La fabrique de mariages, Vol. 4
Part 5
Il nous paraissait bon de chasser du temple ces effrontés marchands qui éclaboussent du bas de leur charlatanisme la plus haute et la plus sainte des institutions sociales, abstraction faite même de sa base divine; il nous paraissait juste de démasquer ces pitres qui marient au son de la grosse caisse, comme les dentistes de la rue détraquent les mâchoires en plein vent. Le bruit qui se fait autour de ce trafic est assurément une des obscénités les plus excentriques de notre époque. Cette musique de négociateurs déguisés en Turcs et de diplomates à queue rouge, nous avait fait tourner les yeux vers leur foire...
Mais, si frivole que soit un roman, il faut néanmoins quelque chose pour le faire.
Une fois dans la foire, nous avons vu avec étonnement qu'il n'y avait rien.
Rien que du bruit.
La foire matrimoniale s'agite entre des fantômes. Ce sont des maris illusoires qui courent après des femmes chimères.
Il n'y a rien, absolument rien. Les montres de ces magasins sont vides ou ne contiennent que des mannequins et des poupées.--Si donc quelqu'un de ces avaleurs de sabres se prétendait attaqué dans ces pages, nous déclarons d'avance devant Dieu et devant les hommes qu'il aurait grand tort. On ne se bat pas contre le néant.
Paillasse étant ainsi mis hors de cause, restent ces marieurs plus discrets qui ne font pas de publicité, qui se gardent bien de mettre la moindre enseigne sur leur porte, et qui servent tout doucement de trait d'union dans les hymens réputés _difficiles_.
C'est encore une industrie, mais sans patente. Cette industrie, qui ne fait pas payer d'avance et qui dédaigne toute allure commerciale, obtient, à la différence de l'autre, de très-nombreux résultats. Elle tient sa place dans le monde, qui la connaît, qui la raille et qui en use.
Il y a des gens parfaitement honnêtes parmi ces caducées. En général, ils gagnent surabondamment l'argent qu'on leur donne.
De toutes les choses impossibles, un mariage _difficile_ est la plus dure à travailler.
A Dieu ne plaise que nous ayons prétendu mettre ici en scène un de ces hommes ou une de ces femmes utiles! Nous avons trouvé, chemin faisant, sur les confias de la foire aux mariages et tout près du sentier où marchent à pas muets les faiseurs sérieux de _rapprochements_, une histoire véritable, et nous la racontons.
Madame la marquise de Sainte-Croix et son joli collègue M. Garnier de Clérambault n'appartiennent à aucune catégorie classée. Mettons que ce sont de pures exceptions: nous resterons plus à l'aise, sans sortir de notre titre.
Il ne nous déplaît pas d'accorder que la fabrique Garnier de Clérambault, commanditée par madame la marquise, est et sera la seule de son genre.
D'autant que le lecteur appréciera dans sa sagesse.
Encore moins permettrons-nous de supposer que la pensée nous soit venue de plaider contre le mariage lui-même. Quelques romans, il est vrai, ont tenté ce méfait,--semblables à des brûlots perdus qui viennent s'échouer contre la base invulnérable d'un roc.--Le rocher n'a pas su que le brûlot se consumait à ses pieds.
Nous n'en voulons ici qu'à un mot hypocrite auquel la foule imprudente se laisse prendre trop souvent, à un mot qui ment et qui empoisonne.
Nous n'en voulons qu'à cette tournure de phrase benoîtement assassine: _régulariser une position_.
Cela s'entend de deux manières. La bonne signifie: faire succéder l'union chrétienne et légale aux liens d'une cohabitation volontaire.
Qu'ils soient honorés et bénis, ceux qui l'entendent ainsi!
Nous parlions de marieurs. Il y en a, et de sublimes! Ceux-là font des affaires par milliers et n'en deviennent pas plus riches; ceux-là, soldats infatigables, montent à l'assaut du vice, et, vainqueurs, le transforment en vertu; ceux-là sont les ouvriers du bon Dieu; leur travail est sacré, leur bataille est féconde. Ils passent! les sceptiques et les sots rient à gorge déployée; mais ils ont laissé derrière eux la moralité conquise, la paix de la conscience et le bonheur.
Ces hommes et ces femmes qui végétaient, accouplés par le hasard, et dont les enfants n'avaient ni père ni mère, sont maintenant des époux; ils ont une famille, un motif de s'efforcer de bien faire, un but, un avenir.
