La fabrique de mariages, Vol. 3
Part 6
»Je crois qu'elle était plus belle. C'étaient maintenant de longs cheveux noirs à reflets fauves, des sourcils dessinés hardiment, des yeux de feu, un teint d'Espagnole.
»C'était... pourquoi ne vous le dirais-je pas, Achille?... c'était une figure que j'avais vue... que nous avions vue ensemble tous les deux...
»Cette jeune fille qui a l'air d'une femme, cette enfant au regard profond et hardi... Maxence... l'amie de notre bien-aimée Césarine.
»Elle fixait sur moi ses yeux, qui me brûlaient.
»On eût dit qu'elle voulait me chasser. Elle me montrait du doigt à Césarine. Césarine s'éloignait de moi...
»Puis nous fûmes seuls tous deux, Achille. Vous étiez triste et doux. J'avais la mort dans le coeur,--comme à l'heure où nous sommes.
»Quelque chose vous empêchait de me parler; mais je voyais votre pensée en dedans de vous-même.
»Vous vouliez vous séparer de moi. Toute votre fortune était là dans une cassette, sur la table. Vous vouliez me dire: «Partageons... prends-en la moitié...»
Le comte Achille releva la tête tout à coup et ses yeux brillèrent.
Son regard interrogea le visage enfiévré de Béatrice.
Une parole se pressa sur ses lèvres.
Mais il n'eut pas le temps de la prononcer.
Ce qu'il fut sur le point de dire, nous ne le répéterons pas. Béatrice ne le devina point, puisqu'elle resta debout.
C'eût été à lui briser le coeur.
Elle prit les deux mains du comte et les serra doucement entre les siennes, qui brûlaient.
--Je vous connais..., murmura-t-elle;--s'il était possible que vous me chassiez, du moins, vous ne m'insulteriez pas!
Mademoiselle Jenny l'a dit bien souvent depuis à M. Baptiste et à d'autres: «Il ne tint pas à un cheveu que M. le comte ne proposât la moitié de sa fortune.»
Vous sentez bien que mademoiselle Jenny était là quelque part aux écoutes.
C'était sa fonction. Elle ne pouvait manquer à ce sacré devoir.
Mon Dieu oui,--du moins mademoiselle Jenny le comprit ainsi;--monsieur le comte n'aurait pas mieux demandé que de faire comme dans le rêve de Béatrice. Ce mot _partage_ lui vint positivement jusqu'aux lèvres.
Ce mot, dans la bouche du comte Achille, valait juste quatre cent mille francs de rente.
Sangodémi! que de charmantes comtesses pour rire auraient donné leur démission pour moins que cela! Avec la moitié de cette moitié, avec le quart, la plus niaise de ces châtelaines eût acheté une duché-pairie dans la rue Saint-Georges et appris à lire par-dessus le marché.
Quatre cent mille francs de rente,--pour s'en aller!
Vous voyez qu'en somme ce joli comte Achille était un bien honnête homme!
Pour mademoiselle Jenny, ce moment fut dramatique au delà de toute expression. Elle eut la chair de poule, son petit coeur battit; elle fut obligée, pour dominer son émotion, d'ouvrir un flacon de sels appartenant à Béatrice et qui, je ne sais comment, se trouvait dans sa poche.
Béatrice ne parla plus. Elle fixa son regard chargé de mélancolie sur Achille. Elle essaya de sourire encore.
M. de Mersanz était à la torture. Ce n'était pas un coeur de roche, bien au contraire; il avait donné en sa vie des preuves multipliées de sensibilité vulgaire; mais il avait rarement subi ces violentes tempêtes morales qui bouleversent et qui brisent. Sa nature n'allait pas à ces excès.
En ce moment, nous l'affirmons, sa détresse arrivait au tragique.
Quand son regard tomba sur Béatrice, il vit les longs cils de sa paupière s'abaisser lentement et ses grands yeux se clore comme si la force eût manqué désormais aux muscles de sa paupière.
Les mains de la jeune comtesse, qui pressaient les siennes, devinrent froides.--puis se détendirent.
Mademoiselle Jenny, qui n'entendait plus rien, mit son oeil de lynx au trou de la serrure.
--Pauvre minette! pensa-t-elle,--nous allons essayer d'un petit évanouissement... Mais c'est vieux comme Mathusalem et ça ne réussit plus que dans les ménages du commun!
