La fabrique de mariages, Vol. 5

Part 2

Chapter 23,908 wordsPublic domain

--Ce que vous m'avez fait! répéta l'implacable fillette avec une provoquante amertume:--osez-vous bien me le demander, madame?

Il y eut ici un mouvement dans le cercle qui entourait le groupe principal. Les rangs s'ouvrirent. Madame la marquise de Sainte-Croix parut, calme et digne avec son grand air de reine. Derrière elle, madame la vicomtesse de Grévy se glissa.

Sur leurs pas, un flot nouveau se pressa.

La marquise vint prendre Césarine par la main et lui dit:

--Ma fille, retirez-vous.

Césarine la repoussa comme elle avait fait tout à l'heure pour Béatrice.

--Je sais ce que je fais, madame, dit-elle avec hauteur.

Dans l'autre salon, Maxence, qui restait seule, s'approcha de la baronne du Tresnoy. Les deux Géran voulurent se mettre en tiers aussitôt. Maxence leur dit:

--Je suis comme ma mère: j'ai tout deviné.

Son doigt impérieux, montra les siéges que les deux sœurs venaient de quitter. Elles se rassirent.

Maxence reprit en s'adressant à la baronne:

--Madame, je vous prie, au nom de Dieu, de me dire si je suis la fille de madame de Sainte-Croix.

La baronne laissa tomber sur elle un regard de glacial étonnement.

--La folie est contagieuse ici, murmura-t-elle.

Puis, faisant signe à mademoiselle Juliette et à mademoiselle Dorothée, qui ouvraient d'énormes yeux:

--Retirez-vous, ajouta-t-elle.

Maxence fit un pas en avant et prononça à voix basse:

--Si c'est pour vos filles, la lâcheté ne porte pas bonheur!

--Mère, supplia Juliette, restons encore un peu.

--Voyons la fin, ajouta Dorothée.

Ainsi parlent les jeunes commerçants de la rue Saint-Denis, quand leurs mamans, le dimanche, au spectacle, prennent leur châle un peu avant la fin du dix-huitième et dernier tableau.

Madame la baronne du Tresnoy sortit. Maxence, rêveuse et triste, se dirigea vers le salon, où se dénouait le drame.

On eût dit qu'une force invincible l'entraînait de ce côté malgré elle.

Deux acteurs de plus étaient en scène: le comte Achille de Mersanz et le vicomte de Grévy, qui, myope à toute outrance, était sorti des rangs pour mieux voir. Frémiaux, Montmorin, Aymar de Quelquechose et autres, lorgnaient en amateurs. M. Martineau, le préposé au buffet, avait pris le plateau de Jean pour avoir un prétexte de regarder.

Comme M. le vicomte de Grévy s'avançait sans défiance, il se trouva tout à coup nez à nez avec une femme qui lui prit le bras.

Il mit aussitôt son lorgnon en arrêt et recula d'un pas en reconnaissant la vicomtesse.

--Monsieur, lui dit-elle,--il se peut que je prononce ici des paroles qui vous mettraient en danger...

--Y avait-il longtemps que je ne vous avais si bien vue, Anna! répliqua le vicomte, qui passa son bras sous le sien;--dites et faites ce que vous voudrez... Avec mon lorgnon, je puis encore très-bien tirer l'épée.

--Dans la position où nous sommes..., murmura la jeune femme.

--Elle est pitoyable, madame, notre position... Parce que je suis votre mari, est-ce une raison pour ne point être mon amie?... Si je suis blessé, vous me soignerez: ce sera un prétexte pour nous remarier... Je vous trouve charmante et je vous demande la permission de vous refaire la cour.

La vicomtesse rougit, mais elle sourit.

--Vous êtes un fou, Henri, dit-elle;--éloignez-vous, je vous en prie!

Ces petites intrigues viennent au travers des grands drames, comme les rides que soulève la brise au dos des immenses vagues de l'Océan.

La réponse de M. de Grévy fut coupée par la voix brève et stridente de Césarine, qui appelait son père.

Béatrice n'avait point vu venir Achille. Elle tressaillit à ce nom. Ses yeux se fermèrent un instant, et l'on aurait pu distinguer les gouttelettes de sueur qui perlaient à ses tempes.

C'était l'heure de l'angoisse suprême; son arrêt allait être prononcé.

Le comte Achille était entré par le cabinet de travail.

Chacun remarqua l'air d'indécision et d'inquiétude qui était sur son visage.

