La fabrique de mariages, Vol. 4
Part 7
Elle releva sur lui ses yeux humides, ses grands yeux où Dieu avait mis d'irrésistibles rayons. Elle sourit avec tristesse. Elle lui dit:
--Il y a longtemps que je vous aime.
Le comte faillit tomber de son haut.
Il y avait dans la voix de Maxence un tremblement adorable qui démentait la froideur de sa pose et l'invraisemblance de son aveu.
--Serait-il vrai?... s'écria le comte comme un amoureux de comédie.
--Bien longtemps, répéta mademoiselle de Sainte-Croix d'un accent rêveur;--depuis la première fois que je vous vis au parloir de la pension.
Le comte voulut porter à ses lèvres la main qu'il tenait. Elle la retira sans affectation et se tourna soudain vers le portrait de la première comtesse.
--Elle était belle! dit-elle.
Le comte tout pâle, se rejeta en arrière.
--Quel âge avait-elle quand on la tua? demanda Maxence avec simplicité, comme si elle n'eût point aperçu le trouble de M. de Mersanz.
--Mademoiselle!... murmura ce dernier, dont les lèvres roides se crispaient.
--L'autre était encore plus belle! fit doucement Maxence, dont le regard alla chercher le jeune et suave visage de Béatrice.
Elle avait employé le verbe _être_ à l'imparfait, comme si Béatrice eût déjà rejoint dans la tombe celle qui se nommait avant elle madame la comtesse de Mersanz.
Le comte Achille restait frappé de stupeur.
--Tout ce que je vous dis vous étonne, reprit Maxence avec ce sourire étrangement découragé qui faisait sa physionomie si différente de celle des autres jeunes filles;--je n'ai point voulu vous faire du mal... Je ne crois pas que vous ayez l'âme méchante... et, pourtant, j'ai bien fait tout ce que j'ai pu pour ne pas vous aimer, car vous portez malheur!
Ces choses étaient si bizarres, si contradictoires et si absolument inattendues, que le comte Achille se réveilla par l'excès même de sa surprise. Il était homme du monde après tout, et ce trouble, éprouvé par lui naguère en face d'une toute jeune fille, ne pouvait être qu'une crise passagère.
Sans connaître madame la marquise de Sainte-Croix comme nous pouvons la connaître, il la savait habile incomparablement. Il l'avait aimée autrefois. Il l'avait quittée; disons plus: il s'était enfui par la peur qu'il avait d'elle.
Madame la marquise avait eu bien raison quand elle avait dit, pour exprimer combien elle comptait sur la nouvelle passion du comte: _Il l'aime au point de s'être adressé à moi_.
Ceci était énorme, en effet. On peut mesurer exactement le désir à la hauteur de la barrière franchie. Évidemment, le comte aimait assez pour faire toutes les folies du monde, mais à la condition qu'un ne touchât point au bandeau qu'il avait sur les yeux.
Ici, Maxence, à supposer qu'elle fût complice de sa mère, jouait un jeu assurément inexplicable.
Si elle n'était pas complice de sa mère, pourquoi sa présence à l'hôtel?
Achille eut l'idée qu'il devait avoir. Il se dit:
--Ceci est une comédie dont je n'ai point l'intrigue, une charade dont le mot m'échappe.
Il y eut comme un froid qui traversa les fougues de son caprice.
Mais Maxence se taisait maintenant et rêvait. Au bout de ses longs cils, une larme brillait. Achille ne l'avait jamais vue si splendidement belle.
--Je vois, mademoiselle, dit-il en essayant un ton indifférent,--qu'on m'a noirci dans votre esprit.
--Oh! non, répondit-elle;--tous ceux qui me parlent de vous ont intérêt à entretenir les sentiments que j'ai pour vous.
Ceci devenait inexplicable. Achille jeta de côté son pauvre arsenal diplomatique et dit tout uniment:
--J'avoue, mademoiselle, que je ne vous comprends pas. Notre entretien prend une tournure tellement imprévue, que je vous prie en grâce de vous expliquer clairement.
--Clairement! répéta-t-elle avec une sorte d'amertume:--il n'y a rien de clair en moi, ni autour de moi... rien, sinon que je vous aime et que je suis condamnée.
C'était la troisième ou quatrième fois qu'elle mettait en avant son amour, sans retenue aucune et appelant bravement les choses par leur nom.
