La fabrique de mariages, Vol. 2
Part 3
A force de pleurer, Béatrice ferma les yeux et s'endormit. Marguerite, engourdie par l'angoisse, resta jusqu'au jour entre les deux berceaux.
Elle se disait:
--Il faut choisir!... il faut choisir!
Et, chaque fois qu'elle voulait faire ce choix navrant, son âme se déchirait.
Dès le matin, elle alla consulter un homme de loi pour savoir si son mari avait le droit de lui enlever un de ses enfants. L'homme de loi lui fit une réponse très-catégorique, appuyée sur des textes nombreux. De cette réponse, il résultait que certaines cours avaient décidé l'affirmative, tandis que d'autres avaient consacré la négative.
La loi, disait l'avocat, était plus claire que le jour,--_luce clarior_;--mais on pouvait l'appliquer de différentes manières,--selon le point de vue.
Pour obtenir les enfants jusqu'à l'âge de sept ans, la première chose à faire était de provoquer un jugement en séparation de corps;--ensuite...
Marguerite n'attendit pas le reste. Elle paya l'avocat et retourna toujours courant à sa chambrette, où les deux petits avaient pu s'éveiller en son absence.
Le lait ne revint pas. Béatrice fut ainsi sevrée.
La Perlette quitta sa petite chambre et alla se cacher ailleurs.
Mais elle ne voulait point désobéir à son mari; c'était seulement pour éviter l'entrevue de cet odieux Garnier.--Le jour et la nuit, la Perlette pleurait entre les deux berceaux, se répétant à elle-même comme une pauvre folle:
--Il faut choisir!... il faut choisir!
La chambre où elle avait cherché un refuge était dans les combles du nº 81, rue de l'Université. Garnier lui avait appris que son mari, passé lieutenant, était de retour en France et tenait garnison à Bordeaux. La Perlette mit Béatrice dans un petit berceau bien blanc et la descendit chez M. Rodelet, qui faisait partir chaque semaine des voyageurs pour le Midi. C'était un brave homme que ce père Rodelet. Il fut touché de la situation de Marguerite. Non-seulement il se chargea de faire voyager le petit ange qui était dans le berceau, mais encore il obtint pour Marguerite le poste de concierge de la maison.
A dater de cet instant, Marguerite Vital n'entendit plus parler de son mari.--Mais elle devait avoir encore, et cela bien souvent, des nouvelles de l'ami Garnier.
Ce fut lors de ce voyage de Bordeaux à Paris que Garnier se trouva dans le coche avec cette petite Flavie, fille d'un courtier de commerce, qui devait jouer plus tard un si lugubre rôle sous le nom de marquise de Sainte-Croix.
Garnier, par suite de sa liaison avec la marquise, quitta bientôt l'état militaire et s'établit décidément à Paris.
Il cessa toutes relations avec Roger, qu'il avait toujours haï et jalousé du meilleur de son coeur,--et n'eut pas mieux demandé que d'oublier la Perlette, qui était maintenant beaucoup trop au-dessous de lui, si le hasard ne l'eût jetée de temps en temps sur son chemin comme une menace vivante de châtiment.
XI
--La première femme du comte Achille.--
Pendant les premières années de la Restauration, vous n'auriez certes pas reconnu Flavie, cette pâle et maigre petite fille qui avait, un beau jour, déserté la maison de son père, sans regret comme sans entraînement de coeur. La puberté l'avait agrandie en tous sens. Elle était belle, non point de cette beauté régulière qui charme par les lignes et l'harmonie des contours, mais de cette splendeur, si l'on peut ainsi s'exprimer, qui rayonne au front des filles du soleil.
Vous avez vu là-bas, au delà de Bordeaux, et d'autant plus souvent qu'on se rapproche des Pyrénées, vous avez dû voir de ces étonnantes transformations. On dirait que la fillette humble et noire jette sa peau de chrysalide pour se faire femme, comme ces chenilles velues qui s'élancent tout à coup, radieux papillons, parmi les fleurs amoureuses et charmées.
On dirait cela, tant la métamorphose est brusque et complète. Entre deux printemps, Cendrillon s'est éveillée princesse.
Écoutez! ce sont là les reines de la séduction. Dieu mit à rendre plus exquis les enchantements de ces sirènes toutes les longues années de l'enfance et de la jeunesse.
