La fabrique de mariages, Vol. 4

Part 9

Chapter 9987 wordsPublic domain

Les révélations qu'on venait de lui faire la tiraillaient dans un sens, le plaisir l'attirait de l'autre. Ses puérils désirs de vengeance contre sa belle-mère allaient en même temps s'éteignant. Elle ne pouvait haïr désormais celle qu'on lui disait être si bas tombée. Bien plus, elle était sur le point de la plaindre.

Mais vous allez comprendre cela, gentilles demoiselles qui n'avez pas encore oublié les effervescences, les ivresses et les serrements de cœur du premier bal,--du bal qui suivit la sortie de pension. Vous allez vous rappeler quelle affaire c'était qu'une polka promise ou qu'une contredanse manquée. Vous allez convenir avec moi que ces sérieux intérêts peuvent primer tout le reste.

Vous aviez un carnet--un bijou--pour inscrire ces contrats mignons, assurant pour un quart d'heure votre blanche main aux cavaliers qui avaient eu le bon goût de vous inviter à l'avance. Sur ce carnet, que de noms alignés! Vous étiez... vous êtes si jolie!

Césarine avait un carnet. Ce carnet était riche en noms inscrits; car le premier pas de mademoiselle de Mersanz dans la vie mondaine ressemblait à une ovation.

Mais je m'adresse encore à vous, mesdemoiselles: dans cette liste, n'est-ce pas qu'il y a toujours bon nombre de noms indifférents?

Et toujours aussi un nom,--quelquefois deux, car le cœur ne sait pas encore,--un nom pour le moins qui vaut tous les autres, à lui tout seul.

Dès le commencement de la soirée, Vital, tout de noir habillé, avait demandé une contredanse à Césarine. C'était déjà bien tard. Césarine n'avait pu accorder que la huitième. Les sept premières lui avaient paru durer longtemps, même celles qu'elle avait dansées avec Léon Rodelet, le second soupirant du temps de la pension.

C'était hier, ce temps; mais, bon Dieu! que c'était loin!

Tout en écoutant, avec une émotion mêlée d'impatience, les harangues jumelles de mademoiselle Mélite et de mademoiselle Philomène, Césarine faisait tourner entre ses doigts déliés le bijou de nacre et d'or qui renfermait le bilan de ses obligations de la soirée: polkas, valses et quadrilles.

Machinalement peut-être, peut-être aussi pour hâter la péroraison du double sermon qui la tenait prisonnière, Césarine ouvrit son carnet. Ses yeux tombèrent sur la première page. Elle vit le nom de Vital, écrit en regard de la huitième contredanse.

MM. les lieutenants de la ligne ont tant d'autres mérites d'un ordre très-supérieur, que nous pouvons bien faire cet aveu: ils ne portent pas tous l'habit noir avec une parfaite élégance. L'uniforme communique au torse, et surtout au cou, une raideur martiale qui ne va point à notre frac léger, et qui est beaucoup trop héroïque pour la paisible cravate blanche.

Nous croirions avoir bien mérité de l'armée, si cette humble observation pouvait diminuer le fâcheux attrait que nos jeunes officiers ont pour le déguisement bourgeois.

Mais ce bon lieutenant Vital était si dépourvu de toute prétention, si naturel dans ses allures et si franchement beau depuis la tête jusqu'aux pieds, qu'en vérité, peu lui importait le costume. C'était, dans toute la rigueur du terme, un de ces hommes qui ne peuvent pas être ridicules.

Césarine l'avait revu ce soir tel que ses souvenirs le lui montraient bien souvent. Elle ne savait pas s'il portait l'habit noir ou l'uniforme. Elle avait retrouvé son loyal et beau sourire; son émotion d'autrefois était revenue, mais décuplée.

Vital n'était plus à l'âge où la timidité est un charme. Il était très-timide pourtant, et sa timidité restait pleine de grâces.

Je ne sais trop que dire, sinon que c'était une belle âme, magnifiquement accompagnée par les dons physiques les plus prodigues que Dieu puisse accorder à une créature humaine.

Césarine, au son de sa voix sympathique et grave, avait senti battre son cœur.

J'ignore si Césarine eut honte de ce mouvement et si les sarcasmes de Maxence, à l'endroit des lieutenants d'infanterie, lui revinrent en mémoire. Le fait certain, c'est qu'elle s'étonna des mystérieuses émotions qui se succédaient en elle. La huitième contredanse lui sembla bien longue à venir. A mesure que le temps avançait, il s'opérait en elle un travail si bizarre, qu'elle repoussait sa propre pensée comme une fantasmagorie.--Elle, Césarine, la fille unique du comte de Mersanz, la filleule et la nièce du maréchal et prince de L***; elle, Césarine, la fillette orgueilleuse qui avait une tendance notoire aux fiertés de pensionnaire, aux dédains irréfléchis, se sentait domptée d'avance. Cet homme qui allait venir tenait assurément un des rangs les plus humbles de la hiérarchie sociale. Césarine le voyait grand comme un maître.

Oh! non, elle n'avait pas honte;--mais, parfois, elle avait frayeur...

--Ma sœur, dit Philomène après avoir hésité un instant,--je ne trouve point de paroles pour me faire comprendre de cette chère enfant... Remplacez-moi: vous lui expliquerez cela bien plus clairement.

La prochaine contredanse était la huitième. Césarine songeait au moyen de s'esquiver. Elle regardait à toutes les portes, cherchant le noble et beau visage de Vital.

--Faites, ma sœur, faites, repartit Mélite;--puisque vous avez commencé, c'est à vous d'achever.

Philomène parut se recueillir. Au moment où Césarine, tout à fait distraite, ne prenait même plus la peine de feindre l'attention, elle dit d'une voix basse, mais pénétrante:

--Mon enfant, connaissez-vous bien l'histoire de votre malheureuse mère?

Césarine bondit sur son siége comme si un choc violent l'eût atteinte. Une pâleur livide couvrit son front et ses joues.

Mélite elle-même, qui s'attendait à toute autre chose, fut vivement frappée. Elle regarda sa sœur avec stupéfaction.

--Pourquoi, demanda mademoiselle de Mersanz d'une voix altérée,--pourquoi choisissez-vous cette heure et ce lieu pour me parler de ma mère?

FIN DU QUATRIÈME VOLUME.

TABLE DES CHAPITRES.

DEUXIÈME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ.

(SUITE.)

XII. Les papiers du baron. 7

XIII. Toilette de mademoiselle Géran. 41

XIV. Une fête à l'hôtel de Mersanz. 69

XV. Régulariser une position. 85

XVI. Saynètes. 107

XVII. Maxence de Sainte-Croix. 129

XVIII. Tête-à-tête. 147

XIX. Entre deux contredanses. 167

FIN DE LA TABLE DU QUATRIÈME VOLUME.

End of Project Gutenberg's La fabrique de mariages - Volume IV, by Paul Féval