La fabrique de mariages, Vol. 4

Part 6

Chapter 63,758 wordsPublic domain

Béatrice et son cavalier franchissent le seuil de la serre voisine. Césarine, qui est assise déjà, et qui a salué Léon Rodelet pour lui donner congé, se relève vivement.

CÉSARINE: Il fait trop chaud ici... conduisez-moi dans la serre.

LA MARQUISE, _à la baronne_: Vous n'avez rien fait de ces papiers; vous avez senti le danger: vous avez vos filles... J'ai la certitude morale que vous n'en userez jamais... néanmoins, je vous en offre deux mille louis.

LA BARONNE, _très-froidement_: A défaut de fortune, M. du Tresnoy nous a laissé le souvenir de ses vertus... Je chercherai ces papiers, puisque vous semblez y tenir si passionnément, madame la marquise... Si je les trouve, j'aurai l'honneur de vous les remettre en mains propres, heureuse d'avoir pu vous être agréable.

LA MARQUISE, _se levant et avec son meilleur sourire_: Vous connaissez ces papiers... vous les avez montrés à la vicomtesse... Adieu, chère madame! vous entendrez parler de moi.

La baronne était très-pâle. Elle lui rendit son salut, et parvint à sourire, quoiqu'elle fût prête à se trouver mal.

Au buffet:

LA VICOMTESSE DE GRÉVY, _accostant le bon capitaine Roger, qui parle haut, qui jure cartouchibus et qui raconte ses campagnes au milieu d'un cercle d'auditeurs émerveillés_: Je voudrais bien vous dire un mot, capitaine.

ROGER, _se redressant_: A moi... n'y a pas d'offense... mais, sans vous commander, où donc que je vous ai entre-aperçue quelque part?

UN TRANSFUGE DU FUMOIR: La vicomtesse donne dans le militaire, ce soir.

CHOEUR, _à demi-voix_: Est-il drôle, ce bonhomme beau-père!

UN AMI DE LA MAISON: Vous conviendrez que c'est intolérable!... Cette vieille moustache est un comique par trop audacieux! Achille est ridicule depuis la plante des pieds jusqu'au bout du nez!... Il est temps, il est grand temps que cela finisse!

UN VICOMTE DÉPARTEMENTAL: Le vieux a une touche splendide!...

UN DANSEUR _altéré, mais de bonne foi_: La comtesse est une délicieuse femme!

L'AMI: Comtesse!... comtesse... nous verrons bien cela!

UN MONSIEUR _qui protége une choriste du Cirque-Olympique_: On n'a pas idée qu'un homme posé comme Achille se mette dans un pétrin pareil! C'est indécent!

CHOEUR: Il faut le voir pour le croire!

LE MAITRE D'HOTEL, _à un porte-plateau derrière le buffet_: Jean! tu vois bien cette dame qui emmène ses Victoires et Conquêtes?...

LE PORT-PLATEAU, _regardant Roger et la vicomtesse_: Oui, monsieur Martineau.

LE MAITRE D'HOTEL: C'est une sans-souci qui a de l'esprit comme quatre... et méchante et farceuse et, tout!... Prends les glaces et suis-la pour me dire quelle bamboche elle va jouer à la grande armée... Je le déteste, moi, ce troupier: il m'a bu deux bouteilles de champagne...

LA VICOMTESSE, _à Roger_: Capitaine, il ne faut plus retourner au buffet.

ROGER: Vous dites?... Je m'oppose: il fait trop soif!

Nous sommes forcés d'établir ici une parenthèse pour dire que le bon Roger était arrivé au bal avec quelques restes de sa bombance du matin. Il avait passé une notable partie de la journée avec le sergent Niquet, l'adjudant Palaproie et ce perfide Barbedor, qui l'avait soigneusement entretenu en état de liesse.--Si la barrière des Paillassons est jamais percée, il est à souhaiter que, par reconnaissance, on la nomme barrière Barbedor. Au fond du purgatoire, où Jean-François Vaterlot expie sans doute ses nombreuses fredaines, ce fort-et-adroit aura un bien doux moment.

Ce n'était pas pour lui, en effet, qu'il jouait ce rôle de traître, c'était pour la barrière des Paillassons, son idole!

Vers six heures du soir, le capitaine Roger était rentré à l'hôtel, toujours en compagnie des deux invalides et du maître du château de la Savate. Ces trois braves lui avaient proposé de l'aider dans l'importante affaire de sa toilette. Roger, résolu à se montrer dans toute sa splendeur au bal de son gendre, avait accepté.

