La fabrique de mariages, Vol. 5

Part 1

Chapter 13,773 wordsPublic domain

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Au lecteur

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La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures.

LA FABRIQUE DE MARIAGES.

COLLECTION HETZEL.

LA FABRIQUE DE MARIAGES

PAR

PAUL FÉVAL.

V

Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger, interdite pour la France.

LEIPZIG,

ALPH. DURR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.

1858

BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT, Rue de Schaerbeek, 12.

DEUXIÈME PARTIE.

L'HOTEL DE MERSANZ

(SUITE).

XX

--La huitième contredanse.--

Nous vous le disons en pleine sincérité, mademoiselle Philomène Géran était une douce fille, sans angles, sans défauts. Elle valait mieux que Mélite, qui était cependant une personne de très-belle tenue.--Mais il faut bien soutenir un établissement.

Mademoiselle Philomène Géran croisa ses mains sur ses genoux et répondit à la question de Césarine:

--Je vous parle de votre mère à cette heure et en ce lieu, ma pauvre enfant chérie, parce que cette heure et ce lieu font naître en moi de cruels souvenirs... La dernière fois que nous la vîmes, elle dansait, toute jeune et toute belle... Souvenez-vous de ce que je vous disais naguère: Dans la plupart des cas, votre devoir serait de remplir ici un rôle de paix et d'employer votre influence à resserrer des liens illusoires... _mais_, ajoutais-je... et j'hésitais, ma fille... vous l'avez bien vu... Voici ce que je voulais dire: Votre mère est morte bien jeune, morte bien malheureuse... et cette femme qui ose s'asseoir à la place qu'elle occupait...

Philomène s'arrêta.

Les yeux de Césarine étaient fixes et brûlants.

--Ayez le courage d'achever, ma sœur! dit solennellement Mélite.

--Césarine m'a compris, prononça Philomène avec lenteur.

C'était vrai, car Césarine dit d'une voix étouffée.

--Accusez-vous ma belle-mère?... l'accusez-vous?

Et, comme Philomène tardait à répondre:

--Elle n'était pas à Paris! reprit la jeune fille au comble de l'agitation;--elle ne connaissait pas encore mon père.

Les deux demoiselles Géran échangèrent ostensiblement un regard plein de commisération; puis Philomène reprit:

--Il ne nous a pas été donné de percer le mystère qui entoura ce funeste événement... A Dieu ne plaise que nous accusions sans preuves!

--A Dieu ne plaise! répéta Mélite.

Il y eut un silence.

Césarine avait mis sa main au-devant de ses yeux.

Peut-être évoquait-elle au tribunal de sa conscience la victime chère et l'accusée tout à l'heure encore détestée. On la faisait juge. Peut-être jugeait-elle.

Elle dut les voir ensemble, au travers de ses yeux fermés, les deux femmes qui avaient porté le nom de son père,--les deux comtesses de Mersanz, dont les portraits rivaux se regardaient dans le boudoir où Maxence promenait tout à l'heure de l'un à l'autre sa prunelle mélancolique et profonde.

Elle dut les voir, elle les vit: sa mère, douce martyre;--Béatrice, sur qui pesait l'accusation de meurtre.

Elle vit deux angéliques visages. Le premier avait les sourires du ciel. Le second s'inondait de larmes.

Il n'y avait point de colère vengeresse dans les yeux limpides de la sainte.--Dans les yeux de celle qui vivait, il n'y avait point de remords.

Césarine releva la tête et dit:

--Je ne soupçonne pas ma belle-mère.

Elle appuya sur ce dernier mot. Son accent était, du reste, si péremptoire, qu'il fallait se taire ou engager la lutte sur un autre terrain.

Mélite regarda sa sœur d'un air courroucé. Ce regard pouvait se traduire ainsi: «Tu as voulu faire des tiennes et tu as tout perdu!»

Philomène sembla grandir dans ce revers. Elle redressa de son mieux sa taille un peu difforme et prit un air de résignation digne:

--J'ai de la joie, dit-elle,--à voir sous toutes ses faces votre âme si naïve et si belle, ma chère enfant... Ne soupçonnez donc point... En y réfléchissant, peut-être vous ai-je causé un chagrin inutile... Mon excuse, c'est le dévouement sans bornes que je portais à celle qui n'est plus... Vous n'aviez pas l'âge de juger: moi, j'étais déjà une vieille femme... Conservez votre douce insouciance: je garde, moi, mes impressions et mes doutes...