Elle fit sa retraite sur la pointe du pied pour aller réjouir un peu M. Baptiste, qui attendait des nouvelles.
--Ça marche! ça marche! lui dit-elle;--nous en sommes aux yeux blancs, pamoison complète! C'est la fin du commencement. J'ai servi une coquine qui ne manquait jamais son homme avec ce moyen-là... Mais elle savait si bien son affaire!...
--Va écouter, conseilla M. Baptiste.
--Nous avons dix minutes devant nous, répliqua la soubrette. Il faut le temps de jeter l'eau à la figure, de taper dans le creux de la main, etc... Ah! que le monde _sont_ bête!
M. Baptiste fronça le sourcil.
--Si vous ambitionnez de devenir madame Baptiste, ma poule, dit-il,--défaites-vous de ces pataquès dont la bonne société verrait en vous le défaut absolu d'éducation première.
Il paraît que mademoiselle Jenny était subjuguée par ce grammairien de Baptiste, car elle ne protesta point.
Béatrice était dans les bras d'Achille, qui la soutenait, pâle comme elle, le coeur serré par un remords dont la violence inattendue l'étonnait lui-même.
Il la connaissait bien. Il savait que ce ne pouvait être un jeu.
Il n'avait point compté peut-être sur la révolte de sa propre conscience. Il n'avait pas mesuré surtout la profondeur de cet abîme creusé par son caprice. Enfant gâté maintenant comme autrefois, car ils vieillissent sans cesser d'être enfants, il allait aveuglément où l'entraînait sa passion.
Chemin faisant, si quelque scrupule s'était soulevé en lui, son insouciance entière l'avait suffisamment combattu. Et, d'ailleurs, il y a des mots vides de sens qui sont inventés tout exprès pour endormir la conscience.
On se dit: «Cela se fait, je ne suis pas le premier.--Les mésalliances ne réussissent pas.»
On ajoute: «Je compenserai, je réparerai...»
Mais la mort n'a point de compensation dans nos moeurs modernes.--Mais ce comte Achille avait déjà laissé un pauvre beau corps inanimé sur le chemin de ses folles amours.
Il y avait là, aux boiseries de la chambre de Béatrice une place vide. Avez-vous remarqué cette trace claire et un peu jaunâtre que les cadres absents laissent à l'endroit qu'ils ont longtemps recouvert?
En certains cas, cette trace produit un effet lugubre.
Une trace pareille se voyait dans la chambre de Béatrice; elle nous a dit elle-même que le portrait de la jeune comtesse de Mersanz avait été récemment enlevé.
Ce carré long, plus pâle, marqué sur la boiserie, fascinait le comte Achille.
C'était quelque chose de terrible qui se passait en lui.
Y avait-il déjà deux cadavres dans le sillage de la barque où voguait ce vulgaire don Juan?
Don Juan! masque hideux à tous les degrés! création obscène, impure, haïssable! démon bâtard qui n'est pas assez puni quand Dieu l'a foudroyé!
Vainqueur des batailles trop faciles! conquérant des citadelles qui ne savent pas résister! dompteur de femmes agenouillées!
Il y a des sots qui diront: «Pourquoi comparez-vous ce comte bourgeois à don Juan, le demi-dieu?»
Je ne sais personne qui ne fît honneur à don Juan en daignant se comparer à lui: pour moi, don Juan est idiot avant d'être scélérat. C'est ma haine la mieux justifiée et c'est mon plus profond mépris.
Je ne l'admets qu'au comique,--au burlesque, devrais-je dire.
Si je rencontrais don Juan, je ne sais si le rire ne me guérirait pas de ma colère.
Je le vois d'ici, ce chevalier, moitié coq, moitié dindon, avec son casque dont le panache est une crête sanguine; je le vois, ce ténor qui a tous les vices de la femme pour mieux séduire la femme, ce fanfaron, ce comédien, ce menteur!
Il est brave; mais qui donc n'est pas brave?
C'est un sauvage qui scalpe les coeurs pour les mettre à sa ceinture. Le premier venu parmi les honnêtes gens va chasser ce taureau qui voit rouge, avec un fouet ou avec un bâton. Il existe, je ne dis pas non, mais c'est la honte éternelle de la femme. Pour que ce paon gagne sa vie à faire la roue, il faut la complicité obstinée des filles d'Ève. La faiblesse de la femme suscite don Juan comme l'occasion fait le larron. Ce sont les femmes qui ont pris au sérieux l'épopée grotesque de ce maraud déguisé en grand seigneur, dont les bonnes fortunes sont des scélératesses et dont la passion est une infirmité.
