La fabrique de mariages, Vol. 2
Part 5
--La fumée de tabac vous incommode-t-elle? dit-il;--c'est comme ça que je commençai la conversation, il y a tantôt vingt-six ans, dans le coche de Bordeaux.
Flavie cessa de rire.
--Qu'ai-je fait pendant ces longues années? murmura-t-elle;--j'ai souffert.
--Il y a bien eu un peu de bon temps, soyons juste!
--Je ne m'en souviens pas.
--Comment!... la joie d'être marquise?...
--Cela dura quinze jours.
--Le premier héritage?...
--Huit jours.
--Et les beaux millions de Rodelet?...
Flavie passa la main sur son front.
--Est-ce que vous n'avez jamais eu envie de vous tuer, vous? demanda-t-elle.
--Pour ça, non, répondit Garnier.
--Moi, prononça lentement la marquise,--cette idée-là me vient souvent... Si je savais ce qu'il y a au delà de la mort...
--Ah çà! s'écria l'habit bleu, qui eût forfait à toutes les promesses de sa physionomie et de sa tournure s'il n'eût été un voltairien fini,--nous croyons donc tout de même en Dieu un petit peu?
La marquise répliqua:
--Il y a des nuits où je crois à l'enfer.
Elle se versa un grand verre d'eau-de-vie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elle parlait maintenant d'un ton bref et précis. Son oeil avait de sombres lueurs. La fièvre sourde mettait deux taches rouges aux pommettes saillantes de ses joues.
--J'ai aimé le comte Achille, dit-elle;--voilà longtemps que je ne l'aime plus... mais je haïrai toujours cette Béatrice... Maxence est une admirable enfant qui comprend tout... Maxence est ambitieuse comme moi, plus hardie que moi... J'étais dix fois moins belle que Maxence... Si Maxence était ma vraie fille, je baiserais la terre pour obtenir de Dieu mon pardon et je deviendrais une sainte.--Ne souriez pas! tout à l'heure, je vais dire des choses qui seront à votre portée... Je n'aime pas Maxence, parce que je n'aime personne: je donnerais le reste de ma vie pour l'aimer... Il n'y a qu'une joie ici-bas, je le sais bien, c'est la folie des mères... Rien qu'à penser que j'aurais pu être mère, je sens un coeur dans le vide de ma poitrine... Ne prenez pas non plus cet air sérieux: c'est une illusion; je n'ai pas de coeur... Maxence nous secondera... Seulement, j'ai peur qu'elle ne l'aime.
--Bah! fit Garnier;--elle a seize ans.
--C'est une noble créature!... Mais vous avez beau regarder ce livre. Il est écrit tout entier en une langue qui vous est inconnue... Le comte est amoureux fou de Maxence... fou, vous entendez bien... Le comte m'a dit, à moi...--Mais que ne disent pas ces malades d'amour! s'interrompit-elle.
--Les amours de M. le comte ne durent pas très-longtemps, objecta Clérambault.
--Jugez! s'écria Flavie, qui n'écoutait pas; jugez s'il aime avec aveuglement... avec extravagance!... Il est venu à moi... à moi!... me demander mon aide!... Et il n'a pas même eu l'idée que je pourrais me venger!
--Il n'a pas parlé de mariage?
--Il a pleuré comme une femme...
--Il n'a pas parlé de mariage? répéta Garnier.
--Il s'est roulé à mes pieds...
--Nous allons savoir dans une heure s'il est ou non marié, dit Garnier.
Il raconta la mission qu'il avait donnée à Léon.
--Cette femme souffrira plus si on la chasse que si on la tue..., murmura Flavie.
--Est-ce adroit, ce que j'ai fait? demanda Clérambault.
Flavie réfléchissait.
--Il faut que ce jeune homme nous serve encore à autre chose, dit-elle.
--Quand vous saurez son nom, répliqua Garnier à voix basse,--vous aurez peut-être de la répugnance à trop vous servir de lui.
--Comment donc s'appelle-t-il?
--Léon Rodelet.
Flavie eut un imperceptible tressaillement. Garnier l'examinait. L'émotion, si elle en eut, ne dura pas le temps que nous mettons à écrire cette ligne.
--C'est vrai, murmura-t-elle;--et c'est étonnant comme tous ces souvenirs sont en moi présents et précis... Cette pauvre Rodelet s'appelait Ernestine... je reconnaîtrais le grand nigaud de commis que nous lançâmes en Amérique... Le temps passe; il y a de cela vingt-trois ans: l'enfant d'Ernestine doit être un homme... on peut l'employer.
