La fabrique de mariages, Vol. 2
Part 9
--Dangereux! fit observer Montmorin;--Grévy nous donnera quelque jour un sujet de comédie: il fera la cour à sa femme sans le savoir.
Le vicomte salua de nouveau ces dames et riposta:
--Frémieux me chercherait querelle!
--Outre la vicomtesse, reprit Montmorin,--nous avons là-haut une revenante et un astre nouveau... Madame la marquise de Sainte-Croix, qui rentre dans le monde pour présenter sa fille.
--On la dit adorable! s'écria Grévy.
--Un miracle de beauté, tout simplement, répliqua Frémieux.
--Est-elle plus belle que la comtesse Béatrice?
--Elle est plus neuve... C'est une figure qui promet un esprit de démon!
--D'où sort cette comète?
--D'un horizon un peu bourgeois, la pension Géran.
--Peste! dit Montmorin,--bonne provenance! C'est de là que sort aussi la petite Césarine de Mersanz, un astre blond, rieur... ou plutôt un bouton de rose; car la métaphore céleste est naturellement fatigante...
--Un bouton de rose, interrompit Frémieux,--dont la tige a huit cent mille livres de rente!
--Chère fleur! conclut le vicomte de Grévy en soupirant.
--Ne parle-t-on de rien pour ces demoiselles? reprit-il.
Ils arrivaient au boulevard des Invalides. Montmorin mit son cheval au pas; les autres firent comme lui.
--Serez-vous discrets? demanda-t-il.
--Parbleu! lui fut-il répondu à l'unanimité.
Il sembla hésiter.
--Allons! fit la cavalcade,--fallait-il te promettre d'être indiscrets?
--C'est que, dit Montmorin,--la chose est grave.
--Voyons! voyons!
--Eh bien, il y a des bruits étonnant, voilà!
--Quels bruits?
--Vous savez qu'Achille s'est marié en Belgique.
--A Namur, dit Frémieux,--qui était alors au roi de Hollande.
Montmorin arrêta tout à fait son cheval et prononça tout bas:
--En Belgique, ils ont le divorce.
--Chansons! s'écria Grévy.
--Chansons! répéta Frémieux,--en ce sens que les nouvelles de Montmorin sont de l'eau sucrée à côté des miennes... Pour épouser la belle Maxence, Achille n'aurait pas même besoin de la loi belge ni du divorce...
--Comment? comment?
--Expliquez-vous!
--Oh! devinez! dit Frémieux, qui poussa son alezan et prit un temps de galop.--La comtesse Béatrice reçoit ce soir; allez-y: vous verrez!...
Sur le balcon de l'hôtel du Tresnoy, on causait aussi. Madame la vicomtesse de Grévy, charmante blonde un peu passée, aussi clairvoyante que son mari était myope, jalouse de la comtesse Béatrice parce que celle-ci est plus jeune qu'elle et plus belle, tournait de bien bon coeur en ridicule la position du comte Achille. Les dames du Tresnoy, la mère et deux demoiselles, faisaient chorus tant qu'elles pouvaient. Maxence écoutait, silencieuse et froide; madame la marquise de Sainte-Croix n'ouvrait la bouche que pour placer quelque douce et bonne parole.
C'était là qu'on pouvait bien voir si le faubourg Saint-Germain avait raison de regarder la marquise de Sainte-Croix comme la meilleure personnification de la charité chrétienne embellie et parée de tout l'esprit du monde.
Madame du Tresnoy, veuve de l'illustre jurisconsulte, pair de France, qui présida dans les dernières années de la Restauration à la police parisienne, était fort lancée dans les bonnes oeuvres. Son mari ne lui avait laissé qu'une fortune modeste: c'était un vrai gentilhomme de robe, austère en ses moeurs, probe jusqu'au scrupule et généreux de son labeur. Ceux-là n'atteignent que bien rarement les jours de la vieillesse; ils ne font jamais fortune. Madame la marquise de Sainte-Croix, en se retirant du monde, avait gardé avec la baronne du Tresnoy des relations de bienfaisance. Aujourd'hui qu'elle désirait produire sa fille, madame du Tresnoy était sa première visite.
Les deux demoiselles du Tresnoy étaient laides, grandes et très-élégantes. Au bal, elles ne dansaient pas toujours autant qu'elles l'eussent voulu. Cela les rendait un peu libres avec les hommes qu'elles voulaient attirer et très-peu charitables vis-à-vis des femmes. Elles accablaient, ce matin, Maxence de compliments et de gentillesses. Elles la détestaient déjà. On la regardait très-spécialement parmi leurs connaissances comme de la graine de vieilles filles. L'aînée avait vingt ans, la cadette dix-huit. Elles s'appelaient Juliette et Dorothée.