Le résultat ordinaire avait lieu: devant cet amour, exprimé avec une franchise inusitée, Achille ne parlait plus du sien.
Il n'y a pas une femme au monde qui n'ait l'instinct de cette loi. Il n'y a pas une femme qui ne sache qu'en matière d'amour, la défense est l'attaque. La pudeur est une valeur qui a acheté le nom de vertu comme les gros commerçants payent la noblesse qui rend leurs vieux jours plus grotesques.
--Il est pourtant une femme, reprit Maxence suivant un ordre d'idées dont le lien échappait au comte,--une femme qui pourrait parler clairement... mais je n'ai jamais osé l'interroger.
--Quelle femme? demanda M. de Mersanz.
Au lieu de répondre, Maxence passa la main sur son front.
Puis, d'une voix changée, elle se prit à réciter ces vers:
A son insu l'acide mord, A son insu la fange tache, Et le vil poignard qui se cache A son insu donne la mort...
Achille ouvrit à ce coup de grands yeux. La pensée lui vint qu'elle était folle.
Cela pouvait se lire sur son visage, paraissait-il; car Maxence poursuivit avec lenteur:
--Non... non! je n'ai pas perdu la raison... Avant de vous aimer, il y avait des années que je vous connaissais... vous et cette pauvre morte...
Son doigt montrait le portrait de la première comtesse.
Achille, désormais, se taisait. Maxence reprit sans qu'on l'interrogeât:
--Il faut bien que vous sachiez mon histoire... J'ai connu ma mère loin d'ici, à la campagne. Auparavant, j'étais à Paris... du moins, je crois que c'était Paris... Mes souvenirs sont fort incertains à cause d'une maladie que je fis dans ce temps-là et qui dura deux ans. Je fus comme morte. J'avais tout oublié,--sauf cette mystérieuse et terrible aventure qui mit votre femme dans le tombeau...
--Mais quelle aventure? s'écria le comte avec un commencement de colère.
--L'ignorez-vous? demanda Maxence;--oui... je crois qu'on disait cela... vous ne saviez pas... Pourquoi ce souvenir a-t-il survécu à tous ceux de mon enfance?... Pourquoi votre nom était-il resté en moi qui avais oublié tous les autres noms?... C'est qu'il était écrit que je vous aimerais... et que je mourrais par vous...
--Sur mon honneur, mademoiselle, fit le comte en se levant à demi,--je ne vois pas du tout où peut aboutir ce colloque fantastique.
--Restez! prononça la jeune fille sévèrement;--si vous ne le savez pas, je me charge de vous l'apprendre!
Achille se rassit, dominé par le regard qu'elle lui jeta.
--Tout ce qui, dans mes souvenirs, se rapporte à vous, reprit-elle comme si nulle interruption ne fût venue à la traverse de son récit,--date de l'époque qui précéda ma maladie. Je devais être dans une maison très-pauvre, et mêlée à des enfants indigents... c'est du moins la vague impression qui m'est restée... Il y avait une femme qui avait soin de moi... Il me semble parfois, tant ma mémoire est malade et confuse, que j'ai revu cette femme et que je ne l'ai point reconnue... c'était elle qui racontait l'histoire de la belle comtesse de Mersanz, assassinée lentement, cruellement,--horriblement, monsieur le comte,--à l'aide d'un poison qui ne laisse point de trace: la jalousie...
--Aurait-on osé m'accuser?...
Maxence secoua sa belle tête, sur laquelle ondulèrent ensemble les perles de sa parure et les masses brillantes de ses cheveux.
--Je me représentais cela, continua-t-elle,--tout enfant que j'étais... Je dédaignais les contes dont on amuse le premier âge: je ne voulais que cette histoire... Combien de fois ne l'ai-je pas vue toute blanche dans son lit, tandis que le prétendu fantôme parlait au nom de sa mère décédée et lui disait: «Ton mari ne t'aime plus... ton mari en aime une autre...»
La main d'Achille se crispa sur son front.
Lui aussi avait un souvenir.
Le lendemain de la mort de sa femme, la concierge de la maison était venue à lui. Entre les révélations de cette femme et les paroles de Maxence, il y avait une analogie menaçante.
Mais le comte Achille était de ceux qui disent: «Le passé est un mort qu'il faut enterrer.»