Il resta un instant sur le seuil. Son regard, plein d'un étonnement qui allait jusqu'à l'effroi, interrogea le cercle des spectateurs avant de se porter vers le groupe principal.

Il avait bien plutôt la mine d'un accusé que celle d'un juge.

De tous côtés, les gens qui se prétendaient à la hauteur de la question, les personnes bien informées et capables de juger les coups, se prirent à chuchoter. Ces mots firent le tour de la galerie:

--Il n'osera pas!... Il n'osera jamais!

D'autres ajoutaient:

--La petite fille va être renvoyée en pension.

Puis les commentaires obligés:

--On s'y est mal pris!

--Ce n'était pas l'enfant qu'il fallait mettre en avant.

--Le scandale n'est jamais bon.

Montmorin dit à Frémiaux:

--Ce pauvre Achille fait pitié.

--Je propose l'amendement suivant, repartit Frémiaux, toujours spirituel comme toutes les écuries des Champs-Élysées réunies:--remplacez pitié par dégoût.

--Ah! messieurs, déclama M. Aymar de Quelquechose,--ce n'est pas une petite affaire que de régulariser une position.

A l'unanimité, Frémiaux, Montmorin et les autres s'avouèrent que M. Aymar de Quelquechose était un oison de premier mérite. Mais le fameux mot avait porté; deux ou trois échos le répétèrent, puis dix,--puis cent,--et ce fut comme un vaste murmure, composé de ces trois paroles cabalistiques: _Régulariser une position_.

On allait donc enfin voir une position régularisée!

M. le comte Achille de Mersanz balbutia en homme qui ne sait pas s'il parle ou s'il se tait:

--Qu'y a-t-il donc?

Césarine fixa sur lui ses yeux hardis.

--Il y a, répondit-elle d'une voix nette et claire,--que la maison est trop petite pour nous deux, cette femme et moi...

Les paupières de M. de Mersanz tombèrent. Il ne dit rien et devint seulement plus pâle.

On murmurait tout à l'entour:

--Peste! voilà qui n'est pas marchandé!

--La petite n'y va pas par quatre chemins!

M. de Grévy dit à l'oreille de sa femme:

--Je vous donne carte blanche, Anna! quoiqu'il soit pénible de s'attaquer à ce pauvre Achille...

--Ce n'est pas lui que nous attaquerons! prononça la vicomtesse entre ses dents serrées.

Elle avait les yeux demi-fermés. Ses cils laissaient passer deux flammes qui allaient à madame de Sainte-Croix.

Césarine continua en marchant sur son père, comme tout à l'heure elle avait marché sur Béatrice:

--Il y a que, si cette femme reste à l'hôtel de Mersanz, j'en sortirai!

Un murmure se fit encore; mais, cette fois, c'était le silence du comte Achille qui le provoquait.

Tous les écrivains l'ont dit: rien n'est si changeant que le sentiment de la foule. Et peu importe, encore une fois, que la foule ait ses sabots dans la boue du ruisseau ou ses souliers de satin et ses bottes vernies sur le parquet mosaïque d'un salon. Sauf les formules du langage, une foule ressemble comme deux gouttes d'eau à une autre foule.

Le comte Achille impatientait ses hôtes. Il indignait ces messieurs; il donnait sur les nerfs de ces dames.

Et, par un revirement naturel, Béatrice commençait à inspirer un vague intérêt. En somme, c'était une femme. Césarine, dont la colère folle n'était pas servie par l'expérience, dépassait le but à chaque mot qu'elle prononçait. Nous avons encore la peine de mort; la torture n'est plus dans nos mœurs. La fortune de madame la comtesse de Mersanz et sa beauté avaient bien offusqué le commun des jalousies, mais ces rancunes étaient déjà plus qu'assouvies.

Quelques minutes auparavant, Césarine était pour tout ce monde «la pauvre petite demoiselle Césarine,» une victime que chacun plaignait à cœur joie, écrasée qu'elle était par la tyrannie de cette Messaline, sa marâtre. Maintenant, on était bien obligé d'intervertir les rôles.

Le tyran se laissait battre; la pauvre petite victime prenait des allures de bourreau.

--Elle va bien, la mignonne! dit Frémiaux.

--Cela fera une douce femme de ménage, ajouta Montmorin.

Aymar de Quelquechose, se croyant au sein du _Journal des demoiselles_, soupira:

--Quand notre sexe rompt certains liens, franchit certaines barrières, il garde moins de mesure que la portion virile de l'espèce humaine; ceci pour deux raisons: la première...

