La fabrique de mariages, Vol. 3
Part 4
Tout se passa donc comme il faut. Roger se fit reconnaître dans tous les lieux choisis où se vend le faro pour le beau-père légitimes de M. le comte de Mersanz: il ne s'appelait plus Roger; il se désignait lui-même ainsi: «C'est moi dont la fille a épousé mon gendre, le comte Achille.» Son contentement était si grand, que ses opinions politiques s'en ressentaient un peu. Il tournait au blanc; il comprenait les orgueils de cette aristocratie à laquelle il avait désormais l'honneur d'appartenir.
Quand les jeunes époux quittèrent Bruxelles, ce fut pour voyager. Roger eut une pension et alla s'établir en province.
Le deuil du comte Achille prit fin. Une seule fois, Béatrice réclama l'accomplissement de la foi jurée: ce fut lorsqu'il s'agit d'affronter ce grand monde parisien qui, de loin, lui faisait peur.
Le comte Achille opposa une fin de non-recevoir assez spécieuse. Il dit:
--Tout le monde nous croit mariés depuis plus d'une année. Allons-nous révéler au monde le malheur de notre position? Tu es ma femme devant Dieu, ma Béatrice chérie, et rien ne presse, puisque nous n'avons point d'enfants... Quand je t'aurai présentée au maréchal, à ma famille et à mes amis, nous chercherons, nous trouverons un moyen... Puisque notre union feinte a été publique, il faut de toute nécessité que notre union réelle soit secrète, sous peine de faire mentir ces jours de bonheur et d'honneur qui viennent de s'écouler pour nous... Le comte de Mersanz ne peut pas dire au monde: «J'épouse ma maîtresse...» Béatrice, ma belle et pure compagne peut dire bien moins: «J'ai été la maîtresse du comte de Mersanz.»
Béatrice lui répondit:
--Un prêtre a consacré notre tendresse. J'ai confiance en toi, puisque je t'aime. Tu choisiras l'heure.
Depuis lors, des années s'étaient écoulées. Béatrice n'avait pas peur.
C'est à peine si une vague inquiétude la prenait parfois quand elle songeait à son père. Elle croyait à son mari comme en Dieu.
C'était encore la lune de miel quand ils arrivèrent à Paris. Si quelque chose avait pu resserrer les liens qui les unissaient, c'eût été la gentille affection de la petite Césarine pour sa jeune belle-mère. Tous ceux qui voyaient Béatrice l'aimaient; mais Césarine n'était pas dans la position de tout le monde. Il ne faut pas se dissimuler qu'entre belle-mère et belle-fille, il y a de sérieux motifs d'aversion. La haine n'est jamais bonne, mais ici la haine prend la source dans un sentiment pieux: une tombe sépare profondément deux êtres qui doivent désormais vivre sous le même toit.
Le comte Achille, qui adorait sa femme et sa fille, redoutait beaucoup le moment de leur première rencontre. Césarine pleura, mais le sourire naquit parmi les larmes, et elle tendit son front à sa nouvelle mère en disant:
--Je croyais que je ne pourrais pas vous aimer.
Béatrice la prit dans ses bras.
Achille, tout heureux, malgré les souvenirs évoqués, s'éloigna. Césarine et Béatrice restèrent seules. Achille les retrouva ensemble: Césarine sur les genoux de Béatrice.
Depuis ce moment, Césarine eut en Béatrice la meilleure des amies. Il n'y eut pas un nuage entre elles jusqu'au moment où mademoiselle Maxence de Sainte-Croix fit son entrée à la pension Géran. Vers cette époque, Césarine commença à se refroidir.
Béatrice aurait eu pourtant grand besoin de ses caresses. Il y avait déjà du temps qu'elle avait appris ce que c'était que le chagrin. Le maréchal, si bon avec tout le monde, lui tenait rigueur depuis les premiers jours. Il n'avait jamais voulu lui pardonner son entrée brusque et mystérieuse dans la famille.
Un jour qu'Achille parlait de reprendre du service après avoir donné sa démission de colonel en 1830, le maréchal dit:
--Vous ferez bien... vous n'êtes pas des nôtres... vous avez outragé la mémoire de ma fille chérie: toutes les trahisons se touchent.
Sa fille chérie, c'était la première comtesse.
