La fabrique de mariages, Vol. 2
Part 4
--Votre mère... répéta-t-elle;--vous avez donc eu des visions, ma chère madame?
La comtesse se leva toute droite sur son lit.
--Qui vous a dit cela? demanda-t-elle avec force;--ce n'est pas moi qui vous ai dit cela!
Elle retomba sur son oreiller et ne voulut plus parler.
Le lendemain, elle dit à Marguerite, qui lui trouvait l'air un peu moins défait:
--Je veux aller au bois aujourd'hui.
Marguerite lui tâta le pouls.
--Vous avez la fièvre, dit-elle.
--Je sais bien, répliqua la comtesse, mais je veux aller au bois tout de même... Il le faut... on me l'a ordonné.
--Qui vous l'a ordonné? demanda Marguerite.
La comtesse la regarda d'un air défiant et effrayé.
--Sonnez, dit-elle; c'est une voiture de louage que je veux.
Marguerite sonna.
Le comte était absent, suivant son habitude.
On n'osa point désobéir à la pauvre malade.
L'air était doux; il faisait beau soleil. Marguerite enveloppa elle-même la comtesse dans une douillette et l'aida à descendre le perron. La comtesse était si faible, qu'elle eut peine à monter en voiture. Quand elle fut enfin assise, elle fit signe à Marguerite d'approcher son oreille.
--Venez, prononça-t-elle tout bas,--montez près de moi... ma mère ne m'a jamais dit de me défier de vous.
Marguerite obéit. La comtesse lui fit fermer tous les stores du coupé.
--Il ne nous verra pas!... murmura-t-elle.
Puis elle se tut après avoir ajouté:
--Qu'on nous mène au rond-point de la Muette.
Elle tint les yeux baissés pendant toute la route, comme si la lumière l'eût blessée.
Marguerite se sentait venir des larmes, à la voir si changée et si pâle.
Quand la voiture s'arrêta, la comtesse souleva l'étoffe du store.
--C'est ici, dit-elle en reconnaissant le saut de loup de la Muette;--si j'avais pris une de nos voitures, cela n'aurait rien valu... Nous allons voir si ma mère a dit vrai.
Marguerite ouvrait la bouche pour répondre. La comtesse lui imposa silence d'un geste et resta immobile, les yeux fixés sur la grille qui ferme l'avenue du Ranelagh.
Elle ne parla qu'une fois, ce fut pour dire:
--Ma mère n'a pu mentir... mais ce sont peut-être des rêves.--Oh! Seigneur mon Dieu! s'interrompit-elle avec une ferveur passionnée,--faites que j'aie rêvé tout cela!
Au moment où elle achevait, sa bouche resta béante et sa respiration siffla dans sa poitrine tout à coup oppressée.
--Là-bas! là-bas! fit-elle;--ma mère a dit vrai!...
Sa main, crispée convulsivement, montrait un objet qu'elle-même ne voyait plus, car il y avait un voile sur ses yeux. Marguerite, qui avait soulevé la portière à son tour, et dont le regard suivait tous les mouvements de la comtesse, aperçut une calèche découverte qui venait d'entrer au bois par la grille du Ranelagh.
Elle poussa un grand cri et retomba comme paralysée au fond de la voiture.
Dans la calèche découverte, elle avait reconnu le comte Achille de Mersanz et madame la marquise de Sainte-Croix.
Elle eut cette angoisse du médecin honnête homme qui découvre chez un malade le premier symptôme de l'empoisonnement.
Elle devina vaguement que cette pauvre jeune femme se mourait assassinée.
Que s'était-il passé? Pourquoi la comtesse parlait-elle si souvent de sa mère?--Marguerite, ne l'oublions pas, savait l'histoire du premier mariage de madame de Sainte-Croix.
Elle regarda encore par la portière. La calèche s'éloignait au grand trot de ses deux beaux chevaux.
Elle prit dans ses bras la comtesse qui était raide et glacée. Elle la réchauffa de son mieux, et le cocher eut ordre de retourner à l'hôtel.
A l'heure du dîner, le comte ne revint pas.
Vers six heures, la comtesse demanda son confesseur. Il sortit de la chambre à sept heures. Elle était plus calme.
On lui amena sa petite Césarine qui joua un quart d'heure auprès de son lit.
Le comte Achille n'était pas encore rentré à huit heures.