--Il y a désertion générale! l'interrompit M. de Beaumont, qui arrivait du premier salon;--toutes ces dames ont pris la fuite.

L'expression _ces dames_ a la même valeur que la formule _ces messieurs_. Elle donne l'idée d'un choix, d'une élite. Beaucoup de dames ne font point partie de _ces dames_.

M. de Beaumont disait vrai. La portion distinguée de la fête s'était mise en déroute aussitôt que l'orage avait grondé. Il n'y avait plus à l'hôtel de Mersanz que la couche inférieure des invités: cette chose qui reste toujours au fond, même quand on remue fortement le vase.

Ceux-là tiennent de pied ferme, insatiables comme les bonnes gens qui attendent le rideau tombé pour quitter leur stalle au théâtre.

Béatrice, aux dernières paroles prononcées par Césarine, avait tressailli faiblement. Elle leva vers le comte Achille ses beaux yeux, où brillaient des larmes.

Le comte Achille tourna la tête. Il venait de rencontrer le regard de madame la marquise de Sainte-Croix.

--Ah çà! demanda Grévy entre haut et bas,--qu'est-ce que cet homme-là a donc dans les veines?

--Ce bon vicomte, fit observer Frémiaux,--est fort pour les questions indiscrètes.

Un peu de sang était revenu aux joues de M. de Mersanz.

Il dit tout haut:

--M. de Grévy, je ne vous ai pas entendu.

D'un bond, le vicomte fut auprès de lui. On vit leurs visages à deux pouces l'un de l'autre, tandis que Grévy disait en contenant sa voix:

--Achille, vous êtes la plus imbécile de toutes les dupes, si vous n'êtes pas le plus lâche de tous les coquins!

M. de Mersanz respira avec force. Sa figure s'éclaira tout d'un temps. On eût dit qu'il éprouvait une volupté véritable à se montrer homme, au moins par ce côté du courage brutal.

--Je suis chez moi, monsieur le vicomte, répliqua-t-il; cela m'empêche de vous châtier manuellement. Nous nous reverrons demain.

La vicomtesse abordait madame la marquise de Sainte-Croix au moment où Maxence entrait dans l'intérieur du cercle.

Maxence avait les yeux brûlants.

Vous eussiez dit une fiévreuse, échappée de son lit.

Personne ne fit attention à elle parce que, au même instant, le vieux Roger parut, chancelant et si défait, qu'on eût peine à le reconnaître.

La vue de son vieil uniforme et de ses épaulettes rougies commença par faire naître quelques rires, malgré la gravité du moment.

Mais le rire se glaça bien vite quand on vit le vieillard, tête nue et les regards effarés, tendre ses mains tremblantes vers le comte Achille.

Nul ne s'attendait à cela. Le père Roger, c'était la partie comique de ce drame,--et voilà que ce pauvre plastron serrait le cœur frivole de cette foule, rien qu'en montrant ses cheveux gris.

--Madame la marquise, dit la vicomtesse,--celle-ci sera plus difficile à tuer que l'autre!

La marquise avait froncé le sourcil à la vue de Roger. Elle répondit:

--Madame la vicomtesse, je ne cherche point la bataille. Suis-je cause, moi, si tous ceux qui m'ont attaquée sont morts?... Regardez derrière vous: vos alliés vous manquent. Madame du Tresnoy est partie...

La vicomtesse eut un sourire et regarda Maxence.

--J'ai d'autres alliés, dit-elle.

La marquise baissa les yeux pour cacher l'éclair qui s'allumait dans sa prunelle.

Maxence ne voyait rien de tout cela. Elle était comme fascinée par ce qui se passait entre Béatrice, Césarine et Achille.

Au moment de l'arrivée du vieux Roger, Béatrice, qui avait attendu vainement un mot de son mari, s'appuyait, faible et triste, au bras de Vital et disait à Césarine:

--Restez, ma fille, et que Dieu vous pardonne... C'est moi qui sortirai de cette maison.

Au milieu de l'émotion générale, un cri de détresse retentit, poussé par le vieux Roger, qui se précipita au-devant de sa fille.

--Reste! reste! balbutia-t-il; reste, ma pauvre enfant chérie!

Évidemment, il ne savait rien de ce qui s'était passé. Il en était toujours à sa conversation avec la vicomtesse. Il croyait que tout ce trouble venait de la fredaine du matin, en compagnie des deux invalides et de Barbedor.

