La fabrique de mariages, Vol. 3

Part 7

Chapter 73,833 wordsPublic domain

Quand le comte Achille reprit la parole, ce fut pour dérouler ces doux projets qui naissent toujours d'une bonne résolution, pour esquisser le tableau de cette solitude enchantée que leur amour allait embellir. Il se complaisait à cela, et Béatrice l'écoutait comme on savoure un beau rêve.

Tout à coup, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Jenny, feignant d'être tout essoufflée d'une course qu'elle n'avait point faite, s'écria:

--Mademoiselle Césarine!

Béatrice se leva d'un bond, tandis que M. de Mersanz fronçait, en vérité, le sourcil. La situation le tenait; il n'était point content d'être dérangé.

--Qu'elle vienne, la chère enfant, qu'elle vienne! dit vivement Béatrice.

Mademoiselle Jenny ne bougeait pas.

--Allez donc la chercher! ajouta Béatrice.

Au lieu d'obéir ou de répondre, mademoiselle Jenny annonça de nouveau, mais d'un ton patelin et en baissant les yeux:

--Madame et mademoiselle de Sainte-Croix.

Achille se leva à son tour. Il chancelait sur ses jambes.

La figure de Béatrice se couvrit d'une mortelle pâleur.

Elle regarda son mari, qui détournait la tête.

--Je ne reçois pas, dit-elle;--allez, et répondez que je ne reçois pas!

Achille était muet.

Mademoiselle Jenny restait toujours immobile.

--Eh bien?... fit impérieusement Béatrice.

--C'est que..., balbutia mademoiselle Jenny en jouant l'embarras,--ces dames sont déjà au salon.

M. de Mersanz fit un mouvement pour sortir.

--Et qui vous a autorisée...? commença la jeune comtesse.

Cette fois, mademoiselle Jenny releva la tête et répondit d'une voix assurée:

--C'est mademoiselle de Mersanz qui m'a donné l'ordre de les recevoir.

Béatrice se laissa choir sur le divan.

Le comte Achille hésita un instant, puis il lui baisa la main et sortit en disant:

--Je vais embrasser ma fille.

VIII

--Le cabinet du mari.--

Un temps de galop ramenait notre cavalcade le long du bas côté de l'esplanade des Invalides. Frémieux, le maquignon fashionable, tenait la tête; M. de Grévy et M. de Montmorin suivaient.

Frémieux disait:

--A cent cinquante louis, vous n'en trouveriez pas un pareil!

--Règle générale, répliqua M. de Montmorin,--chaque fois que Frémieux vous engante, c'est uniquement pour vous faire plaisir. Il a choisi la carrière chevaline pour donner cours à sa générosité naturelle. Aussi vient-il d'acheter une terre de deux cent mille écus dans le Calvados.

--Pour surveiller de près ses élèves, ajouta Grévy.

Ils galopaient.--Ils arrivèrent devant la grille de l'hôtel de Mersanz.

Le vicomte de Grévy s'interrompit pour dire:

--Passez franc, Frémieux, et ne regardez que d'un oeil.

Frémieux, obéissant, ne fit que passer. Il jeta un coup d'oeil rapide au travers de la grille. Le vicomte et M. de Montmorin, qui le suivaient, passèrent en affectant de tourner la tête.

Frémieux dit quand le trio équestre eut enfilé la rue Saint-Dominique:

--Il n'y a plus personne dans le jardin, personne sur la terrasse de madame du Tresnoy; toutes les fenêtres de l'hôtel sont closes... C'est lugubre comme un décor de mélodrame.

--Nous verrons un acte ou deux ce soir, répliqua M. de Montmorin.

--Messieurs, dit le vicomte de Grévy,--cette femme-là est une des plus belles, des plus spirituelles, des meilleures que j'aie rencontrées, depuis que j'ai des yeux pour regarder les femmes... Nous ne pouvons rien pour elle; mais le premier venu peut aggraver le danger de sa position en colportant ou en écoutant les bruits qui courent...

--Sur dix personnes que nous avons rencontrées au bois, fit observer Montmorin, neuf nous ont parlé de cette affaire-là... C'est le bruit public... on ne peut empêcher Paris de bavarder.

--Et, d'ailleurs, ajouta Frémieux, naturellement porté à la sévérité en fait de morale par le genre de commerce qu'il avait l'honneur de pratiquer,--voilà madame de Mersanz qui va rentrer dans sa famille. Il faut que la position soit régularisée.