Marguerite entendit soupirer, puis sangloter dans le cabinet de toilette voisin. Elle y courut. Thérèse, la femme de chambre, était à genoux sur le tapis. Elle se frappait la poitrine en pleurant.
Marguerite l'interrogea. Thérèse répondit:
--Est-ce vrai qu'elle va mourir?
Puis elle ajouta en se tordant les bras:
--Si elle meurt, je mourrai!
La comtesse appelait.
Neuf heures sonnaient aux horloges des ministères.
La comtesse dit:
Fermez les portes de ma chambre, Marguerite; j'ai à vous parler.
Quand les portes furent fermées:
--J'ai embrassé ma petite Césarine pour la dernière fois, reprit la comtesse.
Marguerite voulut se récrier.
--Je sens que je m'en vais, poursuivit la jeune femme;--je serai morte quand M. le comte rentrera...
Ne me parlez pas, dit-elle encore;--quand j'entends parler, ma pensée s'échappe... Il n'épousera jamais cette femme... mais elle lui fera encore bien du mal... Essuyez mon front: la sueur s'y glace.
Marguerite, navrée, passa un mouchoir sur le front de la jeune comtesse, où se mêlaient les boucles naguère si brillantes de son admirable chevelure.
Elle n'avait plus de regard, et vous eussiez dit une morte sans le mouvement de ses lèvres blêmes.
--Merci, reprit-elle;--j'ai des choses à dire et je ne peux pas... l'air ne passe pas bien dans ma gorge... essayez de me donner à boire.
A l'aide d'une petite cuiller, Marguerite parvint à lui faire avaler quelques gorgées d'eau.
--Merci, fit-elle;--vous vous souviendrez toujours de moi, ma pauvre Marguerite... on n'oublie pas ceux qu'on a vus mourir... Prenez ma bague de mariage et conservez-la pour l'amour de moi: c'est ce que j'avais de plus cher au monde. Vous rappelez-vous?... je ne sais plus combien il y a de temps de cela... je commençai tout à coup à maigrir et à pâlir... C'est que j'avais appris qu'il aimait une autre femme... Ma mère me l'avait dit la nuit... et j'étais bien éveillée... ce n'était pas un rêve.
--Et vous l'avez vue, madame? interrompit Marguerite, en qui une idée confuse essayait de naître; vous avez vu votre mère?
--Non, répondit la comtesse;--jamais elle ne s'est montrée à moi... Elle me parlait...
--Vous reconnaissiez sa voix?...
--Je n'avais que six ans quand je l'ai perdue.
--Comment pouviez vous savoir?...
--Elle me l'a dit... elle m'a dit: «Je suis ta mère...» Une fois, la nuit, mon mari vint pendant qu'elle parlait... mais elle se tut... elle ne voulait être entendue que de moi... J'ai su par elle le nom de cette marquise, les heures où Achille va la voir... j'ai su tout... tout!
Marguerite avait peine à maîtriser son agitation.
Elle sonna.
Ce fut un domestique qui vint à son appel.
--Madame veut parler à Thérèse, dit-elle.
--Pourquoi?... demanda la mourante quand le domestique fut parti.
--Ayez de la force, au nom du ciel, madame! s'écria Marguerite en joignant les mains;--votre mari vous aime... vous serez heureux.
La malade sourit tristement et secoua la tête.
A ce moment, le domestique revint.
--On ne trouve Thérèse nulle part, dit-il.
--Ma mère ne m'a jamais caché que j'en mourrais, reprit la comtesse;--je savais jour par jour le progrès de cette passion qui me tue... Ah! ma pauvre Marguerite, que j'ai eu une terrible agonie!
Je ne sais pas pourquoi un doute, s'interrompit-elle, me vint. Je crois que c'était avant-hier... je dis à Thérèse pendant que nous étions à ma toilette:--Je veux prendre le dessus; je me fais des idées... je veux retourner dans le monde... je veux vivre... je veux lutter.
--A Thérèse!... pensa tout haut Marguerite;--c'est à Thérèse que vous parlâtes ainsi!
--La pauvre fille ne pouvait guère savoir ce que cela signifiait, n'est-ce pas? reprit la malade dont la voix s'affaiblissait;--elle fut tout étonnée.
--Et sortit-elle ce jour là?
--Oui... longtemps.
--Et qu'arriva-t-il la nuit suivante?