Oh! riez; car, loin d'avoir un bénéfice, les croisés du sacrement de mariage ont payé,--payé, je dis bien,--l'homme et sa concubine, afin qu'ils se laissassent unir.
Comme on est forcé de payer les barbares parents qui refusent la vaccine à leurs enfants.--Riez!
Il y a de quoi. Ces jeunes gens, ces apôtres ne se formaliseront point de vos gaietés. Ils sont sortis ce matin de leur vie d'élégance pour pénétrer au plus profond de la dégradation parisienne. Ils se sont baignés, une main au cœur, l'autre aux narines, dans l'océan des fanges matérielles et morales qui vous noieront quelque jour; ils ont, ces sauveteurs, amené au rivage de la civilisation un peuple de sauvages,--et payé la prime.
Vous pouvez rire.
Vous pouvez rire. Pas trop haut, cependant. Il y a des muscles sous leurs gants blancs.
On en a vu rosser des philosophes.
Ce fut un tort. Ils auraient mieux fait de se marier.
Qu'ils soient bénis encore une fois ceux qui comprennent ainsi notre terrible phrase et qui _régularisent la position_ du pauvre, en faisant d'une couvée humaine une famille!
L'autre manière d'entendre notre mot n'est pas même française. Elle force le sens à ce point de dire précisément le contraire de ce que ses paroles expriment.
Et pourtant elle est généralement usitée dans son acception absurde et cruelle; beaucoup de bonnes gens s'en vont la répétant, et, ce qui pis est, croient faire œuvre pie.
Le second et lugubre sens de cette façon de parler: _régulariser une position_, c'est briser un lien, torturer une âme, chasser une femme de la maison, mettre une existence sous la meule.
On frémit à bon droit en voyant une arme à feu dans les mains d'un enfant.
Et personne ne s'émeut quand la foule écervelée--qu'elle soit habillée d'indienne ou de velours--manie imprudemment cette machine meurtrière.
Il faut le dire, l'arme peut être bien dirigée. Certaines unions ne peuvent pas avoir une heureuse issue. Il est bon, il est loyal d'user de l'influence qu'on a pour arracher une personne chère à quelque commerce indigne. Mais il y a deux intérêts en jeu. En sauvant l'un, vous frappez l'autre. Il faut, par conséquent, un juge compétent pour rendre cet arrêt suprême.
Eh bien, le tribunal manque. Cela se fait toujours par entraînement et comme les paysans de Walter Scott menaient la sorcière à la mare. On crie: «Sus! sus!» La cohue est contente: elle veut toujours juger comme le bonhomme des _Plaideurs_.--Et, chose étrange, les femmes ici sont surtout impitoyables.
Les femmes n'aiment pas les femmes. Autour de ce supplice, les femmes sont toutes des tricoteuses, rangées sous l'échafaud. Celles qui ne sont pas enragées restent indifférentes et diraient volontiers, parodiant le mot de Lafontaine: «Ce n'est qu'une femme qu'on égorge.»
L'animosité augmente, la rigueur devient implacable si la condamnée a usurpé une situation mondaine, et si le faux mari, aux temps des amours, a dressé un piédestal à celle qui deviendra sa victime. C'est sur la poitrine de la femme que sera frappé le _meâ culpâ_ de l'homme. L'homme a menti au monde, le monde se venge en écrasant la femme...
Au nom du ciel! ce ne sont pourtant pas là des déclamations! Il ne me paraît pas ultra-révolutionnaire de reprocher au monde son éternelle et idiote faiblesse pour don Juan.
Le monde ira danser demain chez don Juan, divorcé malgré la loi, fallût-il pour cela passer devant le pauvre corbillard qui conduit la vraie femme de don Juan au cimetière!
J'ai vu cela. J'ai entendu bourdonner autour de mes oreilles ce barbarisme imbécile: _régulariser une position_. J'ai vu les hordes en cravates blanches et en dentelles protéger un gros homme moustachu,--fort comme trois lutteurs du château de la Savate,--contre une pauvre sainte qui se mourait.
J'ai suivi le cercueil, moi tout seul, derrière la mère en larmes.
Elle avait tant souffert ici-bas, que ce deuil était comme une joie. La mère et moi, nous fêtions silencieusement la délivrance. Quand la terre eut tombé, pelle à pelle, sur la bière sourde, la mère sécha ses pleurs et dit: «Tant mieux pour elle!»
Elle était vieille, et je la vois encore partir en chancelant comme une femme ivre.
