La fabrique de mariages, Vol. 4
Part 2
Le soleil couchant glissait ses rayons obliques entre les hautes draperies des rideaux demi-fermés et venait frapper en plein le portrait de M. le baron du Tresnoy. Il y a des conditions de lumière qui font vivre tout à coup la toile. Le grave visage du magistrat, ainsi éclairé, semblait penser. C'était un recueillement triste et résigné.
Madame de Grévy crut voir cette figure pour la première fois.
Un instant sa tête, plus lourde, se pencha sur sa poitrine.
--Elle a ses filles! murmura-t-elle répétant sans moquerie le refrain de la baronne;--elle a un but ici-bas, un devoir, une mission. Elle protège quelqu'un, elle est nécessaire à quelqu'un... Ces deux créatures au cœur étroit, à l'esprit pointu, ces êtres taillés en pleine pièce dans la prose parisienne, ces _demoiselles_ presque laides, à peu près méchantes, ces larves qui n'ont qu'une passion, gagnent leurs ailes de mouche au changement de peau du mariage; elle les aime, elle les couve: c'est son trésor... elle brûlerait le temple d'Éphèse pour leur trouver des maris... Elle en fera des femmes, à force de travail, des femmes passables, des femmes à qui la maternité donnera à leur tour un but, un cœur, un prétexte de s'efforcer et de vivre. C'est le monde. Je suis au-dessous de ces gens-là, puisque je vis sans prétexte et sans but.
Sa main, qui était encore charmante, pénétra sous la moelleuse étoffe de son corsage et en retira un petit médaillon d'or émaillé.
Elle avait un secret, cette chère vicomtesse; car son regard inquiet fit le tour de la chambre.
Nul ne la regardait, sauf le portrait du préfet de police.
Eh bien, l'œil froid et ferme du magistrat défunt la fit tressaillir.
Elle avait un secret, un secret bien gardé, un secret tout entouré de terreurs et de défiances.
Que renfermait le médaillon joli, suspendu à un cordonnet en cheveux?
Au moment où elle allait l'ouvrir, la vieille boiserie craqua. Le médaillon fut vitement recaché dans le sein de la vicomtesse.
Tous les cœurs honnêtes en sont là. On a frayeur en touchant le seuil de certains mystères. Je sais des femmes que je n'aime point d'amour et je donnerais beaucoup, du temps, de l'argent, du repos, pour leur barrer le chemin des petits abîmes où trébuchent les anges de ce monde.
Plus d'une fois, la vue de ces portraits si bien cachés ou de tout autre indice m'a serré le cœur.
C'est si terrible, un roman, dans notre vie civilisée. Il y a autour de ces bonheurs volés tant d'inquiétudes, tant de douleurs, tant de larmes!--Parfois, il y a un si grand nombre d'âmes qui peuvent être brisées du même coup,--et parfois encore tant de sang!
Elles ne savent pas--les imprudentes!--où descend cette route dont l'entrée est toute semée de fleurs...
Ce craquement de la boiserie avait fait notre jolie vicomtesse toute tremblante. Le rouge était venu à ses joues, puis la pâleur. Nous ne saurions dire ce que l'émotion, la moindre émotion rendait d'attraits et de jeunesse à ce visage délicat, dont la beauté, au dire unanime des connaisseurs, était _un peu passée_.
Avez-vous vu revivre une fleur sous l'arrosoir?
Cette fleur de notre parterre parisien pouvait renaître, on le voyait bien. Il ne lui fallait pour cela qu'un peu de passion ou de bonheur.
Ce médaillon, était-ce la passion,--ou n'était-ce qu'un souvenir?
Les espoirs de cette union si prospère au début étaient-ils morts violemment, et ce médaillon contenait-il le portrait de l'assassin?
La vicomtesse attendit, l'oreille au guet, la main sous son corsage.
Puis elle sourit, raillant elle-même sa frayeur.
Puis encore elle ouvrit le médaillon d'émail, qui renfermait, en effet, un portrait.
Oh! pauvres femmes, victimes des méchantes hontes et des sophistiques pudeurs!
Ce portrait dont on faisait si grand mystère, puisque la seule crainte de le voir découvert donnait des frissons et des battements de cœur, ce portrait qu'on dissimulait comme l'indice d'un crime, c'était l'insouciant sourire du beau vicomte de Grévy à l'âge de vingt-cinq ans.
