La fabrique de mariages, Vol. 6

Part 1

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Au lecteur

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LA FABRIQUE DE MARIAGES.

COLLECTION HETZEL.

LA FABRIQUE DE MARIAGES

PAR

PAUL FÉVAL.

VI

Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger, interdite pour la France.

LEIPZIG,

ALPH. DURR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.

1858

BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT, Rue de Schaerbeek, 12.

TROISIÈME PARTIE.

LA GUERRE SAINTE.

(SUITE.)

VI

-- Grande lutte d'hommes. --

Il y avait, ma foi, six gros lampions le long de la ruelle Saint-Fiacre, depuis le boulevard extérieur jusqu'à la petite avenue de marronniers qui précédait le château de la Savate. On y voyait assez pour distinguer les tas de boue dès qu'on avait trébuché dedans. Le vent couchait les flammes fumeuses et montrait çà et là, sur les murailles mal crépies, les mains peintes dont le doigt tendu et démesurément long indiquait la route à suivre pour gagner _l'établissement_ de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor.

Au bout de la ruelle, du côté du boulevard, un if se dressait, un if à six pots, vis-à-vis duquel un poteau supportait une belle affiche rouge et jaune où le nom de Jean Lagard éclatait en caractères gigantesques.

De l'autre côté apparaissait une grande lueur. C'était la façade du château de la Savate, illuminé _à giorno_ par une douzaine et demie de verres de couleur, pour le moins.

Le mur d'octroi était-il ébréché? La barrière des Paillassons était-elle une vérité? Jean-François Vaterlot, plus fort que le destin, avait-il conquis le rameau d'or et franchi le seuil de son paradis terrestre?

Pas encore, mais patience! Paris n'a pas été bâti en un jour, et ils ont de l'occupation dans les ministères!

Pas encore; les gens en blouse, les gens en veste, les gens en pardessus doublé de soie, qui tournaient en ce moment l'angle de la ruelle Saint-Fiacre, qui sur leurs souliers crottés, qui sur les coussins de leur fiacre ou même de leur équipage, avaient tous été forcés de prendre la barrière de l'École ou la barrière de Sèvres: une des deux coquines.

Comme, encore aujourd'hui, les navigateurs sont obligés de doubler le cap Horn, parce que Panama n'est pas percé, et de doubler le cap de Bonne-Espérance, parce qu'il reste à Suez quelques kilomètres de sable, protégés par la joyeuse Angleterre.

Mais Jean-François Vaterlot avait oublié pour ce soir les ambitieux désirs et les hautes aspirations qui dominaient sa vie. L'histoire rapporte que Christophe Colomb lui-même faisait trêve parfois à ses songes sublimes. L'illustre Génois disait en ces occasions: «A demain la terre promise!» Aujourd'hui, Barbedor disait: «A demain la barrière des Paillassons!»

Ce soir, le château de la Savate suffisait au bonheur de Jean-François Vaterlot. C'était la renaissance du château de la Savate, dont la gloire, si longtemps éclipsée, reprenait de nouveaux rayons.

Barbedor avait enfin trouvé les éléments d'une affiche.

O vous, simples particuliers, hommes qui touchez des rentes, qui signez des quittances de loyer ou qui vendez à poids douteux une bonne petite marchandise quelconque, Français de tous les commerces et de toutes les industries, vous ignorez les angoisses des hommes publics qui spéculent sur l'art de divertir la foule, vous ne connaissez pas leurs joies, vous n'avez nulle idée des tristesses, des transports, des agonies, des délires de Bilboquet, qu'il soit directeur de l'Opéra ou commissaire impérial près le théâtre des Délassements-Comiques.

Cette phrase navrante et radieuse: _faire une affiche_, n'éveille en vous aucune fièvre. Vos marchandises sont connues et de première nécessité. Tout le monde a besoin de votre sucre ou de votre sel. Votre fortune dépend de cet heureux et obligeant brimborion de métal qui soutient les plateaux de votre balance, et que le hasard moqueur, présidant à la formation des langues, a si plaisamment nommé un fléau. Vous n'avez à faire aucuns frais de génie: chez vous, le mensonge est muet et n'exclut pas l'enviable sottise.

