La fabrique de mariages, Vol. 5
Part 7
»Voilà cinq ou six jours, je me promenais sur le boulevard extérieur, vers cinq heures du matin. C'est un moment où l'on n'y rencontre pas beaucoup de calèches découvertes; mais, moi, je vas et je viens, la nuit comme le jour. L'état veut ça; j'aimerais mieux être rentier.
»Je flânais donc, revenant je ne sais d'où, entre la barrière de l'École et la barrière de Sèvres, lorsque j'entendis tout à coup deux hommes qui causaient de l'autre côté de la chaussée. Quand une fois on a pris l'habitude d'écouter, ça se fait tout seul. Je marchai cinquante pas pour ne pas effaroucher les oiseaux, et puis je traversai la chaussée tout doucement, pour me couler le long du mur d'octroi. Il y avait un grand et un gros. Le gros disait:
»--Nini, c'est fini, rien ne vient, vous m'avez induit. Vous verrez de quel bois je me chauffe, quand on se moque de moi!
»Je tressaillis en entendant de plus près la voix du grand. C'était Clérambault. Mes deux oreilles s'ouvrirent comme des cornets pour les sourds.
»--Vous êtes incorrigible, mon bon, disait-il;--on a beau travailler pour vous, c'est comme si l'on chantait! Pensez-vous que Paris a été bâti en un jour?...
»Et autres balivernes à l'usage du Garnier. Je vis qu'il était en train d'empaumer mon gros, et je m'appuyai crânement le dos à l'arbre qui nous séparait: histoire de me reposer en écoutant leur colloque.
»Voici de quoi il s'agissait. Le gros, qui m'avait la tournure d'un aubergiste de campagne ou d'un cabaretier de la banlieue, avait prêté sa maison à Clérambault et à la marquise pour leurs conférences,--et sa maison devait être bien commode pour cela, car je n'y avais vu que du feu, dans le temps où M. le baron du Tresnoy m'avait promis ma position si je lui trouvais cette piste-là.
»Une autre preuve que la maison était commode, c'est que Clérambault se démenait comme un diable pour garder la possibilité d'y continuer ses rendez-vous. Mais le gros ne voulait plus. Il donnait congé en bonne forme. Ça m'amusait. Bien des excuses et des pardons...
»Ici, Fromenteau ayant repris son couteau et sa fourchette, décolla sans art, mais avec succès, la cuisse et l'aile de la poularde. Il les mit sur son assiette, gardant le reste pour plus tard.
»--Garnier parlait ferme, poursuivit-il; le gros tenait bon. Il disait:
»--Voilà assez de temps qu'on me fait aller. Je commence à voir que je suis le dindon. La justice mettra le nez là-dedans un jour ou l'autre; je ne veux pas que mon établissement soit souillé par le déshonneur!
»Garnier répondait:
»--Ingrat! au moment où l'on s'occupe de nous dans tous les ministères et auprès des architectes du roi, vous vous plaignez! Croyez-vous qu'on n'ait que vous à penser aux travaux publics des ponts et chaussées! Vous vous retirez à l'heure de la récolte. Dans quelques jours, votre fortune sera faite, et vous renoncez de vous-même à toute récompense!...
»Comme le gros haussait les épaules et disait: «Tarare!» Garnier a pris tout à coup une pose aussi noble que celle des acteurs de tragédie, et il a tendu sa main vers le mur d'octroi. Justement, ils étaient arrêtés devant cette baraque qu'on appelle la barrière des Paillassons, bien que l'enceinte n'ait point d'ouverture à cet endroit.
»--Malheur! s'est écrié Garnier;--vous touchiez au but de vos espoirs! j'avais sur moi le plan de l'ouverture, dressé par les architectes du gouvernement! Adieu! jamais la barrière des Paillassons ne sera percée.
»Il a fait mine de s'éloigner à grands pas. Le gros a hésité, puis il l'a rappelé. Le plus fort, c'est que ce coquin de Clérambault avait dans sa poche un plan, un véritable plan, dressé par un homme de l'art.--Ce plan présentait une porte à double grille, flanquée de deux monuments aussi jolis que toutes nos autres barrières. Il faut que Clérambault et la marquise tiennent diaboliquement... bien des excuses... et des pardons... tiennent fameusement à la baraque du gros pour préparer des frimes semblables...