--Vous n'y répugneriez pas?... commença l'habit bleu.
--Non, répondit Flavie.
--J'avoue, moi, dit Garnier,--que, si je n'avais pas eu vis-à-vis de moi-même une sorte de prétexte... car, en définitive, je l'ai empêché de se brûler la cervelle... j'avoue que je n'y allais pas de bon coeur.
La marquise répliqua froidement:
--Il y a des races de dupes.
--Et que voulez-vous faire de Léon Rodelet? demanda Garnier.
--Cette petite Césarine, répondit Flavie,--est l'épine la plus gênante que nous ayons au pied... Je veux que le comte Achille l'éloigne et la déshérite.
--Par exemple! s'écria Garnier, ne comptez pas là-dessus!
--Pourquoi, s'il vous plaît?
--Parce que le comte adore sa fille...
--Le comte est comme tous les hommes à femmes, il est aux trois quarts femme... Le comte est un honnête seigneur, très-élégant, très-spirituel, très-probe même quand il ne s'agit que d'argent... Mais avez-vous rencontré parfois de ces mères de trente-six ans qui sont belles encore et qui ont de grandes filles? Il y a un moment où ces mères, si bonnes que vous le puissiez supposer, détestent leurs filles: cela est positif... Eh bien, le comte Achille, amoureux d'une fillette de seize ans, est vieilli par sa fille, qui atteint sa dix-septième année... Sa fille lui déplaît auprès de Maxence; la vue de sa fille lui crie: «Tu pourrais être amplement et largement le père de ta maîtresse...» Un monsieur comme le comte Achille se tuerait s'il se voyait ridicule dans son miroir... le cuisinier Vatel n'est pas le plus grotesque des suicideurs... Et croyez-moi, je ne fais point ici de vaines théories, je parle d'affaire; je dis ce qui est... Si l'on donne un prétexte au comte Achille,--qui adore sa fille,--pour envoyer sa fille aux antipodes, le comte Achille se jettera sur le prétexte comme un enfant gourmand sur une pomme... Conclusion: Léon Rodelet enlèvera bel et bien mademoiselle Césarine de Mersanz.
Voilà pourquoi M. Garnier de Clérambault était l'esclave de cette femme. Elle avait de ces aperçus rapides et profonds qui gagnent les batailles. Elle coûtait cher, mais elle rapportait gros. Il fallait son malfaisant génie pour faire aboutir ces spéculations impossibles.
Ici, par exemple, le problème se posait ainsi: étant donné un homme jeune, marié à une jeune femme et père d'une fille en pleine santé, recueillir à courte échéance l'héritage de cet homme.
Nous disons marié, bien qu'il y eût des doutes à cet égard.
Le fait du mariage n'inquiétait pas autrement la marquise. C'était M. Garnier de Clérambault qui n'était pas à la hauteur et qui prêtait à ce détail une importance démesurée.
Il va sans dire que, dans l'énoncé du problème nous avons sous-entendu cette condition nécessaire: la razzia devait avoir lieu doucement, sans trop de bruit ni de scandale, avec toutes garanties de sécurité pour les membres de l'expédition.
L'emploi du fer, du feu, du poison et de toutes autres naïvetés scélérates était expressément prohibé comme dangereux.
Garnier ne fit qu'une objection.
--Maxence aime Césarine de tout son coeur, dit-il.
--Maxence aime le comte Achille, répondit Flavie.--Maintenant, aux détails!... Le père de Béatrice est arrivé?
--Depuis longtemps.
--A-t-il commencé son rôle?
--En perfection... mais il fera mieux encore... Barbedor ira le voir demain.
--Demain, moi aussi, je travaillerai, reprit la marquise;--il faut que l'affaire marche!
--Mais, dit Garnier,--j'y songe... Si Maxence aime le comte comme vous le dites...
--On ne déteste bien que les gens qu'on a aimés, repartit Flavie;--quand nous en serons là, fiez-vous à moi!
Elle consulta sa montre.
--Dix heures, reprit-elle;--allez me chercher votre Léon Rodelet.
Garnier se leva.
--Voulez-vous que je vous envoie Barbedor? demanda-t-il.
--Non... à quoi bon?
En ce moment, un joyeux éclat de rire monta du rez-de-chaussée par la fenêtre entr'ouverte.