Mais Bilboquet, l'ardent et douloureux Bilboquet! mais l'entrepreneur de plaisirs, mais le martyr commercial qui, loin de tromper sur le poids, est toujours forcé de donner plus qu'il n'a promis, voilà l'inventeur! voilà le génie fait homme et le labeur incarné!

Il y a plus d'esprit dans une simple affiche de spectacle, qui ruinera son auteur, que dans une fortune de trois millions, faite à vendre des étoffes de coton (tout laine) ou des culottes au rabais.

Et cependant, quand Bilboquet devient maire de son village, sur ses vieux jours, tout le monde s'étonne, tandis que tout le monde accepte Barrabas, passé à l'état de marguillier.

Pour faire une affiche, il faut un nom. Or, malgré la folâtre bénignité du public, qui trop souvent prend les oies pour des cygnes, les noms sont rares.

Le talent de Bilboquet est précisément de faire des civets sans lièvres. Bilboquet vit parfois longtemps sur cette attitude, et nous en avons de cruels exemples dans nos théâtres, si féconds en civets sans lièvres; mais, un jour de méchante humeur, le public s'écrie: «A bas le matou!»

Alors, Bilboquet aux abois cherche un gibier véritable. Son affiche se tait. La baraque est en deuil.

Un nom! Il faut un nom! Pour trouver un nom, Bilboquet escaladerait le ciel!

C'est Bilboquet lui-même qui a inventé ce substantif: un NOM. Sa modestie native lui défendait d'employer le mot gloire. La gloire est désintéressée: le nom entre dans le commerce. Un jour viendra où tous les noms payeront patente. Ce sera bien fait.

Qu'est-ce qu'un nom? Purement une valeur. Il y a des noms de cinq francs par soirée et des noms de cent louis. Le public se compose d'un certain nombre de couches superposées. On ne peut pas dire, en thèse générale, que le prix d'un nom est en raison directe du nombre des couches qu'il traverse, quand il est lancé par le tromblon de l'affiche. Il faut tenir compte, en effet, de la nature des couches.

Les couches varient comme les noms.

Il y a les couches de cinq sous et les couches d'un louis.

En bon commerce, une couche de dix francs vaut juste vingt couches de cinquante centimes.

Elle vaut beaucoup mieux, même, si Bilboquet a le nez susceptible,--car elle n'a pas d'odeur.

Habituellement, Bilboquet, fût-il millionnaire, dédaigne les vaines délicatesses de l'odorat. Il partage à ce sujet les opinions économiques de l'empereur Vespasien.

Jugez cependant des calculs à faire et des combinaisons possibles avec cette série de noms gradués de cent sous à cent louis,--passant à travers cette échelle de couches variant de vingt centimes à vingt francs.

C'est à effrayer l'esprit fort qui dressa le premier des tables de logarithmes!

Il faut que Bilboquet ait dans la tête le barême de cette prodigieuse arithmétique; sans quoi, il est obligé, chaque année, de sauver la caisse.

Conçoit-on, après cela, qu'il y ait des prétendants assez hardis pour escalader ces trônes boiteux? La puissance suprême a-t-elle tant de charmes? Et cette couronne d'épines qui coiffe le chef de Bilboquet, possède-t-elle de si entraînantes séductions?

Barbedor avait un nom de lutteur, de boxeur et de tireur, mais un nom usé et qui ne _faisait plus d'argent_. Son ventre tuait son nom.--Jean Lagard avait un nom qui était un éblouissement.

On pouvait l'imprimer en lettres de six pouces, sans craindre le méprisant sourire des badauds.

On pouvait le répéter quatre fois au moins dans la composition, car Jean Lagard était l'effroi des lutteurs du Midi et des Hercules du Nord, le bourreau des habiles de la canne et du bâton, le maître de la boxe anglaise, et l'Achille de cette escrime nationale, _le chausson_, qui a porté si haut et si loin le nom de notre belle France.

Comment Barbedor avait fait pour conquérir le droit d'afficher Jean Lagard, après ce qui s'était passé entre eux, nous ne saurions trop le dire. Ils avaient beaucoup de souvenirs communs. Entre une choppe de Strasbourg et un verre de suisse, l'éloquence des souvenirs est irrésistible.

Le fait est que Jean Lagard avait cédé, consentant à revêtir encore une fois le caleçon de laine qui est l'uniforme des Alcides. Ce consentement était les trois quarts de l'affiche. Il ne restait plus qu'à faire un choix éclairé parmi les forts-et-adroits présents à Paris, afin que l'illustre _rentrant_ eût au moins un cortége digne de lui.