Notez ce mot. Il est poignard.

Les mots poignards sont au nombre de douze ou quinze dans le langage parisien.

Si vous entendez une rumeur d'où se dégage ce mot: _régulariser la position_, soyez sûrs qu'il y a quelqu'un à tuer.

On parla d'autre chose. M. le vicomte de Grévy resta soucieux.

Dans le jardin de l'hôtel de Mersanz, le silence le plus complet régnait. A l'intérieur, on achevait les préparatifs de la fête de ce soir. M. Baptiste était dans son beau. C'est à ces heures solennelles qu'on juge un général en chef.

M. Baptiste était calme et hautain. Il donnait ses ordres du bout des lèvres. Parfois, quand mademoiselle Jenny et lui se croisaient dans les corridors, un sourire plein de malicieuse finesse était échangé.

Évidemment, ces deux bonnes âmes comptaient bien se divertir, ce soir.

--Ça marche! dit mademoiselle Jenny après sa dernière expédition dans la chambre à coucher de Béatrice.

--Ça marche, répondit M. Baptiste,--je viens d'entrouvrir une lettre adressée à monsieur. Elle est du maréchal et j'y ai lu cette phrase: «Songez à régulariser votre position...»

Le bon capitaine Roger dormait sous les charmilles.

Barbedor regagnait ses domaines, après avoir poussé aussi loin que possible le scandale du jardin. Niquet et Palaproie effrayaient les passants sur l'esplanade par les moulinets insensés de leurs cannes et leurs clameurs patriotiques.

Les bonnes gens du quartier disaient:

--Si on peut mettre des vieux dans des états pareils... C'est pourtant chez le comte de Mersanz qu'ils vont faire leurs farces...

Mais c'est à l'hôtel du Tresnoy que notre drame se continue.

Madame la baronne du Tresnoy et madame la vicomtesse de Grévy étaient réunies dans une vaste pièce, à l'aspect sombre et austère, qui avait servi de cabinet de travail à feu M. du Tresnoy. Depuis sa mort, tous les objets à son usage étaient restés là tels quels. Le respect de la famille défendait ce sanctuaire, qui sentait énergiquement le renfermé.

L'ameublement du cabinet affectait le style empire. Les siéges en bois d'ébène, chargé de sobres sculptures, avaient cette tournure lourde et courte qui imprimait en ce temps à tous les objets usuels un caractère d'uniformité si fâcheuse. Le bureau, également en ébène, incrusté carrément d'un filet de nacre azuré, touchait à la muraille entre les deux fenêtres.

Au-dessus du bureau pendait le portrait de M. le baron du Tresnoy, en costume de conseiller maître à la cour des comptes. Il avait occupé cette position avant d'être préfet de police.

C'était une toile sèche et roide, signée par un bon peintre de l'école de David. La robe rouge, crûment exprimée, tuait le visage, qui s'effaçait presque, placé qu'il était à contre-jour.

Cette peinture était la seule qui ornât le cabinet. Les trois autres pans des murailles étaient recouverts par trois corps de bibliothèque en chêne noir à filets de nacre, couronnés d'une corniche conique sur laquelle se couchaient, de distance en distance, des figurines de bronze.

Presque toutes représentaient des sujets de la tragédie antique.

Les vitrines de la bibliothèque laissaient voir une belle collection de livres de grand format à la reliure austère.

Un voile de serge d'un vert sombre était jeté sur les papiers du bureau.

Rien n'était poudreux ni dérangé, en ce lieu où l'ancien maître de la maison avait coutume de prolonger ses veilles laborieuses. Le désordre eût peut-être amoindri le caractère de tristesse glaciale qui se dégageait abondamment de tous ces objets; mais il n'y avait point de désordre.

C'était un deuil calme et profond, tout plein de symétrique gravité.

Madame la baronne du Tresnoy et la vicomtesse étaient assises auprès du bureau, dont les séparait l'ancien fauteuil de travail de feu M. du Tresnoy.

Sur ce fauteuil, recouvert en maroquin vert noirâtre, plusieurs liasses de papiers étaient posées; ces papiers avaient été pris parmi ceux qui dormaient depuis des années sous la serge du bureau.

Madame du Tresnoy était pâle. De vagues inquiétudes se lisaient dans son regard.