--Mais, alors, expliquez-vous! s'écria Césarine.

--Non, répondit Philomène.--Cela nous éloigne de notre sujet... Ce n'est pas pour rien, ma chère fille, que nous vous retenons prisonnière entre nous deux, au moment où vous pourriez jouir des plaisirs de votre âge. Nous avons un but, puisque vous avez un devoir. Nous ne lâchons pas prise. Vous êtes libre depuis quelques heures: vous avons-nous parlé de tout cela quand vous n'étiez pas libre?... Cherchez bien! avant de continuer, je vous en conjure, cherchez bien s'il est possible que nous ayons un autre intérêt que celui de votre avenir...

--Chère demoiselle, l'interrompit Césarine,--je n'ai point prétendu...

Elle n'acheva pas. Ses yeux se fixèrent sur la porte du salon d'entrée et prirent incontinent un éclat nouveau. Involontairement, ses mains touchèrent sa coiffure pour s'assurer que perles et fleurs étaient bien à leur place parmi la soyeuse richesse de ses blonds cheveux si doux. En même temps, elle disposa les plis de sa robe et cacha son sourire ému derrière l'ivoire à jour de son éventail.

Le lieutenant Vital venait de paraître à la porte du salon.

Césarine pouvait se dire qu'il était exact; car l'orchestre n'avait pas encore annoncé la huitième contredanse.

Pourquoi ne s'étonna-t-elle point de cette grande joie si disproportionnée à son motif: la venue du lieutenant Vital?

Était-elle faite déjà à l'idée d'aimer?

Ou plutôt l'idée d'aimer n'avait-elle pas encore pris naissance en elle?

Vital semblait inquiet. Il cherchait. Qui pouvait-il chercher, sinon Césarine, à qui était promise la huitième contredanse?

Il traversa la pièce d'un pas rapide, jetant ses regards à droite et à gauche; puis il disparut par la porte opposée, qui donnait dans un cabinet de repos.

--Il ne m'a pas aperçue! se dit Césarine tristement.

De tout ceci, Philomène et Mélite n'avaient rien perdu.

Il y eut entre elles, par-dessus la tête de leur ancienne élève, une sorte de conversation muette. Ce petit événement allait-il leur nuire ou les servir? La bataille, d'abord bien engagée, devenait scabreuse. Césarine résistait beaucoup plus qu'on n'avait pu le prévoir.

Une déroute était possible.

Or, en cas de défaite, mademoiselle Philomène et mademoiselle Mélite se sentaient déplorablement compromises.

--Je vous remercie, ma bonne petite, reprit Philomène, qui était décidément l'orateur en titre d'office,--de l'opinion avantageuse que vous avez de nous. Ce n'est, du reste, que justice; nous la méritons par notre complet désintéressement...

--Voici le prélude! murmura Césarine, qui eut aux joues une rougeur légère;--je vous demande pardon, mes chères demoiselles: je suis engagée.

--Par le lieutenant Vital? fit Mélite non sans aigreur.

Césarine fronça le sourcil en rougissant davantage.

--Un charmant jeune homme, s'empressa de dire Philomène,--et qui va venir vous prendre quand il en sera temps... Terminons notre affaire, ma petite chérie. Voulez-vous, oui ou non, être le salut de votre père et le bon ange de la maison?

--Consultez votre cœur avant de répondre, chère enfant, ajouta Mélite.

--Mon Dieu, mesdemoiselles, repartit Césarine,--je viens d'avoir seize ans... Ma volonté n'est rien ici, où je suis toute nouvelle...

--Votre volonté est tout! l'interrompirent à la fois les deux Géran.

Césarine continua de ce ton qui veut mettre fin à l'entretien:

--Mon père est le maître... Mon père sait ce qu'il doit faire... Ce que vous reprochez à ma belle-mère...

--Nous ne vous avons pas dit encore, ma fille, prononça sévèrement Philomène,--ce que tout le monde lui reproche!