Sa fille était le dernier battement de son cœur.
L'homme moustachu, cédant à de bons conseils, avait ouvert cette tombe et régularisé cette position. Il était, je crois, vicomte de Bourse, et là-bas on ne transige pas avec l'honneur!
Il y a bien un autre mot qui se dit _réparation_ et qu'on applique avec enthousiasme au cas où ce même gros seigneur barbu juge à propos d'épouser une coquine; mais c'est un tout autre sujet, et nous n'en parlons que par manière de génuflexion devant le discernement public.
Le ballon d'essai avait donc été lancé dans la partie du salon qui avait l'honneur de posséder les deux demoiselles Géran, la grande et la petite, la superbe et la modeste. Le mot trouva immédiatement de l'écho; il en trouve toujours et cela ne peut être autrement, puisqu'il promet pis que pendre: scandale nécessaire, catastrophe, péripéties. Il est si doux de manger son spectacle gratis!
En un clin d'œil, le mot fit tache d'huile et se répandit d'un bout à l'autre des salons.
Il glissa, sans gêne et sans encombre, entre les figures enchevêtrées d'une douzaine de quadrilles; il se balança aux mesures allemandes de la valse; il circula décemment le long des respectables galeries, effleurant les groupes politiques, galopant parmi les petits clubs des sportmen, interrompant un peu plus loin la critique éclairée de la comédie nouvelle, coupant en deux sur sa route un demi-cent de chroniques scandaleuses, prenant ses aises au buffet, occupant, autour des tapis verts, l'entr'acte de deux parties.
Vous l'avez vu se rouler comme un serpent, voler comme une hirondelle. De toutes les choses qui vont, c'est la plus agile; de toutes les choses qui rampent, c'est la plus subtile. Cela s'épand comme l'air ou comme la lumière; seulement, contre cela, il n'y a ni paravent ni écran.
Cela traverserait la muraille d'acier poli qui défend les châteaux enchantés de l'Arioste.
Au bout d'une demi-heure, tous les hôtes du comte Achille savaient qu'il s'agissait de régulariser sa position, c'est-à-dire d'envoyer Dieu sait où celle qui portait le nom de comtesse de Mersanz, et de faire un mariage convenable.
Nous demandons pardon au lecteur d'aller si lentement, mais le sujet est délicat entre tous. Ces histoires véritables ont parfois une telle brutalité, qu'il les faut entourer d'une bourre.
Sans cela, vous qui vivez au milieu d'un fouillis d'histoires semblables, vous seriez les premiers à dire: «Cela est impossible! cela ne se passe pas ainsi.»
Notons un phénomène curieux, mais non pas rare. Dans le monde, la situation ne s'éclaircit presque jamais petit à petit, comme se fait l'aube dans nos climats tempérés. Le jour brille tout d'un coup au milieu d'un mystère. Il n'y a pas de crépuscule.
La veille, les trois quarts ignoraient, l'autre quart doutait, ou niait en haussant fièrement les épaules.--Le lendemain, tout le monde le sait; la chose existe; elle est incontestable. L'évidence éclate.--Qui a dit le secret?
Personne, souvent.
Le secret était mûr. Il est tombé sans qu'on ait pris la peine de le cueillir.
Le secret de la comtesse Béatrice était mûr. On se le renvoyait comme une balle, du salon à l'antichambre. Les petits jeunes gens qui dansent le savaient. Que dire de plus?
Aussi personne n'avait besoin d'explication préalable pour comprendre cette grande nouvelle: la position va être régularisée. Il y avait lieu. Cette fausse comtesse jouait, de son reste.--Avait-elle bien le front encore de faire les honneurs!
Pauvre petite demoiselle Césarine! quelle humiliation! N'aurait-on pas dû se hâter davantage et faire la maison nette, au moins, pour son retour?
C'était pour elle, pour elle seulement que beaucoup de bonnes âmes restaient un instant de plus dans ces salons compromis. Sans elle, une fois dévoilée l'irrégularité de la position, chacun se fût retiré. C'eût été une déroute.--Mais la pauvre petite demoiselle Césarine n'était pas la cause de cela.
Elle en souffrait cruellement, on le voyait bien. Elle se tenait toujours très-loin de sa prétendue belle-mère, et cependant son regard ne la perdait point de vue.
Un voile de mélancolie couvrait la gaieté de ses seize ans...