La vicomtesse semblait fort émue. Sur son visage spirituel et gracieux, qui paraissait tout jeune au demi-jour tombant des hautes fenêtres voilées, vous eussiez reconnu cette vaillance agitée et un peu fiévreuse des chevaliers enfants qui vont se jeter dans quelque romanesque aventure.

Nous avons dû le dire: elle était charmante ainsi, par le seul espoir d'occuper au bien son oisiveté découragée.

Elle attendait. Depuis une minute ou deux, madame du Tresnoy gardait le silence. Évidemment, la rêverie la tenait.

--Il y a ici bien des secrets! dit-elle tout à coup comme en se parlant à elle-même.

Puis, prenant la main de la vicomtesse:

--Ma chère Anna, voulez-vous réfléchir encore? demanda-t-elle;--le danger existe, je vous le répète... Cette femme a brisé des obstacles plus forts que vous.

--J'ai réfléchi, chère madame, repartit la vicomtesse en assurant sa voix un peu altérée;--je vous répète à mon tour qu'il me plaît en ce moment d'affronter un danger quel qu'il soit.

Madame du Tresnoy se pencha vers elle et la baisa au front.

--Vous êtes bonne, murmura-t-elle;--vous eussiez mérité d'être heureuse.

Et, comme une étincelle de fierté blessée s'allumait dans l'oeil malin de la vicomtesse, elle ajouta:

--Je sais que vous ne vous plaignez pas... Je sais que vous avez jeté un spirituel et hardi paradoxe sur vos tristesses... mais je sais que vous souffrez...

--J'ai souffert, chère madame, rectifia madame de Grévy;--voilà longtemps que je ne souffre plus...

Les traits de la vieille dame exprimaient une sorte de pitié maternelle.

--Puisque vous êtes bons tous deux, poursuivit-elle,--tous deux généreux et sincères, le mal n'est pas sans remède.

--Que voulez-vous dire? s'écria la vicomtesse révoltée.

--Je veux dire, répliqua madame du Tresnoy,--que ces belles témérités font une auréole au front d'une jeune femme... que M. de Grévy est un chevalier aussi...

--Un chevalier myope! interrompit Anna tournant la chose en plaisanterie;--en admettant qu'il me poussât une auréole, M. le vicomte ne la verrait pas.

--Je veux dire, continua la baronne,--que M. de Grévy pourrait bien se trouver sur la même route que nous...

--Alors, je change de chemin! fit vivement la vicomtesse.

--Je veux dire, acheva madame du Tresnoy, souriant avec reproche,--qu'on a vu des réconciliations s'opérer ainsi, entre braves, au champ d'honneur...

--Chère madame, dit sérieusement Anna,--ne me liez pas les mains au moment d'agir!... Si je croyais que M. le vicomte fût mêlé à tout ceci...

--Vous craignez donc bien le bonheur? murmura madame du Tresnoy.

--Je crains les drames épais et imbéciles, répondit Anna;--les reconnaissances, les réconciliations, toutes les péripéties où l'on tombe dans les bras l'un de l'autre en criant: «Merci mon Dieu!» et en versant des torrents de douces larmes... Nous avons fait, M. le vicomte et moi, notre vie telle qu'elle est d'un commun accord... Cette existence est à notre goût... Nous prétendons n'en point changer.

--Pauvre maladie de ce temps-ci! murmura la veuve du magistrat,--épidémie du sophisme...

Elle regarda un instant la vicomtesse en face.

Puis, changeant de ton brusquement:

--Ne parlons donc plus de cela, dit-elle,--et venons à nos faits... Je vais vous raconter une histoire assez mystérieuse, qui n'a pas de commencement et à laquelle manque un dénoûment... Le secret ne m'appartient à aucun titre... Mon mari, dont j'ai transgressé les ordres en cette circonstance seulement, voulait l'emporter avec lui dans la tombe... Je vous préviens que, si je désobéis pour la première fois de ma vie à mon mari mort, ce n'est pas au hasard... Mon mari craignait pour moi, mère de deux orphelines; il est possible que, si j'eusse été seulement sa veuve et sans charge d'âmes, mon mari m'eût dit: «Achève ma tâche...» Cela est possible; je ne l'affirme point.

»Je vous prie de m'écouter sans m'interrompre: je vous dis ici des choses qu'il m'est difficile d'exprimer. Pour que vous me compreniez bien, je vais user d'une franchise qui me coûte.

