La fabrique de mariages, Vol. 4
Part 8
N'oublions pas, d'ailleurs, qu'avant cette entrevue décisive, la passion du comte était déjà très-haut montée. Nous avons dit en toute sincérité qu'Achille de Mersanz n'était point un méchant homme; nous avons dit aussi qu'il gardait à Béatrice une affection presque fraternelle.
Eh bien, pour satisfaire son désir aveugle, Achille de Mersanz était déjà déterminé, avant de mettre le pied dans cette chambre, à briser le cœur de Béatrice en trahissant une promesse sacrée. Il avait eu, quelques heures auparavant, à la vue de sa femme, un de ces retours fainéants auxquels sont sujets les gens de sa sorte. Il avait proposé le mariage immédiat comme un abri où réfugier sa défaillance morale. Nous ne prétendons point qu'il fût de mauvaise foi au moment précis où cette offre était faite. Mais le moment était passé; le comte Achille ne s'en souvenait plus.
Un autre moment était venu: celui de la fantaisie arrivée à son comble. Les caprices de ces messieurs peuvent être passions pendant un temps. Achille était captif et subjugué. Rien en lui ne résistait plus. Il était désormais capable de tout pour arriver à son but,--de tout, sauf peut-être d'un acte de vigueur.
Dans le mal comme dans le bien, la force lui manquait.
Pendant plus d'une minute, il resta comme en extase devant la miraculeuse beauté de cette fille qui venait de lui faire ces deux déclarations contradictoires: «Je vous aime et jamais je ne vous appartiendrai.»
Il se recueillait. Il choisissait son point d'attaque. Il pensait: «Faut-il tant d'artillerie pour donner l'assaut à un cœur de seize ans!
--Mademoiselle, dit-il enfin d'un ton qu'il réussit à rendre calme, et avec toutes les marques du respect le plus soumis,--vous avez essayé de me blesser, quoique je ne me souvienne pas de vous avoir jamais fait de mal. Vous avez accumulé contre moi des accusations absurdes dans la réalité, mais graves par la manière dont vous les avez formulées. Votre envie est de me rebuter, j'ai cru deviner cela: vous n'y pourrez point réussir, parce que ma patience, c'est mon amour même... Vous m'avez dit que vous m'aimiez, comme on prononce des paroles de haine; vous m'avez témoigné un mépris insultant et sans nom; j'écarte tout ce qui n'est pas votre sympathie pour moi! je ne crois qu'à cette sympathie, et j'y croirai jusqu'à mon dernier jour, parce qu'il est impossible qu'un amour comme le mien ne soit pas un aimant qui attire. Frappez, s'il vous reste encore des coups à me porter. Je souffrirai tout. J'y suis résolu. Frappez celui qui pourrait se défendre et qui ne le veut pas; frappez un homme agenouillé, percez un cœur esclave, dont tous les battements sont à vous. Je suis résigné, j'attends avec confiance. Il y a en moi une voix qui me crie: Toute une vie de bonheur sera le prix de ce martyre d'un jour.
Le comte Achille savait débiter ces tirades, vides et vaines comme des outres gonflées par le vent.
Maxence, après tout, n'était qu'une jeune fille.
Le comte vit ses paupières se baisser lentement. Il se crut assuré de vaincre.
--Une heure viendra, reprit-il d'un accent plus attendri,--où je serai jugé d'après mes actes et non point sur les vaines rumeurs d'un monde toujours hostile, parce qu'il ne cesse jamais d'être jaloux. Une heure viendra, mademoiselle, où vous connaîtrez ma vie, où vous saurez quel a été mon dévouement, quelles ont été mes souffrances... Si cette pauvre femme, que j'ai tant pleurée, pouvait parler...
Il s'arrêta, pâlissant à la conscience de sa propre lâcheté.
Mais il ne recula point; au contraire, il eut le courage d'ajouter, en se tournant à demi vers le portrait de Béatrice:
--S'il était permis à un galant homme de soulever certains voiles...
--Oh!... fit Maxence indignée,--taisez-vous, monsieur!