Vous figurez-vous cependant sans frémir quelqu'un entrant à l'improviste et surprenant la vicomtesse, cette sceptique, cette moqueuse, contemplant le portrait de son mari?
Les entendez-vous, le lendemain:
--Ah çà! la vicomtesse porte donc le portrait de son époux?
--Dans un médaillon qui ne la quitte jamais.
--Sur son cœur fidèle, jusqu'à la mort!
--Entre cuir et chair...
--C'est une gageure.
--C'est une relique!
Malheureuse vicomtesse! que de rires! que de bravos ironiques!
C'était à la rendre célèbre autrement qu'Arthémise, femme de Mausole, qui but son mari de si grand cœur!
Nous en sommes là.
Peut-être que cette charmante vicomtesse, femme vaillante, spirituelle et sensée, n'aurait pas eu si grande frayeur si le médaillon eût renfermé un autre portrait.
Au moins, ç'aurait été le gage d'une faute. Le monde n'aurait pu rire de si bon cœur.
On se demande avec stupéfaction d'où vient le magique pouvoir du rire des sots.
La vicomtesse ne donna qu'un coup d'œil au médaillon, mais elle y joignit un baiser. Une larme vint à ses yeux; puis un sourire mutin chassa cette larme.
Le médaillon fut remis à cette chère place que M. le vicomte de Grévy ne se doutait certes point d'occuper.
--Plût à Dieu qu'il en fût selon les paroles de la baronne!... murmura-t-elle;--pour toute récompense, je ne demanderais que son affection.
Le cœur fait toujours cette faute de français. Ce n'était pas l'affection de la baronne que madame de Grévy demandait à Dieu.
Mais bientôt un nuage plus sombre vint attrister son gracieux visage.
--Il faudrait d'abord réussir, reprit-elle;--et quelle chance puis-je avoir?...--Celui-là, continua-t-elle en reportant les yeux sur le portrait de M. le baron du Tresnoy,--avait pour lui tout ce qui fait la force d'un homme: le bon droit, la ferme volonté, la science des lois, l'expérience, le rang, le pouvoir... Et celui-là n'a pu soutenir la lutte contre cette femme... Moi, je suis faible; moi, je suis seule; moi, je n'ai ni acquis ni prudence... ma présence même en ce lieu prouve que je suis une folle...
Elle avança la main pour prendre le troisième cahier.
--Tous ceux et toutes celles qui se sont mis en face d'elle sont morts..., murmura-t-elle, tandis que sa main découragée retombait à vide.
Mais cet abattement ne dura pas longtemps. Ses paupières battirent tout à coup et un sourire d'enfant éclaira ses grands yeux mouillés.
--Si je mourais ainsi, dit-elle,--je suis bien sûre qu'il me regretterait...
Elle saisit le reste des papiers. Le troisième cahier était le récit des derniers jours de cette pauvre jeune femme, la première comtesse de Mersanz. Dans cette partie de son œuvre, la manière de M. le baron du Tresnoy semblait avoir subitement changé. Vous n'eussiez jamais cru que c'était l'austère magistrat qui parlait. Cela paraissait écrit sous la dictée d'un esprit simple, naïf et imbu de poésie.
La main d'une femme s'y reconnaissait à chaque ligne.
On voyait la jeune comtesse mourir, tuée lentement par ce poison moral que lui versait son bourreau sans pitié ni trêve. Tout était présenté d'une façon si claire et si énergique à la fois, que l'idée d'invraisemblance ne venait même pas à l'esprit.
Quand madame de Grévy lut la course en voiture au bois de Boulogne, devant la grille de la Muette, les larmes jaillirent de ses yeux. C'était le coup suprême.
Dans la voiture refermée, Anna entendait ce pauvre souffle de la victime, qui allait s'éteignant par degrés.
Le cahier s'échappa des mains de la vicomtesse. Elle avait le cœur serré comme si le drame eût déroulé devant ses yeux sa scène unique et si longue.
La porte s'ouvrit. L'heure était passée. Madame la baronne du Tresnoy se montra sur le seuil. Elle était froide et bourgeoisement affairée. Son visage ne gardait aucune trace d'émotion.