»Ce que vous venez me demander, en un moment de caprice peut-être, c'est précisément la portion de l'héritage de M. du Tresnoy que j'ai répudiée. Exécutons sa volonté à la lettre.

»Je vous offre cette portion de son héritage, malgré sa volonté, parce que je crois bien faire. Vous n'avez que vous-même à perdre, et vous avez à gagner ce calme de la conscience qu'on n'achète, dans la position follement prise par vous, qu'au prix d'un grand effort et d'un grand dévouement.

»J'ai un poids sur la conscience. Pourquoi vous le cacher, ma bonne et chère Anna, puisque vous allez peut-être m'en décharger.

»Vous qui avez été pendant quelques mois la compagne d'un homme de beaucoup d'esprit et d'usage, dont la seule affaire est le plaisir, vous n'avez pu faire vos opinions que dans les livres. Je sais les livres que vous lisez. Ils sont très-beaux. En les pilant dans un mortier, on n'y trouverait rien de ce qui peut guider et régler un coeur.

»Je vous étonne, et cependant, vous, âme excellente, vous avez quitté la droite voie et votre coeur n'a point de règle. Quelle autre preuve vous faut-il de la vanité affligeante de vos lectures?

»Entrez au dedans de vous-même et reconnaissez que vous n'avez trouvé d'enseignements ni dans vos études, ni dans cette phase souriante et trop courte de votre vie que vous raillez maintenant: votre lune de miel.

»Ah! c'est qu'il n'y a que deux éducations pour nous autres femmes, le mariage ou la religion.

»Vous n'êtes pas encore arrivée à la religion; le mariage a glissé pour vous comme un rêve.

»Vous seriez stupéfaite, Anna, mon amie et ma fille, si vous pouviez soupçonner seulement quelle somme de science et de conscience, de désillusionnement, de philosophie, de raison sûre, tranchante, implacable, une femme douée de facultés fort ordinaires--comme moi--peut acquérir et thésauriser dans l'accomplissement de ses devoirs d'épouse, prolongé pendant vingt années.

»Je parle du cas où le mari est capable d'enseigner. C'est mon cas. M. du Tresnoy était un coeur solide et doux, une éminente intelligence.

»Mes opinions sur toutes choses sont faites. J'ai en moi-même un code avec prescriptions certaines et sévères. J'ai ma loi universelle et complète. Je n'hésite jamais.

»De là vient que mon repentir est un remords,--car j'ai agi en connaissance de cause.

»Dans mon opinion arrêtée, il est aussi coupable de laisser passer l'assassin armé que de tuer un homme volontairement. Le crime passif n'a pas plus d'excuse que l'action du crime.--La jurisprudence humaine admet ceci, à un certain degré: c'est ce que le code appelle complicité morale.

»Voici le poids que j'ai sur le coeur.

»A cause de la volonté dernière de M. du Tresnoy, mon mari, et chargée que je suis de ce dépôt, délicat entre tous: mes deux filles, j'ai reculé,--lâche comme une mère,--devant ma foi et ma loi.

»J'ai laissé passer l'assassin armé. Je suis restée immobile et muette quand il fallait agir et quand il fallait parler haut...

--Et vous voulez réparer votre faute? demanda la vicomtesse.

--Je vous avais priée de ne me point interrompre, dit madame du Tresnoy presque sévèrement.

Puis elle ajouta d'un ton rassis et résolu:

--Non, je ne veux pas réparer ma faute. J'ai agi par réflexion. Ce que j'ai fait hier, je le ferais demain.

Le rouge monta au visage de la vicomtesse.

--Ma chère belle, reprit madame du Tresnoy,--notre conférence a un caractère plus singulier encore que vous ne pensez... Je ne fais pas de pruderie avec vous; je vous dis sans ménagement et sans fard: Je ne veux rien risquer... rien, entendez-vous?... absolument rien...

--Mais les aveux que vous venez de me faire!... s'écria madame de Grévy.

La baronne eut un singulier sourire.

--Voilà un mot téméraire! murmura-t-elle;--je pourrais le prendre pour une menace et jeter au feu ces papiers qui sont ma seule imprudence... mais je n'ai pas peur de vous, chère enfant... D'abord, vous êtes honnête jusqu'au bout des ongles: je vous ai jugée... ensuite, vous n'avez plus, dans notre monde cette autorité intacte... comment exprimer mon idée sans vous blesser?... cette virginité du crédit.