Nous n'avons garde de nier l'effet touchant d'un vieil uniforme. Mais ces exhibitions réussissent beaucoup mieux au théâtre que dans la vie privée. Depuis 1852, nous avons vu, Dieu merci, beaucoup de très-vieux uniformes dans nos rues. Certes, le peuple n'est pas suspect de ne pas aimer nos gloires: pour l'amour de nos gloires, le peuple le plus spirituel de l'univers chante faux du matin au soir les chansons les plus idiotes que jamais muse antigrammaticale ait rimées. Il lui suffit que _Français_ soit au bout d'un vers boiteux, _Victoire_ au bout d'un autre, pour s'égosiller loyalement et boire le campêche avec plaisir.

Eh bien, ces très-vieux uniformes qui, depuis 1852, émaillent volontiers les rues, excitent moins d'attendrissement que de surprise. Certains sceptiques se permettent de les trouver bouffons au degré suprême, et j'ai rencontré d'audacieux gamins qui, loin de verser des larmes à cet aspect, avaient bien le front de rire.

N'oublions pas que le pauvre Roger était, à son insu, un des principaux auxiliaires de madame la marquise de Sainte-Croix. Le ridicule qui l'entourait agissait sur ceux que la morale n'eût point suffi à convaincre de cette vérité: que la position soit régularisée.

Madame la marquise n'eût pas donné son Roger pour beaucoup d'argent.

Niquet et Palaproie, de plus en plus jaloux des splendeurs de leur ancien camarade, étaient spectateurs passifs de la toilette; mais Barbedor avait voulu être le valet de chambre de l'ancien,--son soldat, comme il avait dit. Roger, entre les mains d'un pareil chambellan, ne pouvait manquer d'être _astiqué_ à miracle.

Toutes les grâces qu'on peut ajouter à la tenue d'un capitaine d'infanterie, années 1798-1799, furent mises en usage. Les guêtres dessinèrent sa jambe amaigrie et chancelante, boutonnées qu'elles étaient sur la culotte blanche; le frac étriqué fit briller au milieu du dos ses boutons passés à la _patience_; les épaulettes un peu rougies s'affaissèrent sur le drap trop mûr; et le tricorne était déjà entre les mains de Niquet, lorsque Barbedor, l'infâme, déplia un mystérieux paquet, dissimulé jusque-là sous sa vaste houppelande.

Ce paquet contenait une perruque plâtrée, selon l'ancienne mode militaire, dont le carnaval a conservé la respectable tradition.

Roger, à cette vue, ne put dissimuler son émoi. Il tendit solennellement la main à son cousin Vaterlot et dit:

--Je ne me les ai fait couper qu'en 1807... le dernier de la 26e! et, chaque fois que l'occasion y est, je les regrette. Je te remercie d'avoir pensé à ça!

Niquet et Palaproie s'étaient levés tous les deux. Leurs jambes de bois sonnèrent sur le parquet de la chambre. Ils trépignaient de joie.

--Moi, je les ai eus jusqu'en 1809! dit Niquet.

--Ah! mais! fit Palaproie;--moi, jusqu'en 1811... et il fallut de la salle de police pour les faire tomber!

Barbedor ajustait la perruque sur le crâne chauve et grisâtre de Roger. Les deux invalides se mirent à distance pour mieux voir.

--Ça y est! dit Niquet en battant des mains.

--Ah! mais oui! appuya Palaproie;--et je ne m'en cache pas, que je boirais bien quelque chose, eu égard à la circonstance d'avoir évoqué les souvenirs de la victoire!

Quand Roger fut costumé à son gré, on le fit descendre sur l'esplanade pour l'offrir à l'admiration des anciens. On but encore. Garnier de Clérambault était là parmi les promeneurs.

Il revint dire à madame la marquise, qui se préparait pour le bal:

--Cet imbécile de Roger est la plus belle plume de notre aile... On n'a pas un beau-père comme ça... A lui tout seul, il suffirait pour faire sauter la mine.

Les soirs où madame la marquise de Sainte-Croix travaillait dans le monde, M. Garnier de Clérambault avait vacances. Elle n'aimait point le voir se risquer sur le glissant parquet des salons.

Lui se regardait comme un homme universel et propre à tout. Il se vantait même volontiers, comme tous les gens de sa sorte, d'exceller au _jargon_ du grand monde. Mais nous savons qu'il ne résistait jamais à Flavie.--Ceci explique pourquoi nous n'avons pas salué l'habit bleu de notre Garnier à l'hôtel de Mersanz.