Non, notre comte Achille n'était pas don Juan.
Nous tâchons de peindre des hommes de chair et d'os. Notre comte Achille est partout autour de nous, à Paris et ailleurs. Si vous ne l'avez pas rencontré, vous le rencontrerez.
Tandis que don Juan ne se rencontre pas tous les jours. Il est souvent au bagne.
Le comte Achille déposa Béatrice sur le canapé. Sa première pensée fut de sonner pour appeler du secours.
Il ne sonna point.
Il s'agenouilla auprès de Béatrice inanimée et se mit à prononcer son nom doucement, comme s'il eût cru que cette caresse suffisait pour la rendre à la vie.
Il tournait le dos à la place vide du portrait.
Mais il voyait le portrait,--et sa détresse lui faisait trouver je ne sais quelle douloureuse ressemblance entre sa femme morte et celle-ci qui avait déjà parlé de mourir.
Elles avaient le même âge... A toutes deux, il avait promis devant Dieu un amour qui devait durer autant que la vie.
Il se souvenait bien: quand il se retrouva en face de sa première femme, étendue sur le lit mortuaire, il interrogea son coeur; il y reconnut l'amour vivant. Il aimait cette morte...
Et son être entier s'était déchiré quand une voix vengeresse avait murmuré à son oreille: «C'est vous qui l'avez tuée.»
Cette voix n'était point celle de sa conscience bourrelée; cette voix appartenait à une pauvre créature, tout humble et toute faible, qui avait nom Marguerite Vital: la concierge du nº 81, où la comtesse de Mersanz était morte.
Le comte ne se révolta point contre ce châtiment que le ciel lui suscitait de si bas. Il pleura et il gémit en présence de la petite bonne femme.
Puis il se sauva loin, bien loin de ce deuil,--et, quelques mois après, il suivait en souriant les pas de Béatrice.
Hélas! et voilà que Béatrice aussi se penchait, frappée au coeur!...
Il est des choses qu'on hésite à écrire, tant elles sont puériles et _bêtes_, dans toute la puissance de ce mot, qui n'a point de vrai synonyme en français. Mais il faut bien solfier cette gamme asinante des petits sentiments du vieil enfant gâté, de l'ancien jeune premier, de cet homme de cire qui devient important seulement quand il se change en torche pour allumer quelque incendie déplorable.
Inutile toujours, celui-là, par la faute de sa trop facile enfance, mais souvent nuisible.
Eh bien, oui! je le dirai, quelle que soit la difficulté d'exprimer ces nuances misérables.
Le comte Achille, au milieu de son angoisse sincère, éprouvait je ne sais quel orgueil imbécile à découvrir en lui-même l'homme fatal.
Et le comte Achille, je le répéterai à satiété s'il le faut, n'était point ce qu'on appelle un sot dans le monde. C'était un homme brillant, un homme cité, portant bien sa fortune et tenant bien son rang.
Mais si vous saviez comme cela les étonne d'être quelque chose en bien ou en mal! Avez-vous vu ces blonds chérubins qui jouent au soldat?--Je vous affirme que l'envie de tuer leur passe par la tête.
Le comte Achille appuya sa belle tête sur sa blanche main et se dit:
--Il est donc vrai! je brise tout ce que je touche!
Il se fit horreur à lui-même. C'est flatteur.
Cela n'alla point pourtant jusqu'à dresser sur son crâne un peu étroit les boucles gracieusement étagées de ses magnifiques cheveux. Au contraire, son attention fut détournée et distraite par cette chance qu'il avait de se prendre un instant au sérieux. Son regard chercha un miroir; il passa deux fois la main sur son front...
Les marmots qui font les soldats se frisent bien la moustache.
Ce ne fut qu'un moment. Si mademoiselle Jenny fût restée une minute de plus à son poste d'observation, elle aurait vu le comte Achille agenouillé devant le sofa et contemplant Béatrice les larmes aux yeux.
De vraies larmes, cette fois. Cette auréole de fatalité qu'il s'était adjugée donnait satisfaction a son amour-propre futile. Cela le faisait clément en même temps que victorieux. La corde des bonnes impressions vibrait en lui avec une vigueur inaccoutumée.
