La fabrique de mariages, Vol. 5

Part 8

Chapter 83,784 wordsPublic domain

»--Ce n'est pas que je désire... mais une mère, vous comprenez bien?...

»Je comprenais bien que ce fou de Montmorin dit parfois, en cabriolant, des choses assez sensées. Cet entretien matrimonial se renouvelle chaque jour cent fois dans Paris. Cent fois par jour, on épluche sans vergogne ni remords ce bon plat de décès qu'on nomme des _espérances_.--Tu as sans doute entendu parler de cette bonne madame de C***, qui fit comme les compagnies d'assurances sur la vie: elle exigea un certificat de médecin pour marier sa fille au marquis de B***.

»Le certificat ne portait point sur la santé du marquis. Il attestait seulement que le vieux commandeur de B***, oncle du même marquis, avait eu déjà trois attaques d'apoplexie; il constatait que ce mal _ne pardonne pas_; il augurait que la quatrième attaque serait la bonne.

»On ne s'est pas trop moqué de madame de C***; mais bien des gens en veulent au vieux commandeur, qui, négligeant d'accomplir la promesse du certificat, vit encore, et vit, ma foi, très-bien,--en attendant la bonne attaque.

»Soyons juste envers la baronne. La maladie organique ne vaut pas le certificat.

»--Pour ma part, a-t-elle repris, je trouve M. de Jolien parfaitement bien... outre le plaisir de resserrer nos attaches par un lien de famille... Il doit avoir d'autres parents que cette tante?

»--Certes; mais c'est moins assuré...

»--On peut bien porter, n'est-ce pas, l'incertain à deux ou trois cents louis?

»--Si l'on veut.

»--Les principes... Pardon, si je vous obsède ainsi, ma bonne petite, mais une mère...

»--Je trouve tout simple, madame, que vous preniez vos informations... Les principes de M. le baron de Jolien...

»--Excellents, je le sais, en politique comme en religion... Nous causons, n'est-ce pas?... Dorothée est un ange de piété... Nous ne voudrions pas d'un duc et pair millionnaire qui prêterait à la critique sous le rapport des principes!

»Je ne sais pas trop, à te vrai dire, ma bonne Aglaé, quels sont les principes de mon cousin, le baron. Je crois qu'il aime le bordeaux sans mépriser le bourgogne, et que, protecteur éclairé des arts, il a acheté autrefois ses entrées au théâtre des Folies-Dramatiques.

»Mais la baronne a glissé, plus légère qu'une sylphide, sur ce chapitre-là. Passant donc à un autre exercice, nous avons disséqué Mussaton de Bassagnac. Deux cent mille francs! C'est la dot d'un petit bonhomme de la rue du Sentier, dont les parents sont encore dans le commerce!

»--Juliette vaut mieux que cela, chère belle, soyez juste! Avez-vous remarqué comme sa taille se fait depuis un an? Elle a un talent,--non pas un talent d'artiste, Dieu merci,--mais un magnifique talent d'amateur. Vous doutez-vous de ce qu'on dépense pour obtenir cela?... A combien sont les fonds espagnols?

»--Très-bien, comme toujours.

»--S'il en a beaucoup... Mais pourquoi n'a-t-il pas vendu cet hiver, lors de la hausse?... Vous parliez de la présidente, sa marraine: la présidente a des neveux...

»--Le testament de la présidente...

»--Est-ce qu'on pourrait en avoir communication?

»Puis le petit couplet sur les principes. Juliette est pieuse comme un ange, à l'instar de sa sœur. Ce serait un meurtre que de la marier à l'un de ces hommes qui...

»Mais l'affaire des principes n'est jamais bien longue avec cette excellente baronne. Elle fait les demandes et les réponses avec une égale bonne foi.

»En un tour de main, c'est fini.

»Elle s'est levée après une visite qui avait duré tout au plus une demi-heure.

»--Ce qui me séduit dans tout cela, m'a-t-elle dit,--ce qui me charme au plus haut point, c'est l'idée d'une alliance avec vous et avec ce vénérable maréchal... Ces demoiselles ont réellement fait beaucoup d'effet cet hiver. Plusieurs de nos amis nous harcèlent... Ah! bonne petite, ce moment est cruel.--Mais, en définitive, a-t-elle ajouté en changeant de ton,--puisqu'il faut en passer par là, menons les choses rondement, n'est-ce pas?... Ces demoiselles ont vu ces deux messieurs, cet hiver... Ils ne déplaisent pas: vous pouvez le leur annoncer... Chargez-vous de la double présentation; ce sera une corvée une fois faite et tout le monde vous en saura gré. Quant aux contrats, j'ai mon notaire. Quand voulez-vous que nous vous recevions?