De rouge qu'elle était, la vicomtesse devint pâle.

La baronne la regardait en face.

--Pour garder tout cela, poursuivit-elle en piquant chacun de ses mots,--il faut faire bon ménage... Si vous prononciez une parole, je dirais que vous en avez menti!

--Madame!... fit Anna, qui sauta sur son siége.

--Mon Dieu, oui, reprit tranquillement madame du Tresnoy;--c'est une chose bien vulgaire, n'est-ce pas, que le ménage?... Nos salons accueillent toujours ce mot avec un sourire où il y a de la moquerie... Eh bien, c'est la base solide, c'est le piédestal, c'est le trône bourgeois dont les quatre pieds carrément calés défient les chocs et les assauts... Je suis presque pauvre et vous êtes très-riche... je suis vieille et l'on peut dire que vous êtes encore toute jeune... De plus, j'ai cet appendice défavorable et antipathique: deux grandes filles difficiles à marier... Mais M. du Tresnoy et moi, nous étions un ménage... Que vous disiez oui, que je dise non, entre nous, le monde n'hésitera pas.

La vicomtesse fit un mouvement comme pour se lever et prendre congé.

--Je ne vous retiens pas, prononça doucement la baronne;--vous pouvez vous retirer: il en est temps encore... J'ajoute tout de suite, afin qu'il ne puisse y avoir entre nous l'ombre même d'un malentendu, j'ajoute que, dans la lutte à entamer, vous n'aurez à attendre de moi aucune espèce de secours... pas même un témoignage... Vous irez à la bataille seule et presque désarmée; car les armes qui sont là vaudront peu contre votre terrible adversaire...

Elle avait posé sa main étendue sur les papiers.

--Le hasard vous aura fourni cette arme, comprenez-moi bien: je vous interdis jusqu'au droit d'en désigner la source véritable. Déjà je vous ai parlé de démenti; s'il vous arrivait de prononcer mon nom ou celui de mon mari, vous me trouveriez partout sur votre passage, froide comme vous me voyez, et je vous dis d'avance la parole qui tomberait de mes lèvres: «Imposture.»

Ses yeux n'avaient pas quitté le visage de la vicomtesse. Elle n'avait à prononcer de semblables paroles ni peine ni honte.

Cependant, elle ajouta en manière de laconique excuse:

--M. du Tresnoy ne nous a pas laissé de fortune, et j'ai mes filles.

Madame la vicomtesse de Grévy s'était rassise. Elle resta un instant silencieuse.

Son regard se fixait sur ces papiers, jaunis déjà par le temps, que recouvrait la main de madame du Tresnoy.

Celle-ci attendait. Son attitude était tranquille; sa physionomie peignait l'indifférence.

Elle vit l'oeil d'Anna briller tout à coup; elle dit:

--Prenez garde!... si ce n'est que de la curiosité... cela peut vous coûter trop cher!

Ce fut sa dernière parole.

Anna se redressa, véritablement fière et charmante.

--A quel prix peut-on payer trop cher une amie? dit-elle avec un beau sourire et en faisant signe à sa compagne de prendre les papiers;--personne ne m'aime plus... je n'aime plus personne... j'aimerai cette pauvre belle créature dont on veut déchirer le coeur... j'aimerai Béatrice et je serai bien payée!

Avant de prendre le dossier, madame du Tresnoy se leva et vint la baiser au front.

--Que Dieu vous soit en aide! dit-elle avec une solennelle émotion.

IX

--37 et 37 bis.--

C'était, dans cette vaste et sombre pièce, un silence profond.

Aucun bruit ne venait, sauf, par intervalles, le son sec du piano de mademoiselle Juliette, qui jouait un _morceau brillant_ à l'étage au-dessus.

Madame du Tresnoy feuilletait déjà le dossier.

Elle passa la main sur son front, et Anna s'aperçut que des gouttes de sueur y perlaient.

Elle commença ainsi, d'une voix tout à coup altérée:

--J'ai perdu mon mari le 17 septembre 1829. Je crois qu'il n'est pas mort de sa mort naturelle.

La vicomtesse tressaillit vivement.