Barbedor se mit en quête. Il passa trois jours à croiser dans ces quartiers excentriques où respirent les athlètes. Il y a pour cela des zones propices: le boulevard des Ternes, la Chapelle Saint-Denis, la Villette et tous les abords de la barrière des Vertus. Barbedor pouvait voyager sans boussole dans ces latitudes héroïques. Au bout de trois jours, il avait sa _botte de bonshommes_.--Alors, il entra en loge et produisit ce chef-d'œuvre que nous prenons la liberté de mettre sous les yeux du lecteur:

CHATEAU DE LA SAVATE

_Établissement spécial pour tous les genres d'adresse et de force_,

TENU PAR BARBEDOR,

BOULEVARD DE L'ÉCOLE, EN FACE DE LA BARRIÈRE DES PAILLASSONS.

Le jeudi 27 mai 1836, à huit heures du soir,

GRANDE LUTTE D'HOMMES

à main plate, à l'instar de celles du Midi,

COMPLIQUÉE

_par divers jeux d'adresse et assauts de force, dans lesquels paraîtront les premiers sujets_

DU MIDI ET DU NORD,

engagés pour cette fois seulement, à la demande générale des amateurs, pour la rentrée de

M. JEAN LAGARD,

Premier lutteur des arènes du Midi, professeur de boxe et d'adresse française, premier bâtonniste de l'Académie de Paris, sauveteur médaillé, breveté pour le sabre et la danse des salons, etc., etc., etc., qui a bien voulu consentir à faire ses adieux au public parisien avant son départ irrévocablement fixé pour le nouveau monde.

M. JEAN LAGARD,

donnera un jeu d'adresse française, un jeu de boxe, un assaut de contre-pointe, et quatre luttes à outrance, savoir:

1º Contre =M. PLANTEHOUX=, _dit le Poteau de Béziers_,

connu par sa méthode et ses succès;

2º Contre =M. BOICHEL=, _dit le Redoutable Auvergnat_,

premier sujet, jusqu'alors invincible;

3º Contre =M. LENFANT=, _dit le Toulousain Sans-Quartier_,

lutteur de style, ayant travaillé à Paris, à Lyon, à Berlin et dans toutes les diverses capitales, connu, en outre, dans les ateliers pour la pose;

4º Contre =M. MUSCAMEL=, _dit le Buffle de Carpentras_,

pesant 127 kilogr., vainqueur du célèbre SOLIMAN, brisant le cristal de roche avec ses dents et portant quatre artilleurs sur chaque bras avec facilité.

M. JEAN LAGARD

luttera, en outre, contre tout amateur qui aura préalablement déposé une somme de

MILLE FRANCS,

entre les mains des juges, choisis par la société.

L'ORCHESTRE SOUFFLARD,

composé de 24 musiciens à vent et militaires, jouera, dans l'intervalle des parties,

VALSES, POLKAS, MAZURKAS.

Le tout sous la protection de l'autorité, éclairé au gaz, avec rafraîchissements de première qualité, sans augmentation de prix; à proximité, dans l'établissement même, salons et cabinets de société, soupers à la carte et autres. L'affiche du jour donnera l'ordre des parties et les détails complets de cette

CÉRÉMONIE, UNIQUE EN SON GENRE.

Prix des places pour cette fois seulement: Enceinte des lutteurs, 5 fr.; chaises du second rang, 3 fr.; pourtour, 2 fr.; galerie, 1 fr. Moitié partout pour les enfants, les bonnes et les militaires.--On pourra entrer moyennant 20 fr. dans le vestiaire où MM. les bonshommes font leur toilette.

De bonne foi, nous pensons que la rédaction d'une semblable affiche n'est pas l'œuvre d'un génie ordinaire. Il y a cependant quelque chose de plus fort encore et de plus méritant que la rédaction: c'est, si l'on peut ainsi s'exprimer, la pondération, c'est-à-dire le classement équilibré des différentes valeurs qui la composent.

Ceci est une affaire de tact.