»Tu vois qu'elle va vite en besogne. J'ai cru un instant qu'elle allait me demander d'être marraine des deux petits premiers.

»Mais tout ceci n'est rien auprès de la fin. J'avais remarqué, lors de son entrée, qu'elle portait un ample manchon, malgré le premier beau soleil. Le manchon avait été déposé sur un meuble. Comme elle se dirigeait vers la porte, je l'ai arrêtée, disant:

»--Chère madame, ne causerons-nous pas un peu de l'autre affaire?

»Son regard s'est tourné tout de suite vers le manchon.

»Elle s'est mise à sourire.

»--Bonne petite, m'a-t-elle répondu, comme je ne demeure pas au-dessus d'un commissaire de police, je vous prie de me laisser, autant que possible, derrière le rideau. Ce n'est pas généreux de m'avoir reproché dans votre lettre ma neutralité: j'ai mes filles.

»Tout en parlant, elle avait pris son manchon. Elle en a retiré un paquet assez volumineux, qu'elle m'a mis dans la main.

»Puis, fort lestement:

»--Pressons les choses, n'est-ce pas? m'a-t-elle dit en m'embrassant.--Au revoir, bonne petite... vous avez rajeuni de dix ans et embelli... Je vous attends toute la semaine.

»Elle a disparu. J'ai ouvert le paquet, qui contenait, comme je m'y attendais, toutes les notes rassemblées par feu le baron du Tresnoy sur madame la marquise de Sainte-Croix.

»Donnant, donnant. Cette baronne paye ses dettes comptant.

»Le soir même, les notes étaient au parquet du procureur du roi.

»Il y a six jours de cela. J'ai déjà reçu trois billets doux de la baronne.»

«Du 27 mai au matin.

»La foudre a éclaté, ma chère sœur. Césarine a quitté la maison de son père. Elle est chez le maréchal. Il y a deux jours que le comte Achille n'est rentré chez lui. Personne n'a de ses nouvelles. Le maréchal est fou d'inquiétude. Les erreurs d'un fils ne vous guérissent pas de l'aimer, et Achille était véritablement un fils pour le maréchal. Henri et tous nos amis se sont mis en campagne. Est-il arrivé malheur?

»Hier encore, je causais avec toi et je riais. En quelques heures, est-il possible de tant vieillir? La foudre a éclaté; les minutes me semblent des siècles. J'attends. Rien ne vient. Que se passe-t-il? Le tigre est acculé. Y a-t-il déjà des victimes?

»Hier au soir, 26 mai, un mandat d'arrêt a été décerné au parquet de Paris contre madame la marquise de Sainte-Croix et contre Garnier de Clérambault, son complice. Leurs demeures respectives ont été cernées cette nuit. Les deux maisons étaient vides. On n'a pu capturer ni madame la marquise de Sainte-Croix, ni son complice, Garnier de Clérambault.

»Maître Souëf, cité au parquet, a déclaré avoir opéré pour le compte de M. de Mersanz, dans l'espace de trois semaines, diverses ventes d'immeubles,--à l'amiable,--et versé entre ses mains des sommes dont le total s'élève à deux millions cinq cent mille francs.

»A-t-il quitté la France avec ces valeurs, comme il en avait exprimé plusieurs fois l'intention? La Sainte-Croix l'a-t-elle enlevé?--ou devons-nous craindre quelque chose de pire?

»Clérambault et Flavie sont-ils cachés dans ce repaire dont parle Fromenteau, chez cet homme dont la manie est de percer le mur d'octroi? Ont-ils attiré dans ce coupe-gorge le malheureux Achille?

»Rien de tout cela n'est impossible.--Et pourtant l'appât principal leur manque. Maxence n'est pas avec eux.

»Je veux te parler de Maxence. Maxence aussi, toute malade qu'elle était, avait disparu de l'hôtel de Sainte-Croix. Quand on est venu me dire cela, mon cœur s'est serré: j'ai senti de la sueur froide à mes tempes.