--Est-ce qu'il y a longtemps qu'il se passe ainsi de joyeuses choses à l'hôtel de Mersanz? demandait madame la vicomtesse de Grévy.
--Au moins trois semaines, répondit Dorothée;--nous ne nous serions jamais doutés que ce brave homme fût le père de madame la vicomtesse.
--Oh!... fit madame de Grévy;--j'ai toujours pensé... il y a en elle quelque chose...
--C'est une des plus charmantes femmes que j'aie eu occasion d'admirer en ma vie, dit très-simplement la marquise de Sainte-Croix.
Madame de Grévy sourit avec malice en mordillant le coin de son mouchoir brodé.
Vous ne l'eussiez pas reconnue, cette marquise de Sainte-Croix. Si quelqu'un vous eût dit, quelqu'un de sérieux et de croyable: «J'ai vu cette femme dans un bouge du boulevard extérieur, attablée devant une bouteille d'eau-de-vie,» vous auriez répondu: «Vous mentez, ou vous êtes fou.» Elle était belle, mais sans aucune arrière-nuance de prétentions à plaire; elle était belle de la sereine et grave beauté des mères. Sa beauté se complétait et s'éclairait en quelque sorte par celle de Maxence.
Les deux demoiselles du Tresnoy s'étaient déjà dit en regardant celle-ci:
--En voici une qui n'a pas l'air embarrassé!
Par le fait, l'air pensif et un peu triste de cette belle Maxence ne se mêlait à aucune apparence de timidité.--Elle semblait indifférente à ce qui l'entourait, et ces petits émois qui prennent les fillettes à leur entrée dans le monde ne se montraient point en elle.
--Figurez-vous, reprit Juliette du Tresnoy en s'adressant à Maxence,--que ce bonhomme fait notre joie! On l'entend d'ici raconter ses batailles!
--Il connaît tous les invalides, ajouta Dorothée, la jeune soeur.
--Tous ces vieux, dit madame de Grévy, vont finir par se croire un peu les beaux-pères du comte.
Les deux demoiselles du Tresnoy éclatèrent de rire et la vicomtesse acheva:
--De sorte que M. Mersanz fera pendant à la fille du régiment: ce sera le gendre de l'hôtel royal des Invalides.
--Que vous êtes méchante, chère belle! fit madame du Tresnoy quand la gaieté fut calmée; vous scandalisez madame la marquise.
--Je ne suis plus du monde, madame, répliqua Flavie en souriant doucement;--madame la vicomtesse a la bonne humeur du bonheur et de la jeunesse... A mon âge, on ne voit plus les choses de la même façon: la conduite de M. le comte de Mersanz envers l'homme que vous appelez son beau père me plaît et m'attire... Ne peut-on passer quelques légers ridicules à ces pauvres vieux soldats qui ont été notre gloire?... A juger le fait d'un esprit plus sérieux, depuis quand y a-t-il déshonneur pour un gentilhomme français à épouser la fille d'un soldat?
--Déshonneur, non..., dit la vicomtesse;--je n'emploie guère ces gros mots, madame.
--Ridicule, aurais-je dû dire... Chez nous, le ridicule tue mieux encore que le déshonneur... Si donc M. le comte Achille de Mersanz a pris pour femme la fille de ce pauvre capitaine Roger, je ne vois que le côté honorable et même touchant de sa conduite...
--Notez, dit tout bas la vicomtesse à madame du Tresnoy,--que madame la marquise va beaucoup plus loin que moi, sans avoir l'air d'y toucher... Avez-vous remarqué comme elle parle? «L'homme que _vous appelez_ son beau père... _Si_ M. le comte a pris pour femme...» Le doute est honnêtement exprimé... et je trouve, moi, que la charité chrétienne est une bien admirable vertu!
Dorothée et Juliette avaient des oreilles de mohicans. On avait beau baisser la voix, elles entendaient toujours. Elles se pincèrent les lèvres en échangeant un regard moqueur.
Maxence avait les yeux fixés sur les fenêtres de l'hôtel de Mersanz, qu'on voyait au travers des arbres. Elle rêvait.
--Vous êtes l'intime amie de mademoiselle Césarine? lui demanda Juliette.
--Je l'aime de tout mon coeur, répondit Maxence.
--Quelle ravissante enfant! s'écria Dorothée.
--J'espère, madame la marquise, reprit la baronne,--que nous aurons le plaisir de vous voir à la réunion de ce soir?
--Non, madame, répondit Flavie.
--M'est-il permis de vous demander pourquoi?
La marquise baissa les yeux et joua l'embarras.
