La fabrique de mariages, Vol. 3

Part 5

Chapter 53,905 wordsPublic domain

--Mon Dieu! répliqua mademoiselle Jenny,--je suis vraiment fâchée d'avoir parlé de cela à madame. Ce n'est pas à moi que M. Baptiste l'a dit: madame sait bien que je ne cause jamais avec les domestiques... mais, comme je traversais l'antichambre pour aller recevoir la couturière de madame, qui apportait la robe pour la petite fête de ce soir, j'ai entendu M. Baptiste qui disait au frotteur et au second valet de chambre, Martin: «Si vous faites des cancans là-dessus, on vous chasse!...» Oh! pour fidèle, M. Baptiste l'est! Je puis répondre de lui à madame la comtesse, presque autant que de moi-même.

--Vous ne m'avez encore rien dit, prononça Béatrice avec fatigue.

Mademoiselle Jenny baissa les yeux.

--C'est que..., murmura-t-elle,--j'ai si peur de déplaire à madame la comtesse... Après tout, moi, je n'ai saisi que quelques mots en passant... je ne m'arrête jamais à l'antichambre... On peut demander à M. Baptiste s'il m'arrive de bavarder avec lui, comme toutes ces demoiselles ne se gênent pas pour le faire dans les maisons... j'ai toujours détesté ça... Pendant qu'on cause, qui est-ce qui fait l'ouvrage?... Et puis que gagne-t-on à se commettre avec les subalternes?... Les maîtres sont libres: pourquoi épiloguer sur ce qu'ils font et sur ce qu'ils ne font pas?... Tout le quartier a-t-il besoin de savoir que M. le comte était furieux... mais, la, furieux... et qu'il en bégayait, tant la colère le tenait... C'est déjà bien assez de ce que les voisins espionnent par la grille, sans aller clabauder ceci et cela... que madame pleure, que monsieur brise la porcelaine à coups de canne, comme je l'ai vu dans ma dernière place... Mais ce n'était pas comme ici. Ah bien, oui! Tout le monde les croyait mariés... Je t'en souhaite!... la noce s'était faite au treizième...

Mademoiselle Jenny ne put s'empêcher de glisser une oeillade sournoise vers sa maîtresse. Celle-ci venait de s'asseoir. Ses deux mains s'appuyaient contre sa poitrine. Elle semblait près de défaillir.

Mademoiselle Jenny n'eut point pitié.

--Ça va et ça vient! reprit-elle;--le premier moment de colère emporte tout... Demain, M. le comte ne se souviendra plus de ce qu'il a dit.

--Qu'a-t-il dit?... demanda faiblement Béatrice.

C'était le moment de porter un coup de massue.

--Quant à cela, répondit mademoiselle Jenny,--un homme dans la position de M. le comte n'aime pas à être la fable du quartier... Il paraît que ses amis le font enrager avec ce beau-père... ça le taquine... En cassant le grand vase, il a dit: «Ma maison est un cabaret... je déserterai plutôt!... je m'en irai!... je suis à bout!...» Le vase avait coûté quatre mille francs chez Monbro... Si encore ça servait à quelque chose de se mettre dans des états pareils!... à moins qu'on n'ait besoin de prétexte pour briser les vitres... ça s'est vu... Des fois, on crie bien haut à propos de ceci, parce qu'on n'ose pas souffler mot à propos de cela...

Sur notre honneur et sur notre conscience, nous déclarons ne pas savoir où mademoiselle Jenny se serait arrêtée. Étant donné un thème si opulent, il n'y avait absolument pas de raison pour que la harangue de mademoiselle Jenny prît fin.

Désormais, Béatrice l'écoutait, passive et atterrée.

Il y avait longtemps qu'elle craignait cet éclat. Il y avait longtemps que la présence de son père la terrifiait. C'était pour elle la mèche qui devait mettre le feu à la mine.

Parmi ses craintes, celle-là seule avait un corps, une forme, un nom. Les autres, elle ne se les avouait point.

Si ses autres craintes avaient eu un sens précis comme celle-là, Béatrice fût morte de chagrin.

Elle doutait, elle redoutait. Ses appréhensions vagues avaient le bénéfice de l'incertitude. Son mari continuait d'être _bon pour elle_, selon la locution acceptée et triste qui semble être l'épitaphe des belles amours; elle ne savait rien de précis touchant la conduite de son mari au dehors.