--Cela n'est pas permis, continua le comte, dont la voix s'affermit parce que le plus fort était fait,--je me tais... Mais ce qui n'est pas permis non plus, c'est de laisser une belle et noble enfant briser sa vie et tuer son avenir par je ne sais quel vain sophisme de dévouement et de générosité... Vous m'aimez, Maxence, vous m'aimez malgré vous et jamais aveu ne m'a touché si profondément que le vôtre... Pourriez-vous donc m'aimer, si vous me méprisiez?...
--Oui..., murmura Maxence d'une voix faible.
Ce fut comme un gémissement.
--Vous vous trompez vous-même! s'écria M. de Mersanz;--comme toutes les jeunes filles, vous avez lu de ces livres, prétendues études de mœurs, qui prennent la vie à rebours et font de l'existence humaine un extravagant paradoxe... Vous jouez avec le feu, Maxence... Je vois votre cœur battre au travers de vos dédains mensongers... Je ne vous comprends pas tout à fait; mais je vous devine, et, sur mon honneur, fallût-il vous défendre contre vous-même, je serai votre avocat et votre chevalier.
Je ne sais si Maxence l'écoutait, mais elle dit comme si sa pensée se fût échappée malgré elle:
--Avant de vous avoir vu, jamais je n'avais songé à mourir...
--Mourir! répéta le comte en attirant jusqu'à ses lèvres la belle main de la jeune fille.
Peut-être qu'en cet instant il était sincèrement ému, car le découragement de mademoiselle de Sainte-Croix ne ressemblait point à ces petits rôles désolés qui composent la comédie des pensionnaires en mal de roman.
Elle serra sa main d'un spasme faible et court. Ses yeux se troublèrent. Elle dit:
--Je veux rentrer dans le bal.
En même temps, elle fit un mouvement pour se rapprocher de la porte qui donnait dans le salon voisin.
Le comte la retint par une étreinte plus vive.
--Tout à l'heure, je le voulais, Maxence, dit-il;--maintenant, il faut que vous m'écoutiez.
--Je vous en prie, repartit la jeune fille;--ne me retenez pas!
Elle semblait demander grâce.
Et, en vérité, cette langueur qui voilait son regard, ce tremblement qui accompagnait ses paroles, démentaient énergiquement les froideurs méprisantes dont naguère elle enveloppait son étrange aveu. L'amour était là. Le comte Achille, appuyé sur son expérience, interrogeait ces symptômes et ne pouvait méconnaître la passion combattue mais victorieuse.
Cette lutte éclairait comme un rayon la suprême beauté de cette enfant. Achille la contemplait dans son adorable défaillance et sentait courir dans ses veines ce subtil frisson qui est à la fois de glace et de feu.
L'ivresse où il entrait lui montra le moment propice.
--Non! s'écria-t-il,--rien désormais ne pourra nous séparer.
En même temps, il saisit Maxence toute pâle et voulut la serrer dans ses bras.
Pendant la dixième partie d'une seconde, elle subit son étreinte et la rendit peut-être. Un rouge ardent avait remplacé la pâleur de ses joues. Ses yeux se fermaient. Sa bouche entr'ouverte demandait le baiser.
Ce fut rapide comme l'éclair.
Elle se roidit tout à coup, et, redressant son corps souple, elle repoussa le comte Achille avec toute la force d'un homme.
Il était là encore, étourdi et stupéfait à la même place, que déjà Maxence touchait du pied le seuil.
Elle se tourna vers lui. Un sourire triomphant, mais bien triste, était autour de ses lèvres. Ses paupières demi-closes laissaient passer une flamme.
Sa main effleura sa bouche comme pour envoyer un baiser;--puis elle disparut en disant:
--Jamais!...
XIX
--Entre deux contredanses.--
L'instant d'après, Maxence s'asseyait, tranquille et froide, au côté de madame la marquise de Sainte-Croix. Celle-ci l'entoura aussitôt de soins et de caresses.
Les voisins se disaient: «Comme c'est touchant et beau, l'amour d'une mère!»
Madame la marquise de Sainte-Croix cherchait du regard le comte Achille; mais celui-ci était devenu invisible. Flavie n'était pas femme à montrer son anxiété. Elle n'adressa aucune question à Maxence; seulement, le diable n'y perdait rien. Elle se livrait en silence à une sorte d'auscultation morale.
Au bout de dix minutes, elle lissa des deux mains les beaux cheveux de Maxence et déposa un baiser souriant sur son front. Son examen était achevé. Elle savait ce qu'elle voulait savoir.