Partant de là, on accusait bien un peu le père, mais seulement sur la question de temps. Le crime était d'avoir trop prolongé cette intrigue. Quant à l'intrigue elle-même, un jeune veuf est bien exposé, surtout quand il est puissamment riche. Ces créatures, d'ailleurs, sont si habiles, si adroites,--si rouées!
Car nous savons employer, dans nos salons aristocratiques, l'énergie un peu rude de certaines expressions.
La faute était à Béatrice. Autres temps, autres mœurs. Jadis nous cherchions partout des Clarisse Harlowe et des Paméla, jadis nous traquions comme un loup enragé cet infâme Lovelace. C'était intolérable. Aujourd'hui que le monde a marché, nous savons bien que Clarisse et Paméla courent effrontément après ce bon M. Lovelace,--dont le sexe et l'âge méritent protection.
Nous avons découvert cela en même temps que l'harmoniflûte et le télégraphe électrique. Nous sommes un siècle gaillard!
On l'aurait brûlée volontiers, cette Béatrice, pour avoir séduit M. le comte de Mersanz. Il y avait des instants où l'opinion unanime la vouait aux plus affreux supplices.
Puis le reflux avait lieu. Vous connaissez tous ces marées qui vont et viennent sous le feu des bougies, marées bien plus capricieuses que celles de nos grèves. Soudain, le flot humain s'agitait: un contre-courant se faisait.--On venait de voir passer la comtesse Béatrice, calme, noble, souriante, au bras d'un ami ou d'un parent de M. de Mersanz. Les choses alors changeaient de face. D'où pouvaient partir tous ces cancans absurdes et peut-être intéressés? Quelles preuves avait-on pour croire à ces on dit impossibles? Le comte avait-il parlé? Césarine avait-elle prononcé un seul mot? ou Béatrice elle-même s'était-elle trahie?
Ces symptômes si clairs s'obscurcissaient. On s'étonnait d'avoir cru, après s'être reproché d'avoir douté.--C'était fort intéressant, ce mouvement d'oscillation; cela occupait. On s'amusait véritablement beaucoup à l'hôtel de Mersanz, ce soir.
Et l'espérance de voir sous peu,--cette nuit même peut-être,--une position régularisée, ajoutait encore à l'allégresse générale.
XVI
--Saynètes.--
La scène est au fumoir, une bonbonnière du genre délicieux, toute doublée de cuir de Russie,--vitraux moyen âge,--potiches mémorables.
Frémiaux vient de gagner cinq cents louis à divers. Quoique ce soit sa constante habitude, il est fort gai. Frémiaux est un homme un peu fort et d'encolure normande. Son costume peut passer pour rigoureusement élégant. Il le porte mal. On n'a jamais su pourquoi dans ce monde, qui n'est pour lui qu'une clientèle, Frémiaux a presque droit d'insolence.
M. le vicomte de Grévy sort aussi de la salle de jeu où il a perdu quelque cent napoléons en sa qualité de myope.
Dans le plus pur salon du monde, je ne réponds pas de la salle de jeux.
Et le salon du comte Achille était, ce soir, un peu poivre et sel.
Fauvel, le poëte, Aymar de Quelquechose, l'écrivain du premier âge, Maxime de Beaumont, André d'Orange et autres, demi-couchés sur les frais divans, envoient au plafond, selon la formule, les _bleuâtres spirales_ de leurs panatelas.
Ils causent--et si vous saviez combien ils ont d'esprit!
FRÉMIAUX: Puisque tout le monde le dit, ce doit être un mensonge.
GRÉVY: Elle est plus adorable que jamais.
FAUVEL, le poëte: Qui a vu Achille danser avec ce soleil tropical: mademoiselle Maxime de Sainte-Croix?
QUELQUECHOSE, du _Journal des Demoiselles_: Maxence! c'est un nom d'homme.
FRÉMIAUX: Vous portez bien des moustaches, vous!
QUELQUECHOSE, _le poing sur la hanche_: Comment l'entendez-vous?
MAXIME DE BEAUMONT: Frémiaux, comment l'entends-tu?
FRÉMIAUX: J'entends qu'Achille est un heureux mortel.
QUELQUECHOSE: A la bonne heure.
GRÉVY: Mais pensez-vous, là, véritablement, que la chose puisse se faire?
FRÉMIAUX: Sans doute, puisqu'elle est absurde.
MONTMORIN, _entrant_. Combien Frémiaux a-t-il déjà fait de mots?
QUELQUECHOSE, _avec rancune_: Il en a beaucoup appelé, mais ça n'est pas venu.
