La fabrique de mariages, Vol. 1

Part 9

Chapter 93,860 wordsPublic domain

Puis je ne sais quelle lueur passa dans son esprit. Il revit, par le souvenir, ces jours radieux où le château de la Savate était le rendez-vous de la _meilleure société_. Les assauts faisaient salle comble; il y avait des Anglais qui venaient parier des tas de guinées. Jean Lagard, à la fleur de l'âge, boxait comme Adams; Jean Lagard luttait comme Turc ou Leboeuf, ces athlètes oubliés qui brillèrent d'un si vif éclat; Jean Lagard tirait comme Lozes,--et, pour se reposer, Jean Lagard jouait avec des poids de cinquante livres qui semblaient, entre ses mains, plus légers que des plumes.

Et gai, ce Jean Lagard! et toujours en train! Il aimait à rire, il aimait à boire comme la commère de la chanson. La joie de la maison s'en était allée avec lui.

Il y avait quatre ou cinq ans de cela. Un soir que Jean Lagard était accoudé sur la barre de sa fenêtre qui donnait sur le bosquet de marronniers, il entendit que Barbedor causait en bas avec quelqu'un. Il reconnut la voix de sa marraine. La marraine de Jean Lagard était notre bonne amie, la petite marchande de plaisirs.

--Mon cousin, disait-elle, car elle avait réellement des liens de parenté avec Barbedor,--mon cousin, je sais ce qui se passe chez vous aussi bien et mieux que vous ne le savez vous-même. Si je voulais, je vous dirais pourquoi vous avez mis les maçons là-bas sur vos derrières.

Barbedor tressaillit.

La petite bonne femme baissa la voix pour continuer:

--La marquise vient souvent; Garnier aussi... vous vous mettrez dans de mauvaises affaires.

Mais Barbedor s'était remis; il haussa les épaules et se prit à siffler un air en vogue au théâtre du Montparnasse.

--Vous ne connaissez pas ces gens-là, mon cousin, poursuivit la petite bonne femme.

Jean Lagard, bon garçon sans soucis, n'était pas de ceux qui écoutent aux portes, mais sa marraine avait toujours été sa meilleure amie, et, d'ailleurs, le sujet l'intéressait tout particulièrement. Il détestait d'instinct cette femme qu'on appelait la marquise et son acolyte éternel M. Garnier de Clérambault.

Quand ceux-ci venaient chez Barbedor, ils s'entouraient d'un grand mystère, ils arrivaient séparément. Ils avaient seuls le privilége d'entrer par la petite porte neuve qui s'ouvrait sur les cultures. Clérambault avait sa voiture qui l'attendait au bout de la rue Saint-Fiacre, sur le boulevard extérieur. Le coupé de la marquise stationnait rue de l'École.

Et Barbedor, depuis quelque temps, prenait des airs d'importance. Il négligeait la force et l'adresse. Les hercules se plaignaient de son froid accueil. Il parlait à mots couverts de fortune faite et du percement prochain de la barrière des Paillassons.

En ce temps-là, Jean Lagard était amoureux. Vous l'eussiez peut-être deviné en le voyant accoudé ainsi, le soir, sur l'appui de sa croisée, regardant tomber la brune, écoutant le vent chanter dans le feuillage des marronniers. Jean Lagard avait pour connaissance une jeune fille sans père ni mère, qui brodait en chambre dans la rue de Sèvres. Elle était honnête; Jean Lagard comptait l'épouser et avait déjà pris là-dessus l'avis de sa marraine. La petite bonne femme avait dit:

--Épouse, si elle t'aime.

Jean Lagard, nature fanfaronne et confiante, n'avait aucun doute à cet égard. Cependant, depuis une semaine, il voyait du changement dans le caractère de sa jolie brodeuse. On eût dit qu'un élément nouveau était venu dans la vie de Justine. Elle passait plus de temps à sa toilette et le métier chômait bien souvent.

C'était à cela que Jean Lagard réfléchissait quand il entendit et reconnut la voix de la petite bonne femme, causant avec Barbedor. Ils s'éloignèrent, marchant lentement tous deux sous les marronniers. Quand ils se rapprochèrent, c'était Barbedor qui parlait. Il disait:

--Ce sont des choses au-dessus de votre portée, ma cousine. La fin justifie les moyens, pas vrai? Que résulte-t-il de tout cela? De beaux et bons mariages. Est-il défendu de se ramasser de quoi en faisant le bien?

