La fabrique de mariages, Vol. 5

Part 9

Chapter 91,394 wordsPublic domain

»--Que vous a-t-elle donc fait, s'écria-t-elle, pour que vous la persécutiez ainsi?... Elle me l'a dit elle-même: on l'accule comme une bête féroce... C'est pour se défendre qu'elle a besoin d'or... On l'a ruinée... on essaye de la déshonorer... on veut la traîner jusqu'aux bancs infâmes de la cour d'assises... Vous voyez bien que je sais tout... Avec l'alliance du comte de Mersanz, elle sera sauvée; car elle dressera son immense fortune entre elle et vous comme un rempart... Que vous a-t-elle donc fait?... et que m'a-t-elle fait à moi-même, pour que son cri de détresse n'ait point descendu jusqu'à mon âme?... Pourquoi cette répulsion qui est presque de l'horreur?... Pourquoi?... pourquoi?... C'est qu'elle n'est pas ma mère!

»Marguerite fit un mouvement. Je vis qu'elle allait enfin répondre.

»Mes yeux dévoraient d'avance les paroles suspendues encore à ses lèvres.

»Marguerite avait les sourcils froncés. De courtes convulsions agitaient sa bouche.

»--S'il m'était donné de vous sauver, mademoiselle, dit-elle d'une voix sourde et saccadée que je ne lui connaissais pas,--je ferais le possible comme j'ai fait pour bien d'autres. J'ai cru vous haïr autrefois: ce n'était que le regret de ne pas pouvoir vous aimer... Vous êtes une belle âme et Dieu vous avait créée pour aller plus haut qu'aucune d'entre nous... mais tous les jeunes arbres que Dieu sème n'atteignent pas leur hauteur... Vous avez le cœur trop fier pour vivre de tolérance ou de honte. Le prix que vous valez vous condamne... Vous ne sortirez plus d'ici, Maxence: je vous retiens prisonnière.

»Rien ne peut te dire mon étonnement. J'élevai la voix pour protester.

»La petite bonne femme me lança un sombre coup d'œil.

»--Nous défendons notre peau, dit-elle en ajoutant par l'expression de sa voix à la brutalité de ce mot;--on ne lâche pas comme cela les petits de la louve... Si nous ne mangeons pas, nous serons mangés!

»Béatrice prit la main de sa mère et dit:

»--Il ne sera point fait de mal à cette jeune fille!

»--Du mal! répéta Marguerite avec une surprise pleine de reproche.

»Puis elle ajouta entre ses dents:

»--S'il reste une chance de salut pour elle, cette chance est ici.

»Maxence demeurait affaissée.--Marguerite alla ouvrir son coffre, seul meuble qu'elle eût apporté de sa mansarde. Elle y prit quelques papiers et revint à mademoiselle de Sainte-Croix.

»--Béatrice, ma fille, dit-elle, laissez-nous pour un instant. Vous préparerez la chambre de Maxence.

»J'allais suivre Béatrice, Marguerite m'arrêta en ajoutant:

»--Ce que je vais dire n'est pas un secret pour vous.

»Maxence s'était redressée à demi. Elle regardait ces papiers que Marguerite tenait à la main avec un vague espoir, mêlé d'un terrible effroi.

»--Tenez, débuta brusquement Marguerite, si vous ne voulez pas être la fille de cette femme, libre à vous!... Voici un acte de naissance qui vous donne le droit de porter un autre nom.

»--Et cet acte de naissance est le mien? s'écria Maxence éperdue.

»--Oui, répliqua la petite bonne femme, dure comme la destinée; mais vous n'en êtes pas moins la fille de la nommée Flavie Soyer, dite la marquise de Sainte-Croix.

»Maxence retomba du haut de sa fausse joie. Elle poussa un long gémissement.

»J'aurais mieux aimé, je crois, qu'on me torturât moi-même.

»Je devinais à demi. L'acte de naissance était bien, en effet, celui de Maxence, sous le nom de Julie Seveste. C'était Maxence qu'on avait trouvée dans le berceau, près du lit de madame Seveste, au nº 39 de la rue du Cherche-Midi.--Si tu as présente cette histoire d'audacieuse substitution d'enfant, à moi racontée par madame la baronne du Tresnoy, lors de notre première entrevue, tu te souviendras que la sage-femme, quittant le chevet de la prétendue madame Octave Merriaux (Flavie de Sainte-Croix), passa d'une maison dans l'autre et vint voler le nouveau-né des époux Seveste, qui était un enfant du sexe masculin.

»Il fallait un fils à madame de Sainte-Croix, qui poursuivait, en ce temps-là, une intrigue avec le vieux prince de ***.--Et bien, peu s'en fallut qu'elle ne devînt princesse.

