déparé la Thèbes aux cent portes, l'arc de triomphe de l'Étoile, autre œuvre cyclopéenne que Sésostris eût sans doute saluée d'un bienveillant coup d'œil, et le palais Bourbon, mascaron bavard, dont chaque pierre, frappée par la verge de Moïse, rendrait au lieu d'eau des flots de paroles inutiles.
L'obélisque existe. On peut, Dieu merci, le voir. Il a fait, ce colis de 250,000 kilogrammes, le voyage de Memphis morte à Paris viveur.
Et la barrière des Paillassons n'est pas née!
Les promeneurs du boulevard de ceinture jettent encore leur regard distrait sur cette étrange masure, flanquée de deux petits jardinets mouillés, qui bouche effrontément une des entrées marquées sur les plans officiels de la capitale du monde!
Moins fort que les monarques égyptiens, Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, n'a pas pu édifier sa pyramide.
Mais ce ne fut pas la faute de Barbedor. Cet échec ne doit point rabaisser sa mémoire.
Moïse, dont nous citions tout à l'heure la baguette, éprouva un sort analogue. Il ne lui fut point donné de passer la frontière de Chanaan.
Hélas! il est des sentences écrites au livre mystérieux des destinées. M. le baron de Rothschild lui-même ne pourrait pas reconstruire le temple de Salomon. Peut-être est-il écrit là-haut que la barrière des Paillassons ne sera jamais percée!
A peine Barbedor et M. Garnier de Clérambault venaient-ils de se séparer, qu'on put entendre un léger coup de sifflet à quelque cinquante pas de là, dans la direction de la rue de l'École.
C'était une nuit triste et froide. Il n'y avait point de lune. Les lueurs rouges qui sortaient du château de la Savate faisaient paraître, par ce contraste, les ténèbres plus profondes. Par une opposition analogue, le silence et l'abandon semblaient s'augmenter de tous les bruits joyeux qui sortaient de la maison de Barbedor.
L'endroit où Garnier était resté seul regardait la façade donnant sur le jardin, et enfilait de profil cette contre-façade qui formait, du dehors, maison séparée et jouait habitation bourgeoise.
Les fenêtres de cet annexe n'étaient point éclairées.
Au contraire, on voyait briller dans l'obscurité toutes les croisées de la salle et celles du café-estaminet, situé du côté de la ruelle Saint-Fiacre.
Le lieu, comme nous avons dû le dire, ne présentait par lui-même absolument rien de pittoresque. C'étaient des terrains vagues, coupés de murs bas et caducs, où croissaient çà et là, parmi les légumes, quelques arbres fruitiers rabougris. Mais la nuit change si étrangement la physionomie des paysages, que ces marais prenaient en ce moment physionomie de vaste et mélancolique solitude.
La lumière basse qui venait des fenêtres illuminées prolongeait à l'infini l'ombre du moindre arbrisseau.
Les murailles demi-ruinées prenaient des formes fantastiques, et les tilleuls malades qui bordaient l'habitation de Barbedor semblaient des géants de l'ordre végétal.
Du côté opposé, la réverbération des mille feux qui éclairent Paris nocturne teignait en gris cuivré la voûte abaissée du ciel, qui paraissait appuyée sur les ormes du boulevard extérieur.
Vous eussiez dit que l'Océan était au delà, brisant son flot éternel contre une grève plate et sourde, tant étaient larges les murmures que la brise du soir apportait. Enfin, les maisons de triste figure qui bordent la rue de l'École, empruntaient à l'obscurité des lignes et des saillies: cela formait une sorte de barrière monumentale qui fermait fièrement l'horizon.
Clérambault, malgré sa profession de marieur, qui est incontestablement la plus poétique et la plus impalpable de toutes les professions connues, avait l'esprit de la prose. Les objets extérieurs l'influençaient médiocrement. Il n'était pas homme à subir ces vagues inquiétudes que font naître chez les caractères impressionnables la nuit et la solitude.
Et, cependant, il n'est pas douteux que Clérambault n'était point à cette heure dans son assiette ordinaire. Si le soleil eût éclairé tout à coup son visage, vous l'eussiez trouvé pâle et défait. Sa taille, d'ordinaire si crâne, s'affaissait sous son caban. A chaque instant, son corps était agité de frémissements qui n'avaient point pour cause le vent humide du soir.
C'est que toute grande résolution porte avec elle sa fièvre et sa souffrance. Si Napoléon dormit au bivac d'Austerlitz, César eut, avant de passer le Rubicon, d'illustres insomnies, et chacun sait les visions qui agitèrent la nuit de Pompée sur le champ de bataille de Pharsale.