Cette angoisse sourde que Béatrice éprouvait depuis des années, mademoiselle Jenny l'irritait et l'exaltait. L'idée de la séparation naissait...

Mademoiselle Jenny s'interrompit tout à coup et resta bouche béante à regarder la porte.

Béatrice avait mis sa pauvre main pâle au-devant de ses yeux. Elle ne prenait point garde.

Elle tressaillit violemment au son d'une voix bien connue qui disait:

--Sortez!

En levant les yeux, elle vit mademoiselle Jenny qui s'esquivait, rouge comme une pivoine et la tête basse.

Elle s'élança les bras tendus; les larmes et le sourire lui vinrent à la fois.

M. le comte Achille de Mersanz était debout à quelques pas d'elle.

VII

--Vieux jeune premier.--

Ce que venait faire là le comte Achille de Mersanz, nous ne le savons pas.

Il était entré sans frapper, ce qui dénotait en lui une préoccupation extraordinaire; c'était, en effet, l'homme des formes exquises et des procédés irréprochables.

Il était entré sans se faire annoncer dans la chambre de sa femme.

C'est tout au plus si pareille chose s'était produite parfois,--jadis,--au temps des jeunes amours.

Il avait franchi le seuil sans savoir; son visage était sombre, son front se chargeait de nuages.

C'était bien ce comte Achille, le cavalier qui, par tous salons, passe pour un _homme charmant_, dans la plus flatteuse acception des termes. Césarine, le blond lutin de la pension Géran, avait raison: il n'était pas trop vieux pour Maxence.

Bien que Maxence eût à peine seize ans.

Tant que le premier pli n'a pas rayé ces fronts gracieux et un peu vides, tant que le premier poil blanc n'a pas déshonoré ces crânes de don Juan bourgeois, ces crânes français par excellence, appartenant aux éternels jeunes premiers de ce pauvre vaudeville qui est la vie réelle, ils sont jeunes, tout jeunes.

Je vais vous dire pourquoi: c'est que la vraie jeunesse seule peut réussir.

Je vous défie de me spécifier l'âge d'un colonel de M. Scribe!

On en fit des confitures alors qu'ils avaient vingt ans: ils sont en bocaux depuis cette époque.

Et toujours jeunes, sempiternellement jeunes, si le bocal fut bien bouché et la conserve bien faite.

A Dieu ne plaise que ceci soit une critique amère à l'endroit de cet esprit éminent et charmant qui nous combla de tant de précieuses comédies! Ce serait un éloge plutôt. M. Scribe a pris cet amoureux de carton sur le fait. Il l'a saisi, croqué d'après nature. Et toute une génération s'est pâmée, applaudissant ce mannequin de coiffeur si joli, si pommadé, si musqué, à qui ne manque pas même la parole!

Mais M. Scribe riait dans sa barbe, soyez-en convaincus. Ce bébé de colonel qui lui a produit des millions égaye maintenant son âge mûr.

Les poupées à ressort, ne vous y trompez pas, sont encore de la sculpture.

Et, d'ailleurs, chaque époque a comme cela son magot. Croyez que nos neveux feront d'innombrables gorges chaudes au sujet de ce jeune peintre-artiste qui traîne depuis dix ans dans tous nos vaudevilles son chevalet pour rire et sa palette, si chère à mesdames les modistes.

Le comte Achille était grand; sa taille élégante et riche emplissait merveilleusement l'habit noir. Il avait toutes les vertus physiques de l'homme du monde: c'était un tireur précieux, un chasseur de premier ordre, un écuyer hors ligne. Son tailleur le plaçait fort haut; il mettait généralement ses fournisseurs à la mode,--et pourtant rien en lui ne dénotait cette ridicule préoccupation du dandy, ce culte idiot de lui-même, qui fait de nos _beaux_ un type à part dans l'espèce humaine.

Le comte Achille était simple dans ses goûts et magnifique dans ses dépenses.

Il avait l'esprit du monde au plus remarquable degré. Il savait vivre. Il plaisait.

Il était bon. Il faisait le bien sans faste et peut-être aussi sans entraînement. Mais sa charité était assurément à la hauteur de sa fortune,--et ceci devient rare dans notre siècle perfectionné.

Il avait aimé sa première femme, il aimait sa seconde femme, il adorait sa fille.