Clérambault, qui était déjà tout près de la porte, se retourna vivement.
--A propos, s'écria-t-il en se frappant le front,--vous ai-je dit quels gens nous avons en bas?... On conspire contre nous... Ceux que vous entendez ne sont pas nos amis.
--Avons-nous des amis? dit Flavie avec son rire amer;--qui donc est en bas?
--Jean Lagard, le lieutenant Vital et maman Carabosse.
--Ah!... fit la marquise d'un air d'indifférence.
Puis elle ajouta tranquillement:
--Allez en paix... nous ne mourrons qu'une fois.
Quand l'habit bleu fut parti, elle se leva et gagna la croisée, qu'elle ouvrit toute grande. La nuit commençait à être noire. Elle se pencha en dehors pour entendre ce qui se disait dans la chambre du rez-de-chaussée.
Mais il ne lui venait que des sons confus, entremêlés de rires.
--Quand même j'entendrais?... murmura-t-elle;--ai-je besoin d'entendre pour savoir?
Elle resta un instant accoudée contre l'appui de la croisée.
C'était une belle soirée du mois de mai. Le ciel était sans lune, mais les astres pendaient plus brillants au firmament limpide. L'air était calme; une faible brise du nord apportait les murmures de la grande ville, qui ressemblent si bien aux voix lointaines de la mer. L'ombre, qui allait s'épaississant, donnait au paysage je ne sais quels aspects pittoresques et mystérieux. La nuit est une enchanteresse; elle sait draper son voile sur la platitude de nos réalités, et chaque objet que touche sa baguette magique revêt en se transformant les capricieuses beautés du rêve.
Nous l'avons dit: autour du château de la Savate, c'était un vilain marais au sol bas, uniforme et pourri, tout émaillé de cloches de verre, tout noirci par le fumier, où l'arrosoir, promené sans cesse, faisait pousser des choux aqueux et des artichauts lymphatiques.
En thèse générale, il n'y a rien de hideux comme un marais de Paris.
Mais la nuit peut changer un carré de choux en noble pelouse, la nuit jette son manteau sur un champ d'artichauts et même sur ces sillons alignés selon l'art où pousse la visqueuse laitue. Tout cela se fait plaine. Pour peu qu'il y ait çà et là quelques plants d'humbles cassis, vous avez des buissons;--la couche où fermente le melon prend un aspect de colline;--j'ai vu des pruniers rabougris grandir et se camper comme d'orgueilleux sycomores.
Nous n'exagérons point. Il n'est pas nécessaire d'aller dans le désert ni même aux terribles grèves du mont Saint-Michel pour connaître le phénomène du mirage. Toute nuit en plein air produit le mirage. On dirait que l'élément prosaïque se met au lit chaque soir en même temps que le soleil, dieu des vers alexandrins. Aussitôt que ce blond Phébus est couché, dès qu'il a rabattu son bonnet de coton sur ses oreilles frileuses, la poésie des rêveurs sort de son nid et plane dans l'atmosphère rafraîchie. Les fleurs épandent violemment leurs parfums, le rossignol chante et le firmament allume la splendeur infinie de ses girandoles.
Eh bien, oui, c'était une vaste plaine qui entourait Flavie.--Çà et là des fantômes blancs paraissaient dans le noir.--Au loin, les maisons de Grenelle tranchaient sur le clair-obscur du ciel, affectant de bizarres architectures.
Il n'y avait pas jusqu'aux tilleuls malades, plantés au revers de la rue de l'École, qui ne prissent une grandiose apparence.
Flavie n'essayait plus de saisir les quelques paroles qui venaient d'en bas jusqu'à elle. Sa tête se penchait sur sa main. Elle rêvait.
--Si j'avais eu une mère!... murmura-t-elle.
Était-ce là l'expression indirecte d'un remords?
Elle resta longtemps sans parler, puis elle dit:
--Si j'avais une fille!...
Sa voix était douce et avait des caresses.--C'était bien l'expression d'un désir et d'un regret.
Elle frissonna bientôt au souffle de cette brise fraîche qui venait du dehors. Elle se retira vivement et ferma la fenêtre.
La lumière de la lampe éclaira le sarcasme de son sourire.
--Je n'ai pas eu de mère et je n'ai pas de fille, prononça-t-elle d'un coeur dégagé;--tant mieux!