Il y a eu là un travail latent et merveilleux. C'est un jet qui monte plus haut pour avoir été mieux comprimé.
Flavie eut les enviables honneurs de la mode. Elle put, sans se compromettre aucunement placer M. Garnier sur un assez bon pied,--non pas pour faire des mariages, on ne fait pas de mariages, surtout dans le grand monde, mais pour plumer pigeons errants et colombes égarées sous prétexte de mariage. Vers cette époque, Garnier s'établit seigneur de Clérambault. Clérambault est un petit tas de boue situé entre Pontoise et Meaux. Il y a trois maisons. Garnier avait été là en nourrice.
Mais il eut beau s'anoblir. C'était le domestique de Flavie et non point son égal. Quelque étroite que fût leur association pour mal faire, une distance énorme restait entre eux deux.--Le vent qui porte sur la montagne nue la semence des cèdres peut laisser tomber une graine de grande dame dans la boutique d'un courtier de commerce. La graine germe où le sort l'a mise, et la grande dame en herbe, souffrant à respirer cet air hypobourgeois, s'envole un matin pour fleurir à Paris, qui est la patrie unique des grandes dames honnêtes et des grandes dames perdues.--Flavie était grande dame. Elle eût été grande dame en vendant des pommes à deux sous le tas,--contrairement à ces paquets de soie, de velours et d'or qui ont beau se guinder tout au haut de leurs millions, et qui ne peuvent être jamais que d'anciennes débitantes, faisant honte à leur toilette et déconcertées devant leur fille de chambre.
Flavie était grande dame comme Molière était poëte, comme Cromwell était général, comme Colomb était navigateur, en dehors de tout et malgré tout. Ses vices n'y faisaient rien. Elle les cachait, s'il le fallait; si elle pouvait, elle se drapait dedans. Ce monde délicieux du faubourg Saint-Germain où tant de haute vertu est dupée et non salie par tant de turpitudes étrangères, ce monde était son domaine. Elle avait la quintessence de son esprit, elle avait la perfection de ses élégances. Elle y était reine du consentement de ses rivales illustres.
Cela dura peu: qu'importe? Cela fut.
M. Garnier de Clérambault, esprit vantard, grossièrement finaud et ne se sauvant que par une sorte de rondeur brutale que certains confondent obstinément avec la franchise,--parleur emphatique et vulgaire,--ignorant, gauche malgré son aplomb, timide hors de propos, trop hardi quand l'occasion exigeait de la mesure, M. Garnier de Clérambault n'eût pas même pu être toléré dans ce monde qui demande avant tout du tact et de la tenue.--On y excusait ses rares apparitions en le faisant passer pour un ancien officier de cavalerie.
L'ancien officier de cavalerie a, en général, d'alarmants priviléges.
M. Garnier de Clérambault était, en somme, un faiseur de mauvais ton. A peine aurait-on pu lui pardonner son habit bleu s'il eût été le plus honnête homme de la terre.--Mais il savait par coeur sa marquise depuis le coche de Bordeaux jusqu'à l'heure présente.
C'était beaucoup.--Ce n'était pas assez. Flavie était femme à se débarrasser d'un fâcheux en un tour de main.
Mais M. Garnier de Clérambault avait pour lui la force de l'habitude.--Demandez aux sculpteurs combien est précieux l'outil qui est _à la main_.
La matière ici est insignifiante. La gouge que l'on connaît, les burins d'habitude, eussent-ils des manches de sapin, sont mille fois préférables à des lames inconnues, emmanchées qu'elles seraient d'argent ou d'or.
Voilà pourquoi madame la marquise de Sainte-Croix ne se défaisait point de son Garnier. Il ne la gênait point; elle avait usé ses aspérités. Pour un geste, il venait; pour un signe, il rentrait sous terre. Il eût fallu du temps pour former un autre instrument pareil.
Comme on le pense bien, la marquise, avec ou sans son Garnier, fit travailler rudement l'argent de ce malheureux Rodelet. Elle mit à bien, sous Louis XVIII et Charles X, quelques belles opérations, mais sa manie de joueuse dévorait tout. Elle jouait à la bourse, à la loterie; elle jouait par procureurs à tous les tripots de Paris. La chance la poursuivait. Nous l'avons dit: le jeu faisait d'elle un gouffre.
