La fabrique de mariages, Vol. 4

Part 4

Chapter 43,762 wordsPublic domain

Béatrice, néanmoins, gardait tout le plaisir de son invention. Elle était tout entière à son mari et ne savait point ce qui se passait au dehors. Certes, elle ne pouvait méconnaître les froideurs de Césarine, elle en souffrait profondément; mais elle les attribuait à ces défiances naturelles, à cette rancune ordinaire de l'orpheline contre la marâtre. Le verset le plus tendre et le plus ému de sa prière de chaque soir implorait Dieu pour que les yeux de la chère enfant s'ouvrissent enfin. Elle aimait Césarine autant qu'Achille lui-même. Elle s'endormait souvent, et c'était son meilleur rêve, en serrant dans ses bras Césarine ramenée, qui lui souriait et lui rendait ses caresses.

Césarine, du reste, avait eu de bons moments parfois. Elle avait le cœur honnête et tendre. L'affection si vraie, si évidente de sa belle-mère l'avait souvent attirée.

Mais nous savons que Césarine subissait de perfides influences. Il est des préjugés si faciles à exalter!

Peut-être aussi Béatrice, dans l'excès de sa bonté, n'avait-elle pas pris tout de suite la position qui convenait. Elle avait exagéré le sentiment exquis et désintéressé qui était en elle.

Il ne faut pas, vis-à-vis des enfants, faire sa place trop humble. L'enfance abuse. Un peu plus de force ou de dignité aurait maintenu Césarine. Le respect amène parfois l'affection.

Mais Béatrice aimait tant! C'était à genoux qu'elle avait sollicité jadis les baisers de l'enfant rebelle. Elle s'asseyait si craintivement à sa place d'épouse et de mère, qu'on eût dit sans cesse qu'elle demandait pardon de l'occuper.

A dater du moment où le comte Achille avait mis fin au tête-à-tête que nous avons raconté, Béatrice était restée seule jusqu'à l'heure du dîner. Césarine avait fait demander de ses nouvelles par mademoiselle Jenny, et la pauvre Béatrice, exaltant la portée de cette attention banale, était arrivée à table toute joyeuse.

Je suis sûre d'être compris de la majorité de mes lectrices quand je dirai que ce fait, si insignifiant en apparence, lui mettait plus de baume dans le cœur que les récentes instances de M. de Mersanz lui-même.

La femme possède, en effet, un instinct de subtile logique qui la mène toujours droit au centre de la question.

Béatrice, sans raisonner cette croyance, avait l'intime conviction que Césarine était le principal obstacle entre elle et son mari.

Le dîner fut froid et convenable. Achille n'eut pas besoin de faire effort pour éloigner les sujets d'entretien qu'il redoutait. La présence de Césarine arrêtait toute parole confidentielle sur les lèvres de Béatrice; elle se borna à faire d'une manière douce et charmante les honneurs de sa maison.

Après le dessert, elle s'éloigna contente, parce que M. de Mersanz, en l'engageant à faire toilette, et pressé par un remords peut être, lui dit tout bas:

--Nous causerons demain.

Béatrice vint baiser Césarine, qui se laissa faire. C'était une bonne journée.

Les heures qui précèdent l'ouverture d'une fête, dans les ménages bourgeois, sont terriblement laborieuses. C'est un moment de presse, un branle-bas général, un coup de feu, pour employer l'expression consacrée. Les domestiques, surmenés, nourrissent des idées de révolte; les enfants, profitant du désordre pour faire le diable, mettent tout sens dessus dessous; les maîtres se donnent un mal lamentable et payent d'avance fort cher le vaniteux plaisir de _recevoir_ des gens qui vont railler leur mobilier, critiquer leur appartement, mordre leur caractère et hausser les épaules en humant leurs pauvres sorbets.

L'âne de la Fontaine disait: «Notre ennemi, c'est notre maître.»

L'invité arrange cela et pense: «Notre ennemi c'est notre hôte.»

Règle générale:

Si vous avez moins de cinquante mille francs de revenu, toute la peine que vous prenez en ces solennelles circonstances tourne à votre confusion.

Non-seulement la foule ne vous tient aucun compte de votre effort désespéré; mais, tout en vous déchirant, elle vous jalouse, et il y a une irréconciliable envie jusqu'au milieu de ses mépris.