Gutenberg n'avait peut-être point songé aux affiches, quand il inventa l'imprimerie; mais ses successeurs ont comblé cette lacune. Nos imprimeries modernes, considérées sous le rapport de l'affiche, sont des orgues immenses, possédant toutes les octaves possibles, tous les registres imaginables. La gamme ascendante des caractères est d'une prodigieuse richesse. Si nous voulions nous donner le puéril plaisir de parcourir un peu ce noir clavier, en donnant à chaque note son nom technique, nous pourrions éditer ici le plus fatigant et le plus long de tous les chapitres. Nous méprisons ce succès facile, et nous disons seulement qu'avec une échelle de caractères, partant de l'imperceptible et atteignant le gigantesque,--depuis l'_œil_ le plus fin jusqu'à l'_œil_ le plus gros,--les Meyerbeer de l'affiche possèdent un instrument de beaucoup supérieur à l'orchestre de l'Opéra.

Or, plus un instrument est parfait, plus il oblige.

Un homme de la force de Barbedor sur l'affiche pourrait produire des choses surprenantes, s'il dirigeait vers l'art pur ses merveilleuses facultés.

Mais ils sont ordinairement modestes, ces harmonistes excellents. Beaucoup meurent dans l'humble peau des sous-régisseurs de théâtre. Quelques-uns vendent leurs sueurs fécondes aux marchands de haillons confectionnés qui, depuis quelque temps, usent de l'affiche avec une effronterie miraculeuse.

Barbedor fit coller son chef-d'œuvre dans les bons endroits. Il répandit, en outre, quelques prospectus aux abords du Jockey-Club et devant les cafés du boulevard. C'est là que s'obtiennent les places à cinq francs.

La lutte à main plate n'est pas sans posséder quelque ferveur parmi notre jeunesse mal dorée.

Ces sortes de spectacle ont un public assez restreint, très-disséminé, mais fidèle. Il s'agit de l'aller chercher. L'affiche de Barbedor avait ce but: elle l'atteignit. Tout ce qui, dans Paris, affectionne l'art aimable des Arpin, des Rabasson et des Marseille, fut dûment averti de la _rentrée_ de Jean Lagard. Aussi, le soir venu, le fameux soir, quand l'affiche du jour eut donné les détails, trois ou quatre cents personnes, représentant les classes les plus diverses de notre civilisation, se trouvèrent-elles réunies au château de la Savate. Dès sept heures, on avait reçu du monde; à huit heures moins le quart, les voitures avaient commencé à rouler dans la ruelle Saint-Fiacre et dans la rue de l'École.

Huit heures sonnantes, Casseur, le chef, installé à la caisse en qualité de contrôleur, dut refuser des chaises de second rang. L'enceinte elle-même était presque remplie.

C'était une recette.

Casseur et ses marmitons se reprenaient à vénérer Barbedor.

A l'intérieur, la salle, éclairée par une douzaine de quinquets remplaçant le gaz promis, présentait un aspect entièrement satisfaisant. Un vieux tapis, tendu sur une couche de sciure de bois, tenait le milieu de l'arène. On fait d'avance ce lit pour adoucir la chute des vaincus. Aux angles du tapis, on voyait des carafes et de petits tas de sciure fine: les carafes pour rafraîchir la gorge haletante des champions, la sciure pour étancher les muscles baignés de sueur et permettre aux mains des athlètes de _prendre_ sur le corps ruisselant de l'adversaire.

Les galeries laissaient pendre des drapeaux un peu fanés, mais couverts de devises où l'honneur et la gloire étaient exaltés en style confiseur. On se demande pourquoi la gloire et l'honneur sont les divinités obligées de ces séjours malhonnêtes et obscurs.

Les poteaux étaient entourés de banderoles. Les cigares et les pipes chargeaient l'atmosphère d'un brouillard horriblement suffoquant. L'orchestre Soufflard démenait ses cuivres comme un diable et faisait le plus affligeant tapage.

Il y avait des femmes. Tombez aux pieds de ce sexe auquel on doit M. Legouvé!

Au premier rang, dans l'enceinte, c'était un composé assez curieux de sporting gentlemen gourmés dans leur cravate et de grands gaillards hautement débraillés qui faisaient évidemment partie de l'honorable société des forts-et-adroits. Ceux-là sont à reconnaître d'une lieue: ils ont tous des coquins de bras qui sortent violemment de leurs manches fatiguées, des cous hardis et musculeux auxquels ne convient point la cravate. Quand ils marchent, leur _cassure_ produit un déhanchement tout particulier; quand ils sont assis, leur fainéantise les affaisse comme des tas de vieux linge.