Elle revint s'asseoir auprès de la table. Elle avait froid. Elle se versa une troisième rasade.--Elle dit en reposant son verre, vidé d'un trait:
--Si Maxence était ma fille, je me tuerais, parce que je serais sans armes contre les autres et contre ma conscience... mais je n'ai pas d'enfant... je suis libre, grâce au hasard... Maxence est une machine de guerre... Par elle, nous entrerons dans la place... Et je mourrai dans mon lit, avant d'avoir vu la fin des millions du comte Achille...
XIII
--Repas de corps.--
M. Garnier de Clérambault s'était trompé en plaçant maman Carabosse au nombre des convives du rez-de-chaussée. La petite bonne femme manquait à l'appel. Il n'y avait là que le beau lieutenant Vital, Jean Lagard et le père Barbedor, qui s'était grisé tout doucement à force de couper sa bière par des gouttes d'eau-de-vie, en lisant le fameux article du _Journal des Débats_ sur la barrière des Paillassons.
Le bruit et les rires venaient de l'office, où marmitons et garçons festoyaient, grâce aux largesses du neveu Lagard, qui faisait ainsi danser les finances de l'habit bleu.
Ce jour-là, vers midi, Vital avait reçu une lettre ainsi conçue:
«Les officiers du 3e léger sont convoqués à un repas de corps qui aura lieu à Grenelle, château de la Savate, ruelle Saint-Fiacre, derrière la barrière des Paillassons.--Six heures et demie.»
Vital ne connaissait rien de tout cela. Un repas de corps ne fait pas événement. Il avait vaqué à ses occupations ordinaires, et, à l'heure dite, il s'était dirigé vers l'établissement indiqué.
Nous avons vu son étonnement à l'aspect du lieu choisi par ses collègues.
Jean Lagard vint au-devant de lui dans le vestibule.
--Bonjour, lieutenant, dit-il,--c'est moi qui suis les officiers du 3e léger, pour le moment.
Et comme Vital ne comprenait pas, Lagard ajouta:
--C'est une petite surprise qu'on a voulu vous faire, mon lieutenant, histoire de rire et de badiner.
--Et qui me fait ainsi des surprises? demanda Vital, qui n'était pas véhémentement attiré par l'extérieur du bon Jean.
--C'est moi, répondit Lagard en touchant son chapeau,--qu'ai l'avantage d'être votre cousin par droit de naissance... et qu'avais envie depuis pas mal de temps d'en casser un avec vous.
--Vous vous nommez?
--Jean Lagard, neveu et filleul de ma marraine, qui est votre bonne et respectable mère.
Le lieutenant devint très-pâle.--Jean Lagard fronça le sourcil.
--Vous n'avez pas honte de ma marraine, pas vrai? demanda-t-il en baissant la voix.
Le sang remonta vivement aux joues du lieutenant, qui eut un franc sourire et tendit la main à Lagard. Celui-ci la serra de bon coeur entre les siennes.
--C'est que, voyez vous, cousin, dit-il,--je me méfie des beaux, et vous êtes fièrement beau, sans vous faire de compliments... n'y en a pas beaucoup dans l'armée qui soient tapés comme vous... Ah! mais non!... La première fois que ma marraine vous montra à moi dans les rangs, je dis: «Excusez, maman, vous avez fameusement réussi ce garçon là!...» Qu'elle me répondit: «Un peu, mon neveu,» car elle n'a pas la réplique dans son pays,--comme moi mes papiers, chaque fois que je suis pour me marier...
Il se mit à rire.
--Cousin, dit le lieutenant,--je ne sais pas où sont vos papiers; mais on ne peut pas vous accuser d'avoir la langue dans votre poche.
--Vous me trouvez bavasse?... c'est rapport au contentement de la rencontre... Prenez-vous l'absinthe?
--Avec plaisir!
Lagard démolit une table d'un coup de poing. Les garçons accoururent tous à la fois, escortés de Barbedor.
--Vous, l'oncle, dit Lagard,--allez un petit peu voir à Montparnasse si j'y suis... vous mangez de la chèvre et du chou, ça ne me va pas... Les autres, amenez de la vieille-vieille qu'est à la cave, sous le cognac, là-bas, juste en face de la porte... à moins que vous n'ayez tout bu, papa?
Barbedor lui faisait des signes et l'appelait en lui montrant de loin le _Journal des Débats_. Lagard tourna le dos.
--N'y a pas longtemps que je sais les affaires de ma marraine, dit-il tout bas au lieutenant;--et encore, les affaires... je n'en sais qu'un tout petit bout... Elle a tourné plus d'un mois autour du pot avant de me dire: «Ce beau garçon-là est mon petit...» Écoutez donc, lui fallait bien quelqu'un, à c'te femme, pour parler de vous!