Béatrice souffrait: le comte Achille ne cessait pas d'être affectueux et bon avec elle; mais il s'éloignait.
Elle fut longtemps avant de prononcer ce mot dans son coeur.
Il fallut l'évidence.
Nous avons entendu la conversation aussi spirituelle qu'honorable de M. Baptiste et de mademoiselle Jenny.
Ce n'était pas la première fois que monsieur ne rentrait point et que madame passait la nuit à pleurer.
Dans l'isolement qui se faisait autour d'elle, Béatrice avait deux consolations. M. Baptiste et mademoiselle Jenny trouvaient ces consolations mal choisies. Nous ne pouvons pas trop les blâmer pour cela.
Ces consolations avaient un nom chacune. La première s'appelait Marguerite, tout uniment: c'était notre belle petite marchande de plaisirs. La seconde se nommait Vital: c'était un grand beau garçon d'officier.
Une débitante de pommes d'api et un lieutenant de la ligne, ce n'était peut-être pas, il faut être juste, la société qui convenait à une comtesse de vingt-trois à vingt-quatre ans.
Marguerite encore, passe. La bienfaisance pouvait expliquer les visites de la petite bonne femme.--Mais le lieutenant Vital...
Au moment où nous entrons dans sa chambre, Béatrice sommeillait encore malgré l'heure avancée. Nous savons pourquoi. Les larmes fatiguent.
Elle avait la tête appuyée sur l'extrême bord de l'oreiller. Sa main droite retenait à son insu ses cheveux admirables; son bras gauche pendait. Il y avait un sourire sur ses lèvres un peu pâlies.
Maxence avait eu raison de le dire: celle-là était merveilleusement belle, plus belle que Césarine, l'adorable enfant, et plus belle que Maxence elle-même.
C'était la beauté douce, sereine, intelligente, nous allions dire céleste.
Dans ce crépuscule factice qui noyait la chambre à coucher, un rayon, filtrant au travers des barrières accumulées, venait caresser son front pur comme celui d'un enfant. On devinait qu'un rêve heureux la berçait. Sa bouche, délicate et fine, essayait de s'ouvrir parfois pour prononcer une caressante parole.
La parole sortit enfin; ce fut un nom: «Césarine.»
Vous eussiez deviné dans ce seul mot tout un poëme d'affection tendre et de dévouement maternel.
Et l'émotion vous serait venue, parce que rien n'est séduisant et charmant ici-bas comme le contre-pied des proverbes incrustés dans nos moeurs. L'esprit éprouve une satisfaction singulière à secouer le joug de nos lieux communs tyranniques, et c'est un vrai triomphe que de fouler aux pieds en passant quelqu'une de ces banalités tristes dont la misère de notre nature à fait, hélas! des axiomes.
_La marâtre!..._ Ce seul mot ne vous fait-il pas peur!
Dans l'ordre des idées domestiques, j'avoue qu'il est pour moi aussi terrible que celui de _colosse du Nord_ dans l'ordre des idées anglo-chauvines.
Du grand au petit, on peut comparer ces deux monstres, gourmands tous deux de chair humaine.
Si jamais le colosse du Nord venait à se montrer sous la forme d'un prince doux, instruit, généreux, précédant son peuple dans la voie du progrès, je gage que l'Europe affolée ne trouverait plus assez de roses pour lui tresser des guirlandes.
L'Europe est un fier Sicambre, toujours prête à changer de religion, pourvu que la religion nouvelle soit aussi évaporée que l'ancienne.
Partout, le succès est dans la surprise.
Je vous le dis, une marâtre un peu esclave, mendiant en vain l'amour de cet enfant qui, selon la loi proverbiale, devrait être sa victime, cela est curieux, intéressant, inattendu...
M. Scribe a composé presque toutes ses comédies à l'aide de ce système joli qui consiste à étrangler la sagesse des nations, et ses comédies ne s'en portent pas plus mal.
Césarine! c'était la blonde fille du comte Achille qui souriait dans le rêve de notre Béatrice.
Ordinairement, la marâtre toute jeune est plus hostile et plus impitoyable.
Ceci est encore un axiome: Tout voisinage est cas de guerre.
Quand les âges se rapprochent entre belle-mère et belle-fille, il faut de nécessité s'entre-dévorer.
Césarine! Béatrice appelait Césarine de cette voix douce et riante qui demande un baiser...