--Je crois..., répéta la baronne en appuyant sur ce mot;--je n'ai pas de preuve absolument certaine... Mon mari, quelques heures avant son décès, me montra ces papiers que je tiens à la main et me dit: «Je meurs de cela...»

--Madame! s'écria Anna indignée,--moi qui n'ai pas toujours fait _bon ménage_ comme vous dites, si mon mari agonisant m'avait fait une révélation pareille...

--Vous l'auriez vengé, n'est-ce pas? prononça la baronne d'un ton glacial.

--Ou j'aurais péri à la peine, madame!

La baronne secoua la tête.

Il y avait une tristesse amère dans son sourire.

--Vous êtes jeune, murmura-t-elle,--et vous êtes seule...--D'ailleurs, s'interrompit-elle,--je ne suis pas en cause. Ce n'est pas pour avoir votre avis sur ma conduite que je vous ai ouvert la porte de cette chambre... Je n'ajoute donc qu'une parole: l'homme que vous voyez là (elle montrait le portrait) n'a jamais su en sa vie honnête, laborieuse et sainte, ce que signifiait ce mot: vengeance... Quand même vous auriez le droit de nous juger, peut-être vous manquerait-il le sens qui fait l'arrêt équitable: vous n'avez pas nos vertus et vos passions ne sont pas les nôtres...

»Peut-être n'avons-nous pas votre élan ni cette valeur étourdie qui faisait de vous des chevaliers au temps jadis.

»Je dis _vous_ et je dis _nous_, parce que, dans ce monde noble qui essaye de survivre au passé, nous sommes deux groupes distincts.

»Vous êtes la noblesse d'épée: vous n'avez plus d'épée.

»Nous sommes, nous, la noblesse de robe: on nous laisse notre robe. Nous existons encore par cette raison que la bourgeoisie régnante reconnaît en nous ses précurseurs.

»Nous sommes bourgeois sous nos titres.--Si jamais vous ressuscitez, vous, c'est que vous vous serez fait peuple.

»Vous étiez généreux,--mais si étourdis, que vous avez laissé brûler l'univers.

»Nous sommes austères et nous sommes prudents,--mais nous prenons n'importe quoi pour étayer le logis où dorment nos enfants.

»Dévouez-vous donc, c'est votre génie. Moi, je couve: c'est mon instinct...

Elle remit le dossier fermé sur ses genoux et croisa ses deux mains au-dessus.

Son visage long, dont les traits amaigris s'accusaient vigoureusement et d'une façon presque virile, s'anima soudain. Elle fit un geste comme pour dire: «Nous arrivons au fait.»

L'attention de la vicomtesse redoubla.

--Au commencement de juillet de l'année 1819, reprit la baronne d'une voix plus basse, mais très-distincte, un homme se présenta qui demandait instamment à entretenir M. du Tresnoy. Mon mari donnait sa vie entière aux travaux de sa charge. Il avait pris pour règle de conduite de ne jamais négliger un renseignement, lors même que la source en devait rester inconnue.

»Ainsi le magistrat peut-il payer de sa personne, tout aussi bien que le soldat sous les armes. Malgré de sages précautions, la vie de M. du Tresnoy fut plusieurs fois en danger.

»Mais, en cette circonstance, il s'agissait d'un personnage absolument inoffensif. C'était un garçon qui se nommait Fromenteau et qui gagnait péniblement sa vie à pratiquer dans Paris je ne sais quel pauvre petit courtage. Il était jeune encore, très-naïf et pris de la passion de s'établir.

»Sa fiancée, en effet, une fille Stéphanie, lui avait posé cet ultimatum: «Point d'établissement, point de mariage.»

»Ces détails peuvent vous sembler d'une très-puérile petitesse. En fait de police, il n'y a point de petits détails.

»C'est une véritable chasse, et vous savez que l'art illustre de la vénerie a pour base un ensemble de microscopiques indications.

»Ce Fromenteau demandait une place d'agent, afin de gagner les premiers fonds destinés à fonder son établissement. Il n'arrivait pas les mains vides.

»Voici le rapport qu'il fit à M. du Tresnoy, dès le premier soir:

»Une femme jeune encore et très-belle habitait le nº 37 de la rue du Cherche-Midi, sous le nom de madame Octave Merriaux. Ce devait être, au dire de Fromenteau, un pseudonyme que ce nom de Merriaux et le logis un pied-à-terre de contrebande.