L'entrée de Roger avait été très-belle. Les invalides l'avaient accompagné jusqu'à la porte cochère. On s'était embrassé tendrement; puis le capitaine, posant son tricorne sur sa perruque plâtrée, avait monté le perron d'un pas processionnel.

L'effet aurait été bien plus grand, si Roger s'était montré ainsi au milieu des salons déjà remplis; mais il ignorait les beaux usages: il arriva en avance et ne quitta plus le buffet, où ses attraits le retenaient.

Au buffet, on venait le voir comme une bête curieuse, bien qu'il eût ôté la fameuse perruque, à cause de la chaleur.

La vicomtesse de Grévy l'attira dans l'embrasure d'une fenêtre.

Roger éprouvait bien un peu de respect pour cette belle dame; mais, après tout, il était le père d'une dame plus belle encore et plus riche, selon toute apparence; il était le père de la maîtresse de la maison. Son embarras ne l'empêchait point de garder la conscience de ce fait, qu'il était ici presque chez lui.

Son gendre lui avait souri, au commencement de la soirée,--d'un air un peu équivoque, il est vrai;--mais ce comte Achille était fier et _pas bon enfant_.

Roger ne se sentait point du tout d'humeur à subir l'oppression de cette inconnue.

Il refusa tout net de se priver du buffet et entama une énergique protestation, que la vicomtesse coupa tout net en lui glissant quelques mots à l'oreille.

Ceux qui étaient en train de lorgner le bon capitaine et d'échanger à son endroit quelques bons mots de hasard, le virent tout à coup pâlir comme s'il eût reçu une blessure en pleine poitrine.

Il resta un instant comme foudroyé. La vicomtesse continuait de lui parler tout bas.

JEAN, _revenant avec son plateau vide, derrière le buffet_: Ah! ah! monsieur Martineau! vous avez bien deviné! Elle lui en a joué une, de farce!

MARTINEAU: A la vieille moustache?

JEAN: Oui, monsieur Martineau... J'en ris encore, tenez!

MARTINEAU: Quelle farce?

JEAN: Je ne sais pas.

MARTINEAU: Pourquoi ris-tu?

JEAN: Parce que c'est drôle.

MARTINEAU: Imbécile!

JEAN: Voilà donc qu'elle l'emmenait tambour battant... le vieux allait comme un chien qu'on fouette... Il a voulu s'en aller... Alors, elle lui a fait la farce...

MARTINEAU: Mais quelle farce?

JEAN: Vous allez voir... Je ne sais pas la farce... mais elle était bonne, car le vieux est devenu pâle comme un linge... J'ai cru qu'il allait tomber à la renverse... je lui ai offert un sorbet... Il m'a regardé avec des yeux tout choses... et il s'est mis à pleurer comme un enfant.

MARTINEAU: Il a bien assez bu pour cela... A ta besogne!

JEAN: Oui, monsieur Martineau... mais elle était drôle, pas vrai, la farce?

ROGER, _à la vicomtesse_: Ce n'est pas Béatrice qui vous a chargée de me parler ainsi! (_Il se laisse aller sur un fauteuil._)

LA VICOMTESSE: Non, sur mon honneur!

ROGER: Qui donc? (_Il essaye de se lever._)

LA VICOMTESSE, _s'asseyant auprès de lui_: Peu importe cela... Vous ne savez pas tout; écoutez encore!

DOROTHÉE: Voyez donc, ma mère!... madame de Grévy en tête-à-tête avec le beau-père.

JULIETTE: Il est ivre!

LA BARONNE, _sévèrement_: Je vous défends de vous mêler de tout ceci.

LES DEUX GRANDES FILLES, _se regardant_: Qu'a donc ma mère?

MÉLITE: Je remarque rarement les choses de cette sorte... mais le fait est tellement patent...

PHILOMÈNE: Ce n'est pas une de nos chères enfants qui ferait cela!

LA DOUAIRIÈRE: J'ai reçu autrefois... et je passais pour bien recevoir... mais je ne restais pas la soirée entière avec un officier...

LA MARQUISE, _distraite_: De qui parle-t-on?

MONTMORIN: Madame la marquise me permettra de lui offrir mon sincère hommage... Il y a des siècles que nous n'avions eu l'honneur...

LA MARQUISE, _sèchement_: Trois ans.