--Je n'ai jamais ajouté foi à ces extravagances! murmura-t-il.
--On vous l'avait donc dit! fit Maxence en détournant ses yeux de lui:--ce dut être une mort digne de pitié... et votre sommeil ne peut être tranquille.
Dans ces paroles, prononcées d'un ton plus bas et presque mystérieux, le comte crut trouver la clef de toute cette énigme.
On n'avait pas fait fond sur ses promesses. On voulait le retenir par l'effroi.
La main de madame de Sainte-Croix était là.
Sur ce terrain, le comte Achille se retrouvait lui-même.
--Mademoiselle, demanda-t-il d'un ton leste et délibéré,--avons-nous dit assez de folies?... Vous plaît-il que nous rentrions dans le bal?
--Non, repartit simplement Maxence;--quand nous rentrerons dans le bal, vous me connaîtrez tout entière et vous saurez pourquoi jamais je ne puis être à vous.
XVIII
--Tête-à-tête.--
Pour le comte Achille de Mersanz, la question n'était réellement pas de savoir à cette heure si la belle Maxence serait ou ne serait pas à lui. L'aventure avait pris un pli si extraordinaire, que ses pensées d'amour faisaient trêve bel et bien.
Les dernières paroles de Maxence lui prouvaient qu'il s'était trompé en supposant que sa conduite était l'œuvre de madame de Sainte-Croix, qui voulait à tout prix assurer le mariage.
Maxence, en effet, repoussait ce dénoûment.
L'énigme devenait de plus en plus obscure, c'était tout ce qu'y voyait le comte Achille.
Maxence, elle, conservait son calme mélancolique. Après avoir refusé de rentrer dans le bal, elle avait gardé un instant le silence, comme si elle eût voulu se recueillir.
Elle semblait parler pour elle-même et ne s'inquiétait point si Achille l'écoutait.
--Quand je m'éveillai de cette longue fièvre, dit-elle, j'avais six ans. J'étais dans une maison de campagne auprès de Blois. Ma mère venait m'y voir une fois par an.
»Je l'appelle ma mère, parce qu'elle me dit: «Tu es ma fille.»
»Je n'ai jamais aimé que vous et la comtesse Béatrice, votre femme.
»J'aurais aimé l'autre aussi,--la morte.--D'où vient cela?
»Tout à l'heure, pendant que la valse nous entraînait tous deux, sentiez-vous battre mon cœur? Pour être à vous un instant, je donnerais toutes les heures de ma vie. C'est votre fille Césarine--pauvre enfant imprudente, vaine, orgueilleuse et bonne--qui a fait naître en moi l'idée d'être votre femme. C'est elle, du moins, qui a formulé ce rêve, un jour que nous étions seules à causer.
»La causerie est comme ces substances inflammables, qu'il ne faudrait point laisser entre les mains des enfants.
»Césarine est un cœur loyal, mais capable de mal faire, veillez sur elle...
»Je n'ai jamais eu pour ma mère qu'un sentiment: la soumission. Je vais lui désobéir aujourd'hui pour la première fois. Ce n'était pas par crainte que je faisais ses volontés. Celles qui aiment leur mère et Dieu doivent avoir le paradis sur la terre...
Sa voix tombait peu à peu et s'adoucissait comme un chant. Il y avait quelque chose de profond et à la fois d'enfantin dans les inflexions pénétrantes de sa parole. Ses deux mains délicates et charmantes étaient jointes sur l'étoffe légère de sa robe.
Depuis quelques instants, le courant des pensées du comte Achille avait changé. Un autre que lui aurait senti bien plus violemment le choc qu'il venait de subir; étant donnée l'égalité dans le choc, un autre encore en eût gardé bien plus fidèlement l'empreinte. C'était une nature réfractaire et fugace. Les impressions s'émoussaient contre sa mollesse, comme un coup de massue s'amortirait sur un matelas. Voyez quelle trace reste de la balle dirigée contre un coussin rempli de duvet: néant.
La vie qu'il avait menée, ses habitudes, ses mœurs, perfectionnaient sans cesse sa vocation matérialiste. Il avait, par instinct et par choix, cette philosophie du sommeil, qui oppose aux traverses de la vie une sorte de chloroforme moral.
Il écartait d'une main poltronne tout ce qui était remords ou scrupule. Il voulait ses roses sans épines. Quand un fantôme se dressait devant lui, il fermait les yeux.