Bénédictions sur la richesse! La richesse ne connaît ni ces douleurs préparatoires, ni les déboires qui succèdent au fiévreux enthousiasme de l'effort. La richesse laisse faire. Elle ne quitte les tranquilles hauteurs de son indolence que pour moissonner paresseusement ce qu'elle n'a point semé. Il n'y a pas de revers possible; la victoire est toujours là, fidèle. La richesse n'a d'autre chagrin que de passer, insensible et blasée, au milieu de ces faciles triomphes.

Elle a droit. Son public lui appartient. Il faudrait je ne sais quel événement impossible pour lui faire une chute.

Il ne faut pas croire, du reste, que les choses se fassent toutes seules. M. Baptiste, ce fonctionnaire privé que nous avons eu l'honneur de peindre dans sa magnifique quiétude, n'est pas absolument un homme de loisir. Il cause beaucoup avec mademoiselle Jenny, c'est la vérité, quand son grand cœur condescend à s'éprendre de cette parfaite soubrette; mais il faut l'heure du délassement à toutes les hautes intelligences.

M. Baptiste a les qualités de ses défauts. Nous le croyons larron, mais il est habile; nous le savons impertinent, mais il possède le grand art de commander. L'envers du maraud, c'est le factotum,--et quel ministre ne glisse pas volontiers son pied dans les bottes du roi son maître?

M. Baptiste coûte un prix fou. Il vaut énormément: presque moitié de ce qu'il coûte.

Je sais de braves seigneurs qui cherchent un M. Baptiste et qui ne le trouveront jamais.

Il faut un homme à M. Baptiste, qui se respecte trop pour voler un croquant nouvellement doré par le procédé électro-mobile.

Noblesse oblige. Les ancêtres de M. Baptiste faisaient les affaires de ceux qui allaient à la croisade. Quand, de père en fils, on a eu la gloire de dévaliser les preux, on éprouve le besoin de garder son rang.

A minuit, les salons de l'hôtel de Mersanz étaient pleins. Ce n'était pas du tout une petite fête de famille, selon la première idée de Béatrice, c'était un bal de bonne seconde force, avec le ban tout entier des invités de premier rang et une partie de l'arrière-ban.

Le faubourg Saint-Germain, considéré comme peuple noble ou matière à foule, pourrait être divisé en une soixantaine de catégories pour le moins.

Le classement de cette élégante population, par rang d'importance mondaine, n'est assurément pas difficile; mais il demanderait le même soin délicat que la confection d'une carte des vins, parfaitement équilibrée, où la préséance légitime des différents crus serait graduée selon l'art et au-dessus de toute réclamation.

Il y a les dominations,--les soleils,--crus suprêmes, portant le cachet de la comète,--les puissances, grands vins des années choisies,--les prônes, meubles un peu vermoulus, flacons un peu fêlés, qui déjà sourient et saluent quand on les appelle constance ou lacryma-christi,--les positions acquises, vins vulgaires, mais solides, à qui l'âge a donné un parfum inconnu.

Il y a les étoiles fixes, haut bordeaux, grand bourgogne, cotés dans le commerce; les planètes, pomard ou château-laffitte; les constellations, groupes intéressants, mais dont les bouteilles, trop jeunes, n'ont pas encore ces dentelles moussues; il y a enfin la voie lactée: une immensité d'astres sans nom,--un océan de petit vin blanc!

Il y a la légion étrangère: grands d'Espagne, madère et xérès, princes du saint-empire, fiers cristaux de Bohême, où perle l'or liquide du johannisberg ou du tokai; les jeunes seigneurs d'Italie, bruns, satinés, soyeux, ténors, tièdes et sucrés: pur syracuse; les lords,--mais l'Angleterre n'a que son ale pesante et son abominable porter.

Il y a les bouquets provinciaux: le champenois, plus noble que Clovis et dont madame veuve Cliquot porte la gloire aux deux pôles; la côte-d'or, le roussillon, l'anjou mousseux, le lourd orléanais, la bretagne aigrelette: tous bonnes âmes, rudes lames, jolies femmes drôlement crinolinées, appelant le faubourg Saint-Germain «mon cousin» avec d'étonnants accents.