GRÉVY: Ma parole d'honneur, si j'étais garçon, moi... ou si j'étais seulement le cousin de cette belle Béatrice... Voyez-vous, je mettrais ma main au feu que cette femme-là est pure comme les anges!
MONTMORIN: Quand même ta main brûlerait, la comtesse Béatrice n'en resterait pas moins la plus jolie femme de Paris... après mademoiselle de Sainte-Croix.
GRÉVY: Cette Maxence est plus belle?
FRÉMIAUX: Cent pour cent de différence!
GRÉVY: Achille la promène toujours?
MONTMORIN: Il y a éclipse.
GRÉVY: De l'une ou de l'autre?
MONTMORIN: De l'une et de l'autre... Énée et Didon dans la grotte... disparus tous les deux... et madame la marquise de Sainte-Croix a été saluer Béatrice.
On appelait déjà celle-ci par son nom. Il faut avouer, du reste, qu'au fumoir, les symptômes s'accusent plus rudement que partout ailleurs.
--Y a-t-il parmi vous, messieurs, demanda Montmorin, orateur presque aussi important que Frémiaux,--y a-t-il quelqu'un qui connaisse le beau lieutenant?
--Quel beau lieutenant, firent quelques-uns.
Le vicomte de Grévy était du nombre.
--Myope! s'écria Montmorin,--quand tu as salué ta femme sans la reconnaître, il lui donnait le bras.
Grévy éclata de rire.
--Je l'avais pris, dit-il, pour le vice-président de Vaudreuil, qu'on m'a signalé comme faisant la cour à la vicomtesse.
--Pauvre Grévy! l'officier le plus droit, le plus mince, le plus crânement planté de toute l'armée française!
--Ah çà! Grévy, tu ne seras donc jamais jaloux!
Le vicomte répondit simplement et sérieusement:
--Si je valais le quart de ce que vaut Anna, je serais l'homme le plus heureux de l'univers... et, si Anna était à la place de cette pauvre comtesse Béatrice, je vous préviens que nous verrions beau jeu.
Frémiaux prononça cet arrêt dans sa cravate:
--Grévy était né pour être un bon mari.
--Mais pourquoi Montmorin parlait-il du beau lieutenant?
--Parce qu'il occupe beaucoup là-bas... On dit de tous côtés que madame de Mersanz se compromet avec lui pendant que la superbe Maxence compromet Achille.
--C'est un tort! fit Quelquechose solennellement.
--Il a nom, ce lieutenant?
--Vital... ou Vidal... l'Antinoüs de notre brave troupe de ligne!... une admirable machine à afficher une femme!
Ceci était de Montmorin. Grévy jeta son cigare et dit:
--Si pourtant cette femme qui est belle entre toutes, supérieurement honnête et plus spirituelle dans sa douce modestie qu'un cent de nos bas bleus, avait pour frère l'un de nous...
--Cela prouverait qu'elle est bien née, riposta Montmorin.
Grévy haussa les épaules et sortit. Fauvel, le poëte, cherchait un mot fin depuis une demi-heure. Il dit:
--Grévy succédera au lieutenant Vidal... ou Vital.
--Les choses s'engagent drôlement, reprit Montmorin; je ne devine pas du tout comment cela va se débrouiller.
Frémiaux poussa une large bouffée et rendit cet oracle:
--Cela ne se débrouillera pas tout seul, mais Achille n'y sera pour rien... Achille est l'homme du laisser faire... Fiez-vous-en à cette belle Maxence, à madame de Sainte-Croix et même à la petite Césarine... Il y aura des morts sur le carreau; car ce sera une bataille de dames!
Dans les salons:
JULIETTE _à Dorothée_: Voilà M. de Grévy; mais il ne danse plus.
DOROTHÉE: Il serait bien temps pour sa femme de l'imiter.
JULIETTE: Cette petite Maxence va bien pour son âge.
DOROTHÉE: Si elle manque son coup, elle est perdue à tout jamais!
Cette éventualité consolante amena le même sourire aux lèvres pincées des deux demoiselles du Tresnoy.
UNE VOIX DE CINQUANTE ANS, _dans la galerie_: Le scandale a trop duré.
AUTRE VOIX, _appartenant à une personne plus charitable_: Mieux vaut tard que jamais.
MÉLITE, _s'essuyant avec son mouchoir brodé, après avoir usé de son foulard_:--C'est pour la jeune personne... c'est uniquement pour la jeune personne...