FRÉMIAUX, _qui passe, à part_: Que va-t-il lui parler de siècles!...(_Haut et s'avançant_): Madame la marquise... (_Il salue._)

MONTMORIN: C'est que le temps nous a paru horriblement long!

FRÉMIAUX: On parle de cette pauvre comtesse Béatrice, qui devient folle.

LA MARQUISE, _très-froide_: Comment?

FRÉMIAUX: J'oubliais que vous êtes la charité même.

GRÉVY, _lorgnant, puis saluant_: Madame la marquise... tout ce bruit, c'est pour un lieutenant de la ligne!... Si j'étais femme, en ce temps d'austérité, j'aurais peur de promener mes neveux qui sont au collége.

LA MARQUISE, _tendant la main au vicomte_: Vous êtes bon, vous, monsieur de Grévy!

MONTMORIN, _à part_: Touché!

FRÉMIAUX, _entre haut et bas_: Elle aura vu le lieutenant avec la vicomtesse.

GRÉVY, _à la marquise_: Mais où donc est votre charmante fille?

LA MARQUISE: C'est une pensionnaire...

FRÉMIAUX, _à Montmorin_: Une collégienne qui se fait déjà promener.

MONTMORIN, _à Frémiaux_: Achille a disparu... elle aussi... c'est superbe!

FRÉMIAUX, _lorgnant à la ronde_: Ma parole!... (_Il essaye son lorgnon._) Dans un vaudeville, on réconcilierait les deux époux et l'on marierait le lieutenant à la collégienne.

MONTMORIN: Cela a tant d'esprit, les vaudevilles!

FRÉMIAUX: Aussi vivent-ils peu.

ROGER, _dans l'embrasure, saisissant les deux mains de la vicomtesse_: Dites-vous vrai, madame?

LA VICOMTESSE: Malheureusement, oui, capitaine.

ROGER, _avec explosion_: Alors, je vais aller trouver mon gendre... et lui dire... Mille tonnerres!... je ne lui dirai rien et je lui brûlerai la cervelle!

LA VICOMTESSE: Vous ne bougerez pas d'ici!

ROGER: Par exemple!... je serais curieux de savoir...

LA VICOMTESSE: Qui vous en empêchera?...

ROGER: Oui... qui m'en empêchera!

LA VICOMTESSE, _froidement_: Ce sera moi... en vous disant ces simples paroles... Si vous prononcez un mot, si vous faites un geste, vous tuez votre fille!

XVII

--Maxence de Sainte-Croix.--

Depuis quelques instants, madame la marquise de Sainte-Croix était inquiète et agitée. Il n'y paraissait rien, et c'est à peine si Garnier de Clérambault, introduit tout à coup dans les salons de Mersanz, eût découvert quelque signe de trouble sur le bronze sculpté qui était le visage de sa souveraine.

Garnier de Clérambault était pourtant le seul homme capable de lire un peu couramment les pages de ce livre fermé.

La marquise, tout en soutenant la conversation, suivait d'un œil furtif les mouvements du comte Achille.

Était-elle mère, ne fût-ce que pour un moment?

Voyait-elle le danger ou l'inconvenance de la position de Maxence? Avait-elle honte ou peur?

Nous savons bien que non. Rien de pareil ne pouvait exister entre madame la marquise de Sainte-Croix et Maxence. Il y a des mendiants qui volent des enfants et s'en servent pour exciter la charité des passants; il y a des bohémiens qui volent aussi des enfants pour leur rompre les muscles et en faire des saltimbanques. Madame de Sainte-Croix avait une autre industrie, voilà toute la différence. Maxence faisait partie de son fonds, comme les enfants volés sont la marchandise des gueux et des acrobates.

Elle nous a dit une fois, cette femme, dans une heure de solitude et de passion: «Si j'avais eu une fille...»

Mais chaque âme, si profondément pervertie qu'elle soit, se fatigue du blasphème parfois, et plaide sa cause devant la conscience éveillée tout à coup. Il n'est point de criminel endurci qui n'ait perdu quelque nuit d'insomnie à maudire le hasard, à refaire son passé, à chercher un motif plausible à son infamie.

Les uns s'écrient: «Si j'avais eu une mère!...» Et qui sait, en effet?

D'autres: «Si j'avais pu me faire aimer!»

Oh! qui sait! mon Dieu! qui sait?

Le crime n'est pas en nous,--et celui qui jette la première pierre, Notre-Seigneur le maudit.