Il y a la bourgeoisie alliée: nous entrons dans l'arrière-ban. Vins ordinaires, piquette, etc.

Il y a cette classe assez nombreuse de coquins, attachés au loyal faubourg comme la chenille à l'arbre: Tartufe moderne et sa hideuse famille,--toujours prêt à fonder des comptoirs en Californie, et buvant les aumônes, de l'autre côté de l'eau, en compagnie des filles de glaise: campêche empoisonné.

Il y a les protégés, pauvres diables, lourd fardeau: vin bleu.

Il y a les artistes: triste abondance. Arrêtons-nous.

Tout cela compose une formidable cohue. Tel palais de la rue de Varennes pourrait, s'il le voulait, à part les rayons, les astres et les simples lumières, réunir six fois plus de queues-rouges qu'un hôtel battant neuf, tout en plâtre, ayant l'honneur de servir de coque à un financier.

Chez M. le comte Achille de Mersanz, divers mains, il faut bien le dire, avaient lancé les invitations. Pour sa part, Béatrice n'avait guère appelé que les intimes de la famille et quelques amis de Césarine. Cependant les salons regorgeaient, et les indifférents se montraient en considérable majorité. Pour mettre le lecteur à même de trouver le mot de cette petite énigme, peut-être suffira-t-il de rappeler un passage de l'entretien confidentiel entre M. Baptiste et mademoiselle Jenny.

Ces deux discrètes personnes s'étaient avoué mutuellement qu'elles avaient, en tout bien tout honneur, des relations avec madame la marquise de Sainte-Croix.

Or, la façon dont devaient être dressées les lettres d'invitation n'était pas du tout indifférente à madame la marquise de Sainte-Croix.

Le comte Achille se trouvait n'avoir point de secrétaire. M. Baptiste, profitant de l'intérim, rendait de bons services. Nous ne saurions trop respecter le pouvoir de ce maire du palais.

La fête était fort belle, nonobstant certaines causes de désordre, inhérentes à la composition même de son public. Pendant ce premier temps qui est comme le prologue ennuyeux d'un bal, madame la comtesse de Mersanz avait fait les honneurs avec une grâce charmante. Il fallait être initié aux menaces qui planaient au-dessus de cette maison pour deviner la mélancolie derrière le beau sourire de Béatrice.

Césarine aussi avait fait les honneurs. C'était parfaitement bien pour un début. Elle avait joué son petit rôle d'héritière présomptive avec un aplomb résolu qui dénotait une envie de prochainement régner.

Sans risquer précisément aucune démarche contre la bienséance, Césarine ne s'était point placée sous l'aile de sa belle-mère.

Beaucoup de gens avaient remarqué cela.

Césarine, depuis le commencement de la fête, faisait cour à part.

Nous n'avons rien à faire avec le bal proprement dit et nous laisserons danser ceux qui étaient là pour danser.

Chacun sait quel délicieux essaim de jeunes filles peut fournir le faubourg Saint-Germain, mêlé ou non. Certes, la beauté n'est pas parquée dans un quartier; la beauté est partout dans notre France, enfant gâté de Dieu;--mais il serait injuste de ne pas reconnaître qu'au fond de ces hôtels, souvent tristes et froids au dehors, la race fleurit toujours fière et toujours rayonnante.

Quelle race? dira-t-on. Parlons-nous de chevaux?

Je ne suis pas cause que la langue hippique nous ait volé ce mot absolument nécessaire. Nous parlons de femmes et de la race française. La race française est là dans tout son éclat lumineux et charmant.

La race svelte et grande, les visages aquilins, les fronts à diadème: la beauté des filles des chevaliers.

Maintenant, si quelque curieux veut savoir pourquoi, dans le loyal faubourg, ces dames forment si victorieusement la plus belle moitié du genre humain, pourquoi les jouvenceaux ont un peu dégénéré, pourquoi les frères, doués modestement, ne ressemblent pas toujours à leurs adorables sœurs, nous avouerons avec ingénuité notre ignorance.

Voilà longtemps, du reste, qu'on parle de ce phénomène singulier. La statistique officielle n'a pas encore constaté ces bizarres différences.