Il avait pitié; c'était dans son rôle de conquérant. Souvenez-vous des grandes mélancolies de Napoléon traversant les champs de bataille au lendemain de la mêlée.
Il avait pitié.--Peut-on regarder sans compassion ces pauvres fleurs inclinées sur leur tige?
L'idée vient, l'idée de la goutte d'eau secourable qui pourrait leur rendre l'existence.
L'eau à la plante, le bonheur à la femme. Une goutte d'espoir, une goutte de cette rosée d'amour qui ranime et qui vivifie.
Une fois entré dans cette voie, la faiblesse même de sa nature et la débonnaireté réelle de son coeur devaient le mener très-loin. La plupart de ces gens ont du moins cette qualité neutre de ne savoir pas plus résister au bien qu'au mal. Le comte Achille valait certes mieux que le commun des jeunes premiers en retraite. S'il eût été en bonnes mains, on aurait fait de lui un père noble passable en quelques années de temps, entre des mains habiles comme celles de madame la marquise de Sainte-Croix... Mais nous ne savons pas encore à quelle sauce cette éminente personne prétendait le dévorer.
Il fut touché loyalement et profondément. Il ne serait pas juste d'analyser avec trop de minutie les diverses causes de son émotion. L'appareil de Marsh trouve partout de l'arsenic. Il est incontestable que notre analyse découvrirait dans l'émoi présent du comte Achille une très-notable dose d'égoïsme; mais nous avons déjà manqué d'indulgence à l'égard de ce personnage, précisément à cause de la place un peu trop large et trop haute que ses pareils, typiquement parlant, occupent dans notre beau monde. Aller au delà, ce serait exagérer la sévérité.
Souvenons-nous qu'aucun groupe typique de consciences ne résisterait au travail de l'appareil de Marsh, transporté dans le domaine moral.
En somme, le comte Achille pouvait bien se reprocher la fin prématurée de sa première femme, conduite au tombeau par le chagrin; mais il ignorait, nous l'affirmons, les moyens terriblement ingénieux pris par madame de Sainte-Croix et ses complices pour hâter cette catastrophe. Il ne connaissait pas la comédie nocturne jouée au chevet de la jeune comtesse.
Le seul coupable, à son sens, c'était lui-même. Devant cette pauvre belle créature inanimée, il fit serment de n'être pas deux fois meurtrier.
Il resta là, seul, en face de ce mal semblable à la mort; il ne voulut point d'aide, parce que sa sensibilité, tout à coup exaltée, connut pour un instant les délicatesses du dévouement viril. Il se dit avec raison: «Il suffira de moi pour lui rendre la vie.»
Ainsi agenouillé et réchauffant de ses lèvres la bouche froide de cette femme qu'il avait adorée presque enfant, dont les sens et le coeur étaient nés à son profit, il évoqua malgré lui tout le passé.
La poésie n'est pas toujours en nous. Le choc des événements la produit.
Il est des orages de poésie aussi indépendants de nous que ces autres orages, nés de la bataille des nuées, qui se heurtent au-dessus de nos têtes.
Tout ce poëme charmant des jeunes amours se déroula autour du comte Achille comme une guirlande fleurie. Il revit ce sourire qui avait éclairé son deuil, il écouta ce chant suave et doux qui tombait de la fenêtre modeste, là-bas en la vieille cité de Liége. Comme elle était charmante, inclinée sur sa broderie et secouant ces grands cheveux prodigues qui l'aveuglaient comme un voile!...
Quand elle relevait la tête, quel rayon!
Et sa tâche terminée, comme le naïf triomphe illuminait son front de seize ans!
Le comte Achille se disait,--à cette heure, il s'en souvenait bien: «Pourquoi tant de joie? Fallait-il la tâche accomplie pour que sonnât l'heure du rendez-vous?»
Il la suivit,--pour savoir.
Et déjà son coeur battait, épouvanté par cette idée; le jeune amant l'attendait au détour de la rue prochaine.
Son coeur battait plus fort au détour de chaque rue.
Où allait-elle ainsi, leste et pressée? Pour qui se hâtait-elle?...
Le vent prenait les plis du voile qui flottait sur son petit chapeau de paille, découvrant une boucle brillante et mobile.
Elle allait, elle courait...