--C'est une chose bien singulière, dit-elle en refermant la porte avec soin;--Juliette, qui a pourtant beaucoup de dispositions,--tous ses maîtres sont d'accord là-dessus,--prend trois fois par semaine une demi-leçon de dix francs... et certes, c'est lourd pour un budget comme le nôtre... M. du Tresnoy a laissé une fortune très-bornée... Trente francs tous les huit jours... cent vingt francs par mois... Eh bien, elle ne fait pas de progrès... Vous comprenez bien, ma toute belle, que mon envie n'est pas que ma fille acquière un talent d'artiste... mais j'avais désiré une jolie force d'amateur... cela fait bien dans le monde, et, quoi qu'on dise, cela aide à s'établir... Dans mon plan, Juliette tenait le piano et Dorothée chantait... Il y a des maisons où l'on aime cela... J'ai souvent regretté, quand j'étais jeune, de n'avoir pas un talent...
Elle vint s'asseoir, en parlant ainsi, auprès de la vicomtesse, qui ne l'écoutait point.
--Eh bien, s'interrompit-elle en posant sa main sur le genou de madame de Grévy,--nos impressions?... Comment trouvons-nous tout cela?...
Elle s'arrêta en remarquant la maladive pâleur qui envahissait les joues de la jeune femme.
--Écoutez donc! fit-elle;--cela ne m'étonne pas, chère petite... on aurait peur pour moins que cela.
Madame de Grévy dit:
--Vous vous trompez, je n'ai pas peur.
--Alors, vous êtes brave comme les preux de la table ronde, ma toute belle... mais, malgré tout votre courage, il me semble que vous allez prendre mal... Vous ferai-je apporter quelque chose?
--De l'air!... murmura la vicomtesse, dont le front était humide;--je voudrais un peu d'air.
La baronne courut ouvrir la fenêtre.
Madame de Grévy fit effort pour se lever. Elle vint jusqu'à la croisée en s'appuyant sur le bras de sa compagne.
Celle-ci allait parler encore. La jeune femme l'arrêta d'un geste.
--J'ai tout lu, dit-elle;--j'ai tout compris. La tâche me plaît: je l'accepte.
Madame du Tresnoy changea de visage aussitôt et s'inclina silencieusement.
La vicomtesse poursuivit:
--Je me souviens de tout ce que vous m'avez dit, chère madame;--vous avez vos filles, je ne dois point compter sur vous.
--Absolument pas, répondit la baronne;--je ne puis vous offrir que mes souhaits et mes prières.
--Ces papiers eux-mêmes...
--Ces papiers surtout vous sont refusés... Vous comprenez que vous ne pourriez vous en servir sans mettre en cause M. du Tresnoy.
--Je ne vous demande point ces papiers, chère madame... je vous remercie purement et simplement de la science que vous m'avez donnée... Un mot encore, cependant... En dehors de vous, il se peut trouver un aide, un témoin, un instrument... Avant que je sorte de chez vous, permettez que nous cherchions ensemble.
--Je permets, répliqua la baronne... seulement, mon nom ne doit pas être prononcé...
--Cela va sans dire... vous avez vos filles.
La baronne sourit sans amertume aucune.
--Si jamais Dieu vous en donne, vous serez moins brave, dit-elle.
--Cherchons, reprit madame de Grévy;--cette Justine...?
--Envolée de Saint-Lazare, l'interrompit la baronne, perche on ne sait où.
--Madame Seveste?...
--Morte il y a très-longtemps, morte veuve, en laissant cette pauvre petite, dont je vous ai raconté l'histoire, à la grâce de Dieu.
--Madame Rodelet?...
--Muette, pour un morceau de pain qu'on lui jette.
--Ce Lagard?...
--Incapable et tombé trop bas.
--Les agents employés autrefois par votre mari?
--Je vous les interdis, ma toute belle.
--Il n'y a donc personne?...
--Si fait... il y a un être en ce monde qui peut combattre le monstre avec quelque chance de succès... C'est une femme, je vous le dis tout de suite... Elle est plus forte que je ne le serais moi-même; elle est plus forte que ne l'était mon mari. Elle sait tout ce que nous savons et tout ce que nous ignorons. Sa position la met à l'abri des coups qui nous briseraient...
--Elle est donc bien haut placée? fit la vicomtesse.