Ses regards étaient maintenant sur Maxence, dont les paupières baissées ne veillaient plus. A son insu, le charme recommençait d'opérer. Cette glace, qui tout à l'heure était tombée sur son ardente fantaisie, se fondait.
Il écoutait, oublieux déjà des épouvantes réveillées, oublieux de la tragédie de la veille et du drame du lendemain.
Ses yeux clos ne voyaient plus ces deux deuils qui étaient à sa droite et à sa gauche: la femme morte, la femme qui allait mourir.
Ce n'étaient pas des paroles qu'il écoutait, c'était la ravissante musique d'une voix d'enchanteresse, dont les accents allaient réveillant au fond de son être les élans de son caprice engourdi.
Immobile toujours et comme affaissée sous le fardeau de sa rêverie, Maxence offrait le plus délicieux tableau que pût saisir la main d'un peintre. Son front fier se penchait, tout chargé de paresseuse tristesse. Les admirables boucles de ses cheveux tombaient en molles spirales le long de ses joues,--et parmi leurs anneaux, on voyait sourdre de subtils rayons qui satinaient le frais duvet de ses joues. Ses yeux s'ombraient profondément, tandis que son front, éclairé à demi, avait comme une auréole, et que sa belle bouche sérieuse montrait en lumière le mat corail de ses lèvres.
Ce n'est rien faire que d'esquisser des lignes ou des contours, que de marquer des clairs ou des ombres. C'est de la sculpture froide, ornement des pâles galeries ou des tombeaux silencieux. On demande davantage à la plume qui se vante d'être même au-dessus du pinceau.--Mais la plume, comme le ciseau et comme le pinceau, est impuissante à rendre ces mystérieux rayonnements que la main prodigue de Dieu jeta autour de la beauté.
De telle sorte que ces perfections vivantes semblent nager dans une atmosphère qui leur est propre et s'éclairer d'une lumière choisie, qui est le pur reflet de leur beauté même.
Vous vous souvenez bien de celle qui parut à vos yeux comme un céleste éblouissement? vous vous souvenez du poëme que chantait son sourire? Elle était unique en ce monde, n'est-ce pas? Elle avait tout ce dont Dieu est avare. Elle était l'étincelle divine, faite exprès pour allumer le foyer de votre âme. Son regard vous anéantissait ou vous créait une vie nouvelle. Sa voix, sa douce voix, vous faisait vibrer comme une lyre.
Que de jeunesse et que de parfums! Comme la brise jouait heureusement dans cette chevelure!--Que de beauté, soit qu'elle allât, souriante et folle, par les sentiers mouillés, sous les grands arbres, au matin, quand les feuilles gardent dans leur creux des perles de rosée,--soit qu'elle se couchât à demi, fatiguée et pensive, dans le pré ras, tout blanc de pâquerettes...
Que de chère gaieté! que d'enivrantes tristesses! Vous vous en souvenez!
Maxence était celle-là. Maxence était un de ces riches diamants dont toutes les faces scintillent.
On dirait que la main de Dieu les laisse échapper, ces perles sans prix et qu'elles roulent ensuite au hasard d'une incompréhensible destinée.
Elles sont rares, et pourtant il y en a qui se perdent sans avoir profité à aucun,--comme ces trésors et ces parures qui dorment au fond de l'insondable mer...
Le comte Achille contemplait Maxence. Ses yeux s'animaient en la regardant. Son esprit, revenu à sa pente naturelle, cherchait déjà un moyen de vaincre.
--J'ai peu de bons souvenirs derrière moi, poursuivait la jeune fille;--les années de mon enfance furent tristes. Quand j'eus huit ans, on me mit en pension à Blois. J'apprenais mal; mais j'étais très-belle. Mes compagnes étaient jalouses de moi et se vengeaient en me disant que j'étais idiote.
»Je n'ai eu mon intelligence qu'à l'âge de quatorze ans. Ma mère me prit un instant chez elle à Paris. Il y avait là des gens qui m'accablèrent de flatteries. Je fus fière de ma beauté, pour la première fois.