Nous laisserons de côté l'histoire de ses entreprises pendant la Restauration. La haute place qu'elle s'était acquise dans les salons fléchit peu à peu par des bruits qui coururent, mais elle était trop profondément habile pour tomber jamais au-dessous d'un certain niveau. Elle conserva toujours des dehors princiers, même en faisant cette évolution qui s'appelle «se retirer du monde,» et qui consiste à mettre de côté certaines obligations gênantes, des devoirs niais, des fatigues, des corvées, pour ne garder du monde que ses avantages réels et ses vraies joies.
On est bonne âme au faubourg et charitable avec ostentation; les médisances y profitent souvent à la victime désignée. Certaines maréchales de la France élégante ont gagné leur bâton fleuri en se drapant dignement dans ces lâches médisances, à propos dépréciées par l'adroite substitution du mot _calomnie_.
Il y a tant d'intéressant attrait autour d'une femme calomniée!
Si Flavie n'eût pas été joueuse incorrigiblement, et, par conséquent, toujours réduite à payer de sa personne pour conquérir des proies nouvelles, nul ne peut savoir jusqu'à quelle hauteur cette noble foule, toujours un petit peu myope, eût élevé son piédestal.
Arrivons tout de suite à un événement qui se lie très-intimement à notre drame et qui eut lieu peu de temps avant la révolution de juillet.
Madame la marquise de Sainte-Croix fut amoureuse une fois en sa vie. Le diable dut rire à gorge déployée. Voici l'aventure telle quelle:
Au mois de février 1828, le 4e hussards vint en garnison à Paris. Le colonel, M. le comte Achille de Mersanz, était un homme de trente ans à peu près et le plus beau cavalier qui se pût voir. En 1828, ce n'était pas comme sous la royauté de juillet; le faubourg partageait franchement avec M. Scribe, la passion des jeunes colonels. D'ailleurs, M. de Mersanz, que l'on disait homme de haute distinction et qu'on savait fort riche, tenait, par alliance ou parenté, à toutes les familles considérables de la ville noble. Il arriva, précédé de l'avant-goût le plus flatteur.
Il n'y a pas à dire, et M. Scribe avait raison: un jeune colonel de hussards est une chose charmante, surtout quand il a huit cent mille livres de rente, beau nom et belle mine. M. de Mersanz eut un fort joli succès, et sa femme eut un succès de vogue.
Elle avait vingt-quatre ans. Elle adorait son mari. C'était un visage doux et fin, aux traits légèrement effacés, au sourire pâle: une de ces têtes de vierge qui passaient dans les nuits d'Abbotsford quand Walter Scott peignait Alice Lee ou Lucy Bertram. Elle avait une petite fille de sept ans, jolie comme un ange et qu'elle aimait passionnément.--Je ne sais trop pourquoi le monde lui faisait cette fête bruyante et brillante, car elle ne semblait chercher ni le bruit ni l'éclat.
C'était à cause de cela peut-être.
Le comte Achille était, au contraire, un homme de plaisirs. Il aimait beaucoup sa femme, mais sans se montrer exclusif. La jeune comtesse, sentimentale et un peu triste, souffrait.
Césarine, sa petite fille, blond lutin dont le sourire petillait comme une flamme, lui demandait souvent:
--Mère, pourquoi pleures-tu?
Ce fut de M. le comte Achille de Mersanz que Flavie devint amoureuse.
Jusqu'alors, elle n'avait jamais eu l'ombre d'une intrigue dans le monde où elle vivait. Nous ne vous la donnons pas pour vertueuse, mais pour habile. On garde si aisément les dehors quand on se distrait hors de son cercle! La marquise n'avait qu'une vraie passion: le jeu. Or, jamais elle ne touchait une carte dans son monde.
Elle ne dansait plus depuis longtemps, bien qu'elle n'eût que trente-quatre ans et qu'elle fût dans toute la maturité de son charme.--Le jour où le comte lui fut présenté, elle ne lui parla que de sa femme et de sa fille.
En résultat, ils se déplurent. Flavie jugea que M. le comte était un fat; elle le dit. Achille trouva et déclara que madame la marquise tournait à la vieille femme.