Madame du Tresnoy se mit à sourire.
--Est-ce que je la connais? demanda madame de Grévy.
--Assurément, non.
--Pensez-vous que je puisse me faire présenter à elle?
--Peut-être... mais pas par moi.
--En deux mots, qui est-elle? fit la jeune femme avec quelque impatience. Porte-t-elle un titre mieux sonnant que le mien? Est-elle duchesse ou princesse?
Le sourire de madame du Tresnoy devint plus malicieux, tandis qu'elle se penchait à la croisée en prêtant l'oreille.
Une voix douce et perçante à la fois qui chevrotait légèrement dans les notes hautes, montait en ce moment de l'esplanade des Invalides. Elle chantait:
--Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir!
Madame de Grévy fronçait déjà ses sourcils mutins, parce que la réponse se faisait attendre.
La baronne lui fit signe d'approcher et de s'accouder près d'elle à l'appui du balcon.
--Aimez-vous le plaisir? demanda-t-elle en fermant les yeux à demi.
La vicomtesse, à ce coup, se recula offensée.--La baronne lui serra le bras fortement.
--Je vous fournis le moyen que vous réclamiez, prononça-t-elle à voix basse,--le moyen d'entrer en rapport avec cette femme, qui peut combattre à armes égales madame la marquise de Sainte-Croix.
Son doigt tendu désigna une pauvre frêle créature dont le pas inégal semblait gêné par la boîte cylindrique qu'elle portait sur la hanche, une vieille petite marchande de plaisir qui tournait l'angle de la rue Saint-Dominique, jetant sa joyeuse provocation à quelques enfants groupés à l'entrée des bosquets:
--En voulez-vous?...
Madame de Grévy resta bouche béante, mais son regard interrogeait.
--Dieu me garde de plaisanter en un sujet pareil, madame! dit la baronne, devenue tout à coup grave et presque solennelle;--cette femme est la seule arme que je sache assez bien trempée pour vous la mettre dans la main,--car je vous admire et je vous aime;--cette femme a nom Marguerite Vital... Elle a été concierge au nº 37bis de la rue du Cherche-Midi.
--Oh!... fit madame de Grévy, dont tout le corps s'inclina en dehors du balcon.
--Elle connaissait madame Seveste, dont elle a recueilli, dans le temps, la fille orpheline, continua la baronne.--Cette femme a été concierge du nº 81 de la rue de _l'Université_; elle a vu mourir le millionnaire Rodelet... Cette femme a été concierge du nº 23 de la rue de _Varennes_; elle a eu le dernier soupir de madame la comtesse de Mersanz.
--Merci! s'écria la vicomtesse;--merci!
--Ce n'est pas tout, acheva madame du Tresnoy, qui la retenait par le bras;--cette femme est mariée légitimement au capitaine Roger, ce beau-père terrible dont la marquise de Sainte-Croix fait une machine de guerre.
--Et alors?...
--Et alors, vous pouvez lui parler haut et franc, car la comtesse Béatrice est sa fille!
XIII
--Toilette de mademoiselle Géran.--
La baronne parlait encore, que madame de Grévy descendait déjà en courant les escaliers de l'hôtel du Tresnoy.
--Tête folle! murmura la veuve en se rapprochant de la fenêtre pour voir ce qui allait se passer dehors,--excellent cœur!...
Elle ajouta, tandis qu'un sourire détendait ses lèvres:
--Il y a bien là dedans un peu de fringale romanesque... La chère belle s'ennuie... elle s'ennuie à mourir... elle a besoin d'une passion, d'un danger, d'une escapade... c'est pour sa santé...
Madame de Grévy venait de sauter dans sa voiture.
La baronne s'accouda sur son balcon.
--Est-ce que vraiment je deviendrais méchante sur mes vieux jours? pensa-t-elle.--Non! c'est le cœur qui parle chez cette pauvre victime de nos sophismes mondains... S'il lui faut un roman, c'est qu'elle ne veut pas égarer dans le banal sentier du vice son insatiable appétit de tendresse... Elle fait bien; Dieu l'approuve... et peut-être ferais-je comme elle, si je n'avais pas mes filles...
Un gros soupir ponctua cette amende honorable.