»Si tu la connaissais comme moi, Aglaé, cette créature si merveilleusement belle, écrasée sous une malédiction si profonde, tu l'aimerais comme moi. Depuis bien des jours, elle est le sujet de mes entretiens avec Marguerite Vital, avec la pauvre Béatrice, avec Césarine elle-même. Je crois que je donnerais une part de mon sang pour la sauver.

»C'est horrible, cette fatalité qu'on nie et qui s'affirme elle-même de temps en temps, en brûlant nos regards épouvantés.

»A peine lui ai-je parlé deux fois en ma vie, et je l'aime comme si elle était ma sœur ou ma fille. Je l'aime bien mieux que Césarine, pauvre enfant qui pourtant se réhabilite dans le repentir. Je l'aime presque autant que ma sainte et noble Béatrice.

»Pour elle, pour Maxence, j'ai quitté ce matin notre forteresse, où j'attends de minute en minute Fromenteau, toujours en chasse avec ses hommes, et je me suis rendue chez Marguerite Vital.

»J'avais comme un pressentiment de trouver là des nouvelles de Maxence.

»Lorsque je suis arrivée, on ne savait rien. Toute la famille était rassemblée et le maréchal tenait Béatrice dans une embrasure.

»J'ai entendu que Béatrice disait d'une voix brisée par les sanglots:

»--Dieu m'est témoin que je l'aime toujours. Jamais je n'aimerai que lui. Mais la Providence ne nous a point donné d'enfants. Le lien entre nous est rompu. Désormais, il ne sera point renoué.

»Le maréchal parlait avec chaleur. Un instant j'eus l'idée qu'Achille venait à résipiscence.

»Mais tout était comme je te l'ai dit. On n'avait point de nouvelles d'Achille. Le pauvre vieux maréchal s'est pris pour Béatrice d'une véritable adoration. Il tâche, il s'efforce; toute l'inquiète vivacité de la jeunesse est revenue en lui. A chaque instant, il interroge Béatrice, bâtit des hypothèses en cherchant à ramener sa chère nièce, comme il l'appelle toujours, pour le cas où Achille reviendrait.

»Béatrice le traite avec un respect plein d'affection; mais sa résolution paraît irrévocable. Elle veut la séparation éternelle.

»Le reste de la famille est dans l'état que je t'ai dépeint l'autre jour. La situation du vieux capitaine n'a pas varié. C'est toujours le même sommeil de l'intelligence, accompagné de rêves qui font en quelque sorte effort pour toucher à la réalité. Il parle bien souvent du lieutenant Toussaint, qui, suivant ses propres paroles, _s'est fait sauter le caisson_.

»Toutes les fois que son délire aborde ce sujet, Béatrice éprouve un contre-coup douloureux et terrible. Elle pâlit, elle tremble. Je crois deviner ce qu'il y a de menaçant dans ce rêve.

»Mais ce qui est curieux, c'est la façon dont ma petite bonne femme se multiplie. Nous sommes loin de savoir tout ce qu'elle fait. Elle est parfois absente une bonne moitié du jour, et le maréchal lui-même n'a qu'une partie de ses confidences.

»Quant à moi, je suis positivement sous ses ordres. Il est bien certain que l'homme est une créature obéissante.

»Ma petite bonne femme me traite quelquefois avec une familiarité qui me charme. Quand elle reprend ses airs respectueux, je la crois fâchée et je suis triste.

»Je suis un peu, vis-à-vis d'elle, dans la position des anciens courtisans auprès du roi.

»A mesure que le moment approche, son activité redouble; il lui vient en même temps je ne sais quelle grave tristesse qu'on peut définir: le sentiment même de sa responsabilité! Cela n'empêche pas ses gaies reparties de se faire jour; mais on sent qu'il y a là-dessous la grande mélancolie des veilles de bataille.

»Elle est admirable avec sa fille. Quand elle embrasse son fils, il semble qu'on lui voit le cœur. Je ne t'ai pas reparlé de ce pauvre beau Vital depuis la scène de la fête. Après la conduite de Césarine, il croyait son amour guéri par l'indignation. Quand donc l'indignation a-t-elle guéri de l'amour? Vital aime Césarine comme un malade souffre de sa fièvre, et Césarine est folle de lui. Marguerite sollicite pour son fils, à l'aide du maréchal, un grade dans les zouaves. Elle dit, les larmes aux yeux, qu'il lui faut l'Algérie.