Huit jours après, M. le comte faisait à madame la marquise une cour assidue.
Personne n'est à l'abri de ces orateurs idiots qui font d'odieux discours sur toutes choses. Qui n'a entendu un petit rentier disserter sur les moeurs du grand monde? Moins on connaît une chose, mieux on en parle _ex professo_. Il y a vraiment une certaine gaieté dans les fantastiques harangues de ces messieurs. Par quelle porte d'antichambre mal fermée ont-ils vu le grand monde? Voilà la question.
Toujours est-il que c'est l'abomination de la désolation. Le grand monde est un sépulcre blanchi. Toute cette soie, tout ce velours ne servent qu'à recouvrir des infamies.--Connaissez-vous la _Tour de Nesle_?--Il y a au moins trois ou quatre Marguerite de Bourgogne dans chaque hôtel de la rue de Varennes.
La civilisation leur a seulement appris à ne plus jeter leurs amants à la rivière,--ce qui était une prodigalité.
Les grandes dames sont capables de tout! Je crois que les marquis vont rétablir le droit du seigneur! On ne sait pas, on ne saura jamais ce qui se passe dans ces rues froides et sévères où la vertu fugitive ne peut même pas s'abriter dans les magasins de modistes!--Horreur! Il n'y a pas de boutiques dans ce quartier maudit! Comment l'assainir?
Au fond de la bêtise épaisse de ces fadaises, il y a pourtant quelque chose de vrai. Le faubourg Saint-Germain aime les aventuriers. Cela le compromet.--Et c'est pour cette raison que tous les coquins un peu distingués prennent tout d'abord titre de vicomte. Qu'il vienne à Paris un forçat déguisé en prêtre, un faussaire habillé en marquis, une échappée de Saint-Lazare grimée en duchesse, soyez sûrs et certains que le faubourg lui ouvrira avidement ses deux bras!
Il faut dire encore que quand une fois les vrais marquis s'égarent là-bas du côté de la petite bourse... mais ils ont bien promis de n'y plus aller.
Au fond, les orateurs rentiers ou autres ont tort de parler de ce qu'ils ne connaissent point.--Méry nous raconterait-il si savamment les miracles de l'Inde s'il n'y avait passé les trente plus belles années de sa vie, sans franchir les limites de la vérité vraie.
On pourrait dire à ces orateurs pudibonds: Dans cette Tour de Nesle, les moeurs sont un peu meilleures que chez vous, ce qui ne les fait pas toujours bonnes. Le commerce français, qui est pourtant très-honorable, compte une fâcheuse minorité d'escrocs. De même, le faubourg Saint-Germain, cette bergerie chevaleresque, donne malheureusement asile à plus d'un loup.
On y trouve aussi des louves.
Mais la galanterie, nous y revenons parce que c'est votre grand cheval de bataille, la galanterie n'y descend jamais si bas que dans vos arrière-magasins, quoiqu'elle y prenne des formes beaucoup plus dignes et un aspect infiniment plus aimable.
Madame la marquise de Sainte-Croix fut flattée des assiduités de ce brillant jeune homme que les meilleurs salons s'arrachaient. En outre, elle entendait trop parler de la jeune comtesse de Mersanz: cela lui rompait les oreilles. Elle la vit; elle la détesta. Mais les affaires du comte Achille n'en avancèrent pas beaucoup plus pour cela. Entre toutes les conquêtes, dans de certaines conditions, celle d'une femme comme Flavie est et sera toujours la plus difficile.
Cependant, elle aimait,--comme elle pouvait aimer.
Le comte Achille devenait fou. Cela lui arrivait chaque fois qu'on lui résistait.
Le comte Achille eût soulevé des montagnes pour vaincre la résistance de cette femme qui lui laissait voir sa tendresse, mais qui se retranchait, tout émue, derrière son inexpugnable vertu.
Dans le tête-à-tête, on laisse échapper de ces choses qui ont, selon les cas, beaucoup ou pas du tout de portée. Un soir que le comte Achille et Flavie étaient seuls dans le boudoir de cette dernière, elle dit:
--J'ai cinq ans de plus que vous.
--Vous le dites, il faut bien le croire, répliqua le comte;--moi, je vous vois plus jeune et plus belle que mon premier rêve d'amour.