»Je ne saurais plus dire quel fut le sort de l'enfant volé; il dut mourir, puisque Flavie ne fut pas princesse. La petite Julie fut élevée chez les Seveste; mais madame Seveste ne put jamais la voir sans un serrement de cœur. Elle était sûre d'avoir reconnu le sexe de son enfant: c'était un fils. Bien qu'elle ne devinât point les complications romanesques de l'aventure, elle avait conscience d'une tromperie, et la disparition de la sage-femme, qui ne vint point réclamer ses honoraires, ne put qu'augmenter ses soupçons.

»La petite Julie fut donc dès le berceau un être malheureux. Elle ne connut point les caresses d'une mère. Madame Seveste eut un second enfant. Son mari mourut; réduite à la misère, elle fit un choix entre ses deux petits. Julie fut abandonnée et recueillie par Marguerite Vital, qui la mit à la campagne, chez de pauvres gens. Ceux-ci l'élevèrent.

»Pour comprendre le reste de cette misérable histoire, il faut se reporter à l'industrie principale de la Sainte-Croix. Elle avait besoin de belles jeunes filles qu'elle instituait ses nièces, afin de les produire sur les registres de Clérambault. On s'y prenait longtemps à l'avance; il y avait des nièces qui jouaient d'autant mieux leur rôle qu'elles ne croyaient point jouer un rôle.

»Clérambault pourvoyait à cela; il parcourait de temps à autre la province pour recruter des nièces, car tout s'use.

»Clérambault, un jour, trouva cette enfant miraculeusement belle sur son chemin. La Sainte-Croix la voulut voir.

»On en fut si enthousiasmé, qu'au lieu d'en faire une nièce, on l'éleva à la dignité de fille unique de madame la marquise.

»N'y a-t-il pas là, ma bonne Aglaé, une étrange intervention de la Providence! Et les faiseurs de romans qui fatiguent leur cervelle à trouver des complications, mettent-ils souvent la main sur de pareils nœuds? Celui qui dirait que le fait semble inventé à plaisir se tromperait, selon moi: les choses que l'on invente ne forment jamais un de ces drames tout d'une pièce, comme celui de cette mère et de cette fille.

»C'est terrible, c'est tragique, et cette Maxence, qui est belle comme une Grecque de Phidias, porte sur son front la double couronne des fatalités antiques.

»Maxence parcourut d'un regard troublé l'acte de naissance.

»--Madame de Sainte-Croix a-t-elle donc porté ce nom de servante? demanda-t-elle.

»--Non, répondit Marguerite, qui choisit parmi les autres papiers un cahier qu'elle lui mit dans la main.

»C'était une des pièces du dossier du Tresnoy, expliquant clairement et succinctement ce que tu sais déjà.

»Maxence en lut à peu près le quart; puis elle se prit la tête à deux mains, et, d'un accent plein de fatigue:

»--Je ne comprends pas, dit-elle; je ne sais plus comparer ni réfléchir... Qu'y a-t-il là dedans?

»--Votre histoire, repartit Marguerite.

»Maxence releva sur elle ses grands yeux égarés.

»--Mon histoire n'a qu'un mot, murmura-t-elle: affirmeriez-vous sous serment que je suis la fille de cette femme?

»--Oui... sous serment! répliqua Marguerite.

»Maxence, à ce mot, s'est tournée de mon côté, comme pour chercher un appui dans son inexprimable détresse.

»Vivrais-je cent ans, ce regard restera gravé dans mes souvenirs.

»Par un mouvement involontaire, je me suis élancée vers elle. Il était trop tard. Elle a fermé les yeux; puis elle s'est affaissée, inerte, sur le carreau.

»Nous l'avons portée, Marguerite et moi, sur un lit...

»Quatre heures du soir.

»Mon Henri vient de rentrer.

»La bonne Béatrice est restée avec Maxence une partie du jour. Elle l'a quittée un instant pour aller près de son père. Maxence a pu se lever, ouvrir une porte donnant sur l'escalier et s'évader.

»Marguerite avait-elle raison? Maxence est-elle complice de la Sainte-Croix? Faut-il tenir en cage toujours les petits de la louve?...

»Huit heures. Fromenteau n'a pas été assassiné. Il est sur la piste. Il a rencontré par hasard ce gros homme du boulevard extérieur qui veut percer le mur d'octroi...

»La marquise a juré qu'aucun de nous ne serait vivant demain matin.

»Le courrier part. Je ferme ma lettre. A demain, si Dieu le veut!»

FIN DU CINQUIÈME VOLUME.

TABLE DES CHAPITRES.

DEUXIÈME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ.

(SUITE.)

XX. La huitième contredanse. 7

TROISIÈME PARTIE.--LA GUERRE SAINTE.

I. Lettre de la vicomtesse. 51

II. Suite de la lettre. 69

III. Autres lettres de la vicomtesse. 95

IV. La police de la vicomtesse. 113

V. Dernières lettres de la vicomtesse. 145

FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.

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