La fabrique de mariages, Vol. 3

Part 10

Chapter 101,122 wordsPublic domain

»--Expliquez-vous, dit-il pourtant;--il est probable que je puis vous donner un coup d'épaule, à cause de mes relations dans la haute société.

»La Gouesnais prononça le nom de madame Octave Merriaux.

»Mais Clérambault avait eu le temps de se remettre.

»--Mon cher monsieur, répondit-il,--vous avez le flair bon et la vue juste. Il n'y a pas de doute que c'était une superbe affaire; seulement, vous venez un peu trop tard... Nous avons allumé les flambeaux de cet hyménée!... Madame Octave Merriaux est à Moscou...

»--Il faut que vous vous trompiez! s'écria le Normand;--quelqu'un m'a dit l'avoir vue à Paris ces jours-ci.

»--Elle serait donc revenue, repartit froidement le marieur, qui atteignit son portefeuille.

»Dans son portefeuille, il choisit une lettre, timbrée de Berlin, qu'il tendit à son client désappointé.

»Il est certain que ces gens-là, toujours sur le qui-vive, inventent des milliers de petites mécaniques dont la plupart ne servent pas, faute d'occasion.

»Mais quelques-unes, sur le nombre, sont destinées à porter coup.

»La lettre de Berlin était signée d'un nom slave et contenait cette phrase:

«Dites à mes bons amis de Paris que la _petite madame Octave Merriaux_ ne portera jamais de tartan ni de socques. Elle a un château, la petite madame Octave Merriaux! Elle a un intendant en uniforme! Elle a des paysans qu'elle pourrait faire knouter à la journée, si c'était sa fantaisie...»

»Quand la Gouesnais vint rapporter ceci à M. du Tresnoy, il reçut défense de se représenter chez Clérambault.

»M. du Tresnoy me raconta ce fait et me dit:

»--Cette lettre doit être fabriquée.

»--Ils ne savaient pourtant pas..., voulus-je objecter.

»--Bien! bien!... Les brigands de la Calabre ne savent jamais que les gendarmes viendront; cela ne les empêche pas de dormir la main sur leur trabucco... Ceci est une précaution isolée qui trahit tout un système de chevaux de frise, de trappes, de piéges, etc...

»Il resta un instant pensif; puis il ajouta:

»--Ces gens doivent avoir à cacher plus encore que je ne croyais!

»L'autre agent, homme de façons rassises et presque distinguées, avait été lâché contre madame la marquise elle-même, avec ordre de n'opérer jamais qu'à distance et de surveiller surtout les rapports qui pouvaient exister entre la marquise et Garnier de Clérambault.

»Néant. La vie de madame de Sainte-Croix était limpide comme du cristal de roche. Elle se donnait tout entière à ses devoirs mondains et à ses oeuvres de piété.

»Cependant, un soir d'hiver, l'agent fashionable vit sa voiture s'arrêter à l'heure du salut devant l'église Saint-Sulpice. Madame de Sainte-Croix descendit et entra. L'agent la suivit.

»Madame de Sainte-Croix alla prendre place en dehors de la nef.

»Au moment où le prédicateur montait en chaire, elle fit comme si sa prière eût été achevée et se dirigea naturellement vers la porte,--mais non point vers cette porte où son équipage officiel l'attendait.

»L'agent eut cette fièvre qui accompagne toujours les grandes découvertes.

»Madame la marquise était entrée par le perron et le portail; elle sortait par cette porte latérale qui donne sur l'embouchure déserte de la rue Servandoni.

»L'agent la suivit encore.

»Un coupé stationnait à l'angle de la rue Servandoni.

»Madame la marquise y monta sans parler au cocher.

»Elle était évidemment chez elle.

»Inutile de dire que ce n'était point la voiture qui l'avait amenée.

»Aussitôt que madame la marquise eut refermé la portière, le coupé partit au grand trot. L'agent ne perdit point de temps à chercher un cabriolet de place. Il prit sa course, résolu à faire le tour de Paris, s'il le fallait.

»La voiture de madame de Sainte-Croix tourna à droite au bout de la rue Servandoni, pour enfiler la rue de Vaugirard. Le cheval était bon. L'agent eut toutes les peines du monde à garder sa distance. La journée avait été pluvieuse. Au bout de cinq cents pas, le pauvre diable avait de la crotte jusqu'à l'échine.

»Mais c'était un garçon de mérite et de volonté. Il ne se découragea pas. La redingote sur le bras et le chapeau à la main, il poursuivit sa course à fond de train, de manière à ne jamais perdre de vue le coupé suspect.

»Ainsi fut parcourue toute la rue de Vaugirard. Elle est longue; l'agent était soutenu par cette idée que la marquise ne pouvait pas aller bien loin désormais. Pourquoi sortir de Paris à cette heure? Malgré sa lassitude, il allait toujours.

»A quelques centaines de pas de la barrière de Vaugirard, le coupé s'arrêta dans un endroit désert.

»Il y eut un court colloque entre madame la marquise et son cocher. L'agent profita de ce répit pour regagner un peu de terrain et souffler, assis sur une borne. La sueur l'inondait et la respiration commençait à lui manquer.

»Il reprit néanmoins sa course dès que le cocher de la marquise eut lancé de nouveau son cheval. Le coupé sortit de Paris par la barrière de Vaugirard. Il prit le boulevard extérieur, à droite, passa devant la barrière de Sèvres et disparut aux yeux du pauvre agent, considérablement distancé, cette fois, à la hauteur du petit bâtiment qui porte le nom de barrière des Paillassons, bien que le mur d'enceinte n'ait à cet endroit aucune ouverture.

»L'agent, épuisé, arriva au bout d'une minute ou deux à la place où le coupé avait disparu. Cette boue terrible du boulevard extérieur paralysait sa course.

»Il s'orienta.

»En face du pavillon de la barrière des Paillassons s'ouvre une petite ruelle qui monte en biais dans les terres; elle a nom la ruelle Sainte-Fiacre.

»Notre homme s'y engagea résolument. Au détour du premier coude, il dut croire que le succès allait récompenser sa peine. Une lanterne de cabaret éclairait en plein le fameux coupé, arrêté au milieu de la route.

»A ce moment, une grosse voix parlait sous les berceaux qui flanquaient la porte de la guinguette. Elle disait:

»--Nous n'avons vu personne ce soir.

»L'agent s'arrêta, collé au mur pour n'être point aperçu.

»Le cocher allongea un maître coup de fouet et le coupé repartit. Aucune parole n'était tombée de la portière.

»Le coupé n'avait pas pu tourner, à cause de l'étroitesse de la ruelle. Il se dirigeait au galop vers la rue de l'École.

»En passant devant le cabaret, l'agent déchiffra une bizarre enseigne:

»AU CHATEAU DE LA SAVATE...

»Quand il arriva rue de l'École, le coupé avait définitivement disparu.

FIN DU TROISIÈME VOLUME.

TABLE DES CHAPITRES.

DEUXIÈME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ.

(SUITE.)

III. Ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas. 7

IV. Comme quoi le capitaine Roger maria sa fille 31

V. Le réveil de Béatrice 53

VI. Bon petit coeur de domestique 83

VII. Vieux jeune premier 99

VIII. Le cabinet du mari 141

IX. 37 et 37 bis 157

X. La sage-femme 175

XI. Le coupé mystérieux 191

FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME.

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