»Mais conçoit-on cette idée, faire un trou dans le mur d'octroi!... Le gros a pleuré, madame! Il a pleuré comme un veau, sauf le respect que je vous dois; il a mouillé le papier, qu'il regardait à la lueur d'un réverbère. Il a demandé pardon à Clérambault. Il a promis de ne plus faire le méchant. Bref, son établissement reste entièrement à la disposition de M. Garnier et de madame la marquise...
»Ainsi se termina le récit de Fromenteau, ma bonne Aglaé, en même temps que la dernière bouchée de la poularde disparaissait dans son vaste estomac. J'avoue que j'attendais mieux, et, cependant, ce tronçon d'histoire était comme une nouvelle énigme proposée à mon imagination, déjà si tendue.
»Ma première parole a été, tu le penses bien:
»--Pourquoi n'avoir pas suivi ces deux hommes?
»Je te donne, dans sa solidité antique, la réponse textuelle de Fromenteau:
»--Parce que je n'avais plus M. le baron du Tresnoy et que je n'avais pas encore madame la vicomtesse.
»Fromenteau ne fait que sur commande.
»Mais il va rôder. Il se fait fort de trouver le gros avant une semaine.
»Les rapports de ses autres agents avaient trait à divers personnages de notre imbroglio. Je n'ai pas besoin de te dire que toute cette campagne a été conduite d'après la haute inspiration de ma petite bonne femme, général en chef; Martellier avait dîné avec un Polonais qui joue le rôle de prince russe dans les grandes occasions pour le compte de la fabrique de mariages. Il a vingt francs, et on lui prête l'habit avec les décorations. Jolyet a obtenu un rendez-vous de la femme de chambre de madame la marquise.--Bertrand a pris son repas dans un bouge de la plus excentrique espèce, une maison de jeu clandestine.--On lui a parlé d'une femme en noir qui vient s'établir dans une sorte de cage, d'où elle dirige son jeu par l'entremise d'un serviteur complaisant. Cette femme boit de grands verres d'eau-de-vie derrière son voile épais de dentelles. Serait-il possible que ce fût la marquise! Elle perd des sommes folles presque tous les soirs.
»Tu ne saurais croire, ma bonne petite sœur, avec quelle passion je me plonge dans cet océan de mystères.
»Henri va mieux. Il demande à servir comme simple soldat dans notre bataillon.
»Il m'aime toujours.
»J'ai promis à Fromenteau de lui donner la position de dentiste associé s'il fait bien son devoir. Il m'a quittée à minuit, son repas l'avait un peu alourdi. Pourtant, j'ai vu briller un éclair derrière ses lunettes, et, pendant que ses mains frémissantes entassaient dans ses poches des montagnes de vieux papier, il a murmuré d'une voix douce et tendre ce mélodieux nom de Stéphanie...»
V
--Dernières lettres de la vicomtesse.--
«Du 5 avril.
»Je sais enfin le lien qui unit le maréchal et ma petite bonne femme. C'est le maréchal lui-même qui me l'a raconté. Je rougis de mes soupçons, ma chère Aglaé. C'était bien Marguerite Vital qu'on nommait la Perlette; mais mon imagination avait rêvé le reste. Marguerite Vital est l'honneur même. Il n'y a rien qu'une noble et touchante histoire où ma petite bonne femme joue un rôle héroïque.
»Marguerite a sauvé la vie du maréchal, autrefois, dans les guerres d'Allemagne. Il est bien vrai qu'elle était charmante alors; mais elle adorait son mari, qui n'en valait pas beaucoup la peine, comme notre pauvre Béatrice adore le corps sans âme d'Achille. Pourquoi cette destinée appartient-elle à tant de femmes, et aux meilleures souvent, et aux plus belles?
»Marguerite a fait davantage. Elle a sauvé l'honneur de celle qui porta plus tard le nom du maréchal. L'agrafe de diamants était un gage donné sur le champ de bataille. Marguerite est restée vingt ans dans son humble fortune sans réclamer le prix du service rendu.
»La maréchale, qui est morte depuis plusieurs années, n'avait jamais vu Marguerite. Elle savait seulement qu'une jeune femme, une vivandière de la septième demi-brigade, s'était battue comme un vaillant petit soldat dans la forêt de Thuringe, en défendant son mari, alors général S***, qu'une chute de cheval mettait, au milieu de la nuit, à la merci des Autrichiens.