Mais nous n'ignorons point que Flavie avait eu une fille. La baronne du Tresnoy n'était pas de ces femmes qui mentent pour trop parler. Tout au plus aurait-elle pu mentir _parce qu'elle avait ses filles_. Or, ici, l'accusation mensongère ne pouvait que nuire à sa maison.

L'histoire du nº 37bis de la rue de Cherche-Midi devait être vraie.

Flavie avait mis au monde un enfant dans cet humble appartement qu'une mince cloison séparait du logement des époux Seveste.

Comment Flavie avait répudié ce gage de suprême miséricorde, comment elle avait vendu l'espoir de son salut, son amour, la dernière goutte de rosée qui pût raviver et refleurir son cœur, les papiers de feu le baron du Tresnoy nous l'ont dit.

Celui-là non plus ne pouvait mentir.

Cette femme était un abîme où rien d'humain apparemment ne restait.

Et pourtant, croyez-le, c'était sincèrement que, du fond de sa perdition sans nom, elle s'était écriée: «Si j'avais eu une fille...»

Dieu veut qu'une étincelle reste toujours couvant sous les cendres d'un cœur.

Mais pour la ranimer, cette étincelle, il faut le repentir...

Maxence semblait triste et comme absorbée. C'était la seconde fois que le comte Achille dansait avec elle. Il lui parlait avec une extrême vivacité. Les réponses de la belle Maxence tombaient, rares et courtes. Sa démarche et son attitude respiraient une fatigue découragée.

La contredanse allait finir.

Madame la marquise de Sainte-Croix avait peine à dissimuler désormais son humeur.

Elle n'avait pas honte, mais elle avait peur.

En vérité, oui;--et sa peur n'était point que Maxence pût se compromettre.

Toute situation morale se traduit par un mot. Le mot était ici _impatience_.

La marquise de Sainte-Croix était sur le gril.

Sa principale attaque faisait long feu, et il lui était impossible de sonner la charge.

Elle restait condamnée à une douloureuse immobilité, pendant qu'une aile de son armée pliait. Elle rongeait son frein; elle se disait derrière son immuable sourire:

--Cette petite fille ne l'aime pas comme je l'espérais... c'est une poupée!... Cela ne marche pas... Rien ne se noue!

Mais, tout à coup, ses yeux brillèrent extraordinairement. Elle poussa un long soupir, et son être entier sembla se détendre en une joie soudaine.

Achille et Maxence venaient de disparaître derrière une draperie.

La grande Mélite se pinça, ma foi, les lèvres, et Philomène, la douce, rougit en baissant les yeux.

Le seuil que M. de Mersanz et sa jeune compagne venaient de franchir était marqué d'avance pour la mise en scène du drame. Madame la marquise de Sainte-Croix, Mélite et Philomène savaient où donnait cette porte. C'était un boudoir où la fête n'avait pas le droit d'entrée.

Une minute après que la portière fut retombée sur Achille et Maxence, le bruit de l'aventure courait du buffet au fumoir en passant par la serre et par tous les salons.

Cela venait corroborer si bien les rumeurs accréditées déjà, que la foule éprouva ce plaisir hébété des spectateurs qui, au théâtre, ont éventé une _ficelle_ de la pièce.

Ce fut une joie générale.

On s'abordait en murmurant:

--Que vous disais-je?

--Avais-je deviné juste?

--La chose est complétement arrangée.

--Nous danserons aux noces.

--Il n'y aura pas de noces... Bénédiction à l'Abbaye-aux-Bois et départ immédiat pour l'Italie.

--Sait-on où se retirera l'ancienne comtesse?

--Vingt mille livres de rente viagère et la bride sur le cou.

--C'est bien payé!

Il y avait dans ce boudoir un portrait de Béatrice et un portrait de la première comtesse de Mersanz: deux pauvres belles jeunes femmes qui semblaient se sourire avec mélancolie.

Le comte Achille n'avait peut-être pas songé à cela: il était de ceux que ces coïncidences ne frappent pas très-vivement.

Cependant, lors de son entrée, les deux portraits lui sautèrent aux yeux et il éprouva une sensation pénible.

Cette sorte de conscience spéciale que les gens du monde possèdent, ce qu'on pourrait appeler un _pèse-ridicules_, s'émut en lui. Il se vit en Barbe-Bleue, amenant la troisième épouse dans la chambre où sont deux mortes.

Son regard rapide et sournois interrogea la physionomie de Maxence.

La physionomie de Maxence était muette.