Nous n'irons pas jusqu'à affirmer que madame la baronne du Tresnoy fût devenue chevaleresque sans mademoiselle Juliette et mademoiselle Dorothée, ces deux grandes filles qui faisaient si peu de progrès dans les arts,--malgré le prix qu'on y mettait;--mais, enfin, l'exemple a ses entraînements. Il suffit d'un brave sous-lieutenant pour lancer sur la gueule béante des canons tout un troupeau tremblant de conscrits.
Il y avait un regret dans les dernières paroles de madame la baronne.
La voiture de madame de Grévy rejoignit la petite marchande de plaisir à quelques pas des bosquets.
Madame de Grévy sauta sur le trottoir.
Elle saisit par le bras la petite bonne femme étonnée.
La baronne ne pouvait entendre les paroles échangées, mais elle devinait,--et le souffle s'arrêtait dans sa poitrine, tandis qu'elle regardait avidement cette scène, muette pour elle, le corps tout entier penché en dehors de son balcon.
Madame de Grévy, l'élégante vicomtesse, serrait les mains de la petite bonne femme entre ses mains frais gantées.
Elle la poussa de force dans son coupé,--avec la boîte cylindrique, contenant ces excellents plaisirs,--la joie de la pension Géran.
Les gamins ameutés faisaient cercle à l'entour.
Le coupé partit au grand trot.
Il y avait une larme dans les yeux de madame la baronne du Tresnoy.
La cloche sonnait pour appeler les pensionnaires de la maison Géran à la récréation du soir. Du jardin, qui était vide encore, on commença d'entendre à l'intérieur un vague et subtil murmure: c'était un composé de mille petits mouvements et de mille bourdonnements plus petits. Le troupeau qui, tout à l'heure, allait se débander en liberté, était encore sous la surveillance des sous-maîtresses. Pour avoir le droit de courir et de chanter, de cabrioler et de crier, il fallait que la sévère porte du vestibule fût dépassée.
--Attendez donc, mademoiselle Victorine!
--Oh! la méchante, qui pince avant d'être dans le jardin!
--Ne me poussez pas, ou je vais le dire!
--Jouerons-nous à la visite, nous trois?... Je retiens Félicité pour le volant!... Finissez donc, mademoiselle.
Partout où une demi-douzaine de pensionnaires sont réunies, c'est ce cri qui domine: «Finissez donc, mademoiselle!»
Mais le perron est franchi. La sous-maîtresse, débordée à droite et à gauche, prend déjà le chemin de ce banc où elle va présider, mélancolique et ennuyée, aux jeux de la troupe turbulente. Son œil morne cherche dans les groupes les condamnées de la classe qui vient de s'achever.
Elle fait le compte de ses _retenues_, et que d'enfantines malédictions elle soulève, la pauvre fille! Comme on voudrait la trouver fautive pour lui rendre en faisceau toutes les petites misères qu'elle passe sa triste vie à éparpiller.
On la déteste aveuglément, comme on abhorre la hache ou le bourreau; on ne veut pas voir son propre martyre.
Pour elle seule au monde, disons-le bien haut, tous ces bons petits cœurs sont impitoyables.
S'en venge-t-elle? Il se peut, mais le fait est rare. Elle arrive si vite à l'état de pétrification! Remarquons ce symptôme effrayant: il n'y a jamais d'âge précis sur ces figures de victimes. Elles sont jeunes et vieilles à la fois.
Il se rencontre dans nos sociétés bien des sophismes vivants, bien des déclassements, bien des existences sacrifiées;--mais voici devant nos yeux le malheur le plus découragé, l'écrasement privé de toute compensation,--l'ennui poussé jusqu'au tragique, l'ennui assassin et mortel!
Ayez pitié, fillettes folles! Beaux anges souriants à qui l'avenir tresse des guirlandes, ayez compassion!
Songez qu'il s'est trouvé d'heureux enfants comme vous à qui ont manqué les promesses de l'avenir. Si vous alliez tomber jusqu'à cette pauvre et lugubre magistrature! Si vous alliez, radieux séraphins, devenir roides, timides, maigres, jaunes, et infliger des retenues?...
Chères petites, ayez pitié!
Les cris espiègles se répondaient sous les bosquets. La ronde tôt formée foulait la pelouse,--autre victoire. Dans les allées, les grandes entamaient la bourse des cancans du jour. Je ne sais comment cela se fit, la ronde s'arrêta au bout de quelques tours; cache-cache n'eut pas même le temps de s'organiser, les barres à peine mises en train s'arrêtèrent.