--Les morts entendent tout ce qui se dit sur la terre. Ma mère vint la nuit suivante. Mes doutes l'avaient courroucée. Elle me dit:--Rends-toi demain à trois heures au rond-point de la Muette: tu verras si j'ai menti...
--Horrible! horrible comédie! s'écria Marguerite, qui comprenait tout désormais.
--J'y suis allée, murmura la comtesse.--Vous savez ce que j'ai vu.
Elle eut un spasme. Le docteur, qui avait pris le temps de bien dîner, arriva. Il lui donna je ne sais quoi de bien bon. Elle mourut vers dix heures après avoir passé son anneau de mariage au doigt de Marguerite.
Le comte rentra sur les onze heures.
Il y avait dans la cour un grand puits ouvert.
On trouva le lendemain le corps de la femme de chambre Thérèse au fond de l'eau. Cela donna des soupçons.
L'autopsie de la comtesse eut lieu.
Il n'y avait nulle trace de poison.
Comment accuser? quelles preuves fournir? Marguerite Vital acquit la certitude que durant ces dernières semaines, Thérèse avait été plusieurs fois chez madame la marquise de Sainte-Croix.
Mais Thérèse était morte.
Et quand on se sert de ce poison subtil: la pensée, qui opère sur le coeur et ne laisse point de trace, que peut la justice humaine?
Marguerite se tut, même vis-à-vis du comte, parce que le comte partit pour son château de Saintonge sans revoir la marquise de Sainte-Croix.
Ce coup l'avait frappé en plein coeur. Sa femme était l'amour de sa jeunesse. Il fut du temps avant d'avoir le courage d'embrasser Césarine.
On la mit en pension, le lendemain de la mort de sa mère, chez les demoiselles Géran.
Garnier n'avait été mêlé à tout ceci que très-indirectement. Il avait voulu profiter du moment où le fer était chaud et (pour employer son style) découper une aile à M. le comte pendant que le caprice de ce dernier était à son comble. Il y avait même eu commencement d'exécution, car, un soir que Garnier et Achille étaient seuls, il fut parlé d'affaires. Le château de Sainte-Croix allait être vendu, au dire de Garnier, faute d'une misérable somme de cent mille écus.
Le comte proposa aussitôt ses services.
Mais la marquise arrêta le zèle de son Garnier, qu'elle accusa de chasser la petite bête. Ce n'était pas trois cent mille francs qu'il lui fallait.
Quand elle apprit le départ précipité du comte, elle ne s'étonna point. Elle dit:
--Lâchons la ligne... nous le tenons.
Des mois se passèrent. Elle disait toujours:
--Il reviendra.
Il revint au bout de deux ans, et madame la marquise en faillit étouffer de rage.
Il revint marié à une femme de dix-huit ans, qui était plus belle que la première comtesse de Mersanz et que le comte Achille entourait d'une véritable adoration.
--Vous voyez bien, dit à ce sujet le sage Garnier de Clérambault,--que nous aurions bien fait de prendre toujours les cent mille écus.
La marquise dit:
--Tout n'est pas fini... Je déclare la guerre à celle-là: une guerre à mort.
--Le diable, pensait Clérambault ce soir-là en allant se coucher,--c'est que nous attaquons notre huitième lustre... Nous avons juste le double de l'âge de notre rivale, ou dix-huit ans contre trente-six!... Je maintiens que nous aurions bien fait de prendre les cent mille écus.
XII
--Madame la marquise de Sainte-Croix.--
Six années avaient passé depuis le retour du comte Achille à Paris; c'était huit ans depuis la mort si étrange et si malheureuse de sa première femme.
Nous revenons à ce beau jour du mois de mai 1836, qui éclaira le début de ce récit dans l'avenue de Saxe, entre la pension Géran et la porte de ce chantier du _Vrai Garde national_, où travaillait Jean Lagard.
Quand j'étais lecteur avant d'être écrivain (et que c'est un bien meilleur métier!), j'aimais ces histoires où l'esprit, libre en son caprice, peut se porter en arrière aussi bien qu'en avant, trouvant partout les personnages du drame, ici tout jeunes, là vieillis déjà, toujours vivants.
Il me semblait que ces histoires étaient vraies.
Frédéric Soulié, le grand conteur qui n'est plus, me disait: «Les choses se passent-elles autrement dans le monde? Ne vit-on pas longtemps avec son voisin sans connaître le secret de son existence? L'ordre logique existe seulement dans les drames inventés à plaisir.»