--Ce n'est pas votre femme que vous avez aimée la première? demanda Flavie.
Achille se mit à rire. Il était colonel.
--Dites..., insista la marquise.
--Je ne m'en souviens plus, repartit le comte, qui souriait toujours.
--Vous êtes trop militaire de comédie quelquefois, murmura Flavie.
Elle eut un soupir et reprit:
--Je n'ai jamais vu de femme si charmante que la comtesse.
Achille s'inclina.
--Je vous en veux de ne plus l'aimer, ajouta Flavie.
--Si madame la comtesse de Mersanz connaissait l'intérêt que vous voulez bien lui porter, dit Achille, qui se mordit la lèvre,--elle en serait assurément très-reconnaissante.
--Vous ne dites pas ce que vous pensez, répliqua Flavie.
Il y eut un silence.
Achille espérait. Jamais l'entretien n'avait entamé un sujet si brûlant.
C'était en quelque sorte la marquise qui entrait aujourd'hui d'elle-même dans ce sentier périlleux.
--Le jour où vous m'avez dit: «Je vous aime,» reprit Flavie, qui semblait rêver,--j'ai eu l'enfantillage de me sentir tout heureuse...
--Ah! madame... commença le comte, qui vit le moment excellent pour livrer l'assaut.
--Laissez!... interrompit la marquise;--vous vous trompez... Ne vous mettez jamais dans l'esprit près de moi, mon pauvre beau colonel, que vous êtes au théâtre du Gymnase... La comédie m'amuse quelquefois... il ne m'arrive jamais d'y prendre un rôle.
Achille resta muet.
Il avait cru la brèche ouverte, et le rempart tout neuf n'était même pas entamé.
Ce fut encore la marquise qui parla.
--Depuis votre mariage, dit-elle,--à combien de femmes avez-vous dit cela: «Je vous aime?»
--Je ne sais, madame.
--A beaucoup?
--Eh! madame! s'écria le comte avec colère,--en vérité, vous me traitez comme un enfant.
--C'est que, dit sérieusement Flavie,--je suis si vieille auprès de vous!
Il y avait dans son accent une mélancolie profonde.
Le comte se demandait:
--Où veut-elle en venir?
Pour répondre à pareil scrupule, il avait déjà parlé de son premier rêve d'amour. Ce sont là des phrases dures à prononcer, et la marquise venait de traiter sévèrement le Gymnase. Il essaya néanmoins de protester.
--Taisez-vous, dit la marquise,--si vous étiez libre, vous ne m'épouseriez pas.
--Sur mon honneur! s'écria le comte chaleureusement,--je vous jure que je serais trop heureux d'obtenir votre main.
--Ces choses-là se disent...
--Quel gage pourrais-je vous donner?
Elle regardait le comte Achille en face. Celui-ci crut voir ses beaux yeux se charger de langueur.
Tout à coup elle tressaillit violemment, et changeant de ton:
--Ah çà! dit-elle,--savez-vous que nous sommes fous à lier, tous deux!... Que Dieu vous conserve votre femme, qui est un ange!
Elle se leva et sonna.
Le comte Achille prit congé.
Elles ont beau être habiles et même pis que cela, elles restent femmes. En cherchant le sommeil sur son oreiller, ce soir-là, Flavie se disait:
--Il est sincère, j'en suis sûre... Si elle mourait, il m'épouserait...
A quelques jours de là, on pouvait déjà remarquer un changement dans la personne de la jeune comtesse de Mersanz. Elle avait maigri; sa jolie pâleur se plombait. Un cercle sombre se creusait sous ses yeux.
Son mari la surprit plusieurs fois à pleurer. Elle ne voulut point lui dire la cause de ses larmes.
Une nuit, il crut entendre parler dans la chambre de sa femme. Il vint. La comtesse avait un spasme. Une expression de terreur profonde était sur son visage.
A toutes les questions affectueuses et empressées de son mari, elle refusa obstinément de répondre.
Les nuits suivantes, le comte était absent.
Il n'entendit plus jamais cette voix qui l'avait effrayé.
La jeune comtesse avait une femme de chambre nommée Thérèse, qui prit, à dater de cette époque, un caractère taciturne et sombre. Elle avait toujours été fort gaie avant cela. On ne l'avait jamais entendue parler d'économie. Elle mit de l'argent à la caisse d'épargne.