Fuyait-elle, Césarine? Le front de la belle comtesse devint triste; sa tête charmante s'affaissa plus lourde sur l'oreiller, et le silence régna de nouveau dans la chambre.
Le rêve avait tourné. Béatrice était plus pâle; une expression de souffrance se répandait sur ce délicieux visage comme une nuée cache le soleil.
Tout à l'heure, vous eussiez dit le sommeil enjoué d'une jeune fille; quelque chose de virginal était dans cette suave gaieté. Maintenant, la teinte du tableau s'assombrissait et se réchauffait à la fois. Faut-il ajouter que le tableau s'embellissait?
Eh bien, oui! la femme est plus belle que la jeune fille! la fleur est plus belle que le bouton! L'orgueil de Dieu est dans l'achèvement du chef-d'oeuvre...
La vierge, c'est l'espoir et la promesse. Il faut attendre à demain. J'aime mieux, moi, la corolle entr'ouverte qui laisse échapper déjà l'enivrant trésor de ses parfums, qui montre toutes ses couleurs comme une gloire et qui se balance, triomphante étoile, au sommet de sa tige forte et souveraine.
C'est l'heure solennelle et bénie, c'est l'épanouissement prodigue, c'est le rayonnement qui brûle et qui éblouit.
Si j'étais poëte, je chanterais la rose hautaine et radieuse, grande ouverte sous le feu de midi, le soleil au zénith, la coupe vermeille et pleine à déborder, la femme reine, au diadème de qui pas une perle ne manque.
Je ne veux pas de promesse, je n'y crois pas; l'heure qui vient peut mentir.
Les sages orientaux ont dit la distance qui sépare la coupe des lèvres.
Si le bouton n'allait jamais s'ouvrir!...
Je chanterais la beauté victorieuse et couronnée, oubliant à la fois ce qui fut et ce qui sera. Dieu fit ces merveilles pour notre admiration. Pourquoi se hâter ou s'attarder? Choisissez l'instant propice. Hier, c'était trop tôt; que nous importe demain?...
Il fallait la contempler à genoux. Elle était belle à défier le pinceau du peintre et le magique miroir du poëte. Sa main paresseuse venait de laisser échapper ses cheveux, qui tombaient en masses opulentes sur la batiste brodée, jetant çà et là de fauves et mystérieux reflets. Les contours chastes et riches de sa taille se dessinaient dans le demi-jour. Son sein battait; ses lèvres désunies laissaient voir l'émail perlé de ses dents.
Comment exprimer cela? Il y eut dans sa poitrine des tressaillements fréquents et légers. L'arc gracieux de ses sourcils se détendit; ses lèvres se séparèrent davantage, et, sous cette adorable pâleur qui couvrait ses joues, un glacis rose se montra.
--Achille!... murmura-t-elle.
En ce moment, une voix de stentor éclata dans le jardin.
C'était une de ces basses-tailles cuivrées qui s'entendent d'une lieue comme les trombones et qui font trembler les vitres des maisons.
C'était Jean-François Vaterlot qui chantait pour divertir le sergent Niquet et l'adjudant Palaproie:
Un jour, le bon frère Étienne Avec joyeux frère Eugène, Tous deux la besace pleine, Suivis de frère François...
On eût fait serment que le terrible chanteur était là, au milieu de la chambre.
Béatrice s'éveilla en sursaut; son regard effrayé fit le tour de la chambre.
Le cousin Jean-François avait fini son couplet. On n'entendait plus rien.
--C'était un rêve, pensa tout haut Béatrice.
Mais ces mots ne se rapportaient évidemment point à la chanson de Barbedor.
--Je le voyais, reprit-elle, déjà rêveuse et fermant à demi ses beaux yeux, dont la prunelle brillait doucement derrière ses longs cils,--là, tout près de moi, comme autrefois... nos mains étaient unies et nos coeurs se parlaient.
Un soupir s'échappa de ses lèvres, tandis qu'une larme roulait lentement sur sa joue.
--C'était un rêve!... répéta-t-elle.
VI
--Bon petit coeur de domestique.--
--Madame la comtesse a sonné? demanda mademoiselle Jenny, qui montra son minois chiffonné à la porte entre-bâillée.
--Que veut dire ce tapage, Jenny?
Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, faubourdonnait à tue-tête:
. . . . . . . De telle taille Que jamais jour de bataille, Canon chargé de mitraille Ne fit un pareil effet!
Et de longs rires avinés lui répondaient.
Mademoiselle Jenny répliqua:
--C'est étonnant que madame la comtesse ait pu reposer si longtemps... les amis du père de madame la comtesse n'ont pas cessé de faire du tapage depuis ce matin.
--Les amis de mon père! répéta Béatrice, qui baissa les yeux.
Elle resta un instant silencieuse.
--Madame la comtesse va-t-elle s'habiller? interrogea Jenny;--avec une vie pareille, madame la comtesse ne pourrait jamais se rendormir.
Au lieu de répondre, Béatrice demanda:
--Quelle heure est-il?
--Deux heures et demie.
--Mon mari est-il encore à la maison?
--M. le comte a été réveillé vers midi par les deux invalides... Il a sonné M. Baptiste... mais madame sait bien que je ne cause jamais avec les domestiques.
--Et Césarine, est-elle arrivée?
--Pas encore, madame.
--Quelqu'un est-il venu, ce matin?
--Deux personnes... la marchande de plaisirs à qui madame la comtesse a la bonté de s'intéresser, et le jeune officier...
--Atteignez mon peignoir, Jenny; je veux me lever.
Mademoiselle Jenny avait prononcé toutes ses réponses d'un ton parfaitement convenable. Elle n'était pas fille à briser les vitres trop tôt. Il y avait des choses, cependant, qu'elle voulait dire et qu'elle n'avait pu glisser. L'occasion avait manqué à mademoiselle Jenny. Il y a des traits qui ne valent que comme riposte. Mademoiselle Jenny prétendait trop sérieusement au bon ton pour perdre sa petite artillerie maladroitement et au hasard.
Une explication fondamentale avait eu lieu entre elle et M. Baptiste, cet autre fonctionnaire, plein de tact et d'acquit. Le résultat de cette explication avait été défavorable à Béatrice. On s'était mutuellement convaincu, à l'aide des arguments échangés, que madame la comtesse était perdue sans ressources. Roger, le terrible Roger, avec ses deux invalides et ce gros homme qui chantait des gaudrioles de barrière, Roger était une maladie incurable et mortelle.
Dans la position où était Béatrice, on ne se relève pas d'un père comme celui-là.
M. Baptiste et mademoiselle Jenny étaient unanimes sur ce point, qu'il eût mieux valu pour madame la comtesse avoir quelque faute grave sur la conscience. Les fautes graves amènent des conflits où la passion peut produire de superbes péripéties. Les fautes graves brisent quelquefois, mais elles marient souvent.
Tandis qu'un inconvénient vivant comme ce bon capitaine Roger est un infranchissable barrière.
Cela dépasse absolument les bornes. C'est inouï, absurde, invraisemblable. On n'a pas, rue Saint-Dominique, un beau-père comme cela. Affirmez que la chose est, chacun vous répondra: «Impossible!»
Mademoiselle Jenny et M. Baptiste, doués tous les deux d'un très-honorable flair, pressentaient donc décidément la catastrophe prochaine. Peut-être ne savaient-ils pas le menu de toutes les causes de ruine qui menaçaient cette union, cimentée sous de si charmants auspices; peut-être ignoraient-ils la meilleure part des secrets communs à ce bon M. Garnier de Clérambault et à madame la marquise de Sainte-Croix, mais ce qu'ils connaissaient était suffisant.
La marquise et son Garnier étaient les assiégeants; ils devaient entrer dans cette place si mal défendue.
Ils avaient pour eux la détresse même de l'assiégé, outre cette machine de guerre irrésistible: la beauté souveraine de Maxence.
Béatrice était perdue. Pour ces belles natures de domestiques, c'est le moment de frapper fort et ferme.--Seulement, il faut toujours frapper de manière à pouvoir, le cas échéant, nier effrontément le coup porté.
C'est la science. Ce grand art de la diplomatie d'antichambre ne fait pas, il est vrai, partie du programme officiel des bureaux de placement, mais on en tient compte. Un valet de chambre qui n'aurait pas ce talent ne pourrait jamais devenir adjoint sur ses vieux jours; une soubrette qui ne posséderait pas cette corde, devrait renoncer à l'espoir d'épouser, vers son quarantième printemps, un percepteur des contributions indirectes ou un notaire provincial de troisième classe.