Oh! cette maison à la porte pauvre et sombre dont elle souleva tout à coup le marteau!
Le comte Achille ne s'arrêta point devant la porte refermée. Il entra,--toujours pour savoir, car il était déjà jaloux.
Le comte Achille avait rêvé bien souvent dans ses rêves ce pur et délicieux tableau: l'ange des charitables dévouements au chevet d'une humble agonie.
Elles sont si belles quand la piété miséricordieuse éclate dans leur regard et rayonne autour de leurs fronts!
Il s'esquiva, mais il revint. La pauvre Émerance lui parla de Béatrice. Il aima comme un fou, se disant dans la sincérité de ce paroxysme: «Je n'ai jamais aimé ainsi, jamais ainsi je n'aimerai...»
Puis ce furent les joies de la conquête, chastes et chères prémisses d'un hymen loyal des deux parts.
Car le comte Achille se fut fait dégoût à lui-même s'il n'eût pu se dire à cet instant: «J'étais sincère: je voulais tenir au delà de mes promesses.»
Cette union valait devant Dieu.
Tout en songeant ainsi, le comte Achille entourait Béatrice de ces soins que chacun sait administrer aux personnes privées de sentiment. Quand Béatrice poussa le premier grand soupir, il se mit à guetter ce réveil qu'il allait faire si joyeux. Il l'admira, pâle qu'elle était encore et gracieusement affaissée dans ses bras. Il s'écria dans le fond de son coeur: «Je l'aime! je sens que je l'aime! Elle est ma femme, je veux lui donner assez de bonheur pour expier toutes ses larmes!...»
Il n'avait plus que cette pensée dans l'esprit et que ce désir dans l'âme.
Un baiser acheva le réveil de Béatrice, qui ouvrit les yeux, cherchant ses souvenirs.
--Vous ici!... murmura-t-elle.
Il y avait du ravissement dans ses yeux pendant qu'elle le contemplait agenouillé.
--Il y avait si longtemps!... dit-elle encore;--est-ce que je rêve?...
Achille s'assit auprès d'elle sur le sofa et passa son bras derrière sa taille.
Il y avait un coeur maintenant sur son visage, et vous l'eussiez trouvé plus beau à cette heure où il l'aimait.
Béatrice avait refermé les yeux, craignant peut-être de voir s'envoler ce doux songe.
Il lui dit:
--Peux-tu me pardonner et m'aimer comme autrefois?
Le sourire entr'ouvrit les lèvres de Béatrice, et, tandis que ses yeux restaient clos comme dans l'extase:
--Je t'aime mieux qu'autrefois, répliqua-t-elle.
Achille mit ses lèvres dans cette chevelure opulente aux masses flexibles et parfumées.
--Ange! pauvre ange chéri! balbutia-t-il.
Puis, s'interrompant:
--Écoute! il y a des heures où je ne suis pas moi-même. Un mauvais génie plane autour de moi. Je t'aime et je n'aime que toi, Béatrice...
Elle jeta ses deux bras autour du cou de son mari. Sa bouche se fronça, cherchant à tâtons le baiser.
--Répète cela, balbutia-t-elle.
--Je t'aime! je n'aime que toi, Béatrice! ma compagne chérie! ma femme!
Il était sincère, nous nous portons sa caution.
Mais la sincérité de l'ancien jeune premier n'exclut jamais la comédie dans l'expression, ni l'emphase dans le sentiment.
Il ne se croirait pas éloquent s'il n'était troubadour.
C'est le stigmate indélébile. Alors même que les vieux enfants gâtés font bien, l'allure et la virilité leur manquent. Leurs parents ont soin, la plupart du temps, de les tuer avant la dix-huitième année; cela éclaircit leurs rangs. S'ils étaient plus nombreux, il faudrait créer pour eux une nouvelle catégorie en dehors de la femme et au-dessous de l'homme: un sexe surnuméraire.
Béatrice rouvrit les yeux et l'enveloppa d'un long regard tout plein de passion.
--Merci! fit-elle.
--Je voulais te dire, reprit Achille;--tu ne sais pas, toi, pauvre sainte, gardée par la vertu sereine, ce que c'est que l'entraînement de la passion... Il y a des coeurs qui brûlent comme la lave... Il y a des ardeurs à la fois si fatales et si folles...
--Allons loin de Paris! l'interrompit-elle.