--Ne l'invitez pas à danser, dit-elle à M. de Grévy, qui s'avançait;--elle aura demain une courbature.
Grévy baisa la main de la marquise.
--Voilà une heure, dit-il,--que je rôde autour de votre trésor... Tout le monde chante victoire: la huitième merveille du monde est trouvée...
--Mademoiselle, s'interrompit-il,--ayez pitié d'un pauvre aveugle, s'il vous plaît... Plutôt que de vous lorgner, je me mets à vos genoux pour vous demander la permission de vous regarder un instant...
--Faites, vicomte, faites! repartit en riant la marquise;--j'ai prévenu Maxence, qui vous connaît déjà pour le plus myope de tous les originaux.
Elle se dirigea vers les deux demoiselles Géran et se prit à leur parler d'un air parfaitement tranquille.
C'était très-sérieusement que Grévy présentait ses requêtes aux personnes qu'il voulait voir. Il s'assit auprès de Maxence et se mit au point comme une lorgnette. Sa figure de franc évaporé prit une expression d'admiration profonde.
--Mademoiselle..., commença-t-il.
Maxence lui coupa la parole.
--Où est madame la vicomtesse? demanda-t-elle rapidement et à voix basse.
--Vous connaissez ma femme? s'écria Grévy étourdiment.--Je la croyais jusqu'au cou dans le parti de la comtesse Béatrice!
Maxence sourit avec amertume. Comme sa mère la regardait en ce moment, elle prononça d'un ton dégagé quelques paroles insignifiantes qui semblaient répondre à un compliment.
Puis, baissant la voix de nouveau:
--Monsieur de Grévy, dit-elle, vous avez le cœur bon et loyal; peut-être est-il possible encore de conjurer un grand malheur... faites que je puisse entretenir un instant madame la vicomtesse.
Grévy s'inclina et prit congé sur-le-champ.
La marquise le suivit de l'œil tandis qu'il traversait les groupes.
--Maxence nous trahit, dit-elle à Mélite;--quel est son motif? Je l'ignore... L'heure marche... Il faut jouer notre va-tout sur Césarine.
Philomène et sa sœur échangèrent un regard. La marquise fixait sur elles son regard demi-fermé.
--Êtes-vous prêtes? demanda-t-elle.
--C'est pour faire le bien..., murmura Philomène.
--Notre chère Césarine, ajouta Mélite,--ne peut décemment habiter sous le même toit que cette créature.
--Êtes-vous prêtes? répéta la marquise.
Mélite prononça un oui franc et brave. Philomène avait la douce et vaillante résignation d'un martyr qui marche au combat.
Nous allons bien voir maintenant pourquoi madame de Sainte-Croix avait introduit à l'hôtel de Mersanz ces deux discrètes personnes. Leur véritable rôle commence. Il est modeste, mais véritablement utile.--C'est un simple soldat qui, d'ordinaire, met le feu à la mèche chargée de faire sauter un bastion.
La mèche, ici, c'était, paraîtrait-il, cette belle petite demoiselle Césarine.
--Assez dansé, mon cher ange, lui dit mademoiselle Mélite en la saisissant au passage;--nous n'avons plus aucuns droits sur vous...
--Sauf les droits du cœur..., intercala Philomène.
Césarine, rouge d'animation, essoufflée par la polka qu'elle venait de finir, essuya la sueur dont les gouttelettes perlées ruisselaient sous les boucles de ses cheveux blonds. Elle souriait, heureuse et lasse de tout ce plaisir qui l'entourait comme une enivrante atmosphère.
Il y avait un siége entre mademoiselle Mélite et mademoiselle Philomène; Césarine s'y laissa tomber en poussant un soupir joyeux.
--Jamais je ne me suis amusée ainsi! dit-elle.
C'était dans le second salon. Les deux demoiselles Géran étaient entrées en campagne. La marquise les attendait dans l'autre pièce.
--Nous en sommes-nous donné à cœur joie, pauvre belle chérie! reprit Mélite. C'est plaisir de voir briller ces beaux yeux!...
--Et fleurir ce teint qui semble une rose épanouie! appuya Philomène.
Quelques expressions poétiques émaillaient souvent çà et là les sages discours de l'aînée des demoiselles Géran. Mélite aussi avait de la poésie, mais moins, et le peu qu'elle avait tournait à l'épopée.