La plupart de ceux qui étaient là comprenaient le secret de cette situation. Dans son erreur et dans son repentir d'enfant, le vieux soldat était si profondément touchant, que bien des paupières eurent des larmes.

J'entends de ces paupières où les larmes ne viennent point facilement.

--Il n'y a pas d'offense, reprit-il en se tournant vers le comte Achille; si je gêne votre ménage, je vais retourner dans mon trou, et je jure, foi de vieux de la vieille, que vous ne me reverrez plus!... J'ai fauté, il n'y a pas de doute, puisque ça a causé tant de dégât; mais je n'y voyais pas plus loin que le bout de mon nez, mon gendre, c'est-à-dire monsieur le comte... Bien des pardons!... Je m'étais mis comme ça dans l'esprit que j'étais chez moi un petit peu, puisque j'étais chez ma fille... c'est le défaut d'habitude des manières de l'éducation... Ah! dame! je n'ai pas été beaucoup à l'école... Il y a donc que vous avez honte de moi, et surtout la petite demoiselle... Ça se conçoit... le temps n'est plus au militaire... c'est pourquoi je file pas accéléré en disant le bonsoir à la compagnie... c'est fini... Reste avec ton mari, ma fille... ni vu ni connu le vieux Roger!

Il salua militairement et fit ce qu'il put pour retenir une larme qui tomba sur le ruban de sa croix d'honneur.

Personne ne raillait plus, pas même Frémiaux.

Béatrice, qui jusqu'alors avait caché de son mieux sa détresse, se couvrit le visage de ses deux mains. Césarine eut pitié. Qui n'a vu parfois d'excellents cœurs aller incroyablement loin dans la mauvaise voie. Césarine avait bon cœur. La colère qui l'aveuglait devait avoir sa réaction, tôt ou tard. Peut-être le moment était-il venu; car, dans ces cerveaux de seize ans, les évolutions se font vite. Mais Césarine, ayant jeté sur sa belle-mère un regard déjà sournois et presque repentant, s'aperçut que Vital, ému autant qu'elle-même, la soutenait dans ses bras.

Son regard rencontra celui de Vital qui se détourna d'elle avec une sorte d'horreur. Il n'en fallut pas davantage à la fougueuse enfant. Son orgueil se détendit comme un ressort. La voix qui plaidait en elle pour la miséricorde, se tut. Elle s'écria en s'adressant non plus à Béatrice, mais bien au pauvre vieux soldat lui-même:

--On vous a trompé. Votre fille n'est pas la femme de mon père!

Achille courba la tête comme si ce fardeau eût pesé trop lourdement sur son front. Mais il ne protesta point.

Le vicomte s'éloigna de lui.

Un silence morne avait suivi les dernières paroles de mademoiselle de Mersanz. Béatrice découvrit son beau visage, baigné de larmes. Elle se redressa, les yeux baissés, ses bras croisés sur sa poitrine.

--Sur mon honneur! dit Montmorin à demi-voix, je ne l'ai jamais vue si magnifique!

Des voix s'élevèrent dans la foule:

--M. Roger se trouve mal!

--C'est bien capable de le tuer!

Le vieillard, en effet, semblait perdre le souffle. Sa respiration s'embarrassait dans sa gorge et ses jambes mollissaient sous le poids de son corps.

Césarine, épouvantée du mal qu'elle venait de faire, s'élança pour le soutenir. Vital la prévint et lui dit avec une angoisse profonde:

--Je ne vous connaissais pas, mademoiselle!

Maxence, en même temps, lui saisissait le bras par derrière, et, le serrant jusqu'à lui faire pousser un cri de douleur:

--Vous vous repentirez de ce mot-là toute votre vie! murmura-t-elle.

Césarine se laissa choir sur un siége, auprès de son père, immobile comme une statue.

La marquise, passant sa main dans les cheveux de Maxence, dit:

--Bien, ma fille.

Et Philomène, qui se glissait derrière Mélite, eut le front d'ajouter:

--Nous sommes fières d'avoir formé un pareil cœur!

Le public, cependant, ne comprenait plus au profit de qui se jouait cette tragédie, puisque Maxence et madame de Sainte-Croix semblaient déserter leurs rôles? On n'eut pas le temps de chercher le mot de cette énigme. M. le vicomte de Grévy, donnant le bras à Béatrice, se dirigea vers la porte de sortie. Les rangs s'ouvrirent avec respect pour lui donner passage. Derrière, suivait Vital avec le vieux Roger, qu'il portait presque dans ses bras.