--Oh! tu m'as deviné! s'écria-t-il avec un naïf transport;--ton amour t'a donné l'intelligence de ces choses inconnues!... Fuyons! tu as bien dit! fuyons tous deux, loin, bien loin... Je te confie mon bonheur et toute ma vie... Tu me garderas contre moi-même...
Béatrice pensa tout haut:
--Tu l'aimes donc bien!...
Une plus savante n'aurait pas dit cela.
Le comte Achille laissa tomber sa tête jusque sur sa poitrine. Il avait la conscience de la beauté de son rôle. Il posait en héros avec un véritable plaisir.
--Béatrice! prononça-t-il d'une voix altérée,--n'essaye pas de sonder un abîme insondable! Sauve-moi de moi-même, voilà la tâche que Dieu te donne. Elle est belle, accomplis-la!... Je t'aime, et je veux que tu sois ma femme; que te faut-il au delà?... Nous partirons demain... Je ferai, de notre union sanctionnée et cimentée par la loi, un port où m'abriter contre la tempête... Tu seras une barrière entre moi et l'enfer...
La tirade fut longue.
Il est nécessaire de l'avouer, les femmes écoutent parfois ces réminiscences malades du drame allemand. Elles ne détestent pas assez ces balivernes. Quand le jeune premier émérite ne tombe pas sur une courtisane, il peut souvent parler pendant une demi-heure sans exciter le rire. C'est là tout à la fois son triomphe et son suprême malheur.
Il pèse sur tout ce qu'il aime; il est dompté à coup sûr par quiconque ne l'aime pas.
Béatrice était aussi supérieure au comte Achille que le pur diamant est supérieur au strass vaniteux et vulgaire; mais c'est le propre de la supériorité de s'abaisser elle-même devant l'objet aimé.
L'être supérieur crée l'idole à l'image de sa propre force.
Béatrice écoutait, la pauvre belle âme, subjuguée et charmée. Elle buvait les paroles avec une sorte d'ivresse. Elle admirait, elle adorait. Elle se demandait de bonne foi par quelle vertu elle avait mérité cet immense bonheur.
--Si un jour, dit-elle dans son humilité idolâtre,--tu venais à regretter...
--Je serai lié! l'interrompit héroïquement le comte Achille;--c'est ce que je veux, c'est ce que je souhaite... Une chaîne pour moi, c'est une arme; j'ai besoin d'arme pour me défendre...
Il ajouta, entrevoyant peut-être le ridicule souverain de cette argumentation:
--Pour défendre mon bonheur, qui est de t'aimer.
Béatrice lui tendit sa main blême et tremblante. Il y déposa un baiser et reprit:
--Ce soir, la petite fête pour le retour de notre Césarine... Demain, le départ... Nous nous rendons à notre terre de Bourgogne... Nous nous marions sans bruit: le silence est ce qu'il y a de mieux autour d'une réparation... Nous restons ensemble pendant toute la belle saison, et, à notre retour à Paris, nous sommes de vieux époux... En quelques mois, nous avons regagné des années.
Béatrice s'inclina. Elle mit un baiser avec une larme sur la main du comte Achille.
--As tu fini?... pensait mademoiselle Jenny derrière la porte.
M. Baptiste avait bien raison de dire que le style de cette jeune camériste était plein de hardiesses répréhensibles.
Mademoiselle Jenny était à son poste d'honneur. Elle avait l'oreille à la serrure depuis dix minutes pour le moins. Elle n'avait rien perdu des éloquentes péroraisons de M. de Mersanz.
Son premier mouvement avait été la frayeur, car mademoiselle Jenny avait intérêt à ne point permettre que ce petit drame eût un heureux dénoûment; mais elle connaissait son comte Achille, et le résultat de ses réflexions fut ainsi formulé: «As-tu fini?»
Elle avait, à ce qu'il paraît, de quoi combattre les chevaleresques résolutions de son maître.
L'instant d'après, Achille et Béatrice étaient émus et silencieux à côté l'un de l'autre. Leurs mains réunies se parlaient. Béatrice ne se souvenait point d'avoir goûté un bonheur aussi parfait. Achille, fier de la joie qu'il donnait, se sentait libre et heureux. Béatrice avait consenti au départ. Elle remerciait Dieu dans son coeur pour cette félicité qui lui tombait du ciel, au plus fort de sa détresse.