--Ce n'est pas moi qui m'éloigne d'elle..., commença Vital.
--Je sais... je sais! interrompit Jean Lagard;--si j'ai pris cette couleur pour vous faire arriver ici, c'est histoire de plaisanter entre cousins, pas vrai?... La maman dit comme ça que vous avez le coeur plus beau encore que le visage...
--Pauvre digne et sainte femme! murmura Vital avec émotion.
--Vous l'aimez bien?
--Est-ce qu'on peut jamais l'aimer assez?
--Touchez là! s'écria Jean Lagard; ça me fait plus de plaisir d'entendre ça que si l'on me nommait à une place du gouvernement où il y aurait bonne paye et pas beaucoup d'ouvrage.
Il tressaillit. Une main venait de se poser sur son épaule par derrière. Barbedor était auprès de lui, tenant le _Journal des Débats_ ouvert.
--Lis ça, neveu! dit-il en mettant le doigt sur son cher article;--lis ça et dis-moi ton avis.
Lagard parcourut les premières lignes.
--Qu'est-ce que c'est que c'te charge-là? fit-il.
--Une charge!... une chose imprimée!... On va l'ouvrir: c'est comme qui dirait officiel!
Lagard avait lu. Il réfléchissait.
--Qué scélérate de diablerie veulent-ils lui faire faire? grommela-t-il à part lui.
--On va l'ouvrir, reprit Barbedor de cet air mystérieusement ému qui est un des premiers symptômes de l'ivresse;--ce n'est pas des gens du commun qui m'auraient obtenu ça au ministère... On plantera une allée d'acacias depuis la barrière des Paillassons jusque chez moi.
Jamais amant ne mit plus de douceur à prononcer le joli nom de sa maîtresse. Certes, ces mots: barrière des Paillassons, n'ont rien en eux de particulièrement poétique. Eh bien, dans la bouche de Jean-François Vaterlot, ils prenaient une euphonie comparable aux plus sonores hémistiches de Lamartine.
--Et vous avez avalé le poisson, papa? dit Jean Lagard.
Barbedor ferma ses deux poings.
--Tu m'hérisses à la fin! s'écria-t-il;--poisson toi même!... Si tu es du parti des deux coquines, c'est bon!
L'idée lui venait que son neveu Jean Lagard était peut-être soudoyé par la barrière de Sèvres et par la barrière des Écoles.
Il replia son _Journal des Débats_ et le remit dans sa poche.
--Si c'est comme ça, grommela-t-il,--tu peux leur dire, aux deux coquines, qu'on ne les craint pas, entends-tu bien?... Et, quand l'allée d'acacias sera plantée, tu viendras me demander à travailler dans ma salle... trois francs les premières, deux francs les secondes, vingt sous les pourtours et dix francs pour entrée dans la loge des artistes... C'est chez moi que se feront toutes les réputations... Il y aura ici plus de gants jaunes qu'au grand Opéra... Est-ce que tu crois que je me passerai d'orchestre? J'aurai l'orchestre de Souflard: trente instruments à vent pour vingt-cinq francs... ça me ruinera-t-il?... Et le dimanche soir, on dansera: un bal comme il faut, tous bonnes et militaires... dix sous d'entrée pour les cavaliers, en consommation, les dames _à l'oeil_; vingt centimes contredanses, valses et polkas... Et je ne veux plus de ce nom de château de la Savate... j'en ai honte!... Je vais faire peindre un grand tableau des dieux de la Fable, pas cher, avec un cadre... Mon enseigne sera: _Aux travaux d'Hercule et à la ceinture de Vénus_... les travaux d'Hercule pour la force et l'adresse, jeux olympiques et autres; la ceinture de Vénus pour la chose de la danse et des intrigues entre les deux sexes...
Il fit un pied de nez à son neveu et courut chercher une choppe, car sa gorge le brûlait. Il avait la fièvre du bonheur.
--Dans quel diable de taudis m'avez-vous amené ici, cousin? demanda le lieutenant Vital.
--Ce n'est pas moi qui peux répondre à cela, cousin, répliqua l'ancien fort-et-adroit,--et je trouve que maman Marguerite commence à se faire diantrement attendre!
--Ohé! Casseur! cria-t-il en se tournant vers la maison; servez toujours le potage pour deux, sans vous commander... Vous en tiendrez une bonne assiette chaude.