Césarine éprouvait un certain plaisir à revoir les deux demoiselles Géran. Le captif, une fois sorti de prison, aime à retrouver son geôlier. Le bon air du ciel ne semble que plus libre quand on contemple du dehors le profil du donjon où la chaîne est restée.
Mélite, la terrible Mélite, n'avait plus d'autorité sur Césarine; ses actions étaient à l'abri du contrôle de la suave Philomène.
Elle le croyait du moins;--aussi ses charmants sourcils se froncèrent-ils tout à coup avec mutinerie quand, après des caresses alternées comme les dystiques des bergers de Virgile, Mélite et Philomène lui dirent presque en même temps:
--Mon enfant, il faut que nous causions raison.
Causer raison! Césarine connaissait ce redouté préambule.
Toute grande demoiselle qu'elle était désormais, elle ne put se défendre de faire un rapide examen de conscience. Elle sentit deux baisers qu'on mettait sur son front, l'un à droite, l'autre à gauche, et deux voix prononcèrent à l'unisson ces paroles:
--Il faut que vous veniez au secours de votre bon père.
La jolie fillette se redressa, étonnée.
Elle regarda Mélite, puis Philomène, qui fixaient sur elle leurs yeux remplis d'onction.
Elle crut deviner et dit en rougissant:
--Jamais je ne ferai de peine à mon père... On peut être convenable avec quelqu'un, mes bonnes demoiselles, sans se jeter toute la journée à son cou... Je sais le respect que je dois à ma belle-mère, et, si je ne puis l'aimer bien tendrement, du moins...
Elle s'interrompit à ce mot, étonnée de l'expression double et singulière qui naissait sur le visage de ses anciennes maîtresses.
Mélite atteignait vigoureusement son foulard. Il y avait de l'indignation sur ses traits majestueux. Avant de se moucher avec un bruit de clairon, elle répéta:
--Du respect!
Philomène avait dardé ses yeux au plafond. Ce fut en poussant un soupir prolongé qu'elle dit à son tour:
--Du respect!
Puis, toutes les deux, les lèvres pincées par une intention non équivoque de mépris:
--Du respect, chère enfant! du respect!
--Et que faut-il donc de plus, bon Dieu? s'écria Césarine.
Les deux demoiselles Géran jouèrent, chacune de son côté, la stupéfaction.
--Pauvre ange! fit Mélite,--elle ne comprend pas.
--Et comment comprendrait-elle? s'écria Philomène;--ce n'est pas chez nous qu'on s'instruit sur ces sujets-là.
--Certes, certes, reprit Mélite;--cependant... comme mademoiselle de Sainte-Croix était sa meilleure amie...
Elles causaient maintenant par-dessus la tête de Césarine, qui était tout oreilles.
Philomène parut frappée de l'observation de sa sœur.
Elle baissa les yeux et répliqua:
--Notre chère Maxence est la réserve même... Peut-être n'a-t-elle pas voulu montrer qu'elle avait connaissance de ce secret.
--Mais quel secret? s'écria Césarine, qui était entre ces deux bonnes femmes comme un petit cheval fougueux, impatienté par les mouches.
--Vous voyez bien! dit Mélite en s'adressant toujours à sa sœur.--Notre Maxence n'a pas parlé.
--Elle est admirable! ajouta Philomène;--à cet âge-là!...
Cependant, Césarine avait changé de couleur. Un fait lui revenait en mémoire. Lors de sa dernière conversation avec Maxence,--sur le banc du cavalier,--dans le jardin de la pension Géran, Maxence allait lui faire une confidence, lorsque le pas furtif de la petite bonne femme s'était fait entendre derrière les lilas.
Maxence s'était tue à l'instant où maman Carabosse annonçait sa venue par son cri joyeux:
--Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir!
Césarine s'en souvenait bien, désormais. Sans cette interruption, Maxence allait lui dire un grand secret,--un secret qui l'intéressait.
Maxence s'était fait prier beaucoup. Cela devait être terrible.
Et Césarine avait maudit maman Carabosse, dont la présence fermait cette bouche entr'ouverte. Césarine, aussitôt après le départ de la petite bonne femme, avait redoublé ses supplications. Peine inutile. Maxence, impitoyable, avait dit:
--A demain.