Le médecin de M. de Mersanz lui déclara que sa femme se mourait d'une maladie de langueur. Il conseilla la distraction, les eaux, les bains de mer.
La comtesse ne voulut point quitter Paris.
Le comte Achille avait bon coeur. Il aimait tendrement la mère de sa fille, mais la vie d'intérieur lui pesait. Il y a des gens comme cela.
Pour guérir la tristesse que lui causait la maladie de sa femme, le comte Achille allait un peu plus souvent chez la marquise de Sainte-Croix.
Si vous saviez comme celle-ci prenait intérêt à la santé de cette pauvre petite comtesse. Mourir comme cela, toute jeune et si heureuse! Il fallait s'ingénier, il fallait consulter d'autres médecins...
Que sais-je?... Enfin on ne laisse pas mourir comme cela une jeune femme!...
Il y avait dans la maison occupée par les de Mersanz, au nº 34 de la rue de Grenelle, une concierge qui ne ressemblait guère à ses pareilles. Elle était propre jusqu'à la minutie, complaisante, vigilante et discrète.
Nous avons hésité longtemps avant d'écrire ce dernier mot, craignant de perdre en une seule fois toute la confiance que le lecteur peut avoir en nous. Mais l'audacieux Boileau Despréaux, ami des roides antithèses, a dit: «Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.» Nous soutenons, mordieu, que la portière dont nous parlons était discrète.--C'était Marguerite Vital, qui avait maintenant un grand fils de vingt-deux ans.
Elle aimait madame la comtesse de Mersanz, parce que, dans une maladie que son fils avait faite, la comtesse, gracieuse et charitable, n'avait cessé de prodiguer à Marguerite les mille petites douceurs qui consolent et amusent la souffrance.
Il s'était passé bien des années depuis le temps où Marguerite Vital courait les bivacs d'Allemagne sous le gentil sobriquet de la Perlette, bien du temps aussi depuis l'époque funeste où la marquise de Sainte-Croix et son complice Garnier avaient apporté la désolation dans la maison du malheureux Rodelet; mais Marguerite avait peu changé: c'était toujours la même nature vaillante et originale.
Pour justifier cette dernière épithète, nous fournirons un exemple.
Le fils de Marguerite était sergent, et sur le point de passer officier. Pendant sa maladie, Marguerite n'avait point voulu qu'il restât à l'hôpital, mais elle n'avait pas voulu non plus le mettre dans sa loge. Elle n'avait pas honte pour elle-même de son état, exercé si honnêtement, mais pour son fils, c'était différent. Son fils allait porter l'épaulette; sa place n'était pas dans la loge. Marguerite avait loué une chambre, ou plutôt madame de Mersanz, qui était la bonté même, avait feint de lui affermer une chambre. Le jeune sergent était là, soigné et choyé par tous les domestiques de l'hôtel.
Marguerite avait ouvert son coeur à la comtesse, qui savait son histoire et ne croyait point déroger en se faisant la confidente de sa concierge. Marguerite lui avait dit:
--Mon fils n'avancerait pas sous les drapeaux, si on savait l'état de sa mère.
Elle avait suivi l'armée; elle connaissait ces choses mieux que nous.
Et son ambition était si ardente--pour son fils.
Marguerite Vital se serait mise au feu pour madame la comtesse de Mersanz.
Le sergent était rétabli et parti.
--Tous les jours, plutôt dix fois qu'une, depuis que la comtesse était malade, Marguerite montait. Le plus souvent, la comtesse la faisait entrer dans sa chambre.
Elle lui parlait de sa mort prochaine.
Évidemment, quelque accident qui était un mystère pour tout le monde avait frappé l'imagination de la jeune femme.
Comme Marguerite s'étonnait de la voir toujours seule, gardée par des domestiques, elle qui avait à Paris tant d'amis et de parents, la comtesse lui dit un jour de sa voix brève et toute changée:
--Vous vous trompez: je n'ai ni amis ni parents à qui je puisse me confier.
Puis elle ajouta tout bas et avec un frisson:
--Ma mère me l'a dit...
Or, la comtesse avait perdu sa mère dès sa petite enfance.
Marguerite eût l'idée qu'elle était folle.