Car les forts-et-adroits ont cette religion de n'employer jamais au travail utile leur force ni leur adresse.

Les lions se mêlaient à eux volontiers. On échangeait le feu de la pipe au cigare, et réciproquement. Si vous désirez voir en votre vie un touchant tableau d'égalité, franchissez le seuil d'une salle d'adresse et de force.

L'âge d'or est là, le pauvre vieil idiot. Je donne son adresse sans scrupule parce qu'il n'a plus que le souffle. Si quelqu'un lui ouvrait traîtreusement la porte, il n'aurait pas la force de sortir.

Les chaises du second rang--à trois francs--présentaient un aspect moins caractérisé. C'était le vrai public: les curieux qui ont entendu parler, les gens qui disent: «Il est bon de tout voir!» les pères de famille, les petits étudiants, le _profanum vulgus_. Beaucoup parmi ces agneaux avaient la main sur le gousset de leur montre. Leur physionomie disait en général: «Si ma femme savait où je suis!»

Une belle et vertueuse compagnie, c'étaient les gens du parterre. Morbleu! de rudes figures! peu de linge, quelques emplâtres sur l'œil,--moustaches faites pour inspirer la terreur, des redingotes demi-solde, des balafres, des bottes dangereusement blessées.

Qui sont ces guerriers? Ma foi, je n'en sais rien. La police, quoi qu'on dise, n'est pas assez naïve pour employer ces néfastes visages. Ce sont plutôt d'anciens forts-et-adroits qui viennent faire opposition, monter des cabales, ou soutenir, au contraire, moyennant quelque gratification, les phases chancelantes du spectacle. Il y a parfois dans cette zone des batailles sérieuses; ce qui tendrait à sanctionner notre dire. Les mœurs y sont farouches. Sous péril de prise de corps, il faut partager l'avis de ses vilains voisins.

Les dames étaient dans les boîtes qui bordent le pourtour. Certes, une langue aussi riche que la nôtre devrait avoir un mot pour désigner ces créatures. On n'aime pas à parler gras. Le mot coquine s'écrit difficilement. D'un autre côté, il est obscène d'appliquer à cela l'expression qui nous sert pour nos sœurs et pour nos mères.

Nous laisserons de côté les dames, s'il vous plaît.

Et, pour en finir avec le public, nous monterons aux galeries, zone des spectateurs naïfs, payants et sérieux, qui veulent pour leur argent toutes les plaies et toutes les bosses annoncées. S'il manque un coup de pied ou un coup de poing, ceux-là se fâchent tout rouges. Il leur faut leur compte exact de contusions. Mais aussi, pour peu que la mesure déborde, ils entrent en liesse franchement et font les succès de tapage. C'est le parterre de ces vigoureux théâtres, où la parole est remplacée par des ruades; parterre tout émaillé de blouses et d'uniformes, quand la séance a lieu avant l'heure de la retraite.

--A bas la musique!

--La paix, Soufflard! Tais ton cuivre!

A cette audacieuse apostrophe, vous avez reconnu cette petite bête criarde, pointue, vieillotte et coiffée de cheveux couleur poussière, qu'on nomme le gamin de Paris.

Les blouses répètent en chœur:

--Soufflard, tais ton cuivre!

Aux places à deux francs (qu'on a pour cinquante centimes au bureau, quand on sait son affaire):

--A bas la cabale!... Allez, la musique!

--Il est huit heures cinq... L'affiche!

--On nous fait poser!

--La lutte! la lutte! la lutte!

Ce dernier et formidable cri partit de tous les coins de la salle en même temps. C'était l'_ultimatum_ de la cohue impatientée. On s'attendait à voir paraître Barbedor, si éloquent dans ces circonstances solennelles. La draperie de coton qui fermait l'entrée du vestiaire s'ouvrit en effet; mais ce fut le Casseur qui montra sa figure à la fois impudente et déconcertée.

--A bas le Casseur! A tes casseroles, fricotier!

--Bravo, Casseur!... Laissez parler le Casseur!

Celui-ci fit quelques pas à l'intérieur de l'enceinte. Il était rouge comme une grosse tomate. Il salua. Il a avoué depuis, à sa famille et à ses amis, que jamais il n'aurait soupçonné les difficultés de l'état d'orateur, sans cette occasion qu'il eut de s'adresser à la multitude.