Le lendemain, Césarine et Maxence s'étaient séparées. Césarine n'avait pu rien savoir. Elle gardait seulement cette impression, que le secret devait se rapporter à sa belle-mère, madame la comtesse Béatrice de Mersanz.
--Vous avez été trop loin pour ne pas achever, mes chères demoiselles, dit Césarine en prenant son air impérieux;--si Maxence m'a caché une chose que je devais savoir, vous pouvez suppléer à son silence... Je vous le demande... Je l'exige de votre maternelle affection.
Les deux sœurs semblèrent hésiter.
--Le cas est embarrassant, murmura Mélite.
--Vaut-il mieux, objecta Philomène,--que la pauvre enfant l'apprenne par d'autres que nous.
Mélite se recueillit et prit son air solennel.
--Césarine, commença-t-elle,--malgré votre innocence, vous allez comprendre nos scrupules. La chose est tellement grave, et vous vous attendez si peu à cette malheureuse révélation, que je cherche en vain la tournure de phrase à employer pour...
--Dites-moi tout simplement de quoi il s'agit, ma chère demoiselle, l'interrompit Césarine, pâle et les sourcils froncés.
--Eh bien..., fit la grande Mélite,--eh bien... Mais, je vous en prie, que ce soit vous, ma sœur Philomène.
--Je ne m'en sens pas la force, ma sœur Mélite.
--J'attends! murmura mademoiselle de Mersanz entre ses dents serrées.
Ce fut Mélite qui prononça enfin le mot:
--Celle que vous appelez votre belle-mère, dit-elle,--n'a pas le droit de porter le nom de votre père.
Césarine resta bouche béante. Elle était vivement frappée. Les jeunes personnes qui sortent de la pension Géran ne sont pas sans comprendre parfaitement une phrase pareille.
Philomène et Mélite la guettaient du coin de l'œil. Voici ce qu'elles virent:
D'abord, sous le coup même de sa surprise, la prunelle de Césarine brilla. Elle eut cette joie méchante de l'enfant qui aime _plaies et bosses_, selon l'expression vulgaire. Il y avait bien réellement en elle, contre sa belle-mère, un instinct d'éloignement. C'est la loi.
Les deux pédagogues femelles se sentirent l'âme contente.
Mais la réaction se fit bien vite. Notre pauvre Césarine avait bon cœur. Son front se chargea de tristesse. Le froncement mutin de ses sourcils tomba. Elle baissa les yeux en murmurant:
--Elle doit bien souffrir!
--Ce n'est pas à vous de la plaindre! dit sèchement Mélite, qui ne s'attendait pas à cela.
Césarine se redressa, blessée. Ce n'était plus une écolière.
Philomène se hâta de verser sur la plaie sa parole, fade comme une infusion de guimauve.
--Mon enfant! ma bonne enfant! roucoula-t-elle,--combien ce premier mouvement vous fait honneur... et aussi à notre établissement... S'il s'agissait d'une autre femme...
Mélite haussa tout bonnement les épaules, et ouvrit sa boîte d'or d'un geste méprisant.
Philomène lui fit un signe en poursuivant:
--Il est incontestable, mon trésor chéri, que vous ou moi,--s'il était possible de supposer que nous tombions si bas,--nous éprouverions de cruelles souffrances... Il arrive même parfois qu'un reste de sentiment survit au sein même du vice...
--Songez, mademoiselle, dit Césarine avec hauteur,--que votre blâme pourrait atteindre mon père.
Mélite massa convulsivement sa prise et dit d'un ton tranchant:
--Cela ne déshonore pas les hommes.
Quand Mélite, premier consul de ce gouvernement, lâchait ainsi quelque grosse sottise, Philomène tendait le dos.
Philomène pensait:
--La petite est d'un caractère bien difficile!
Elle mit un doigt sur sa bouche en regardant sa sœur.
--Dans le monde, fit-elle précipitamment;--ajoutez dans le monde, sœur Mélite... Dans le monde, en effet, malheureusement, on donne à l'autre sexe une latitude funeste... mais, selon nos principes, à nous... et notre chère Césarine a tous nos principes, Dieu merci, la présence de cette femme dans la maison de M. le comte de Mersanz...