Les trois quarts des gens qui restaient dans le salon firent cortége.

Le comte Achille ne bougea pas, quoique Césarine eût dit:

--Mon père, si cette femme n'était pas coupable, je sens que je mourrais!

Sur le seuil du second salon, Béatrice se retourna. Son regard tomba d'abord sur le vieux Roger, qui se laissait mener comme un enfant et qui vraisemblablement n'avait plus la conscience de sa détresse; puis elle releva les yeux jusqu'au groupe formé par Achille et Césarine.

--Ma fille, prononça-t-elle doucement, je vous pardonne.

Puis on passa le seuil. Il n'y avait plus de comtesse de Mersanz.

Le salon sembla vide. Il y régnait une sorte de stupeur. Personne n'avait cru le dénoûment si proche. Personne n'avait soupçonné qu'il pût être ainsi fait. L'événement semblait impossible, surtout dans le milieu où l'on était. Ces catastrophes arrivent de nos jours encore, mais autrement. On lave, pour employer l'expression vulgaire, son linge en famille; on ne choisit pas l'instant où la maison emplie déborde, pour mettre à nu ses plaies.

Toute cette scène avait une couleur invraisemblable. La fille s'était faite odieuse à plaisir, et la lâcheté du père avait dépassé les bornes.--On avait vu, mais on doutait encore.

Chacun avait un poids sur le cœur, chacun se sentait mal à l'aise et désirait en secret que la baguette d'une bonne fée l'éveillât, loin de ce lieu maudit.

Tout à coup, le comte Achille se leva et regarda d'un air effaré la consternation de ses hôtes.

--Retirez-vous, dit-il durement à Césarine.

Celle-ci obéit et sortit par le cabinet de travail.

Le comte se rendit droit au groupe formé par nos vivants du buffet et du fumoir. Bien peu parmi ces messieurs se défendirent d'un mouvement de recul.

Ce fut, du reste, comme un signal. Le cercle des spectateurs, déjà bien éclairci, commença à opérer sa retraite.

--Je me bats demain contre Grévy, qui m'a insulté, dit le comte;--Montmorin, et vous, Beaumont, je vous choisis pour mes témoins.

Frémiaux prit aussitôt son chapeau; Aymar de Quelquechose détendit bruyamment le sien, qui était un gibus à deux fins.

Beaumont et Montmorin, cependant, se regardaient.

--Ma foi, dit Montmorin, le premier,--Grévy est mon meilleur camarade...

--Moi, ajouta Beaumont, qui s'était battu la semaine passée,--mes principes bien connus sur les duels...

Il n'acheva pas et fit demi-tour.

--Messieurs..., insista le comte.

--Impossible! répondit un petit baron.

--Désolé! fit M. de ***.

--Excusez-moi, repartit un autre.

--Ma foi de Dieu! s'écria M. de Kerguern, digne gentilhomme du Finistère,--on m'avait bien dit qu'on voyait de drôles de choses dans ce Paris... A parler franc, vous m'avez échauffé les oreilles: j'aimerais mieux vous les couper que de vous servir de témoin.

Ces choses ont bien plus de saveur et de grâce quand elles sont soutenues par l'accent de Brest ou de Quimper.

Achille allait répliquer, lorsqu'une voix grave s'éleva du centre du salon.

--Mon neveu, disait-elle, me voici, je vous servirai de témoin.

C'était un vieillard à cheveux blancs, portant haut sa tête vénérable. Avait-il assisté à la scène d'expulsion? Était-il entré pendant que les autres sortaient? Personne n'aurait pu le dire.

Il se tenait debout au premier rang de ceux qui restaient, entre la vicomtesse de Grévy et la marquise de Sainte-Croix, qui étaient demeurées jusqu'au bout en face l'une de l'autre.

La marquise ne put retenir un regard de triomphe. La vicomtesse resta calme et froide.

--Le maréchal! disait-on cependant de toutes parts.

Montmorin, Beaumont et les autres passèrent devant lui et le saluèrent avec respect, mais sans prononcer une parole. Ces gens ne faisaient pas retraite, ils s'esquivaient.

Achille regarda le maréchal duc de *** avec une joie mêlée de défiance. Le visage de l'illustre soldat était, comme d'habitude, impassible. Achille s'avança et lui tendit la main en balbutiant des paroles de remercîment.