--Non, appuya Mélite, la plus majestueuse de toutes les mouches du coche,--nous ne vous l'avons pas dit!

Mais Césarine n'avait plus confiance, ou plutôt, l'aversion un peu folle qu'elle nourrissait contre Béatrice s'était évanouie sous le coup des efforts mêmes qu'on avait fait pour l'exalter. Cela rendait à son bon sens natif toute sa liberté. Elle flairait désormais d'instinct une trahison, ou tout au moins une calomnie.

Si elle ne quittait pas en ce moment ses deux anciennes maîtresses, c'est qu'elle attendait Vital, et que l'attente, comme il arrive toujours, doublait et triplait la fougue de sa fantaisie. Il y avait en elle une véritable angoisse. Elle interrogeait avec effroi son pauvre petit cœur, endolori par la première peine d'amour. Elle sentait la fièvre lui monter au cerveau. Elle souffrait comme une femme, l'enfant qu'elle était.

Les paroles des deux Géran bourdonnaient autour de son oreille comme ces bruits extérieurs qui importunent et fatiguent.

Philomène s'adressa gravement à Mélite.

--Ma sœur, dit-elle, faut-il que nous accomplissions notre tâche jusqu'au bout?

--Oui, ma sœur, répondit Mélite aux trois quarts découragée.

--Eh bien, poursuivit Philomène,--je vaincrai ma répugnance... Je dirai à cette pauvre enfant, aveugle et frivole comme son âge: Le nom de votre père est à vous; c'est la meilleure part de votre héritage... Cette femme a sali le nom de votre père!

--Assez, mademoiselle! fit Césarine en se levant à demi;--vous oubliez qui je suis!...

Mélite, toute pâle, pliait et dépliait son foulard, qui n'en pouvait plus.

Philomène, supérieure à l'orage, montra en cette circonstance quel merveilleux talent se cachait sous son exquise modestie.

Elle se leva comme Césarine. Elle l'attira entre ses bras d'un geste véritablement pathétique et la pressa avec passion contre son cœur. Mélite a prétendu depuis qu'elle avait réussi à verser de vraies larmes.

--Chassez-moi donc! s'écria-t-elle en un beau mouvement,--chassez ma sœur!... dites à vos valets d'expulser deux pauvres femmes qui vous donnent à cette heure la preuve de leur incomparable dévouement!...

Mélite mit son foulard sur ses yeux secs, tandis que sa sœur continuait:

--Mais non, mon enfant bien-aimée!... ayez pitié de votre père!... Songez que la conduite de cette femme est la fable de tout Paris... Songez que personne n'ignore, dans cette maison qui est la vôtre, le degré d'égarement où elle est tombée... Votre père, faible ou généreux, ferme encore les yeux... Ouvrez-les lui...

Césarine fit un mouvement pour se dégager. Toute cette éloquence était en pure perte.

L'orchestre jetait les premières mesures de la contredanse.

Césarine ne croyait pas,--et Césarine interrogeait du regard tous les coins du salon pour chercher son danseur.

La sueur perçait à ses tempes. Si Vital n'allait pas venir!

Oh! je vous le dis, en ce moment, elle aimait!

--Vous ne répondez pas? murmura Philomène, prête à battre en retraite.

--Si fait, répondit mademoiselle de Mersanz d'un ton glacé;--je vous réponds, chère demoiselle, que vous ne pouviez vous adresser plus mal... Je ne suis point venue ici pour y établir ma royauté de seize ans... La maison est grande... La place qu'on m'y voudra bien donner sera toujours suffisante... et jamais, entendez-vous, jamais je ne jouerai le rôle de dénonciatrice!

C'était assurément le dernier coup et il n'y avait plus d'attaque possible.

Mais, en ces instants désespérés, le hasard se plaît parfois à changer subitement la face d'une bataille.

Mélite pinça par derrière le coude de Philomène atterrée.

Elle lui montra du doigt le cabinet de repos où Vital avait naguère disparu. Philomène, qui en était à chercher un moyen de faire retraite, songeant déjà sans doute au mauvais accueil qui l'attendait auprès de madame de Sainte-Croix, Philomène tourna un regard distrait dans la direction indiquée par sa sœur.