J'écris une histoire vraie. Je la laisse aller comme les événements la firent. Je ne sais si je reviendrai encore sur mes pas, mais où serait le mal?
Il est huit heures du soir, et nous sommes au château de la Savate, chez Jean-François Vaterlot, dit Barbedor.
Cette femme que nous avons laissée toute seule, devant une bouteille d'eau-de-vie, dans la chambre donnant sur l'escalier de service, cette femme était bien la marquise de Sainte-Croix, la petite voyageuse du coche de Bordeaux, la lectrice de la première marquise de Sainte-Croix, morte on ne sait comment, l'amie du fournisseur Rodelet, dont le décès violent s'entoura de mystère, la rivale de la première comtesse de Mersanz, pauvre faible créature qui fut empoisonnée par un rêve; c'était bien Flavie, la fière, l'implacable, la belle Flavie.
Mais il vous eût fallu, en vérité, le deviner, car elle était bien misérablement changée.
Six années de réussites et de victoires pèsent lourdement sur un front de conquérant. Est-ce un poids double ou triple qui charge, durant le même espace de temps, le front désolé du vaincu?
Ces six années avaient été, pour madame la marquise, une période de revers et de décadence.
Elle vieillissait vite et beaucoup. Son crédit tombait.
Elle avait décidément dit adieu au monde, pour que le monde, prenant les devants, n'eût pas l'idée de lui donner congé.
Seulement, elle s'était retirée avec les honneurs de la guerre, et le peu de relations conservées par elle étaient éminemment respectables.
Elle pouvait encore se relever par un coup d'éclat.--Elle était ici à sa besogne.
Quand le garçon qui l'avait introduite eut apporté la bouteille d'eau-de-vie et le verre qu'on avait l'habitude de lui servir sans qu'elle le demandât, la marquise lui montra du doigt la porte.
Il sortit. Elle releva son voile.
C'était un visage osseux, pâli et ravagé. A quinze ans, elle était laide. Elle atteignait maintenant sa quarante-deuxième année. La laideur n'était pas revenue, mais il y avait quelque chose d'effrayant dans ces restes ruines de beauté. Elle avait négligé sa toilette, sachant d'avance l'emploi de sa soirée. Ses cheveux mal en ordre laissaient voir quelques poils blancs vers les tempes; les rides de son front se creusaient vivement. La maigreur avait rendu plus apparente la saillie un peu exagérée de son nez très-mince et aquilin; des plis profonds et amers arrêtaient les coins de sa bouche. Il n'y avait de vraiment beau que ses yeux aux rayons fauves et chauds qui semblaient brûler sous la ligne trop touffue de ses sourcils.
Ces yeux, grands, hardiment fendus, et qui concentraient en eux toute la vie de cette physionomie morne, éteignaient souvent leur flamme.--Alors, il y avait sur ce visage une expression indicible de cynisme et d'abrutissement.
En revanche, sa taille avait gardé toute sa noble richesse, et sa robe noire amplement drapée lui donnait, quand elle se redressait, un port de reine.
Elle avait des pieds de fée et d'admirables mains.
Elle consulta sa montre et se versa la valeur de quatre petits verres d'eau-de-vie, qu'elle but d'un trait, comme vous avaleriez une gorgée d'eau.
Un peu de sang remonta à ses joues; sa prunelle eut un éclair. Elle repoussa la bouteille et le verre.
Ce n'était pas tout à fait un vice; c'était le résultat d'un ensemble de vices. Épuisée et presque anéantie, cette femme buvait l'eau-de-vie en guise de potion. Cela la réchauffait pour quelques minutes. En dehors de la vie transitoire et factice qu'elle trouvait au fond du verre, elle n'éprouvait à boire ni dégoût ni plaisir. Elle ne cherchait pas l'ivresse, mais l'ivresse l'avait parfois surprise.
--Est-ce que le Garnier me ferait attendre! se dit-elle;--coeur de maraud!... s'il me voit à terre, il lèvera le pied pour m'écraser.
Cette parole était bien injuste. Nous savons que Garnier était en bas, près de Barbedor, et qu'il travaillait pour elle.