Les grandes étaient rassemblées en groupe serré dans l'avenue qui conduisait à ce cavalier fameux, affectionné par Maxence et Césarine.
Il était question justement de Césarine et de Maxence.
Toutes deux avaient quitté la pension,--le même jour,--à l'improviste.
Il y avait là-dessous un mystère.
Aussi, autour du groupe formé par les grandes, les moyennes se mirent à rôder. Elles voulaient savoir, les curieuses. On parlait bas: raison de plus.
Un mot transpira, puis deux. La calomnie, selon Beaumarchais, rase le sol. A la pension Géran, les bavardages, qu'ils soient ou non calomnieux, imprégnent l'air et se combinent tout naturellement avec lui. C'est un élément inconnu aux chimistes, mais qui fait sérieuse concurrence à l'oxygène et à l'azote.
Quand l'air fut bien saturé de cancans, les petites s'approchèrent.
Et la sous-maîtresse put lire de suite et sans être interrompue, soixante lignes d'un généreux roman américain, combattant avec une singulière vaillance l'esclavage, que nul ne songe à défendre.
Gloire à ceux qui ont la grandeur d'âme d'enfoncer les portes ouvertes!
--Auriez-vous jamais cru cela de cette Césarine?
--Elle faisait si bien sa fière!
--On ne va pas toujours ainsi sur le cavalier pour le roi de Prusse!
Deux ou trois grandes regardèrent le cavalier avec envie.
Et mademoiselle Anastasie continua:
--Du cavalier, on voit la terrasse d'une maison située rue de Babylone.
--Le jeune homme venait sur la terrasse, reprit mademoiselle Hermine.
--Du cavalier, on plonge sur l'avenue de Saxe...
--Tous les jours, le régiment passait par l'avenue de Saxe!
--Le clerc de notaire est blond...
--L'officier est brun...
--Qu'écoutez-vous donc là, petites filles?
Mademoiselle Hermine et mademoiselle Anastasie écartèrent brusquement les moyennes, qui les serraient de trop près. Elles manifestèrent avec franchise l'indignation que leur inspirait un tel excès de curiosité. Les moyennes, du même ton, repoussèrent bien loin les petites en disant:
--Ce n'est pas de votre âge!
La sous-maîtresse, éveillée en sursaut par le mouvement qui s'ensuivit, cacha son roman abolitionniste sous son camail.
Mais quand donc ces généreux Américains feront-ils des livres pour affranchir nos tristes sous-maîtresses! Voilà un lamentable sujet!
--Qu'est cela? demanda mademoiselle Mélite Géran, qui se montra en corset à une fenêtre du premier étage.
La sous-maîtresse se leva toute droite et resta immobile.
Le troupeau des fillettes se dispersa.
La grande mademoiselle Mélite cacha son buste fier et long derrière les battants de la croisée refermée.
Mais les jeux eurent beau recommencer, ce n'était plus qu'une mise en scène. Le ballon bondissait désormais hypocritement, les barres faisaient semblant de courir, la ronde se tordait par manière d'acquit, on ne mettait plus rien dans le corbillon, et la tour elle-même oubliait de prendre garde!
Les cancans allaient et venaient: un couple de nouvelles qui eût épuisé l'inépuisable magasin d'épithètes de madame de Sévigné,--une paire de _faits divers_ à révolutionner l'établissement Géran de fond en comble.
Ce n'est pas sans dessein que j'emploie ce mot _faits divers_. Je sais à Paris, à l'heure où j'écris, une pension Géran qui possède un journal quotidien, rédigé, publié et lu par ces demoiselles. Tous les efforts de l'autorité ont été jusqu'à présent impuissants à détruire cet organe, qui traite avec une indépendance frisant l'effronterie les plus hautes questions humanitaires,--au point de vue de la poupée. Les exemplaires séditieux du pamphlet circulent sous la mantille et sont avidement dévorés par ce gentil public, toujours enragé d'opposition. La révolte y est prêchée en phrases blondes qui font frémir. On peut, dès à présent, pronostiquer que, dans une dizaine d'années, le métier de mari sera une pure impossibilité.