Et, quand ils furent attablés:
--N'empêche, reprit Lagard,--que je ne suis pas fâché de me trouver un petit instant seul avec vous... Voilà, je ne vous ressemble guère, cousin, comme quoi vous avez gagné tous vos grades par la bonne conduite et la tenue... Le potage n'est pas piqué, pas vrai? quoique ça soit ici un taudis, comme vous dites, chez mon vénérable oncle... Et ça nous donne un fameux exemple de la fragilité humaine, de voir un homme qu'est pas né méchant natif, et qui tourne au sauvage par rapport à une fixité qu'il a d'humilier censé les barrières de droite et de gauche... C'est comme ça une mélomanie qu'on dit, je crois, quand la jugeotte n'y est plus... J'ai ouï parler d'un juif riche à milliasses, qui voulait prendre la lune parce qu'il avait dans la tête que c'était un louis composé de tout l'or du monde... et ça y prête un tantinet quand la lune est dans son plein... Mon oncle se fiche de la lune, mais il veut faire un trou dans le mur d'enceinte pour qu'y ait une barrière des Paillassons... Je disais donc que vous étiez, comme ça, le vrai modèle des bons sujets, par la sagesse en tout... Prenez-vous un coup de blanc par-dessus la soupe?
Vital tendit son verre. Jean Lagard continua:
--Moi, différemment, j'ai pris des habitudes avec les forts-et-adroits, dont j'étais un des plus universels... Par quoi, ma marraine ne me dit pas tout, s'en faut!... Mangez-moi ça pendant que ça fume, cousin... J'ai roulé, voyez-vous, de-ci de-là, sans amasser de mousse... La marraine m'a empêché de faire pas mal de bêtises, mais j'en ai fait pas mal aussi, malgré elle... Voilà donc la chose: c'est un coeur d'or, et n'y a pas sa pareille au monde. Je l'aime, la, ce qui s'appelle à fond. Je me battrais pour elle avec n'importe quoi!... En plus, à cause d'elle qui vous adore, je vous aime aussi, cousin, et je vous le dis à la bonne franquette... Portez-vous bien!
Il choqua son verre contre celui de Vital et le replaça bruyamment sur la table.
--En sorte que, reprit-il sans transition, pendant que ses yeux hardis et rieurs se fixaient sur le jeune lieutenant,--nous faisons comme ça la cour à une comtesse?
Vital tressaillit violemment et fut sur le point de laisser tomber son verre.
--On dit ça, reprit Jean Lagard, qui le considérait toujours;--moi, je n'en sais pas plus long, vous sentez bien.
--Qui est-ce qui dit cela? demanda le lieutenant.
--Les uns... les autres..., répondit Lagard... Tenez, s'interrompit-il,--ce gros bonhomme que vous venez de voir vous connaît... Il y a ici un autre personnage dont nous parlerons tout à l'heure plus amplement. Le vieux Barbedor savait par moi que vous alliez venir... Il savait par d'autres que par moi ce que votre mère voudrait cacher à tous... Quand il a prononcé votre nom devant le personnage en question, j'ai entendu celui-ci qui s'écriait: «Ah! ah! l'amant de la comtesse de Mersanz!»
--Mais c'est une abominable calomnie! s'écria Vital.
--Ta ta ta! fit Lagard;--quant à ce qui est de moi, je n'en ai pas eu la chair de poule... Un joli garçon et une jolie femme, c'est fait pour s'entendre de toute éternité... Vous ne mangez plus, cousin?
--Non, répondit Vital;--je veux savoir le nom de l'homme qui a dit cela.
--Garnier de Clérambault, mon cousin... Et, si vous voulez que je lui casse quelque chose de votre part, ça va!
--Garnier de Clérambault! répéta le lieutenant, qui interrogeait vainement ses souvenirs.
Pendant qu'il réfléchissait, Lagard poursuivit:
--Avez-vous entendu parler jamais de madame la marquise de Sainte-Croix?
--Je la connais, repartit vivement Vital,--et je me souviens d'avoir vu chez elle ce Garnier de Clérambault.
--Vous allez donc chez cette marquise de Sainte-Croix?
--C'est elle qui m'a présenté à madame la comtesse de Mersanz.
A son tour, Lagard se prit à réfléchir. Il y alla de bon coeur et prit sa bonne grosse tête à deux mains pour n'avoir point de distraction.