--Quand donc aurai-je fini de combattre? poursuivit-elle;--les négociants achètent des châteaux, les procureurs vendent leur étude, toutes les rapines mènent au repos honorable et bouffi... il n'y a pas jusqu'aux soldats eux-mêmes, ces brebis enragées, qui n'aient une retraite sur leurs vieux jours... Moi, je tombe, je tombe, je tombe... et pourtant j'ai gagné assez d'argent pour enrichir et mettre en château dix négociants obèses, vingt procureurs crochus... pour retraiter toute une armée... J'étais habile; j'avais la veine... Est-ce qu'il y a une Providence... et prend-elle la peine de se moquer de moi?
Son regard fit le tour de la chambre. Elle croisa les mains sur ses genoux.
--Ignoble! ignoble! murmura-t-elle;--il faut la jeunesse que je n'ai plus pour affronter gaiement ces aventures... L'endroit est bon... il y a deux cents pas d'ici à la rue de Varennes... mais cela soulève le coeur.
Elle eut un sourire et répéta:
--Le coeur!
Son accent vous eût mis du froid dans les veines.
--Ma foi, oui, l'endroit est bon, reprit-elle;--on y peut jouer encore plus d'une partie.
Elle avança la main machinalement pour prendre la bouteille, mais son bras retomba avec fatigue.
--Je voudrais aimer cela, dit-elle;--j'ai entendu parler de femmes qui s'enferment pour s'enivrer toutes seules... ce doit être une vie de prestige et de fièvre... Si j'aimais cela, je m'y noierais... je deviendrais folle... Et qu'est-ce que la folie, sinon le repos?
Sa paupière alourdie se baissa. Elle pensait:
--C'est sans doute ce qui fait la supériorité des hommes. La nausée leur vient moins vite. Les femmes naissent avec le tort de leur faiblesse.
Puis, comme en un rêve:
--Soixante-quinze centimes de hausse sur la nouvelle de la défaite des christinos en Navarre... C'est fait pour moi... Deux fois... deux fois dans la même soirée, trouver brelan carré contre brelan d'as!...
On frappa à la porte. Elle ne s'éveilla point en sursaut. Elle était de celles qui ont de la peine à secouer l'engourdissement du corps et de l'esprit. Elle ouvrit seulement les yeux à moitié.
--Eh bien, fit M. Garnier de Clérambault en entrant,--quelles nouvelles?
En attendant la réponse, il referma soigneusement les deux portes derrière lui.
--Cela n'arriverait pas, dit la marquise au lieu de répondre,--si l'on pouvait jouer soi-même;--mais l'entrée de la bourse est interdite aux femmes, mais une femme ne peut pas mettre le pied à Frascati sans se perdre... et il n'y a que les petites folles ou les vieilles abandonnées pour oser prendre les cartes dans un salon à une table un peu sérieuse... J'ai ma tribune chez la Sauvel... mais on se mange le sang dans ces loges grillées... et mon joueur ne traduit pas toujours comme il faut les sons du timbre.
Ceci demande une courte explication.
Au temps où la ferme des jeux avait ses maisons ouvertes, et la clôture n'en eut lieu que deux ans après, en 1838, il y avait comme aujourd'hui des tripots particuliers. Bien que la police fût très-sévère pour sauvegarder les bénéfices de l'État, associé au monopole, on comptait à Paris deux ou trois établissements très-connus et montés sur une magnifique échelle. Madame veuve Sauvel de Bellefonds avait le sien rue Béthisy, dans un ancien hôtel où Gondez, cardinal de Retz, avait, dit-on, rassemblé bien souvent les mécontents à l'époque de la Fronde. C'était un vrai palais. Outre la roulette, le trente et quarante, etc., il y avait d'immenses salons où se jouaient toutes sortes de jeux. On était là merveilleusement à l'aise pour se ruiner. Les gens qui ne voulaient pas être connus avaient l'entrée particulière donnant sur la rue Tirechasse et les tribunes. Dans chaque salle, en effet, il y avait un rang de loges grillées; chaque loge avait un timbre. Les personnes discrètes qui voulaient tenter la fortune sans être vues avaient leur _joueur_ assis à la table commune. La tribune dirigeait les évolutions de ce joueur à l'aide du timbre et de certains signaux télégraphiques.
Le lecteur doit comprendre maintenant de quoi se plaignait madame la marquise de Sainte-Croix.--Ces pauvres femmes sont, en vérité, bien malheureuses!