Voici l'échelle: la fidélité mène à la caisse d'épargne, à la mansarde et au ciel.
La rapine, ou, si mieux vous aimez, la _rapacité_ conduit au titre de rentier, au quatrième avec terrasse dans le quartier du Marais,--et au purgatoire.
La diplomatie peut pousser aux actions du crédit mobilier, au second sur le derrière dans la rue neuve des Mathurins, aux honneurs de Pontoise, à l'autorité dans Pézenas,--et au fin fond de l'enfer.
Le prix Montyon est commun aux trois classes.
Mademoiselle Jenny alla chercher le peignoir de madame au portemanteau. Le portemanteau était dans un cabinet de toilette. Quand on est ainsi occupée et que les étoffes frôlées bourdonnent aux oreilles, on croit souvent entendre parler.
Et jamais on ne saisit le sens des paroles.
C'est la querelle entre maîtresses et caméristes du commun.
La camériste dit alors:
--Madame demande quelque chose?
Et la maîtresse, avec impatience:
--Vous devenez sourde, Mariette.
Mademoiselle Jenny fit semblant d'avoir ainsi entendu la voix de Béatrice et montra au seuil sa figure effarée.
--Plaît-il, madame? fit-elle avec empressement.
--Quoi donc, Jenny? demanda la jeune comtesse.
--Par exemple, voilà qui est étonnant! s'écria la soubrette;--j'avais ce taffetas dans les oreilles... J'ai cru que madame m'appelait et me disait: «Mon mari s'est-il rencontré avec le lieutenant Vital?»
Béatrice garda un instant les yeux baissés comme si elle eût essayé de comprendre.
Quand son regard se releva sur mademoiselle Jenny, celle-ci rougit et se détourna, tant elle y vit d'étonnement et à la fois de calme.
--Je croyais..., balbutia-t-elle.
--Donnez mon peignoir, je vous prie, l'interrompit la comtesse.
Mademoiselle Jenny se mit aussitôt en devoir de l'habiller.
Dans le jardin, le chant faisait trêve; mais nos quatre bons vivants causaient et se disputaient bruyamment.
Béatrice, dès qu'elle eut son peignoir, alla vers une des fenêtres et l'ouvrit toute grande.
Elle n'avait pas besoin du demi-jour. Les rayons du soleil, en frappant son visage, illuminèrent sa merveilleuse beauté, où la fatigue et la tristesse mettaient un charme de plus. Mademoiselle Jenny, qui la suivait de l'oeil, ne put retenir un mouvement de dépit.
--Rien ne fait! pensa-t-elle;--je crois qu'elle a embelli depuis que je suis à la maison!
Une des principales rancunes de mademoiselle Jenny contre la pauvre Béatrice venait de ce fait que mademoiselle Jenny avait des prétentions assez sérieuses à la position de jolie femme. Chaque fois que Béatrice lui donnait un chiffon, la méchante humeur de mademoiselle Jenny augmentait, loin de s'apaiser, parce que mademoiselle Jenny s'apercevait bien que les chiffons perdaient cent pour cent à changer de propriétaire.
Elle se disait bien, il est vrai: «Elle a tout l'avantage, elle les porte dans le neuf;» mais sa conscience parlait, et, si entêtée que soit mademoiselle Jenny, l'évidence est cependant plus forte qu'elle.
Un massif d'acacias séparait la croisée de la comtesse de la plate-forme où nos quatre gais lurons faisaient leurs fredaines. Ils parlaient haut, en hommes qui ont payé le droit de faire tapage. Roger, qui n'avait jamais poussé si loin les privautés dans la maison de son gendre, avait eu depuis le matin quelques vagues remords, par petits accès qui ne duraient pas longtemps. Il commençait à porter sa charge complète, comme disent les marins. Le bon vin a facilement raison du repentir et des scrupules. Douze bouteilles vides s'alignaient autour de la table, sans compter les canettes de bière. Roger avait la conscience tranquille.
Le sergent Niquet et l'adjudant Palaproie en avaient pris à leur aise et de tout coeur. Nous ne voudrions pas affirmer que l'idée d'une catastrophe possible ne leur fût pas venue. Chaque rasade, pour eux, était conquise sur l'ennemi, et ils s'attendaient bien un peu à être jetés à la porte en fin de compte.