Elle ne vit rien d'abord, parce que le cabinet de travail était beaucoup moins éclairé que le grand salon; mais, au bout de quelques secondes, elle distingua deux ombres qui se mouvaient au milieu d'un cadre brillant, formant le fond de la perspective.

Le cadre était une glace. Les deux ombres, un homme et une femme, s'y dessinaient de plus en plus distinctement.

Mélite avait un méchant sourire. Philomène eut peine à retenir une exclamation de joie.

--Mignonne, dit-elle d'un ton dégagé qu'elle n'aurait certes pas pris l'instant d'auparavant,--vous nous donnez la récompense qui trop peu souvent atteint ceux qui se dévouent au bien... Vous êtes jeune... peut-être était-ce trop demander à un enfant... Plus tard, quand vous serez femme, souvenez-vous, mon pauvre ange, de l'effort tenté près de vous par vos deux vieilles amies... Allez danser, ma fille!

Mélite se leva et répéta:

--Allez danser, ma fille.

--Seulement, reprit Philomène de son ton le plus mielleux,--ce ne sera pas avec le cavalier inscrit pour la huitième contredanse...

--Parce que?... demanda Césarine piquée au vif.

--Parce que... si vous aviez voulu recevoir nos confidences, il nous suffirait d'un geste pour répondre à cette question... Maintenant, ce serait trop long: le quadrille vous appelle... Allez, ma fille, allez!

--Allez, ma pauvre enfant! appuya Mélite.

Césarine restait à les regarder.

--Expliquez-vous, dit-elle avec une véritable colère.

--Pour tromper son mari, murmura Philomène en rougissant,--il faut pour le moins un complice...

--Mademoiselle!... commença Césarine avec menace.

Philomène n'acheva point; Mélite se tut.--Mais ces deux respectables personnes étendirent à la fois leurs doigts indicateurs, qui désignèrent le cabinet de travail.

Les deux ombres se miraient encore dans la glace du fond: le jeune homme et la jeune femme. La main de la jeune femme était dans celle du jeune homme.

Ils étaient tous deux sur un sofa et devaient se croire protégés contre les regards indiscrets. Pour les voir, en effet, il fallait l'angle réflecteur de la glace.

La jeune femme souriait.

Voici ce qu'elle disait au jeune homme, qui la contemplait avec tendresse:

--Je vous assure que vous vous trompez, Vital, vous, la bonne Marguerite et cette nouvelle amie dont vous me parlez, madame la vicomtesse de Grévy... Votre affection vous porte à tout exagérer... Rien ne menace, je vous l'affirme, je vous en réponds!... Mon mari a été pour moi aujourd'hui d'une bonté parfaite... Mon pauvre père est sur le point de me quitter... Tous les dangers qui semblaient m'entourer s'évanouissent...

--Béatrice, ma chère Béatrice, l'interrompit le jeune homme, qui porta sa main à ses lèvres,--prends garde!...

Ce fut à ce moment même que les yeux de Césarine se fixèrent sur la glace.

Si les deux Géran avaient voulu frapper un coup de foudre, elles furent servies à souhait. Césarine chancela et se retint à l'épaule de Philomène pour ne point tomber à la renverse.

Sa face se couvrit d'une pâleur livide. Elle mit sa main sur son cœur en poussant un cri étranglé.

Il serait malaisé de dire la violence terrible de cette angoisse. Que se passait-il dans l'âme de cette enfant? Elle ne savait pas encore qu'elle aimait. Subissait-elle à ce point déjà l'empire mortel de la jalousie?

Était-ce l'orgueil blessé, car elle était vaine? ou seulement la détresse d'un pauvre jeune cœur déchiré cruellement par les ronces, dès son premier pas dans le sentier d'amour?

Cette femme qu'elle venait de défendre! cette femme coupable envers son père!

C'était cette femme justement qui mettait sa vie en deuil!

Il y avait de tout dans ce cerveau en feu: une indignation juste, une détresse poignante, une haine folle.

Et dites que la douce Philomène n'était pas une fille de ressource.

Césarine resta un instant écrasée par un anéantissement complet.

Puis tout son sang lui monta au visage.

Par un effort violent, elle se dégagea des mains des Géran, qui maintenant voulaient la retenir. Cette enfant, affolée par le poison qu'elles-mêmes avaient versé, leur faisait peur.