--Maxence est si jeune!... prononça-t-elle du bout des lèvres;--voilà trois jours, elle était encore en pension... Notez que je ne crois pas un mot de tout ce qui se dit; mais enfin...
--Qu'est-ce qui se dit? interrompit vivement madame de Grévy.
--Si vous ne le savez pas, madame, répondit Flavie avec une gravité presque sévère,--Dieu me garde de vous en instruire.
Elle prit congé au moment où on apportait des siéges sur la terrasse. Dorothée et Juliette embrassèrent Maxence.
--Quelle poupée! dit Juliette quand madame de Sainte-Croix et sa fille furent parties.
--Et un air de supériorité! ajouta Dorothée.
La mère fronça les lèvres pour les faire taire.
--Mon Dieu! s'écria madame la vicomtesse de Grévy,--je n'ai pas l'âge qu'il faut pour connaître à fond l'histoire ancienne, mais il me semble que cette madame de Sainte-Croix n'est pas en position de donner comme cela des leçons à tout le monde.
--C'est une femme d'une grande vertu, dit la baronne.
Elle ne riait pas, cette présidente, mais on sentait en quelque sorte la pointe du sarcasme entre cuir et chair.
--Bon, bon! fit madame de Grévy,--je sais qu'elle s'est faite ermite, à l'instar du diable devenu vieux...
--Oh! chère belle!...
Dorothée et Juliette étaient aux anges.
--Mais, reprit la vicomtesse,--j'ai ouï dire...
Un regard de madame du Tresnoy l'arrêta.
Juliette et Dorothée restèrent la bouche ouverte. On leur ôtait le pain d'entre les dents.
--Puisque vous m'interrompez, dit la vicomtesse,--c'est que vous en savez plus long que moi... Maintenant, je ne vous tiens pas quitte d'un renseignement que vous pouvez me fournir, j'en suis certaine. Que signifient ses dernières paroles? J'ai vraiment honte d'être si peu au courant! cela m'humilie!... On dit donc quelque chose?
--J'ignore complétement..., commença la baronne.
--Ah! maman!... interrompit Juliette.
Elle ne continua pas et rougit jusqu'aux oreilles sans rire, tandis que sa soeur Dorothée riait en rougissant.
--On n'est jamais trahi que par les siens! s'écria la vicomtesse;--voyons, bonne amie, dites-moi cela à l'oreille, bien bas... Ces demoiselles n'ont pas besoin d'entendre l'histoire, puisqu'elles la savent déjà.
Elle s'inclina de façon à mettre son oreille curieuse au niveau des lèvres de la baronne. Celle-ci se recula en souriant et se fit prier durant une bonne minute. Juliette et Dorothée étaient sur le gril. C'est dans ces moments qu'on sent tout le malheur de l'état de demoiselle.--Si Tantale, fils de Jupiter, eût été une demoiselle, les dieux, pour punir ses forfaits, ne l'auraient condamné ni à la faim ni à la soif; les dieux l'eussent plongée, cette demoiselle Tantale, dans un océan de médisances après lui avoir préalablement coupé la langue.
La baronne prononça enfin quelques mots à l'oreille de la vicomtesse de Grévy. Juliette et Dorothée respirèrent comme si on leur eût ôté un poids de la poitrine.
--Vraiment! fit la vicomtesse;--on dit cela!
--Le monde est méchant, formula mollement la baronne.
--Très-méchant! approuva madame de Grévy;--mais voulez-vous savoir mon opinion? je crois que le monde se trompe.
Les deux demoiselles sourirent d'un air incrédule et madame du Tresnoy se hâta de répliquer:
--Pour ce qui me regarde, je le souhaite de tout mon coeur.
--Je crois que le monde se trompe, reprit la vicomtesse,--parce qu'il y a quelque chose.
--Quelle chose?
--J'admets parfaitement que le comte Achille ait pu braver les bienséances. Il se sent fort, il est de qualité, il a huit cent mille livres de rente... mais je n'admets pas que le comte Achille, fait comme il est, entouré d'un troupeau de lions toujours prêts à rugir la raillerie, ait gardé seulement vingt-quatre heures un beau-père comme celui-ci (elle montrait le bon capitaine Roger), s'il avait un moyen facile de le mettre à la porte. Le comte Achille est de ceux qui craignent le ridicule plus que la mort. Il n'a pas ce qu'il faut de courage pour me faire croire ce que dit ici la chronique...
--Vous sentez bien, chère petite..., voulut dire la baronne.