»Je me rappelle ceci: je demandais un jour à ma mère où j'étais avant ma grande maladie. Elle ne me répondit pas tout de suite. Ma mère est la femme la plus adroite et la plus habile que je connaisse. Elle fit en sorte d'abord de savoir au juste l'état de mes souvenirs. Cela fut aisé: j'étais sans défiance. Quand elle m'eut suffisamment sondée, elle me répondit:
»--Voilà un singulier phénomène, et je le soumettrai au docteur. Cette maladie a coupé ton existence en deux, puisque tu ne te souviens point de moi. Je ne t'ai jamais quittée.
»Ma mémoire confuse ne pouvait repousser ce mensonge par des faits. Mais le brouillard n'est pas la nuit. J'avais parfaite conscience que cette assertion était un mensonge.
--Depuis lors, je n'ai jamais plus interrogé ma mère. On me mit à la pension Géran,--et l'on me dit de me lier avec mademoiselle Césarine de Mersanz, votre fille...
»Cela vous fait tressaillir, monsieur le comte, s'interrompit ici Maxence, qui releva sur lui ses yeux tout à coup souriants et pleins d'une espiègle raillerie;--vous n'avez jamais songé à tout l'attrait qu'ont vos huit cent mille livres de rente.
Achille rougit et se mordit la lèvre.
--Sur ma conscience! poursuivit Maxence déjà redevenue sérieuse,--je ne sais pas comment il se fait que je vous aime... Toute jeune que je suis et bien pauvre, je me crois au-dessus de vous.
Cela n'était pas fait pour dérider M. de Mersanz, qui salua en tâchant de prendre à son tour un air ironique.
La jeune fille le regarda un instant en silence.
--Vous vîntes seul, la première fois, au parloir, poursuivit-elle;--le nom de famille de Césarine m'avait déjà rappelé la fatale et mystérieuse histoire qui était tout le souvenir de mes premières années... J'avais interrogé Césarine avidement et souvent; je ne sais pourquoi je possédais sur elle un singulier empire: elle m'avait aimée tout de suite... Césarine me raconta volontiers ce qu'elle savait de la mort de sa mère... Elle me dit qu'elle avait une marâtre: une toute jeune femme, belle, douce et bonne.
»Je fus prise tout de suite d'un désir passionné de la voir et de vous voir.
»Bien des fois, je m'étonnai de la violence avec laquelle je détestais votre femme.
»Vous vîntes.--Je compris. Jamais mon cœur n'avait battu. Quand vous vous éloignâtes, il me sembla que je restais toute seule. Je compris pourquoi je haïssais votre femme.
»Césarine me disait, la pauvre chère enfant:
»--Comment trouves-tu mon père? N'est-ce pas que mon père est bien beau? n'est-ce pas que mon père est tout jeune?
»J'attendais désormais avec une impatience pleine de fièvre la venue de la comtesse... Sa vue me mit au désespoir. Je n'avais rien rencontré jamais de si parfait. Je crus comprendre pour la première fois ce que c'était que la beauté, la grâce et le charme d'une femme. Se peut-il qu'on ait aimé Béatrice de Mersanz et qu'on ne l'aime plus?...
Maxence prononça ces dernières paroles, les yeux fixés sur ceux d'Achille.
Achille eut un sourire contraint et murmura:
--Je n'ai jamais aimé qu'une fois dans toute la belle et grande acception de ce mot, mademoiselle.
--Et cet amour a été pour moi, n'est-ce pas? prononça Maxence avec amertume.
Son regard se tourna successivement vers les deux portraits. Elle pensa tout haut:
--Qu'y a-t-il donc dans le cœur des hommes?
--Tout à l'heure, Maxence, reprit Achille, dont les yeux ardents l'enveloppaient de la tête aux pieds,--je vais vous dire ce qu'il y a dans mon cœur.
Maxence avait suivi le regard d'Achille, qui glissait sur ses épaules demi-nues. Elle dit:
--J'ai froid!
Et, tout émue, elle montra une écharpe qui était sur l'ottomane. L'écharpe appartenait à Béatrice. Le comte, empressé, la lui offrit. Maxence la noua autour de son cou.
--C'est tout ce que je lui prendrai, fit-elle.
Sa main levée imposa silence au comte, qui allait répliquer.
Elle reprit:
--Je m'habituai à l'idée que cette femme était mon ennemie, c'est-à-dire l'obstacle élevé entre moi et vous...
--N'est-ce pas la vérité? s'écria le comte.