»En mourant, elle lui avait dit:
»--Je veux que cette dette soit enfin acquittée.
»Le maréchal avait donc dans le cœur une double gratitude: la sienne et celle qu'il avait héritée de sa femme, sainte créature dont la mémoire resta en lui comme un culte.
»Voilà pourquoi l'agrafe joua si bien son rôle de talisman au bal du comte Achille.
»Les choses ont peu marché, en apparence du moins, et pourtant je pressens, aux angoisses de mon cœur, que le dénoûment est proche. Le dénoûment sera terrible.
»Nous attaquons le tigre. Dans ces chasses farouches, quelqu'un des assaillants reste toujours sur l'herbe. Le tigre ne meurt jamais sans se venger.
»Lequel d'entre nous tombera? Quelle vie sera tranchée? Moi, je ne veux plus mourir, depuis que je me sens aimée. Le destin choisit parfois précisément l'heure où l'on ne veut plus mourir...
»Elle se défendra. Son fort doit être prêt. Du tigre, elle a aussi le flair. Elle a dû interroger les quatre aires de vent pour voir l'ennemi venir. L'ennemi vient de tous côtés; elle le voit. Qu'a-t-elle imaginé pour combattre ou pour fuir?
»Te le dirai-je, Aglaé? ce n'est pas de la haine que j'ai contre cette femme. Elle est la cause involontaire de ma résurrection: pour ce fait seul, je lui pardonnerais. Maintenant que la lumière est faite pour moi sur sa vie, car ces quinze jours ont porté leur fruit, sinon pour le présent, du moins pour le passé, maintenant que je pourrais établir la liste exacte de ses crimes, son image se dresse devant moi comme un spectre qui n'a rien d'humain. C'est l'enfant d'une de ces familles matérialistes et sages, commercialement parlant, qui n'ont d'autre Dieu que l'intérêt et qui végètent, sans vertus ni vices, plongées jusqu'au cou dans les petites fourberies du comptoir. Parmi toutes les laideurs de notre civilisation, ce peuple de sangsues microscopiques est ce qu'il y a de plus repoussant et de plus odieux. C'est l'immoralité sans passion, c'est-à-dire la perversité sans excuse.
»Son premier acte, sa fuite de la maison paternelle me semble fatalement excusable: il n'en pouvait être autrement. Les murs de cette cellule où le trafic épaississait l'air l'opprimaient. Elle était trop grande pour cette coquille où s'agitaient de mesquines ambitions. Elle a quitté sa famille comme l'enfant sauvage déchirerait, dans un brusque effort, son vêtement trop étroit.
»C'était, en effet, un enfant. Flavie Soyer (madame la marquise de Sainte-Croix) avait quatorze ou quinze ans quand elle vînt à Paris.
»Paris dut l'enivrer. Toutes les aspirations, tous les désirs, toutes les jalousies, toutes les forces étaient en elle.--Et qui sait ce qu'un enseignement chrétien eût fait de cet être exceptionnel?
»Son premier pas fut une chute, son premier acte une tragédie. Le nom qu'elle porte lui coûta deux meurtres.
»Puis son existence, embarquée sur cette pente infernale, fut comme un brûlot au milieu de ce Paris, qui l'adorait, belle, riche, titrée, reine des élégances et des plaisirs. Elle frappa, devant, derrière, à droite, à gauche, partout où le chemin était barré, partout où le sang se pouvait changer en or. Plus d'arrêt, plus de trêve; le crime entraînait le crime. Ce fut comme une longue orgie de forfaits.
»Ces fils et ces filles de la fatalité antique qui passent tout sanglants dans les poésies d'Eschyle ou de Sophocle, on ne les hait point; ils font horreur.
»Cette femme me fait horreur, et je ne peux la haïr.
»Mes derniers renseignements me la montrent solitaire, écrasée par d'effrayantes lassitudes,--masquée de cet épais voile noir sous lequel passent de grands verres d'eau-de-vie.
»Figure toi cela, si tu peux: cette femme en qui j'admirais si souvent le type parfait, je dirai même idéalisé des distinctions aristocratiques, cette femme _boit_. Cette femme s'oublie dans l'ivresse ignoble et repoussante.