Césarine se dirigea d'un pas ivre vers la porte du cabinet.

Par un de ces hasards qui servent presque toujours les catastrophes, Vital et Béatrice, dont l'entretien était achevé, lui épargnèrent la moitié du chemin. Ils rentraient au salon et venaient, par conséquent, à sa rencontre.

Sans cela, les premiers éclats de la fureur de Césarine se seraient perdus dans la solitude du cabinet de travail.--Mais Césarine avait peine à marcher. Vital et sa compagne passèrent le seuil les premiers.

Elle les aborda dans le salon. Béatrice ne la voyait point.

Vital, effrayé à son aspect, balbutia:

--Mademoiselle, qu'avez-vous?

Un son rauque sortit de la poitrine de Césarine de Mersanz. Béatrice s'avança pour la soutenir, car il semblait qu'elle fût sur le point de s'affaisser, mourante. Elle repoussa Béatrice et marcha sur elle comme un homme qui va provoquer son ennemi face à face.

--Madame, lui dit-elle avec cette emphase et ces excès de langage auxquels sont sujettes toutes les pensionnaires,--même celles qui sortent de l'établissement modèle tenu par les demoiselles Géran,--votre présence va-t-elle encore déshonorer longtemps la maison de mon père?

Cela fut prononcé d'une voix haute et mordante. Cinquante personnes l'entendirent.

La danse commencée s'arrêta comme si le lustre se fût détaché du plafond. Il y eut un instant de silence morne et d'immobilité absolue, pendant lequel l'orchestre continua de jeter à cette foule muette sa légère et sautillante harmonie.

On s'attendait, il est vrai, à un coup de théâtre; mais ceci dépassait de beaucoup les espoirs des plus implacables amis du drame. Nous n'avons pas besoin de dire que le bruit de cette étrange aventure se communiqua de salon en salon avec la rapidité d'une étincelle électrique. En un clin d'œil, le bal changea d'aspect. La danse fit trêve; l'orchestre, après avoir achevé la première figure, se tut à son tour. Le buffet se vida, le fumoir aussi; l'antichambre (_infandum!_) laissa passer quelques hardis marauds par sa porte entre-bâillée.

Ce qui se disait en ce premier moment, nous ne pourrions le répéter à moins d'un volume. Le fait, qui déjà était bien assez grave par lui-même, se trouvait interprété, traduit, sophistiqué, travesti, selon le caractère de chacun. Les gens qui arrivaient du fumoir disaient que Vital avait souffleté le comte; les fugitifs du buffet insinuaient que le comte n'avait pas respecté la moustache blanche du vieux Roger; les citoyens de l'antichambre allaient répétant que monsieur avait mis madame à la porte par les épaules.

Les autres versions, au nombre de plusieurs centaines, seront épargnées au lecteur. On en faisait au seuil même du salon, où Césarine et Béatrice restaient en face l'une de l'autre, au milieu de cet obscène cercle de curieux qui ne manque pas plus aux batailles du monde qu'aux pugilats de la rue.

Mélite et Philomène s'étaient esquivées au moment où Césarine avait enfin bondi sous l'aiguillon. Elles avaient rejoint madame la marquise de Sainte-Croix, froide et calme comme le mineur qui se sent à l'abri après avoir mis le feu à la traînée de poudre.

Aux premières paroles qu'elles prononcèrent, la marquise les interrompit en disant:

--J'ai tout deviné: vous serez récompensées.

Le tumulte emplissait déjà les salons. Madame du Tresnoy avait peine à retenir ses grandes filles, qui voulaient se précipiter au fort de la mêlée,--pour voir comme on chasse une femme.

Madame du Tresnoy avait rencontré le regard triomphant de la marquise.

De l'endroit où elles étaient, on ne voyait rien; car la presse était énorme au seuil du second salon. De vagues murmures sortaient de cette foule qui ondulait tout à coup par intervalles, comme si de mystérieux courants l'eussent traversée.

Elle n'arrivait point cependant jusqu'aux principaux personnages de la scène dont nous avons vu le terrible débat. Un cercle assez large se faisait. C'est l'instinct de toutes les curiosités. Il faut bien laisser un peu de place aux acteurs: sans cela, point de comédie.