--Le bien!... répéta la petite bonne femme;--ce n'est pas faire le bien que d'être complice d'une tromperie... cela se découvrira un jour ou l'autre... Voilà déjà trois nièces que cette femme-là marie... les autres étaient ses nièces comme celles-ci, j'en suis sûre... Et avez-vous le coeur de chagriner ainsi le pauvre Jean Lagard qui l'aime comme un fou?

Jean tressaillit à sa fenêtre et devint tout oreilles.

--J'empêche mon neveu de se casser le cou, voilà! répondit Barbedor d'un ton bourru.

--Mon cousin, mon cousin! répliqua la petite bonne femme, dont la voix prit des inflexions sévères,--je vous ai dit de quoi ils sont capables tous les deux... vous savez l'histoire du nº 81... vous savez l'histoire du nº 34...

Barbedor fit un geste d'impatience.

--Si on écoutait tous vos cancans..., commença-t-il.

Jean Lagard vit la petite bonne femme s'arrêter et se redresser.

--En sommes-nous là? reprit-elle vivement.--On peut être honnête dans tous les métiers, mon cousin Jean-François... le vôtre n'a pas bonne odeur, mais je vois bien que vous en voulez choisir un pire... C'est bon: vous êtes d'âge à vous conduire... cherchez des nièces à madame de Sainte-Croix... prêtez votre logis à ses coquineries...

--Ah! s'écria Barbedor exaspéré,--je ne m'étonne plus si le cousin Roger, votre homme, vous a planté là dans le temps... Nom d'un coeur! j'irais au diable, moi, pour ne plus vous voir ni vous entendre!

La petite bonne femme resta muette un instant. Jean Lagard crut la voir porter la main à ses yeux comme pour essuyer une larme. Ce fut d'une voix ferme, néanmoins, qu'elle repartit:

--Que Dieu pardonne à mon mari comme je lui ai pardonné!... Quant à vous, Jean-François, j'ai cru vous devoir un bon avis; vous l'avez mal reçu, ça vous regarde... Je ne dirai rien à mon filleul, parce qu'il casserait quelque tête et peut-être la vôtre... Adieu!

La petite bonne femme s'en alla.

Jean Lagard était tellement stupéfait, qu'il ne songea même pas à courir après elle.--Que signifiait tout cela? Et comment Justine, sa promise, s'y trouvait-elle mêlée?

Casser des têtes! Jean Lagard n'était pas à cela près.--Mais pourquoi?

Son cerveau travaillait.--Il se demandait surtout, mais bien inutilement, ce que signifiaient ces paroles prononcées avec tant d'amertume:

--Cherchez des nièces pour madame de Sainte-Croix.

Des nièces!--et pour quel genre de coquineries Barbedor prêtait-il sa maison?

Celui-ci, après le départ de la petite bonne femme, continuait d'arpenter le bosquet comme un furieux.

--Carabosse! grommelait-il;--de quoi se mêle-t-elle, celle-là!... Un mariage est un mariage... Où est la loi qui défend de faire des mariages?... on ne peut donc plus gagner sa vie?... Et la barrière des Paillassons se percera donc toute seule!

Il alluma sa pipe et finit par se calmer peu à peu.

--Ta ta ta ta! fit-il enfin répondant aux derniers murmures de sa conscience,--c'est pour le bien de mon neveu Jean Lagard... il est trop jeune...

Une demi-heure après, Barbedor était enfermé dans sa chambre avec M. Garnier de Clérambault et une femme vêtue de noir, dont un voile cachait le visage.

Jean Lagard avait entendu s'ouvrir la porte de la façade neuve, qui donnait sur les cultures. Ce qu'il avait pu saisir de l'entretien de son oncle avec sa marraine le tenait en éveil. Il quitta son réduit tout doucement et s'engagea dans le couloir qui conduisait à la chambre de Barbedor.

Il vit de loin de la lumière sous la porte, et le son des voix parvint jusqu'à lui.

Il crut saisir le nom prononcé de Justine.

Quand Jean Lagard fut à portée d'entendre, c'était l'habit bleu qui parlait.