Cette crainte n'était pas absolument dépourvue de charme. Elle donnait au plaisir l'attrait de l'école buissonnière. Rien n'est près de l'enfant comme l'invalide. La pensée du maître de céans venant balayer son parc et chasser les tapageurs, donnait à leurs exploits bachiques une bonne odeur d'espièglerie.--En outre, ils se représentaient avec plaisir la confusion de Roger, le cas échéant.
Roger les opprimait de sa supériorité. C'était un de ces amphitryons que l'on déteste en se gorgeant de leur vin.
La position de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, était plus tranchée. Il n'avait pas les mêmes petites passions que les deux invalides, mais il avait une grande passion. Autour de cette table, présidée par le capitaine, Barbedor représentait l'esprit du mal. C'était de sang-froid qu'il poussait au bruit, exaltant la turbulence sénile des deux jambes de bois et faisant naître de parti pris des sujets de querelle.
Barbedor était là pour mettre les choses en tel état, que toutes bornes fussent passées. Il provoquait l'orage, il appelait la foudre. Le percement de la barrière des Paillassons était à ce prix.
Mademoiselle Jenny se mit à ranger les effets de nuit de sa maîtresse et poussa de grands soupirs. Sa première attaque n'avait point réussi. Elle n'était pas découragée.
--Ce n'est rien, à présent! dit-elle.
Béatrice était immobile et froide auprès de la fenêtre.
--Cela contrarierait peut-être madame la comtesse, reprit mademoiselle Jenny,--si je lui racontais ce qui s'est passé... Franchement, si je n'avais pas eu cette crainte, j'aurais dit déjà depuis longtemps tout ce que je sais.
Béatrice ne répondit pas. Peut-être n'avait-elle point entendu. Elle était distraite depuis qu'elle souffrait beaucoup et toujours. Le propre de la souffrance physique ou morale est d'absorber.
--Césarine devrait être arrivée..., murmura-t-elle.
--Je me doutais bien, dit entre haut et bas la camériste,--que madame la comtesse ne se souciait pas de savoir.
Ce sont les femmes seules qui sauraient dire pourquoi la meilleure manière de se faire entendre, c'est de parler à demi-voix.
Ces paroles, prononcées _sotto-voce_, entrent dans l'oreille comme des pointes d'aiguilles.
--Savoir quoi?... demanda en effet Béatrice.
Mademoiselle Jenny eut grand'peine à réprimer un triomphant sourire.
--Les voisins étaient à leurs fenêtres, dit-elle en feignant de parler à contre-coeur;--le balcon de l'hôtel du Tresnoy était plein de monde... j'ai reconnu madame et mademoiselle de Sainte-Croix...
Béatrice baissa les yeux, tandis qu'un peu de sang montait à ses joues.
--En voilà une qui tournera des têtes! piqua incidemment mademoiselle Jenny;--quels yeux!... A la grille du jardin... c'était tout le quartier qui s'ameutait... comme si on ne savait pas ce que c'est qu'un brave et honorable militaire qui aime la société de ses compagnons d'armes... et qui a un gendre riche... A Paris, on est badaud... Moi, je disais à M. Baptiste: «C'est du dernier ridicule!»
Elle s'arrêta.
Béatrice n'interrogeait plus.
Béatrice savait parfaitement de quoi parlait mademoiselle Jenny.
--C'était au point, poursuivit la carriériste,--qu'au moment où M. le comte a ouvert ses fenêtres...--Mais, s'interrompit-elle,--madame la comtesse n'aime pas à m'entendre bavarder.
Elle se tut. Béatrice, de son côté, garda un instant le silence. Elle restait pensive et ne regardait point mademoiselle Jenny, qui déployait autour du lit une activité tout à fait inusitée et superflue.
Mademoiselle Jenny était là comme ces pêcheurs hardis qui ont planté le harpon dans le flanc de la baleine; elle laissait filer le câble et se disait:
--Bien sûr qu'elle va prendre un détour pour m'interroger.
Mais la comtesse Béatrice ne prenait jamais de détours.
Elle fit un pas vers la camériste et lui dit:
--Je désirerais savoir ce qui se passait au moment où mon mari a ouvert sa fenêtre.