»Elle! la marquise! et je vois cela, moi, je vois le verre d'alcool glisser lentement sous le voile. Cela me fait sonder la plaie profonde; c'est pour moi comme un morne et poignant sanglot. Les médecins n'endorment-ils pas maintenant à l'aide de l'éther ou du chloroforme l'atrocité de certaines douleurs physiques?
»Je vois cette femme ayant déjà les deux pieds en enfer. Je ne la hais pas. L'horreur qu'elle m'inspire va jusqu'à l'épouvante...
»Madame Rodelet est à Paris depuis plusieurs jours. C'est une pauvre femme douce, pieuse et fatiguée de larmes. Elle a reconnu Marguerite Vital. Dès les premiers mots prononcés, parmi lesquels se trouvait le nom de madame de Sainte-Croix, son instinct de mère a tout deviné. Elle a poussé un cri déchirant. Elle voulait voir son fils et l'emporter comme une proie.
»Ce n'était pas tout à fait pour cela que nous l'avions fait venir. Marguerite, qui est l'abnégation même, Marguerite, qui n'a jamais travaillé que pour les autres, a pourtant, à l'occasion, l'égoïsme de quiconque livre un suprême combat. Elle prend ses armes où elle les trouve. Madame Rodelet est une arme.
»Elle a d'abord refusé son concours nettement et avec une fermeté qui laissait peu d'espoir. Elle ne voulait, disait elle, ni réhabilitation, ni vengeance. Depuis plus de vingt ans, elle cache son malheur comme un crime, mettant tous ses efforts à se faire oublier. L'idée de recommencer la lutte contre cette femme qui l'a si cruellement brisée, l'écrasait à l'avance et l'anéantissait. Il a fallu encore la pensée de son fils pour la déterminer. Elle témoignera.
»Ce mot te dit, ma bonne Aglaé, sur quel terrain est engagée la bataille; tes lettres me prouvent que tu n'as pas encore pris au sérieux cette grande et terrible affaire. Tu railles, tu te moques, tu me demandes si nous travaillons pour la _Gazette des Tribunaux_.
»Je te réponds: Oui, à moins que Dieu ne paralyse brusquement nos efforts, ceci sera une cause célèbre. Y a-t-il un autre champ clos où l'on puisse attaquer une femme comme la Sainte-Croix.
»Sans parler du comte Achille, à qui mon Henri garde cependant une sorte d'amitié, nous avons à sauver Césarine, Béatrice et Maxence elle-même.
»Si tu savais quelle joie j'aurais à conquérir cette créature choisie, à la rendre mienne, à lui faire oublier toutes les souillures qui entourèrent son enfance sans ternir le pur éclat de sa belle âme. Je parle souvent de Maxence avec ma petite bonne femme. Nous devons beaucoup à Maxence. S'il lui faut une mère, je l'adopterai.
»C'est votre tort à vous autres _provinciales_ (car je vais te dire de gros mots, si tu te permets de siffler ma pièce), c'est votre tort de crier au roman dès que certains événements sortent de l'ornière un peu étroite où roule si paisiblement votre vie. Exprimons-nous mieux: c'est votre tort de ne pas croire au roman. Je ne sais pas comment les choses se passent dans le Maine; mais, depuis que j'existe, j'ai toujours vu le roman se glisser dans la réalité. Je dis: toujours. Ce qu'on appelle _roman_, dans le langage des pacifiques, c'est-à-dire ce qui sort avec quelque violence de la vie moutonnière et routinière, abonde à ce point autour de nous, qu'on est tenté de se demander à quelle source tarie les écrivains d'imagination vont puiser. Ils exagèrent, il est vrai, de temps en temps, quand le fond de leur récit montre par trop son indigence; mais, dans la peinture des caractères comme dans la logique des faits, ils restent sans cesse au-dessous du réel.
»Après cela, peut-être en est-il autrement dans le département de la Sarthe. Tu vois que je suis en colère. Là, vraiment, je t'en veux. J'espérais te faire peur avec mes lettres. Je t'ai fait rire; c'est une chute. Mais le dénoûment me vengera.
»Dans tout ce que je t'ai mandé, deux choses t'intéressent: la fabrique de mariages du célèbre Garnier de Clérambault; tu en as entendu parler, et madame la baronne du Tresnoy, _qui a ses filles_. C'est de la comédie.
»Vous voilà bien, mesdames de province! ce sont vos petits voyages à Paris qui font le succès du Vaudeville et du Gymnase! Entre tous les mets intellectuels, ce que vous adorez, c'est le commérage.