--Ce n'est pas la vérité, répondit froidement Maxence. Je vous dirai le vrai nom de la barrière qui nous sépare... Je fus lâche et méprisable à mes propres yeux... J'enseignai la défiance à cette pauvre Césarine... je travestis les actions de la comtesse... je la calomniai...
Achille voulut prendre ses mains.
--Laissez, dit-elle;--j'aurai bientôt achevé: ne m'interrompez plus... Il y a quelques jours, j'ai eu comme une vision... Une pauvre femme que je voyais chaque matin et chaque soir, m'est apparue tout à coup sous un aspect nouveau... Pendant un instant, ma mémoire morte a fait effort pour renaître...
Et, changeant de ton soudain:
--Je mourrai jeune, monsieur le comte... je mourrai toute jeune.
--Puis-je enfin parler? demanda celui-ci d'un ton qu'il voulait faire enjoué.
Maxence glissa un regard effrayé vers le portrait de Béatrice.
Elle eut un frisson et murmura!
... Et le vil poignard qui se cache, A son insu donne la mort...
--Puis-je parler? répéta le comte.
--Pas encore... Ce soir, quand nous sommes arrivées, elle était seule... Son mari la délaissait... sa fille, qu'elle aime tant, s'éloignait d'elle... A un moment où personne ne faisait attention à moi, je me suis approchée...
--Et vous lui avez parlé? fit Achille avec un dépit effrayé.
--Écoutez bien ceci, monsieur le comte, répartit Maxence;--on a voulu tuer mon cœur, mais il vivra autant que moi!... Je ne veux pas être le poison qui mord ni le stylet caché dans la manche de l'assassin... Je ne veux pas! entendez-vous!
Elle se redressait, belle et grande comme une reine. Toute la vaillance d'une âme héroïque était dans sa pose. Ses yeux brûlaient. Une tempête intérieure soulevait son sein.
Achille comprenait-il? Achille admirait.
--Je ne veux pas! répéta-t-elle encore;--vivre est-il donc si bon? se guérit-on de l'infamie?... Elle songeait, votre femme, elle pleurait... Oh! c'est que, moi, je n'aurais pas pleuré! Remerciez-moi! vous m'auriez trompée comme les autres et c'eût été votre dernière lâcheté!... Je me suis mise à genoux devant elle... C'était de l'épouvante et de l'horreur que je lisais dans son regard... Elle savait déjà qu'on m'avait choisie pour lui porter le coup de la mort... J'ai baisé sa pauvre main tremblante, et j'ai dit:
»--Madame, je vous le jure, ce n'est pas vous que tout ceci tuera!
Maxence ne parla plus. Achille était de ceux que la résistance échauffe. Bourreau de deux anges, il eût assurément rampé devant un de ces délicieux démons qui prennent leur rôle de femme au rebours et domptent leur mari comme un écuyer hardi réduit un étalon.
Ce qui avait perdu la première comtesse de Mersanz, ce qui allait perdre Béatrice, c'était leur pareille et inaltérable douceur. Il fallait des verges pour mener ce gentilhomme. Les femmes russes aiment, dit-on, être battues; le comte Achille avait la vocation de ces dames. Il s'ennuyait quand l'aiguillon n'entrait pas dans sa chair.
Ceci n'est point une exception. Les amoureux de la cravache abondent. Quand une femme n'est ni belle, ni spirituelle, ni honnête, elle peut encore faire des passions parmi nos raffinés, si elle apprend à manier le gourdin.
Le symptôme de cette perversité de goût qui va gagnant nos mœurs, c'est la joie naïve de tous nos bêtas du boulevard, quand ils voient un cigare souiller de jolies lèvres roses. J'ai connu plusieurs dames aimées pour leurs moustaches.
Achille était piqué au jeu. Cette conquête, dont la facilité l'avait jeté d'abord dans une sorte de désarroi, devenait de plus en plus problématique. La citadelle refermait ses portes entr'ouvertes, et l'ennemi, qui avait fait mine de se rendre, plantait maintenant son drapeau provoquant au plus haut des remparts.
Et cette proie, qui fuyait après s'être tenue à portée de sa main, jamais il n'en avait calculé si bien tout le prix. Maxence venait de déployer, sans le savoir, tout un arsenal de séduction; Maxence était belle à rendre fou le plus glacé de tous les quakers.