Ses principes politiques étaient sujets à vaciller quelque peu;--mais, pour tout ce qui était affaire d'intérêt, sa délicatesse atteignait au scrupule.

En vérité, c'était un gentilhomme! et vous voyez si nous sommes loin de faire ici de la diatribe.

Mais sa première femme était morte de chagrin, mais sa seconde femme était menacée du dernier malheur, mais sa fille, avant même de franchir les limites de ce cloître bourgeois, la pension Géran, avait autour d'elle quantité de trappes tendues et bon nombre de piéges à biche.

Que manquait-il donc à ce beau comte Achille?

Était-ce une fatalité qui rayonnait autour de lui, portant malheur à tout ce qu'il aimait?

Il n'avait pas la taille morale qu'il faut pour mériter ce titre de personnage fatal. L'élément bourgeois dominait en lui trop énergiquement pour qu'il pût passer dans la vie comme un météore tragique.

Mon Dieu, non! aucun mauvais génie ne s'occupait de lui, et Satan n'avait point quitté l'enfer pour le suivre pas à pas sous la forme d'un confident allemand. Je doute, à vous parler franc, qu'il eût compris les théories de Méphistophélès, alors même qu'on les eût traduites en français du faubourg Saint-Germain.

C'était un coeur faible et inconstant, voilà tout.

Que votre esprit fasse une halte et assimile cette vérité: De tous les vices, le plus homicide est la faiblesse inconstante.

Cela tue chez l'homme comme chez la femme.

Ces beaux vases qui fuient, ces natures débiles à qui le travail, la douleur, la lutte n'apprirent jamais le grand art de s'armer contre soi-même, sont comme des machines infernales placées parmi la foule. Rien n'accuse le danger. Rien ne crie: «Prenez garde!»

L'aspect du méchant éveille la prudence; la vue du glaive dresse le bouclier.

Ici, rien.

Que craindre de la douceur élégante? Pourquoi se méfier de la probité hautement éprouvée?

On accuse parfois les écrivains de peindre l'exception. Ce procès est injuste. Le moraliste a droit de peindre l'exception.--Mais le comte Achille n'était pas une exception.

Le comte Achille existe dans toutes les classes de la société. Il est toujours ou presque toujours le fils d'un homme fort. Il est la réaction du repos, du bonheur: deux mollesses, contre la bataille gagnée par la précédente génération.

Il est le produit et la punition de la victoire.

Le père a lutté; il a grandi dans son effort. Quand naît le comte Achille, la bataille est achevée, la position est conquise.

Autour de son berceau, c'est la paix. Il semble que l'enfant subisse la fatigue des assauts passés. On se dit à l'entour des langes où s'agite la frêle créature: «Il sera plus heureux que nous; il fera la moisson, lui qui n'aura point semé; il aura ville gagnée, lui qui n'était point parmi les assiégeants.»

Imprudents! imprudents et fous! aveugles qui ne veulent pas voir la condition même de l'existence humaine.

Voici en quel sens le comte Achille est une exception: c'est que les neuf dixièmes des fils de la victoire sont rachitiques au physique comme au moral. Il y a un proverbe qui tranche la question.

Mais la raison vaut mieux que les proverbes, et la raison dit: Si le père fut grand, c'est qu'il eut à combattre; si le fils est petit, c'est qu'il lui a manqué la nécessité de la lutte, cette éducation, cette gymnastique, ce salut!

Si le père fut fort, c'est qu'il a exercé les muscles de son corps et les puissances de son âme... Le fils est faible, parce qu'on a enlevé les ronces de son chemin.

L'éducation de l'homme, c'est le besoin à satisfaire et l'obstacle à briser.

Quiconque supprime le besoin et aplanit l'obstacle, assassine l'enfant moralement et physiquement.

C'est ordinairement le rôle sublime et insensé de la mère. Le père fait contre-poids.

Quand le père et la mère s'unissent dans cette oeuvre d'abâtardissement, les races s'éteignent.

Mais Dieu est bon. Pour remonter du fond de l'abîme, il faut s'efforcer. Le fils du vaincu est fort par cela même qu'il est né tout en bas. Son premier pas est un effort. Sa faiblesse devient vigueur à mesure qu'il gravit l'échelle,--et ainsi va le monde.

Le père du comte Achille de Mersanz avait été un lutteur et un vainqueur.

Achille était de la génération qui se repose.