»Le maréchal sourit. Le vent est aux mésalliances.

»Je crois que le maréchal a pris Césarine chez lui parce qu'on avait tenté, à l'hôtel de Mersanz, une misérable imitation de la fameuse affaire Rodelet. La marquise et ses complices ont été pris de court; sans cela, d'assaillants que nous sommes, nous aurions été assiégés. Cela est évident pour moi.

»Ce malheureux jeune homme, M. Léon Rodelet, avait été choisi, comme j'ai dû te le dire, pour enlever Césarine. Il y a eu commencement d'exécution. Mademoiselle Jenny, ancienne femme de chambre de Béatrice, est sous la main de la justice. Léon Rodelet est en fuite avec Garnier de Clérambault et la marquise.

»On ne sait pas ce qu'est devenu Fromenteau. On ne l'a vu ni hier au soir ni ce matin. Mon inquiétude est d'autant plus cruelle, que c'est moi qui l'ai lancé sur cette piste si dangereuse.

»Mais que je te dise, pendant que j'ai encore une minute, la scène véritablement navrante à laquelle j'ai assisté.

»Il s'agit de Maxence.

»Mes pressentiments ne m'avaient pas tout à fait trompée. Je devais avoir des nouvelles de Maxence avant de quitter la maison de Marguerite Vital.

»Au moment où j'embrassais Béatrice pour me retirer, la porte s'est ouverte brusquement et Maxence est entrée. L'étonnement a été général. Personne, pas même Marguerite, ne s'attendait à cela.

»Du reste, moi seule ai reconnu mademoiselle de Sainte-Croix du premier coup d'œil. Je pensais à elle. J'ai prononcé son nom comme malgré moi. Elle est changée à ce point, qu'elle ne se ressemble plus à elle-même. On dirait le spectre délicieux et charmant encore de cette charmante et délicieuse créature qui passait dans la vie comme un éblouissant rayon. Sa beauté serre le cœur; son sourire désolé emplit les yeux de larmes.

»Je me suis avancée vers elle. Sa main froide a touché la mienne; mais, me repoussant aussitôt, elle est allée droit à Marguerite.

»Dans la chambre, un silence profond régnait.

»Marguerite avait l'air troublé. En quelque circonstance que ce soit, je ne l'ai jamais vue que vaillante. Je ne sais point de péril qui soit capable de l'effrayer.--Et pourtant, en face de cette pauvre belle enfant sur qui pèse si lourdement la main de Dieu, Marguerite tremblait.

»Maxence, arrivée auprès d'elle, s'appuya au dossier d'une chaise pour ne point tomber.

»--Je vous ai écrit, lui dit-elle d'une voix très-basse, mais qui arrivait distincte à l'oreille;--pourquoi ne m'avez-vous point répondu?

»--Parce que je n'avais rien à vous répondre, repartit Marguerite avec un accent de dureté qui me fit mal.

»Maxence reprit en fixant sur elle ses grands yeux, qui semblaient avoir le don de pénétrer jusqu'au fond de l'âme:

»--Marguerite, vous m'avez connue tout enfant... Il y a des moments où je vous vois autour de mon berceau...

»--Folie! grommela Marguerite, qui tourna la tête.

»Maxence poursuivait comme si cet entretien n'eût pas eu de témoins:

»--Il y a des moments où j'ai l'intime certitude que vous m'avez vue naître.

»--Visions! dit encore Marguerite, qui haussa les épaules.

»--Vous ne parviendrez pas à me rebuter, continua Maxence;--je suis venue ici dans un but: ce but sera rempli; je veux savoir: je saurai.

»Ma petite bonne femme sourit avec dédain.

»Je ne l'avais jamais vue ainsi, elle qui d'ordinaire est si secourable et si douce. Je me disais:

»--Elle devrait avoir plus de pitié.

»C'est parce qu'elle avait pitié qu'elle se taisait.

»Maxence fit un pas vers elle. Il fut évident pour moi que Marguerite aurait voulu s'éloigner; mais quelque chose de plus fort qu'elle-même la retint.

»Maxence poursuivit d'une voix qui devenait en quelque sorte plus pénétrante à mesure qu'elle faiblissait matériellement:

»--Au nom de Dieu, répondez-moi! De votre réponse dépend ma mort ou ma vie: suis-je la fille de cette femme?

»--Je n'en sais rien, prononça Marguerite entre ses dents serrées.