Césarine et Béatrice étaient toujours là en face l'une de l'autre. Césarine ne voyait point ce flot qui envahissait le salon. Son regard méchant et dur allait droit à sa belle-mère. Les paroles qu'elle venait de prononcer n'avaient pas assouvi sa haine. Ses yeux brûlaient d'un feu sombre; sa gentillesse presque enfantine s'était transformée pour prendre un caractère tragique. Vital, qui l'examinait avec une sorte de terreur, vit deux ou trois fois ses paupières battre, comme si elle eût forcé sa prunelle à ne se point tourner de son côté.

Vital avait pour cette enfant une tendresse qui tenait du culte. C'était l'amour soumis et tremblant de la vingtième année, qui lui était venu longtemps après l'âge. Vital, depuis bien des mois, passait sa vie à la regarder de loin et d'en bas comme les dévots d'Italie contemplent la madone.

Vital comprenait mieux que Béatrice elle-même la portée de cette attaque brutale. Il savait d'avance que l'attaque devait avoir lieu; il était venu tout à l'heure pour l'en prévenir, de la part de madame de Grévy.--Mais il ne s'attendait pas à trouver devant lui Césarine.

C'était un cœur primitif, d'une loyauté sévère et sans bornes. Entre son amour, qui était toute sa vie, et son devoir, nous pouvons affirmer que Vital n'eut pas un seul instant hésité.

Vital était homme à briser ici d'un mot, avec réflexion, avec volonté, l'espoir de son existence tout entière. Il l'eût fait si deux bâillons ne s'étaient posés à la fois sur sa bouche. D'abord, les ordres de madame de Grévy, d'après lesquels il agissait depuis le commencement de la soirée;--ensuite, le regard suppliant par lequel Béatrice elle-même implorait de lui le silence.

Il se tut, et ses yeux cherchèrent parmi les assistants, dont le nombre augmentait sans cesse, quelle main avait pu pousser mademoiselle de Mersanz.

Nous savons que mademoiselle Mélite et mademoiselle Philomène n'étaient plus en vue.

Mais ce qui était à peindre et ce que nous désespérons de rendre par des paroles, c'est l'impression du visage de Béatrice. Elle était sortie de ce cabinet toute gaie et toute heureuse. Le calme de sa conscience angélique éclatait sur ses traits, en même temps que la joie de ces chères illusions qu'elle nourrissait depuis le matin. S'il faut le dire, ses amis la gênaient, loin de lui être secourables. Dans sa pensée, il ne lui fallait rien devoir qu'à M. de Mersanz, son bienfaiteur et son sauveur.

Cette sourde conspiration dont Vital lui avait parlé n'était pour elle que le rêve de cette bonne Marguerite, toujours entourée d'inquiétudes et de visions.

Le danger lui semblait être tout entier dans cette autre conspiration, organisée par ceux qui l'aimaient: Vital, Marguerite et madame la vicomtesse de Grévy.

D'où venait le zèle de madame de Grévy? Béatrice ne la connaissait point.

Achille avait été si bon, ce matin, si affectueux! Césarine pouvait être ramenée;--et cette jeune fille si belle, Maxence, dont on lui avait fait un épouvantail, Maxence lui avait baisé la main avec des larmes dans les yeux!...

Tout était riant et rose. Il n'y avait dans l'avenir que des promesses et des espoirs.

Béatrice tomba de son haut aux premières paroles de Césarine. Elle fut blessée au plus profond de son cœur. Nous savons comme elle aimait la fille d'Achille. Il y eut en elle une grande, une immense douleur, sans aucun désir de représailles ou de vengeance. Ses beaux yeux humides, qui se fixèrent sur ceux de la jeune fille, disaient toute sa souffrance, et aussi une sorte de compassion; car elle plaignait au fond de l'âme celle qui la frappait si cruellement.

Il est à peine besoin de dire que cet état de silencieuse immobilité dura à peine le quart d'une minute. Les minutes, en ces occasions, semblent longues comme de longues heures.

--Césarine, prononça enfin Béatrice d'une voix basse, mais plus ferme qu'on ne devait s'y attendre,--que vous ai-je fait, ma chère enfant?