Il avait été _gâté_, puisqu'il faut prononcer ce mot vulgaire et si terrible dans sa naïve impudeur,--ce mot que toutes les mères folles prononcent en souriant. Il avait été gâté.

C'était une riche et noble nature. Le moindre effort eût mûri cette jeunesse opulente.

Il n'y eut point d'effort. Autour d'Achille enfant, ce fut une famille agenouillée. La mère répétait chacun de ses mots; le père, vieux soldat de Condé, s'enthousiasmait à toutes les sottises qui tombaient à flots abondants de cette petite bouche rose.

Ses muscles se fortifièrent, parce qu'il était né au château, non point à l'hôtel. Il fut l'enfant gâté de la campagne, toujours supérieur par le corps à l'enfant gâté des villes, et plus dangereux par cela même.

Son père et sa mère moururent au moment où les plis pris restent, mais où il est encore possible de refaire l'apparence et l'habitude de l'homme. Achille avait quatorze ans.

Son tuteur fut le maréchal duc de ***, vieillard chevaleresque, ami partial des anciennes coutumes, esprit obstiné, caractère tout d'une pièce. Il voulut refondre violemment cette éducation inepte. Il essaya de la sévérité sans ménagements et sans transition.

Achille était faible. Il étudia. Il acquit l'enveloppe complète d'un homme distingué.

Sous cette enveloppe factice, la lâche pulpe du fruit attaqué restait telle quelle.

L'enfant gâté n'aurait pu être guéri que par le coeur.

Il avait du coeur;--mais quelque chose étouffait, opprimait son coeur.

Ce quelque chose, c'est la maladie même de l'enfant gâté,--cette sorte de ver solitaire que la faiblesse des parents développe avec une si criminelle extravagance:--le moi, l'amour-propre, l'égoïsme.

Chose complexe comme tout ce qui est, chose qui peut servir et nuire: un peu de bien, beaucoup de mal.

L'amour-propre enveloppa le jeune Achille de cette atmosphère brillante qu'il garda toujours autour de lui. L'égoïsme neutralisa tous ses bons instincts et fit des deuils sur son passage.

La faiblesse et l'inconstance sont deux modes de l'égoïsme, puisque le dévouement guérirait ces deux plaies.

Le comte Achille eut toutes les qualités que l'éducation peut donner à une nature primitivement heureuse.

Mais il fut faible et il fut inconstant. Vous avez vu déjà ce que ses qualités valurent contre deux défaillances, dont une seule suffirait à neutraliser la plus haute vertu...

En entrant chez sa femme aujourd'hui, le comte Achille était très-pâle; son visage, qui gardait ordinairement tout le poli, toute la fraîcheur de la jeunesse, était défait. Les yeux avaient un cercle noir. S'il y avait eu sur ce crâne, que d'habitude ornait une si riche frisure, une seule place vide, on l'aurait découverte à cette heure, car ses cheveux étaient en désordre et presque épars.

Nous disons presque, parce que les expressions doivent être toujours adoucies quand il s'agit du comte Achille.

Il faut répéter, du reste, ce que nous avancions au début de ce chapitre: nous ne savons pas ce que le comte Achille venait faire chez sa femme.

Et peut-être qu'il ne le savait pas lui-même.

Il y avait longtemps qu'il n'avait franchi le seuil de cette chambre à coucher.

Depuis plusieurs mois, Béatrice était très-franchement malheureuse.

Mais, dans le grand livre commercial que tient le monde, nul tort ne pouvait être mis encore au débit du comte Achille.

Non-seulement il _gardait les convenances_ comme tout homme passablement élevé doit le faire,--mais _il n'y avait rien au fond_.

Ce n'est pas nous qui avons fait cette langue effrontée des salons. Elle est de bonne noblesse. Elle procède de Sévigné, de Bussy-Rabutin, de Tallemant, de Saint-Simon, tous gens qui ne se gênaient point pour tout dire.

Elle a telles sincérités qui feraient rougir les faubourgs.

Le comte Achille n'eut pas le loisir de se reconnaître.

Sa haute taille fléchit sous la douce pression des bras de Béatrice. Elle lui mit ses lèvres sur la joue une fois, dix fois, caressante et vive comme un enfant.

Mademoiselle Jenny put voir cela, car Béatrice ne lui avait pas encore donné le temps de sortir.