Mélite l'interrompit pour s'écrier:
--Cela ne fait pas de doute.
Elle entrevoyait une transition excellente, un moyen tout naturel d'arriver au but. Il ne fallait pas moins que cela pour qu'elle baissât pavillon publiquement et si vite devant Philomène. Mais, l'arme une fois trouvée, elle voulut elle-même la manier.
--C'est à ce point de vue, reprit-elle,--que nous devons nous placer et que nous nous plaçons, par pur dévouement à notre ancienne élève... à notre fille chérie, pourrais-je dire, puisque nous lui avons tenu lieu de mère... Ne craignons point de parler clairement. La présence de cette femme est une honte et un scandale.
Philomène, tirant un long soupir du fond de sa poitrine, répéta:
--Un scandale et une honte.
--Et pourquoi me dites-vous cela? demanda Césarine avec une farouche défiance.
--Parce que, répliqua Mélite,--nous vous aimons de tout notre cœur.
--Et parce que, ajouta Philomène de son accent le plus mielleux,--d'autres bouches moins délicates pouvaient vous l'apprendre... C'est malheureusement le secret de la comédie.
La tête de Césarine s'inclina, tandis qu'elle murmurait:
--Qu'y puis-je faire?
--Vous pouvez tout! répliquèrent les deux sœurs avec une égale vivacité.
--Prétendriez-vous, fit la jeune fille, dont la droiture ne voyait qu'une issue à cette situation, et qui, d'un autre côté, suivait les mauvais conseils de son aversion irraisonnée,--prétendriez-vous que mon devoir fût de forcer la main à mon père et de le pousser à un mariage avec cette femme?
Mélite ouvrit la bouche pour protester carrément. Philomène vit le danger et saisit la parole.
--Ma bonne petite enfant, dit-elle plus onctueuse que jamais,--vous possédez un discernement bien supérieur à votre âge... Nous sommes fières, très-fières, d'avoir contribué à développer en vous cette exquise sûreté du sens moral qui sera votre guide dans toutes les situations de la vie... Oui, mille fois oui, vous avez parfaitement jugé la situation...
Mélite regardait sa sœur avec un étonnement plein d'inquiétude.
--Oui, poursuivait cependant Philomène,--vos instincts d'honneur ne vous trompent point... Dans la plupart des cas, ce serait votre devoir... à tout le moins votre devoir de chrétienne... mais...
Mélite respira.
--Mais?... répéta Césarine, dont les grands yeux interrogateurs étaient fixés sur Philomène.
Celle-ci se composa un maintien qui voulait dire: «J'ai pudeur et scrupule d'achever.»
L'orchestre emplissait les salons de lestes et joyeux accords. La gaieté du bal avait fini par prendre le dessus, couvrant ou chassant les menaces,--ou les promesses de drame qui naguère gênaient l'essor du plaisir. On dansait franchement, on se divertissait pour tout de bon, et les mille petites intrigues qui se croisent au milieu d'une fête, écheveau charmant et embrouillé de passions menues comme des fils de soie, allaient et venaient, sans souci de la récente inquiétude.
Il est, en définitive, des gens qui sont au bal pour se divertir. Les raffinés dédaignent ce naïf troupeau qui prend victorieusement sa revanche en laissant aux raffinés tout l'ennui de la fête.
Peut-être que les raffinés continuaient de ressasser la crainte ou l'espoir de la catastrophe possible;--mais on ne les entendait plus, tant la jeune voix de la danse chantait de bon cœur.
L'entrevue des deux demoiselles de Géran avec Césarine aurait pu réveiller la préoccupation générale; mais elle passait inaperçue.
Maxence et madame de Sainte-Croix la suivaient seules de loin: Maxence, d'un œil triste et froid, la marquise avec une ardeur contenue qui faisait parfois poindre une plaque de vermillon parmi la pâleur de ses joues.
Nous avons parlé de la ferveur du bal, parce qu'il nous faut bien dire que cette voix grossissante du plaisir donnait de nombreuses distractions à notre jolie Césarine. Mon Dieu, oui, les jeunes filles sont ainsi, et nul ne peut se flatter d'être vrai, s'il ne tient compte des plus petites choses. Au milieu de ces graves questions soulevées, Césarine écoutait la polka gaillarde et suivait d'un regard envieux les couples qui passaient devant elle.