»Je veux flatter tes faiblesses. Je joins à cet envoi une monographie de la fabrique Clérambault, composée par notre Fromenteau, qui va décidément épouser Stéphanie. La conclusion de cette œuvre éminemment remarquable est que la spéculation de Clérambault n'est pas du tout fondée sur le mariage. Il a deux listes de fantômes: une liste de fantômes mâles, une liste de fantômes femelles. Aux vivants, il communique la seconde liste moyennant finances; aux vivantes, il produit la première pour quelque rémunération.
»Ceci est la base commerciale de l'affaire. Une fois la prime touchée, Clérambault présente à son client une dame, à sa cliente un monsieur. Des difficultés surgissent. On ne convient pas: la prime seule reste.
»On peut gagner très-honnêtement sa vie à ce métier. C'est le rudiment de l'industrie matrimoniale.
»La marquise de Sainte-Croix, qui avait plus de besoins, avait inventé une autre formule. Elle ajoutait à ce thème trop élémentaire une variation que j'intitulerai: _vol ou détournement de nièce_. Puisque tu es abonnée à la _Gazette des Tribunaux_, tu trouveras sous peu dans ton journal des renseignements complets à ce sujet.
»Cela viendra plus vite que tu ne penses. J'espère que tu crois à la _Gazette des Tribunaux_?
»Passons maintenant à la baronne, _qui a ses filles_. Lis d'abord le billet ci-joint que je lui écrivais il y a quinze jours, d'après les instructions de ma petite bonne femme. Tu as lu? Deux partis! deux mariages! tel est l'appât que nous avons jeté à ce modèle des mères. Elle est venue à l'ordre, mais sans empressement, avec sa dignité accoutumée. C'est une belle figure de mère ayant à placer des filles de douteuse défaite. Tu connais le cousin Anatole de Jolien, sa tête de mouton, ses cheveux crêpés, d'un jaune si avantageux, sa décoration de l'Éperon d'or, et son zézayement qui donne tant de suavité à son innocence. Quel mari pour mademoiselle Dorothée! Eh bien, on peut dire de mademoiselle Dorothée: quelle femme pour ce pauvre Jolien! Dorothée, c'est celle qui chante. Elle est haute comme une perche; elle a gardé toutes les petites gentillesses des pensionnaires. Jolien sera un heureux baron.
»Juliette, c'est la pianiste, celle qui a reçu de ces leçons qui coûtent si cher. A mon sens, elle est plus insupportable que Dorothée.
»Mussaton est gentilhomme, sandis! Mussaton de Bassagnac! natif de Libourne. Eh donc! cousin, issu d'arrière-cousin du maréchal. Il sait peindre sur velours et découper des bobèches en papier. C'est un artiste.
»Quand je vois cette austère baronne, il me semble toujours qu'elle va me réciter l'églogue de madame Deshoulières. Elle-même paît ses deux grandes brebis
Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine...
»Mais il ne s'agissait pas de rire! Elle a ses filles!
»Te souviens-tu de cette thèse extravagante soutenue par Montmorin chez toi l'an dernier? Le fou prétendait qu'il fallait supprimer la famille, parce que les trois quarts des crimes, des escroqueries, des bassesses, des abus de confiance, avaient pour motif ou pour excuse la lourde charge qui pèse sur le père de famille. Montmorin fut lapidé, selon l'habitude. On l'accusa d'insensibilité, d'impiété, de cruauté. Par ce fait, les sarcasmes qui s'attaquent à des plaies si profondes, sonnent mal à toutes les oreilles; c'est barbarie que de faire de l'esprit à propos de ces détresses sociales. Mais il y a un atome de vérité au fond de tous les paradoxes. L'aspect seul de cette digne baronne du Tresnoy me fait sauter aux yeux ce qu'il y a de sérieux sous les facétieux sophismes de Montmorin.
»Elle a ses filles. Elle est armée en guerre. C'est la mère poule qui bat impitoyablement tout ce qui s'approche de son nid.
»Passez au large: elle a ses filles!
»Il faut à chacune de ces filles un mari, une maison, une bonne petite aisance: le nécessaire à tout le moins, le superflu s'il se peut. Dès lors, la morale humaine perd ses deux grandes divisions, le bien et le mal. Toutes choses se partagent ainsi: celles qui favorisent le mariage de mademoiselle Dorothée et de mademoiselle Juliette, celles qui nuiraient à l'établissement de mademoiselle Juliette et de mademoiselle Dorothée.