Le maréchal la prit et la serra.

--Savez-vous ce dont il s'agit, monsieur le duc? demanda la vicomtesse de Grévy.

Le maréchal, sans quitter la main de son neveu, salua la marquise,--puis la vicomtesse.

--Je sais, répondit-il avec un sourire dont il eût été difficile d'analyser l'expression, que M. de Mersanz, mon neveu, va régulariser sa position... Il ne fait en cela que son devoir.

--Je voudrais..., commença madame de Grévy.

La marquise l'interrompit sans affectation et comme par mégarde.

--Maréchal, dit-elle,--en qualité de vieille amie, je réclame votre bras pour gagner ma voiture.

Elle ajouta tout bas:

--Je vous conterai tout... il faut laisser M. de Mersanz... il y avait une cabale pour cette femme.

Le duc de *** lui offrit aussitôt son bras et fit de la main un signe à son neveu.

--Maréchal, dit à son tour madame de Grévy,--il m'a fallu un grave motif pour rester dans cette maison jusqu'à ce moment. C'est, en effet, contre M. de Grévy, mon mari, que M. de Mersanz doit se battre...

Le vieux soldat s'inclina de cet air qui veut dire: «Abrégez.»

--Maréchal, poursuivit la vicomtesse,--vous avez de plus vieilles amies que madame la marquise de Sainte-Croix.

--Ce n'est pas vous, du moins, belle dame..., commença le duc de ***.

La vicomtesse l'interrompit d'un ton à la fois respectueux et ferme:

--Maréchal, reprit-elle pour la troisième fois, tandis que la marquise éventait son dédaigneux sourire, pendue déjà au bras de M. le duc, je réclame, moi aussi, votre bras pour me conduire à ma voiture... c'est pour cela que je suis restée... J'appuie ma demande sur ceci... Le reconnaissez-vous?

D'un geste rapide, elle avait tiré de son sein un mouchoir de batiste dont le tissu léger avait comme des taches de rouille... Elle le déplia. Le mouchoir enveloppait un objet qu'elle mit sous les yeux du vieux duc.

Celui-ci tressaillit et porta ses deux mains à son front comme si un éblouissement l'eût saisi. La marquise se pencha avidement pour voir.

Dans le pli du mouchoir il y avait une agrafe de diamants.

Le maréchal n'en détachait point ses regards; il semblait fasciné par cette vue.

Au bout d'une minute, pendant laquelle il avait essayé en vain de surmonter son émotion, il tendit brusquement la main à madame de Grévy en disant à madame de Sainte-Croix:

--Madame la marquise, je vous supplie de m'excuser... Je suis bien vieux, et l'on me rappelle une bien vieille promesse... mais, à soixante et dix ans que j'ai, je ne manquerai pas à mon serment pour la première fois de ma vie.

Il se tourna vers la vicomtesse et ajouta:

--Madame, je vous appartiens.

Ils étaient les derniers. Ils sortirent.

Achille et madame de Sainte-Croix restèrent stupéfaits en face l'un de l'autre.

--Y a-t-il donc encore des talismans? gronda madame de Sainte-Croix, qui se laissa choir dans un fauteuil.

--Où est Maxence? demanda Achille.

--Elle a suivi Césarine...

--Par pitié!... murmura le comte; madame, j'ai souffert cette nuit en une heure les tourments de toute une existence... Il faut que votre fille soit à moi demain ou jamais!

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

TROISIÈME PARTIE.

LA GUERRE SAINTE.

I

--Lettre de la vicomtesse.--

«Ma bonne petite Aglaé, tu as été six mois sans recevoir de mes nouvelles, et voilà que, depuis quinze jours, je t'accable de ma prose. Tu ne t'en plains pas, j'en suis bien certaine, parce que tu as pour moi l'affection d'une sœur et que tu es l'indulgence même. Mais tu t'étonnes, j'en suis très-sûre aussi, et tu te creuses l'esprit pour savoir la cause de ce subit accès de bavardage.

»C'est que j'étais morte et qu'un bienheureux hasard m'a tout à coup ressuscitée; c'est que je m'endormais au fond de ma ruine et que le gros lot de la loterie humaine m'a réveillée en tombant sur moi à l'improviste. J'aime, je suis aimée; j'ai plus que le bonheur, chère petite cousine, j'ai l'espoir.

»Ne crains rien, cependant. C'est mon mari que j'aime et qui m'aime.