--Nous avons encore perdu! dit Clérambault avec mauvaise humeur.
--Pas à la loterie, repartit la marquise,--j'ai eu un terne: trente-huit mille six cents francs et une fraction... J'avais placé environ dix-huit mille francs dans les divers bureaux; ça fait une mise doublée... nous n'avons plus que trois tirages avant la suppression... Au moment où je commençais à gagner...
--Et chez la Sauvel?
--Vous ai-je dit pour mes deux brelans d'as... deux fois mon tout: un de six mille et l'autre de quinze mille!... Au dernier tour, décavée de treize cent louis avec trente et un et as, moi première... j'avais la carre... A la roulette, le manque m'a passé neuf fois sur le corps: j'avais commencé au cinquième coup; cela fait quatorze coups... au quinzième, j'ai passé, le trente-six est venu!
--Et la bourse?
--Une hausse absurde!
--Vous étiez à la baisse?
--Je crois bien!... Cabrera est entré à Pampelune... Vous aurez à payer demain un mandat de soixante-douze mille francs.
--Et où diable voulez-vous que je les prenne? s'écria Clérambault, dont les oreilles étaient rouges comme du sang.
--Où vous voudrez, répondit tranquillement la marquise.
Clérambault fit deux ou trois tours de chambre à grands pas.
--Voyons, Flavie, dit-il en s'arrêtant devant elle,--madame... vous savez bien que je suis à bout de ressources... Vous-même vous n'avez plus aucune valeur commerçable... Nous sommes sur le point de faire un coup de fortune: ne pouvez-vous demeurer en repos pendant quelques jours.
--Je gagnerai demain, répliqua Flavie;--j'en suis sûre.
Et, comme Garnier haussa les épaules, elle ajouta:
--Vous devenez insolent!
Autre injustice. L'habit bleu, que nous avons vu toujours et partout si impertinent, était auprès de madame la marquise d'une aménité parfaite.
Au lieu de se cabrer, il fit un souriant salut.
--Vous avez de l'humeur ce soir, madame, dit-il;--c'est sans doute parce que vous sentez aussi bien que moi l'impossibilité où je suis d'acquitter ce mandat.
--Ce mandat sera payé de manière ou d'autre, repartit la marquise;--vous vous saignerez aux quatre membres... n'en parlons plus.
Elle se renversa sur son siége et ferma les yeux avec lassitude.
--Demeurer en repos! répéta-t-elle,--cela veut dire ne plus jouer, n'est-ce pas? Ils sont comme cela! Ceux mêmes qui se prétendent les plus dévoués et les plus soumis! Ils disent à une femme: «Dépouillez votre vie comme un vêtement!... Car il est certaines passions qui sont l'existence même... «Jetez de côté l'aimant qui vous attire, éloignez-vous de l'objet qui vous fait battre le coeur si vous êtes jeune, le pouls si le coeur fatigué ne bat plus... Pourquoi? Parce que vous êtes femme et qu'il est toujours quelqu'un qui pense vous tenir en tutelle...» Je suis trop vieille pour être votre pupille, monsieur Garnier, et je n'ai jamais été, que je sache, votre maîtresse entretenue... Si nous faisions notre compte, nous verrions bien lequel a coûté de l'argent à l'autre.
--Madame..., voulut interrompre Garnier.
--Vous n'étiez qu'un sous-officier quand vous m'avez rencontrée dans la diligence de Bordeaux, reprit Flavie, qui s'animait;--combien, depuis ce temps-là, où vous vous seriez damné pour trois ou quatre écus de six livres, combien de mille livres vous ont passé par les mains?
--Passé, répéta Clérambault,--sous le nez!... Si j'avais gardé mes parts de prises, je serais un gros bonnet, c'est vrai; mais vous avez toujours fini par manger ma part avec la vôtre... Nous travaillons pour la Sauvel, pour l'administration de la loterie et la respectable compagnie des agents de change... C'est bête, voilà mon opinion... Mais ne vous fâchez pas, ma souveraine; vous êtes plus forte que moi, je le sais bien... Le jour où vous cesserez de jeter votre gain dans un puits sans fond, vous serez riche comme le roi... et vous m'indemniserez... Demain, je payerai votre mandat... avec vos diamants, que j'engagerai.
Ils se mirent tous deux à rire. Garnier prit un cigare dans sa boîte.