»La première catégorie forme, pour madame du Tresnoy, ce qui est bien, la seconde ce qui est mal.
»Que le monde marche, c'est son droit, mais que le monde s'arrange de manière à faire le sort des deux grandes demoiselles, sinon la baronne, révoltée, appellera le jugement dernier de tous ses vœux.
»Elle était tout en noir, selon sa coutume, et plus grave encore qu'à l'ordinaire, s'il est possible. Tu sais que, en définitive, c'est une femme du plus grand ton quand elle veut. Sa sévérité ne l'empêche pas du tout d'être gracieuse au besoin. Elle connaît sur le bout du doigt toutes les rubriques mondaines. En toutes circonstances, elle parvient à sauver les périls actuels d'une situation qui n'est pas toujours exempte de ridicule.
»Je dis actuels, parce que le rire vient souvent après son départ. Mais il ne l'atteint plus.
»--Ce n'est pas vous qui avez commencé mes ennuis, ma belle petite, me dit-elle en entrant. Voilà déjà plusieurs partis qui se présentent. Cela m'apprend trop bien que le temps approche où il faudra me séparer de mes chers enfants.
»Ici, un profond soupir.
»Puis, d'une voix légèrement altérée:
»--Voilà la vie, ma bonne Anna! On se fonde un bonheur, un entourage, des besoins et des habitudes de cœur... On élève des enfants pour en faire la joie de la maison, le sourire de son intérieur... Si ce sont des garçons, ils s'envolent de leurs propres ailes, gais souvent, et enchantés de voir le pays nouveau; si ce sont des filles, un mari vient, qui vous prend non-seulement leur présence chérie, mais leur cœur aussi, Anna, la meilleure et la plus vive part de leur amour... et l'on ne veut pas que les pauvres mères soient jalouses!
»Second soupir.
»J'ai entendu cette tirade dans plusieurs drames, mais placée dans des bouches plus sincères.
»Après tout, pourquoi cette brave baronne n'adorerait-elle pas ses grandes filles?
»Seulement, elle grille de les marier. Ces grimaces me déplurent. Je m'inclinai sans rien répondre. Elle reprit:
»--Je ne viens pas vous voir pour me plaindre, ma bonne petite, mais pour vous remercier d'avoir pensé à nous... car il faut encore que les pauvres mères remercient... Vrai, vous ne pouvez pas entrer dans nos petites angoisses... Vous avez agi par obligeance et par amitié... Causons de vos deux protégés, voulez-vous?
»J'eus peine à réprimer un sourire. _Protégés!_ N'admires-tu pas le mot?
»Notez bien que cette façon de se poser réussit avec presque tout le monde.
»La baronne avait une grâce à nous accorder. Ma lettre était une pétition. C'est superbe!
»--Causons, répétai-je.
»Elle s'accouda contre mon guéridon, et me dit:
»--Vous comprenez, chère belle, avec quelle joie je m'allierais à votre famille... mais Juliette a beaucoup plu cet hiver: nous avons un parti... Les treize mille livres de rente de M. le baron de Jolien sont en terre?
»--En terre, madame?
»--Aurait-il répugnance à placer une partie de la somme qui proviendrait d'une vente, opérée prudemment, sur hypothèques solides et...?
»--Madame, l'interrompis-je,--je vous avoue que je n'en sais absolument rien.
»--Je conçois, ma bonne petite... Nous causons... La terre rapporte si peu... et un revenu de treize mille francs, ce n'est pas le bout du monde... Mes pauvres filles ont une dot assez minime, vous savez?...
»--Ces messieurs se contenteront...
»--Oh! certes, certes... je le pensais bien... Ce ne sont pas des mariages d'argent... Pendant que nous tenons M. de Jolien, vous serait-il possible de spécifier les espérances?...
»--Pas d'une manière précise...
»--A vue de nez, ma bonne.
»--La tante a quinze ou vingt mille francs de revenu.
»--Et pas d'autres héritiers?
»--Si fait.
»--Combien?
»--Trois, à ma connaissance.
»--Et sa santé?...
»--Médiocre.
»--Pas de maladie organique?
»--Non, que je sache.