PHILOMÈNE: Un pareil exemple... dans la maison paternelle...
MÉLITE, _inflexion de prospectus_: Nous aimions nos élèves comme si elles étaient nos filles... Quand nous avons fait ce qui s'appelle un brillant sujet...
PHILOMÈNE, _doucement, à sa voisine, qui a eu l'imprudence de déclarer deux petites filles de six à huit ans_: Voilà notre unique but, chère madame... faire des éducations sérieuses... produire des sujets à la fois modestes et distingués... et, comme je le dis quelquefois, d'honnêtes femmes qui sont partout remarquées.
VOIX DIVERSES: C'est tout clair... cela ne fait pas de doute... Dans ce cas-là, le plus pressé, c'est de régulariser la position.
L'ÉCHO, _de toutes parts_: Régulariser la position!... régulariser la position!
LA MARQUISE DE SAINTE-CROIX, _abordant la baronne du Tresnoy_: Ces deux charmantes demoiselles sont déjà fatiguées de la danse?
LA BARONNE: Il fait si chaud, madame!
JULIETTE: Nous sommes en nage!
DOROTHÉE: Il faut bien un peu se reposer.
(_En ce moment, la valse prélude. On voit Maxence et Achille à l'autre bout du salon._)
LA BARONNE, _souriant_: A l'âge de mademoiselle votre fille, on ne sait pas ce que veut dire le mot lassitude.
LA MARQUISE, _se plaçant entre la baronne et Dorothée: elle parle très-bas_: Pourquoi cette petite Grévy est-elle mon ennemie?
LA BARONNE, _sans embarras_: J'ignorais que madame la vicomtesse de Grévy fût votre ennemie.
LA MARQUISE: Feu votre mari ne m'aimait pas, chère madame.
LA BARONNE: Chère madame, mon mari me parlait bien rarement affaires.
LA MARQUISE, _baissant la voix_: C'est faire un présent à ses amis que de leur raconter certaines histoires.
LA BARONNE: M. du Tresnoy est mort pauvre; nous avons peu d'amis; je n'aime pas raconter les histoires.
(_Un silence_).
Ces deux dames sont placées côte à côte. Elles ont toutes deux le sourire aux lèvres. On jurerait qu'elles échangent les plus fades compliments.
Mademoiselle Juliette et mademoiselle Dorothée font des efforts insensés pour saisir ce qu'elles disent.
C'est peine perdue.
MÉLITE: Maxence et Césarine sont deux amies inséparables... Ce serait un événement bien heureux sous tous les rapports.
PHILOMÈNE: Nous comparions souvent leur liaison aux plus célèbres amitiés de l'antiquité... Damon et Pythias... Nisus et Euryale...
UNE DOUAIRIÈRE DU GROS-CAILLOU, _dont l'éducation première a été négligée_: Philémon et Baucis... et autres.
PHILOMÈNE, _saluant avec humilité_: Et autres.
MÉLITE, _doctoralement_: Ce serait le bonheur qui entrerait dans la maison en même temps que la moralité.
LA DOUAIRIÈRE: Quel est donc ce grand garçon tout pâle qui suit mademoiselle de Mersanz comme son ombre.
DOROTHÉE: Tournure départementale!
JULIETTE: Physionomie de surnuméraire!
VOIX DIVERSES: Un joli jeune homme.
MÉLITE, _confidentiellement_: C'est peut-être un mariage.
CHŒUR: Vraiment!... le père et la fille en même temps!
LA DOUAIRIÈRE, _attendrie_: Ce serait bien mignon... A-t-il un titre?
MÉLITE, _avec autorité_: Excellente famille de la Beauce... M. de Rodelet...
LA DOUAIRIÈRE: Ah! peste... Rodelet!... connaît pas!
CÉSARINE, _à Léon_: Je n'en puis plus... je vous remercie!
LÉON, _à part_: Ses yeux ne quittent pas Vital! Il lui offre la main pour la reconduire à sa place. Béatrice passe au bras du lieutenant.--Chuchotements et rires.
LÉON, _à part_: Sa main a tressailli.
CÉSARINE: Ne m'avez-vous pas dit le nom de ce jeune homme qui est avec ma belle-mère?
LÉON: Deux fois, mademoiselle.
CÉSARINE, _rougissant et souriant_: Je n'ai pas de mémoire.
LÉON: Vital.
CÉSARINE, _rêvant_: Vital...