»--Vous mentez!... vous mentez! répéta par deux fois Maxence.

»Puis elle ajouta:

»--C'est mal de tromper une pauvre fille qui va mourir.

»Le rouge montait aux tempes de Marguerite.

»L'accusation de Maxence était manifestement juste: Marguerite venait de mentir...

»Je m'interromps ici, ma bonne Aglaé. J'avais envoyé au logis de Fromenteau. Voilà deux jours qu'on ne l'a vu. Henri vient de rentrer. Tout le personnel de la préfecture est sur pied. On fouille littéralement Paris.--Henri repart pour savoir si Maxence est encore de ce monde. Au moment où je l'ai quittée ce matin, elle n'avait plus que le souffle.

»Cette journée est terrible. Je vois arriver la nuit avec angoisse.

»Une voix intérieure me dit que la dernière convulsion de cet horrible drame aura lieu cette nuit.

»Dernières nouvelles apportées par Henri: Achille a été reconnu hier dans la cour des messageries de la rue Montmartre. Il était en costume de voyage. Il a parlé rapidement à une femme qui pourrait bien être madame de Sainte-Croix. Les registres des messageries, compulsés scrupuleusement ne portent point le nom de M. le comte de Mersanz. Aurait-il changé de nom?

»Hier, toute l'argenterie de l'hôtel de Sainte-Croix a été engagée chez J. A..., l'orfévre, prêteur sur gage, bien connu de nos lions du faubourg Saint-Germain. Ce n'est pas la marquise qui a fait l'engagement. Le signalement de son émissaire ne se rapporte pas à Garnier de Clérambault.

»Ténèbres partout! nuit complète! Mystère impénétrable...

»Je reprends l'histoire de la pauvre Maxence.

»Marguerite avait l'air de souffrir autant qu'elle, pendant cet interrogatoire. Habituée que je suis maintenant à lire sa pensée sur son visage, je voyais qu'elle pousserait la résistance à toute extrémité; je voyais aussi que Maxence s'obstinerait dans sa volonté de savoir.

»Béatrice n'écoutait pas. Elle ploie de plus en plus sous le poids des pensées qui l'absorbent. Le maréchal venait d'entraîner Vital au dehors. Le vieux capitaine Roger dormait. J'étais seule pour entendre et pour voir.

»Ce fut Maxence qui reprit la parole la première.

»--Ne cherchez pas à vous dérober, dit-elle;--il n'y a rien de fort comme la dernière étreinte de l'agonie... Je suis une mourante: regardez-moi!

»L'esprit se révolte, Aglaé, contre cette idée de la mort, appliquée à l'un des plus parfaits chefs-d'œuvre qui soient sortis de la main de Dieu.--Mais elle est si pâle, cette Maxence!--Et ce feu qui brûle au fond de sa prunelle a de si lugubres lueurs!

»Marguerite baissa les yeux; mais elle resta muette.

»--Dès la première fois que je vous ai vue à la pension Géran, reprit Maxence, j'ai eu de vagues et profonds souvenirs. Vous m'attiriez en même temps que vous me faisiez peur. Je voyais en vous ma destinée... Vos paroles mystérieuses étaient pour moi une lettre morte dont je travaillais nuit et jour à deviner le sens... Regrettez-vous d'avoir été une barrière entre moi et le précipice?

»Marguerite lui tendit la main comme malgré elle. Marguerite l'attira jusqu'à sa poitrine et déposa un baiser sur son front.

»--Ne m'interrogez plus, dit-elle.

»Maxence prononça lentement ces quatre vers, dont je gardais fidèle souvenir:

A son insu, l'acide mord; A son insu, la fange tache; Et le vil poignard qui se cache, A son insu donne la mort...

»Elle s'était tournée à demi vers moi. Son sourire semblait me saluer comme si elle ne m'eût point encore vue.

»Puis, revenant à Marguerite:

»--Sans vous, dit-elle, j'aurais pu être tout cela: poison, fange, poignard... à mon insu.

»Une seconde fois, Marguerite la baisa.

»Maxence se laissa aller contre son cœur, et, d'une voix pleine de larmes:

»--Dites-moi... je vous en supplie, dites-moi que je ne suis pas la fille de cette femme!...