--Messieurs et mesdames, dit-il.

--Bravo, Casseur!

--Mets les dames devant, c'est plus comme il faut!

--Mesdames et messieurs...

--N'y a pas de dames! cria un amateur au-dessus de la grammaire; n'y a que des demoiselles.

LE GAMIN: Savez-vous pourquoi on l'appelle Casseur?

UNE BLOUSE: C'est à cause qu'il est la mort aux assiettes.

UN MILITAIRE: Faites la paix; voir, en silence, qu'on peut écouter ce qu'il est pour dire!

VOIX AIGUES: Vive la ligne!

CHŒUR: La lutte! la lutte!

CASSEUR: Messieurs et mesdames, c'est pour avoir l'honneur de vous énoncer...

LE GAMIN: Barbedor! nous voulons Barbedor!

CHŒUR: La lutte! la lutte! Jean Lagard!

LE SERGENT NIQUET, _en dehors au contrôle_: Entrée de faveur aux amis!... Nous sommes celui de M. Vaterlot, l'adjudant et moi ici présents, par l'entremise de son cousin le capitaine Roger, dont il nous a invités maintes fois à visiter son bazar quand nous serions en permission... Pas vrai, Palaproie?

PALAPROIE: Ah! mais oui!

MONTMORIN, _jetant un louis sur la tablette du contrôle_: Quatre fauteuils.

QUELQUECHOSE (M. Aymar de), _lorgnant l'intérieur_: Je ne vois que des banquettes.

FRÉMIAUX: Voici les tenants et les aboutissants: ce Jean Lagard est le neveu de Barbedor; Barbedor est cousin du vieux Roger... Achille serait ici en famille.

NIQUET, _accostant Frémiaux_: Excusez la liberté, quoiqu'il n'y a pas d'offense à s'entendre interpeller par un ancien, dont l'uniforme est un témoignage éclatant de ses services rendus à la patrie... Est-ce vrai que le Roger est dégommé de sa position de coq en pâte à l'hôtel de Mersanz?

BEAUMONT: Ce sont les deux invalides du jardin!

FRÉMIAUX, _posant son lorgnon à cheval sur son nez_: Ils sont splendides!

NIQUET, _le poing à la hanche_: Plaît-il?

PALAPROIE, _de même_: De quoi?... Ah! mais!...

CASSEUR, _dans l'enceinte_: ... De telle façon que, au moment de comparaître devant vous, on est venu chercher le patron, qui a été obligé de me déléguer, comme on dit, pour y prendre la parole au sein de la respectable compagnie.

(_Applaudissements mêlés de sifflets. Casseur s'essuie le front à l'aide de son bonnet de cuisinier, qu'il tient à la main._)

UN MARMITON, _à la galerie_: C'est égal, Casseur n'est pas si fier ici qu'aux fourneaux!

NIQUET, _déposant une pièce de vingt-cinq centimes au contrôle_: Voilà le compte: cinquante centimes par place; nous sommes deux, ça ferait vingt sous. En qualité de militaires, nous payons demi-places, ça n'est plus que dix sous... et, comme il nous en manque pas mal, de nos anciens ustensiles en chair et en os,--rapport au service de la patrie, le tout étant resté au champ d'honneur,--nous soldons moitié de moitié, et en avant, marche!

PALAPROIE: Ça y est!

(_Ils entrent tous deux et se faufilent dans la foule, qui les regarde en riant et leur livre passage._)

NIQUET: Rien ne résiste à l'audacieux et fluet!

PALAPROIE: Ah! mais non!

NIQUET: C'est égal... ce Roger faisait trop sa tête.

PALAPROIE: Ah! mais oui!

NIQUET: Fallait qu'il ait des revers! Il était trop vain de son orgueil avec les amis!

PALAPROIE: Ça y est!

CASSEUR: _au milieu du tumulte_: N'ayant pas l'habitude de la parole...

LA FOULE: La lutte! la lutte!

CASSEUR: La soirée va s'ouvrir par une partie entre M. Lenfant, dit le Toulousain Sans-Quartier, et M. Muscamel, dit le Buffle de Carpentras...

LA FOULE: Bravo! bravo! Casseur!