Mademoiselle Jenny se dit:

--Le Vital l'a donc déniaisée!...

Et cette observation de mademoiselle Jenny avait sa raison d'être.

D'ordinaire, Béatrice n'en usait point ainsi.

Mais la venue de son mari la surprenait en un moment de suprême détresse.

Ce n'était pas ce pauvre bon coeur de Vital qui la _déniaisait_. Il était mille fois plus niais qu'elle, pour employer le style de mademoiselle Jenny.

C'était le sentiment du péril mortel qui naissait en elle.

C'était son instinct de femme qui acceptait enfin la bataille et qui se défendait.

--Que vous êtes bon d'être venu, Achille! dit-elle parmi ses baisers;--je ne sais pas vous exprimer comme je suis heureuse de vous voir... Dussiez-vous me gronder ou me faire des reproches... aujourd'hui, j'aime mieux cela que votre absence... J'avais besoin de vous... Je ne peux pas m'exprimer autrement et je le répète: J'avais besoin de vous!

Elle l'entraîna vers un divan et s'assit tout émue auprès de lui.

Le comte Achille était très-certainement trop homme du monde pour être déconcerté comme un simple mari de la finance ou du notariat; mais toute surprise a sa force désarçonnante et toute cuirasse a son défaut. Le comte Achille avait compté sur un autre accueil.

Il s'était armé en guerre contre les larmes.

Les larmes de Béatrice étincelaient dans un adorable sourire.

Le comte balbutia:

--Pourquoi vous gronder, chère?... Et des reproches, pourquoi?

Béatrice rougit.

--Mon pauvre bon père, dit-elle,--ne pèche que par ignorance... mais je sais que sa conduite vous fâche...

--Ne parlons pas de cela, l'interrompit le comte;--il faudra renvoyer cette fille... Tout ce qui vous touche m'est cher, Béatrice...

Il attira sa main jusqu'à ses lèvres et l'effleura d'un baiser qui n'était que galant.

Béatrice lui tendit son front d'un air suppliant.

--Vous êtes le meilleur des hommes, Achille, dit-elle;--quand vous ne m'aimerez plus du tout, je mourrai.

Le visage d'Achille s'altéra si notablement, que Béatrice fit un geste d'étonnement. Achille appuya ses deux mains contre son front, où perlaient des gouttelettes de sueur.

--Je souffre beaucoup depuis deux jours, murmura-t-il en forme d'explication;--je ne sais pas ce que j'ai...

--Avez-vous vu le docteur? demanda la jeune femme déjà inquiète.

--Non... à quoi bon?... Le docteur ne peut rien à cela.

--Autrefois, prononça tout bas Béatrice,--j'avais une part de vos chagrins et de vos joies.

Le comte Achille baissa la tête.

Une vague douleur traversa l'âme de Béatrice. Ce fut aigu comme un coup de poignard. Un instant, elle se sentit condamnée.

Elle reprit d'une voix si douce et si tendre, que le comte en eut le coeur serré:

--Dieu ne m'a pas donné d'enfant... vous pouvez tout me dire, Achille.

--Tout vous dire?... répéta M. de Mersanz avec effort.

--Je sais que vous êtes bon... je sais que vous avez pitié... Il y a des moments où mon coeur révolté me crie: Qu'as-tu fait pour subir un si horrible châtiment? C'est impossible! il t'aime encore...

--Je suis prêt à vous épouser, Béatrice, dit le comte, qui se redressa.

C'était un gentilhomme à ses heures.

La jeune femme secoua la tête avec tristesse.

--Regardez-moi, Achille, murmura-t-elle lentement;--je veux voir votre âme dans vos yeux... Je n'ai pas d'enfant; mon droit n'est qu'à moi...

--Voudriez-vous donc me quitter, Béatrice? s'écria M. de Mersanz.

--Non, fit-elle avec un sourire céleste,--je vous aime et j'ai mon père... Je mourrai comtesse de Mersanz.

Achille voulut parler. Sa belle main caressante lui ferma la bouche.

--Dans votre grande maison, poursuivit-elle,--une morte tiendra si peu de place!... Ne me chassez jamais, Achille... Dites-moi seulement: «J'ai un autre amour...» Ce ne sera pas long... je vous le promets... et mon père n'aura qu'un deuil à porter...

--Mais pourquoi me parlez-vous ainsi, Béatrice? demanda le comte, dont la voix tremblait.