Du petit au grand, les comparaisons sont permises, sans que le petit offense le grand. D'ailleurs, Garnier de Clérambault n'était point petit. Pour Fromenteau et bien d'autres qui l'ont connu, les boutons de son habit bleu forment une constellation au ciel des hardis coquins.
Garnier de Clérambault était à la veille de Pharsale et devant le Rubicon.
Les deux à la fois, remarquez bien ceci.
Il avait à livrer une immense bataille et à prendre une suprême résolution.
Bien qu'il eût entendu parfaitement le coup de sifflet dont nous avons parlé, il ne bougea pas jusqu'au moment où la porte de l'enclos ayant été refermée, la marche pesante de Barbedor s'étouffa sur le sable du jardin. Il fit alors un pas vers l'endroit d'où le coup de sifflet était parti,--mais il ne fit qu'un pas.
Il s'arrêta. Ses deux mains pressèrent ses tempes, puis tombèrent le long de ses flancs.
--Vais-je manquer de courage? se dit-il;--voilà bien longtemps que je n'avais senti la sueur froide autour de mon cou... Je suis ensorcelé, c'est clair, et j'aurai bien de la peine!
Un second sifflement se fit entendre. Clérambault serra son caban autour de son corps et frissonna.
--Chante! grommela-t-il,--chante, couleuvre!
Mais il avait beau railler. Sa voix, profondément altérée, accusait en lui le comble de l'agitation.
--J'aurai de la peine! répéta-t-il;--je ne peux pas me faire à l'idée de me séparer de cette femme-là!... Il n'y en a pas deux comme elle...
Il essaya de sourire et ajouta:
--Heureusement!
Puis, après un nouveau silence:
--Allons! morbleu! reprit-il en secouant la torpeur qui s'emparait de lui;--c'était décidé tout à l'heure: d'où vient que j'hésite à présent?... Il y a deux millions: elle prendra tout... et je n'aurai, moi, que ma part du sang!
Le frisson revint si violent, que ses dents claquèrent. Un troisième coup de sifflet grinça dans la nuit et fut suivi d'une grande clameur partant du château de la Savate: sans doute, les applaudissements qui accueillaient l'entrée de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor.
Clérambault se mit à marcher lentement vers la rue de l'École. Au bout de quelques pas, il joignit le sentier qui menait à l'entrée particulière du logis de Barbedor. Une femme était assise sur l'herbe mouillée, au bord de ce sentier.
Nous disons une femme; mais, pour quiconque eût suivi ce chemin sans être averti, ce n'aurait été qu'une masse informe et toute noire.
--Vous voulez donc vous tuer, Flavie! dit Garnier en s'arrêtant près d'elle;--malade comme vous êtes, commettre de pareilles imprudences!
Madame la marquise de Sainte-Croix fit effort pour se lever; mais il lui fallut l'aide de Garnier. Dès qu'elle fut sur ses pieds, elle chancela et trembla.
--Je ne suis pas malade, dit-elle d'une voix creuse;--avez-vous des nouvelles de Maxence?
--Aucune.
La marquise s'appuya plus lourdement sur l'épaule de Garnier.
--Il y a trois choses possibles, murmura-t-elle:--Maxence s'est tuée... ou elle nous a vendus... ou elle s'est jetée d'elle-même entre les bras de ce grand benêt d'Achille.
--Dans les deux dernières hypothèses, grommela Clérambault,--nous serions bien!
--La dernière, répliqua très-froidement Flavie,--est la plus dangereuse et la moins probable... La seconde est dangereuse encore; mais je n'y crois guère, et, d'ailleurs, elle ne sait rien de nos projets: nous aurions le temps... La première est sans danger aucun et je la trouve plausible.
Ceci fut dit avec une effrayante tranquillité.
Garnier était tout blême derrière les mentonnières de son caban.
--C'était une belle créature! murmura-t-il;--l'argent coûte cher!
--L'argent vaut toujours plus qu'il ne coûte, repartit Flavie essayant une pointe de lugubre gaieté.
Mais elle ajouta aussitôt, et sa voix avait je ne sais quelle vague émotion:
--Oui, c'était une belle créature!
Puis, d'un ton si bas, que Garnier eut peine à l'entendre:
--Si Dieu m'avait donné une fille comme cela...
Elle se redressa en un ricanement aigu.
--Sotte habitude, dit-elle, de parler toujours de Dieu!... Les autres aussi étaient belles!...