Achille mit un soin puéril à la faire asseoir de manière qu'elle ne vît ni l'un ni l'autre des deux portraits. Maxence s'assit comme Achille le voulait. Une fois assise, elle croisa ses deux belles mains sur la blanche étoffe de sa robe et demeura immobile.

Cela n'avait certes point l'air d'un rendez-vous d'amour.--Cela ressemblait assez à ces entrevues auxquelles la foule bavarde faisait allusion là-bas, de l'autre côté de la porte, à ces tête-à-tête d'essai où un monsieur et une demoiselle se rapprochent officiellement pour savoir--en une heure--s'ils s'entr'aimeront fidèlement toute leur vie.

Cette chose est burlesque entre toutes. Personne n'en rit. _Cela se fait_, pour employer la solennelle et vide formule des pandectes mondaines.

Achille se plaça sur une chaise, à côté de la bergère où Maxence était assise.

Achille était un homme à succès qui savait sur le bout du doigt toute la série des sermons séducteurs. Il avait en sa mémoire un plantureux recueil de harangues passionnées; il possédait un choix riche d'exordes par insinuation ou _ex abrupto_; c'était un fort élève de rhétorique amoureuse.

Il était, en outre, bien capable d'improviser quelque peu, comme ces redoutables pianistes qui font du nouveau avec leurs réminiscences.

Il arrivait là sûr de lui-même. Le seuil de cette chambre, c'était le Rubicon. La belle Maxence l'avait passé.

Le comte Achille ouvrit la bouche pour entamer le discours-ministre, commandé par la circonstance. Le discours ne vint pas. Le comte Achille resta muet.

Les paroles qui venaient à ses lèvres lui semblèrent tout à coup démodées et surannées. Il n'y avait pas de prétexte à exorde. Cette charmante créature avait franchi le seuil de cette chambre sans émotion ni terreur.

Était-ce vaillance précoce et menaçante? Était-ce le comble de la candeur?

La candeur n'était pas en excès sur ce visage où perçaient tous les germes de la passion. La vaillance était plus vraisemblable. Que dire à la vaillance?

Le comte Achille se battait les flancs de tout son cœur et n'en tirait rien.

Les minutes s'écoulaient.

Au travers des cloisons, les mille bruits de la fête filtraient: murmures et harmonies. Cette odeur tiède et cependant enivrante qui est comme le parfum de ces frais bouquets de femmes, venait par bouffées. Le boudoir n'était éclairé que par deux grandes lampes dont la lumière était tamisée par des globes en verre dépoli.

C'était une clarté douce qui contrastait avec les éblouissements du bal.

Maxence, dans son étrange immobilité, avait l'air d'une admirable statue.

On ne peut dire comme la situation marche durant ces silences. Quand même Achille se fût résolu à ce pis aller de reprendre l'entretien au point où il était lors de l'entrée dans le boudoir, la chose eût été absolument impossible.

Il y avait un monde entre l'instant présent et la minute écoulée.

Et plus le temps allait, plus la soudure de la conversation interrompue devenait malaisée.

Achille prit la main de Maxence; elle ne la retira point.

Cette main était de marbre: froide comme la mort.

--Vous souffrez?... balbutia le comte au hasard.

--Non, répondit mademoiselle de Sainte-Croix.

Un soupir souleva son beau sein. Le comte ajouta:

--Auriez-vous frayeur de moi?

Sur l'honneur, il n'y avait pas lieu. Ce pauvre vainqueur était tout défait. La sueur perlait à ses tempes.

--Frayeur?... répéta lentement la jeune fille;--pourquoi, frayeur?

Puis, se ravisant au moment où cette réponse naïve éperonnait le sommeil de don Juan, elle ajouta:

--Et pourtant, c'est vrai... je crois que j'ai peur.

Il fallait partir ou jamais.

Le comte fit à ses talents oratoires un appel désespéré.

--Mademoiselle, dit-il,--pensez-vous donc qu'il puisse exister un grand amour sans un grand respect? Comment vous ferais-je comprendre que ma passion pour vous n'est pas un désir, mais un esclavage... J'ai déclaré mes sentiments à madame la marquise, et c'est de son aveu que je m'agenouille à vos pieds...

Il s'agenouilla. Les mots ne lui venaient point.

Et néanmoins, il parlait vrai. Son émotion qui ne le servait point, était profonde. Il aimait avec fougue, avec violence.

Mais, à l'encontre de l'aventure de Pygmalion, cette Galathée se changeait en pierre.

Maxence poussa un second soupir.