--Parce que je ne veux pas faire trop lourd le fardeau imposé à la vieillesse de mon père... C'est un soldat... Je ne peux pas lui épargner le chagrin de l'adieu... je veux lui sauver le déshonneur!

Elle souriait toujours et sa beauté rayonnait si touchante, que vous l'eussiez adorée comme une madone.

Les yeux d'Achille battirent, brûlés par les larmes qui voulaient jaillir.

Béatrice reprit:

--J'étais bien enfant! Tout ce que vous disiez, Achille, je le croyais comme si c'eût été la parole même de Dieu...

--Sur mon honneur! l'interrompit le comte,--je ne vous ai point trompée.

--Non, fit la jeune femme, tandis qu'une nuance d'amertume venait parmi son sourire,--vous ne m'avez pas trompée... Vous êtes prêt à m'épouser...

--Elle s'arrêta tout à coup et un nuage passa sur son front.

--Césarine, dit-elle,--a fait enlever de ma chambre le portrait de sa mère... la vraie comtesse de Mersanz.

--Césarine est une capricieuse enfant..., commença le comte.

--Césarine ne m'aime plus... quelqu'un s'est mis entre nous... Avez-vous parfois compris comme j'aimais votre fille, Achille?

--Votre coeur est si beau et si bon...

--Je voulais être sa grande soeur et sa mère... Que de rêves charmants! et quel cher avenir j'avais arrangé pour nous deux!... mais j'aurais été trop heureuse!

Il y eut un silence. Achille avait un poids sur la poitrine. Le souvenir évoqué de sa première femme remuait toutes les fibres honnêtes qui étaient en lui.

Il contemplait Béatrice à la dérobée. Jamais il ne l'avait vue si belle.

La figure de Béatrice s'était animée. Son oeil avait quelque chose d'extraordinaire et d'inspiré. La fièvre était là.

--Je vous en prie, Achille, poursuivit-elle tout à coup de cette voix plus brève qui est un symptôme;--ne me faites jamais le mal que j'ai souffert en songe... C'était une de ces nuits dernières, et je voulais toujours aller vous raconter cela... Hier, quand nous sommes passés devant la pension Géran, l'idée m'en est revenue... mais il y a des jours où je n'ose pas vous parler... Je songeais que j'étais éveillée dans cette chambre... Y resterai-je longtemps désormais, Achille?... Le portrait de la comtesse de Mersanz pendait encore aux lambris... Douce sainte! bien souvent ma prière l'a invoquée... Césarine était là aussi; il y avait un petit chevalet; Césarine peignait devant la croisée... Je regardais tour à tour la mère et la fille... il me semblait que j'étais de trop entre elles deux et que j'occupais une place usurpée... Vous savez comme les rêves sont fous. Le tableau se mit à vivre. Les yeux de la comtesse me parlèrent et le vent passa dans ses beaux cheveux blonds... mais, vivante, elle était bien plus pâle... et je sentais dans ma propre poitrine son pauvre coeur qui souffrait.

»Césarine chantait, rieuse et gaie. Son chant me faisait mal. Je lui dis:

»--Ne chante pas; ta mère souffre.

»Elle ne m'entendait pas.--La comtesse était debout dans son cadre. Elle oscillait comme une draperie au vent. Je me disais: Elle va mourir encore une fois...

»Folie des rêves! s'interrompit ici Béatrice, qui parlait rapidement, mais avec fatigue;--on ne meurt qu'une fois, parce que Dieu est bon.

»Je me demandais: Pourquoi suis-je ici? Que fais-je dans cette maison, où je ne suis ni la mère ni la fille?...

»Achille, j'espérais et je redoutais votre venue. Il me semblait que vous alliez juger ce bizarre procès.

»Césarine chantait toujours. Le visage de la comtesse se voila comme si une grande ombre avait passé sur sa beauté. Je ne la voyais plus qu'au travers d'un nuage.

»Et j'éprouvais une indicible épouvante à voir ses traits se transformer peu à peu.

»Elle était aussi belle, mais belle différemment. Je l'aimais moins ainsi. Elle était beaucoup plus jeune. Je vins à la craindre comme si elle eût été mon ennemie.

»Pauvre chère vision! Elle n'est pas mon ennemie. Trop souvent, elle s'est penchée à mon chevet pour me dire: «Sois heureuse... aime-la bien!...»