Elles étaient là sous la chaude lumière des lustres, embellies toutes encore par cet incomparable génie qu'on appelle le goût français et qui est l'éclat dans la sobriété. Le plaisir animait leur teint et veloutait leurs regards. A la voix de l'orchestre, on voyait onduler comme un flot étincelant toutes ces fleurs, tous ces diamants et tous ces sourires.

Césarine avait dansé. On lui avait donné rang parmi les plus jolies.

Un instant, un seul instant, on avait pu voir mademoiselle Maxence de Sainte-Croix au milieu du tourbillon de la valse. Son cavalier était le comte Achille.

Il n'y eut pas deux avis. L'opinion commune, cet aréopage souverain, la déclara unanimement la plus belle.

Elle était la plus belle.--Là-bas, parmi cette verdure du jardin Géran, sous les gais rayons du soleil matinier, nous avons pu établir entre nos deux héroïnes un parallèle où mademoiselle de Mersanz n'avait pas le désavantage. Césarine, cher bouton de rose, perlé par la rosée, était bien une fille du matin.

Maxence était la fille de la nuit,--de la nuit radieuse où mille feux s'épandent et se croisent. Ses yeux profonds semblaient absorber tous ces éblouissements; son teint mat, aux roses et splendides reflets, buvait la lumière.

Il y avait sur son front de seize ans je ne sais quel fardeau de fatalité qui la paraît hautement comme la couronne d'une reine.

Quand un rayon passait dans ses cheveux noirs aux fauves échappées, où courait un mince rang de corail, vous eussiez dit une flamme mystérieuse. Les longs cils de sa paupière recouvraient une pensée étrange et peut-être tragique. L'admiration qu'elle faisait naître s'accompagnait de souffrance. C'était ce sentiment impossible à définir que suscite la perception de l'immensité dans la nature et dans l'art.

Cela plaît. C'est trop peu dire: cela exalte;--mais l'âme se replie comme si elle avait peur.

Une heure après la fête commencée, Maxence était illustre parmi les hôtes de M. de Mersanz. On la montrait aux nouveaux venus comme la maîtresse perle du vivant écrin qui miroitait dans les salons. Elle était le principal attrait, la principale curiosité de l'assemblée. Elle était la _lionne_, s'il est permis de prononcer encore ce mot, tombé dans le domaine ultra-vulgaire.

Et ce qui la faisait lionne, ce n'était pas seulement sa merveilleuse beauté. Sa merveilleuse beauté n'eût excité que l'étonnement, l'admiration, l'amour ou la jalousie.

Il y avait autre chose que cela dans l'impression produite par elle.

Osons le répéter, il y avait de l'effroi.

Des bruits couraient, des rumeurs, semées à dessein peut-être, circulaient de salon en salon.

Le comte Achille était le point de mire de tous les regards.

Qu'allait faire le comte Achille?

Les bruits qui couraient, les rumeurs qui sans cesse allaient et venaient, unissaient au nom du comte Achille le nom de Maxence.

Maxence était l'héroïne de ce drame annoncé, attendu, dont les péripéties allaient éclater peut-être sous les feux éblouissants de ces lustres, parmi les harmonies de cette fête.

XV

--Régulariser une position.--

Le comte Achille, par sa fortune, par son nom, par ses alliances, était du plus haut monde; mais ses oscillations politiques et aussi son second mariage l'avaient fait un peu déchoir. On savait que le maréchal le tenait à distance, et cette parenté avec le maréchal était la plus belle plume de son aile. Dans ses salons, il y avait bien un peu de l'un et de l'autre. L'ivraie se mêlait au froment en assez notable quantité.

Depuis le commencement de la soirée, madame la baronne du Tresnoy avait déjà souventes fois fait la grimace à l'aspect de certains visages.

Madame la baronne n'était plus jolie. Les grimaces qu'elle faisait n'avaient rien d'attrayant.

Elle était là avec ses deux grandes filles, pompeusement attifées;--car il est de règle, là comme ailleurs, que la toilette des demoiselles est en raison inverse du carré de leurs dots.

Juliette trouvait peu de danseurs, malgré les fruits savoureux du Midi et les fleurs confites qui formaient sa coiffure; Dorothée, nonobstant les feuillages trop touffus dont elle avait ombragé sa chevelure, n'en trouvait point du tout et restait sur sa chaise.