--Je sais que vous avez bon coeur, vous, madame, interrompit la vicomtesse pendant que Dorothée et Juliette pinçaient leurs lèvres moqueuses; je sais aussi que je suis méchante... c'est convenu: ma langue ne vaut rien... Mais, si Béatrice est malheureuse, je prends son parti, voyez-vous! je me fais son amie, et, toute méchante que je suis, je me mets sans façons entre elles et les bonnes âmes qui sont jalouses d'elle... Croyez que je ne parle pas pour vous: vous savez que je ne me gêne pas.
Elle était jolie en ce moment, cette vicomtesse de Grévy; son teint s'animait, ses yeux brillaient. La jeunesse de son coeur rajeunissait son charmant visage.
La baronne lui serra la main.--Dorothée montra du doigt la table où Roger et ses complices festoyaient. Juliette s'écria:
--S'ils boivent toutes ces bouteilles, nous allons avoir une représentation complète.
Le trio des anciens militaires devenait de plus en plus bruyant. A l'appel de Roger, frappant sur la table avec son pot de bière, un domestique était venu. C'était Martin, l'esclave de M. Baptiste. Roger lui avait dit:
--Monte-moi une bouteille de chambertin, une bouteille de sauterne, une bouteille de romanée, une bouteille de clos-vougeot et une bouteille de marckbrunner...
Et, comme Martin le regardait, ébahi, Roger avait ajouté fièrement:
--J'en tiendrai compte à mon gendre, cartouchibus!
--Allons, pied plat! s'écria Niquet,--en route! on a de quoi payer!
--Oh! mais oui! sanctionna Palaproie.
Martin alla consulter son commandant, M. Baptiste. M. Baptiste manda le sommelier. Celui-ci descendit à la cave et se rendit lui-même au jardin, escorté de deux valets, portant les bouteilles demandées.
Les domestiques de l'hôtel de Mersanz étaient tous aux fenêtres pour voir cela.
--C'est bon! dit Roger au sommelier;--nous allons déguster ça!
--Et nous vous en dirons des nouvelles, l'ami, ajouta Niquet.
Palaproie garda le silence, cette fois, occupé qu'il était à rejeter à droite et à gauche ses immenses moustaches pour faire un passage au liquide généreux contenu dans les bouteilles.
La première fut débouchée: c'était le chambertin.--On déposa les pipes, et la tournée eut lieu.
--Hein? demande Roger en faisant claquer sa langue.
--Ah! fichtre! répliqua Niquet.
--Tonnerre! gronda Palaproie.
--Redoublons!
--C'est du baume.
--Ah! mais oui!
--On a un gendre ou on n'en a pas! conclut Roger.
Madame du Tresnoy venait de serrer la main de la vicomtesse.
--Bonne petite, dit-elle, vous intéressez-vous véritablement à la comtesse Béatrice?
--Depuis dix minutes, passionnément, répondit madame de Grévy;--je ne sais pourquoi il me semble qu'il y a contre elle une ligue sourde et déloyale, formée par les méchants dont les sots se font les complices... Je sens que je déteste les ennemis de la comtesse.
Madame du Tresnoy surprit les regards sournoisement avides de Dorothée et de Juliette.
--Mesdemoiselles, dit-elle,--allez au piano. Vous devez chanter demain, Dorothée, et Juliette ne sait pas l'accompagnement.
Quand elle fut seule avec madame de Grévy:
--Je ne vous ai pas tout dit, reprit-elle,--et moi-même, je suis loin de tout savoir... Vous avez raison: il y a une ligue contre cette pauvre jeune femme... Madame de Sainte-Croix a un rôle là-dedans... On va jusqu'à parler du mariage du comte Achille avec cette belle Maxence que vous venez de voir...
Comme la vicomtesse, étonnée, ouvrait la bouche pour demander de plus amples renseignements, un grand bruit se fit dans le jardin. Les trois vieux compagnons s'étaient levés et criaient tous à la fois en agitant leurs verres. En même temps, madame de Grévy aperçut à l'entrée de la grille un homme d'énorme corpulence, portant la veste étoupée du marchand de vin et coiffé d'une grosse casquette de loutre.
Les trois vieux soldats s'élancèrent vers lui les bras ouverts, Roger en tête. Le gros homme les embrassa tour à tour, et on l'entraîna vers la table chargée de bouteilles.--Ainsi fit son entrée solennelle à l'hôtel de Mersanz Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, maître, après Dieu, du château de la Savate.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
TABLE DES CHAPITRES.
PREMIÈRE PARTIE.--LA PETITE BONNE FEMME.
(SUITE.)
IX. La marquise de Sainte-Croix 7
X. La Perlette 29
XI. La première femme du comte Achille 53
XII. La décadence de Flavie 83
XIII. Repas de corps 107
DEUXIÈME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ.
I. Une scène d'antichambre 145
II. Trois invalides 173
FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.
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