»Et, comme Marguerite gardait le silence, mademoiselle de Sainte-Croix reprit avec vivacité:

»--Elle m'a volée... ou achetée à ces pauvres gens de la campagne... Ma mère me cherche peut-être... Ne sais-je pas qu'ils avaient toujours besoin de jeunes filles!... Écoutez! écoutez! s'interrompit-elle,--vous ne mesurez pas le mal que me fait votre silence! Craignez-vous de me tuer sur le coup? Je suis forte!...

»Elle chancelait. Marguerite la soutenait dans ses bras.

»Marguerite me regardait, puis levait les yeux au ciel.

»Je comprenais cette muette condamnation. Mon âme était navrée.

»--Je suis forte, répéta cependant Maxence;--à mon âge, j'ai pu résister à l'homme que j'aimais d'un amour qui est au-dessus de mon âge!... Je reste debout quand j'ai le cœur déchiré... J'aimais... j'aime encore, et me voici près de vous!...

»Béatrice s'était tout doucement approchée.

»--Pauvre noble enfant! murmura-t-elle.

»Maxence se retourna et lui saisit les deux mains qu'elle toucha de ses lèvres.

»--Intercédez pour moi! supplia-t-elle,--intercédez pour moi!

»Pendant le silence morne qui suivit cette suprême prière, le vieux Roger s'agita dans son lit. Nous entendîmes tout à coup son rire creux. Il se mit à dire:

»--Hé! Palaproie! sergent Niquet, ohé!... le trouvez-vous piqué des vers, le vin de mon gendre?

»Il faisait effort pour s'élancer hors du lit. Béatrice alla draper les couvertures.

»Maxence se laissa choir sur ses deux genoux.

»--Malade, brisée, désespérée, poursuivit-elle, j'ai résisté à cette femme, qui me disait d'être heureuse... qui me lisait de brûlantes lettres d'amour... qui me montrait la fortune et le bonheur... J'aime le luxe, moi, j'aime toutes les splendeurs... et j'ai résisté! Ne voyez-vous pas que je suis forte?... Ses lettres me le montraient agenouillé à mes pieds... je croyais entendre sa voix si douce qui tremblait... Est-ce un crime, cet amour qui a germé dans mon cœur d'enfant?... Les rêves de ma fièvre me le présentaient toujours beau comme un dieu... Et n'est-il pas le plus beau des hommes?... J'ai résisté pendant de longs jours et pendant de longues nuits... J'ai résisté à mes désirs, à ses prières, à mes songes d'ambitieuse, aux supplications de cette femme, qui me disait: «Je suis ta mère...» J'ai résisté à ma fièvre et à leurs obsessions... Je suis forte!

»Elle porta ses deux mains à sa poitrine, où sa respiration oppressée sifflait.

»--Mais, si elle est ma mère! s'écria-t-elle tout à coup avec éclat,--on se doit à sa mère! Pour l'enfant, il n'y a pas de mère coupable.

»Elle courba la tête si bas, que ses beaux cheveux inondèrent son visage comme un flot.

»--Sais-je, moi, reprit-elle, si les hommes ne l'ont pas attaquée? Sais-je si elle ne défend pas une juste querelle? Sais-je encore si ceux qui l'accusent ne sont pas des calomniateurs?... Qu'ai-je vu? Qu'elle voulait marier sa fille à un homme riche et puissant. Mais que font les autres mères? N'est-ce pas là leur ambition commune?... Il y avait des obstacles; elle a fait ce qu'il fallait pour briser les obstacles: c'est le propre de toute ambition, et c'est l'éternelle bataille de la vie...

»Pendant qu'elle parlait, je ne sais quel poids opprimait mon entendement.

»Je sentais l'effort désespéré qu'elle faisait pour sophistiquer sa pensée.

»Je ne crois pas qu'un être humain puisse souffrir plus que je n'ai vu souffrir cette enfant.

»Marguerite, inflexible, gardait toujours le même silence.

»--Elle m'a tout dit, continua Maxence, dont l'accent prit une nuance de menace;--pendant trois semaines, elle est restée à mon chevet. Je sais que sa vie, sa fortune, son honneur dépendent de moi... Elle s'est agenouillée devant moi... Elle a humilié à mes pieds sa toute-puissance de mère... Et c'est pour cela que je ne me crois pas sa fille... C'est parce que mon cœur n'a pas battu plus vite à ses sanglots, c'est parce que rien en moi n'a vibré... rien!

»Sa voix s'enflait; son regard devenait farouche.