A cause de cela, elles pouvaient se donner tout entières aux impressions du moment.

Elles s'y donnaient avec la rancune amère des grandes filles qui font tapisserie.

En conscience, elles espéraient pis que pendre, et leurs dents de vaincues s'aiguisaient pour dévorer les catastrophes à venir.

Cela ne les empêchait pas de mordiller à droite et à gauche, pelotant en attendant partie.

--Quelle cohue! disait mademoiselle Juliette.

--On ne sait, en vérité, répondait mademoiselle Dorothée,--d'où sortent tous ces gens-là!

Gens de peu, petites gens, gens du plus mauvais ton, qui ne faisaient danser ni mademoiselle Dorothée ni mademoiselle Juliette!

Deux jeunes vicomtes de province, ayant encore le duvet des fruits de Béziers ou de Saint-Brieuc, vinrent en ce moment solliciter les mains de ces demoiselles pour la prochaine contredanse.

Madame la baronne du Tresnoy avait bien reconnu dans cet envoi la main charitable de Béatrice; mais mademoiselle Juliette ni mademoiselle Dorothée ne voient jamais ces choses-là.

Elles acceptent froidement l'aubaine et se moquent volontiers des juveigneurs de Quimper ou de Pézenas, qui viennent jeter une fleur sur les cailloux de leur sentier.

A la fin de la contredanse, elles échangent les communications suivantes:

--Il a l'accent auvergnat.

--Il brouille les figures.

--Il m'a dit que la journée avait été fort belle, pour la saison.

--Comme le gendarme de Nadaud... le mien m'a déclaré que Paris était plus grand que Brives-la-Gaillarde.

--C'est une découverte... mais le mien est de bonne maison.

--Le mien aussi.

--Il a un titre.

--Ils en ont tous à Landerneau!

Cela se termine par un double bâillement et par cette plainte sacramentelle:

--Où sont donc ces messieurs?

Ces messieurs, hélas! un groupe composé de toutes les admirations de mademoiselle Dorothée et de mademoiselle Juliette, une constellation où brillent tous les héros de ces mille romans que rêvent leurs heures ennuyées. Ces messieurs! douze ou quinze vainqueurs,--et pas un mari!

Où sont donc ces messieurs? Soit bizarrerie de goût, soit suprême bonté de cœur, si vous faites danser mademoiselle Juliette ou mademoiselle Dorothée, vous entendrez cette question pleine de mélancolique impertinence:

--Où sont ces messieurs?

Ces messieurs sont toujours au même endroit, croyez-le bien. Alfred de Lansac est au jeu, où il perd; Maxime de Beaumont aussi, André d'Orange également. Le comte Achille a établi quelque part un fumoir tout exprès pour M. de Grévy, le mari myope et volage de la charmante vicomtesse; pour Fauvel, l'heureux poëte à qui les plus mauvais opéras de salon coûtent à peine six mois de travail; pour Montmorin, pour le bel Aymar de Quelquechose,--rédacteur apprécié du _Journal des Demoiselles_,--pour Frémiaux, le maquignon fashionable, et autres sultans d'égale importance, tous faisant partie du groupe sidéral: CES MESSIEURS.

Même Frémiaux,--surtout Frémiaux. Le cheval étant, au dire de Buffon, un noble animal, anoblit tous ceux qui savent gagner cinquante mille écus par an dans une écurie.

Dans les songes maternels de madame la baronne du Tresnoy, les quines que l'on peut gagner à la loterie du monde ont parfois la figure busquée, les cheveux blonds crépus, les larges épaules et le lorgnon d'or de Frémiaux.

Personne ne s'indignerait si demain ce bon garçon mettait sur ses cartes: «M. de Frémiaux.» On s'y attend. Ce serait de sa part un acte courtois; cela prouverait qu'il ne dédaigne pas la particule.

Procédons par l'absurde, comme en géométrie. Supposons qu'il épouse, un vilain jour, mademoiselle Dorothée ou mademoiselle Juliette. Dans vingt ans, vos neveux pourront coudoyer de petits vicomtes de Frémiaux, dont les aïeux faisaient mieux que combattre les Anglais, puisqu'ils les vendaient,--et fort cher.

Si leur nom se trouve difficilement dans l'armorial, on cherchera dans le _Stud book_.

Notons pour mémoire que madame la baronne du Tresnoy avait salué fort légèrement madame la vicomtesse de Grévy, lorsque ces deux dames s'étaient rencontrées. Au contraire, elle avait accueilli avec reconnaissance et respect la démarche de madame la marquise de Sainte-Croix, qui avait bien voulu lui souhaiter le bonsoir en passant.

Madame la marquise avait une cour. Dix fois, Césarine de Mersanz était venue s'asseoir auprès d'elle. Le comte Achille l'avait promenée dans le bal.

On s'approchait d'elle avec une sorte de ferveur, et chacun voulait avoir un mot d'elle.

Sa toilette était un véritable chef-d'œuvre de combinaison. Cette femme avait réellement un grain de génie. Elle posait en vieille femme ce soir, en grand'mère plutôt qu'en mère, et cependant sa mise gardait une fière et souveraine élégance.

Elle était, avec Maxence, l'objet de la curiosité générale. Son apparition faisait nouveauté comme la _rentrée_ de quelque comédien célèbre. Depuis longtemps, elle tenait rigueur au monde, et le monde n'avait pas besoin de chercher le motif de son retour. Ce motif était là, vivant et charmant: c'était sa fille, c'était Maxence. La présence de cette délicieuse enfant lui était une parure nouvelle. On lui savait gré de cette toilette d'aïeule, dont nous parlions naguère; on la trouvait plus belle dans ce rôle imprévu, où elle apportait une douce et simple sérénité.

Les deux demoiselles Géran, placées non loin d'elle comme des aides de camp, n'étaient pas sans faire ressortir le ton exquis et la noble aisance de Flavie. La grande Mélite, portant haut comme un coursier de parade, cachait son embarras sous un air rogue. Moins intelligente que sa petite sœur, la suave Philomène, elle sentait bien cependant qu'elle n'était là que par tolérance et pour fournir la réplique à un moment donné du drame. Elle appartenait à cette catégorie de bonnes gens qui chantent à pleine voix quand ils ont peur et qui se drapent superbement quand on les déconcerte.

Philomène, au contraire, selon la pente de sa nature, dépassait le but par trop d'humilité. Elle était collante. Elle engluait son entourage à force de caresses et d'obséquiosités.

C'était de ce groupe si bien composé qu'était parti le _mot de la situation_.

Un mot illustre à la façon d'Attila et de Gengis-Khan, un mot fléau, un mot qui fait des ruines.

Un mot qui, cependant, exprime une chose morale, bonne, nécessaire, chrétienne.

Mais qui a servi de prétexte, ce terrible mot, depuis que le monde est monde, à des millions de trahisons, d'abandons et de lâchetés.

C'était dans ce coin, où les deux demoiselles Géran _travaillaient_ pour la marquise, qu'on avait dit pour la première fois:

--Vous sentez bien que,--maintenant,--avec une jeune fille de seize ans dans la maison,--M. le comte de Mersanz ne peut manquer de songer à RÉGULARISER SA POSITION.

Que vous en semble? Cela paraît bien innocent.

Cela a égorgé des monceaux de femmes, depuis Ariane jusqu'à cette pauvre fille qui peut-être respire, à l'heure où nous écrivons ces lignes, la mortelle vapeur du charbon, parce qu'un vulgaire Thésée la délaisse pour épouser une Phèdre bourgeoise, chargée fatalement de la venger.

Rien ne change. La tragédie antique court les rues en crinoline.

Cela tue, nous vous le disons; cela ravage.

Et que la mauvaise foi ne vienne pas prétendre que nous prononçons là de dangereuses paroles. La mauvaise foi n'aura pas beau jeu. Nous parlerons la bouche ouverte et nous mettrons les points sur les i.

En commençant ce livre qui s'appelle la _Fabrique de Mariages_, nous avions l'intention d'attaquer rudement certaines industries encore plus drôles que malsaines qui ont pris pour enseigne le dieu d'hymen.

Nous voulions traduire un peu à la barre de la comédie ces Mercures du _bon motif_, cimentant à tort et à travers--moyennant une commission--les alliances les plus biscornues.