--De deux choses l'une, disait-il:--ou le nigaud épousera de bon gré, ce qui est probable, car la jeune fille est ravissante, et je dois rendre hommage ici au bon goût de l'ami Barbedor... ou il voudra reculer... S'il épouse, tout est bien: on reconnaît à Justine cinq cent mille francs en mariage...

Jean Lagard s'appuya, défaillant, contre le mur du corridor. Il s'agissait de Justine!

--Sur lesquels cinq cent mille francs, continuait l'habit bleu,--nous avons naturellement notre affaire. La petite a été très-facile à endoctriner...

--N'est-ce pas, interrompit Barbedor avec sentiment,--n'est-ce pas qu'elle n'aurait pas fait le bonheur de mon grand bêta de neveu?

--Votre neveu, répondit Garnier,--aurait vu trente-six millions de chandelles... Suivez-bien. La petite a compris tout de suite et admirablement les bases de notre opération... Elle a sauté comme un cabri tout autour de sa chambre, à la seule idée d'avoir un équipage... Ces fillettes qui se conduisent bien dans leurs mansardes, sont presque toutes ambitieuses comme des démons... Quand on lui a dit qu'elle serait baronne, j'ai cru qu'elle allait devenir folle!

Jean Lagard était maintenant tout auprès de la porte. La sueur coulait sous ses cheveux. Il mit son oeil à la serrure.

Il vit les trois interlocuteurs rangés autour d'un guéridon où il y avait une bouteille d'eau-de-vie et un seul verre. Le verre était devant la femme voilée. Barbedor, il faut lui rendre cette justice, avait l'air fort ému et l'indécision se peignait énergiquement sur son visage, d'ordinaire si paisible. L'habit bleu avait ce nez au vent que nous lui avons toujours vu et toute la vaillante apparence d'un commis voyageur cossu qui s'est habitué à la victoire. La femme voilée restait absolument immobile. Elle n'avait pas encore prononcé une parole.

--Tout cela est bel et bon, dit Barbedor;--mais, si votre baron recule...

--Pas la moindre difficulté, répliqua Garnier;--pensez-vous, mon garçon, qu'on puisse traiter ainsi sans façon la nièce propre de madame la marquise de Sainte-Croix... la fille unique de feu M. le vicomte de Génestal, en son vivant chargé d'affaires de Lippe-Augustembourg près la cour de Bavière!...

Ceci était dit avec un si grand sérieux, que Jean Lagard en fut ébranlé. Il se demanda si Justine avait réellement retrouvé une famille, comme cela se voit en définitive de temps à autre.

Mais Barbedor se chargea de la désabuser.

--Les pièces pour établir cela..., commença-t-il.

--En règle! interrompit l'habit bleu.--Nous avons un gaillard qui fabrique l'état civil aux petits oignons!... De sorte que, comprenez bien, si notre baron fait la grimace, nous montons sur nos grands chevaux... La Justine est mineure... Votre maison, mon vieux, est l'asile de toutes les vertus, mais elle n'en a pas l'air... Faites donc croire aux gens de justice qu'on a attiré une jeune fille ici pour prendre le frais... Madame la marquise a des entrées superbes dans ces occasions-là... Elle paraît tout à coup; elle évoque la mémoire de M. de Génestal et même de son protecteur, l'auguste prince de Lippe; elle pose ce dilemme: épousez ou indemnisez... Pas moyen d'en sortir; d'autant que je suis là, jouant avec un certain atout le rôle d'un collatéral offensé... Notez bien que l'indemnité est peut-être préférable au mariage, puisque, dans ce cas-là, notre petite Justine peut resservir...

Cette explication avait le mérite d'être claire. Nous en profitons au moins autant que le pauvre Jean Lagard, puisqu'elle nous apprend comment M. Garnier de Clérambault usait de ses relations dans le grand monde pour marier les gens,--et de quelle nature étaient les unions cimentées par ses soins respectables.

Jean Lagard ne pouvait plus garder un doute sur le fait en lui-même. Il tâchait de croire que tout ceci était un cauchemar. Quand l'évidence victorieuse l'étreignait, il se rejetait du côté de Justine et se disait:

--Rien ne prouve que Justine soit complice.

Il ajoutait en lui-même:

--Je la verrai demain... je l'interrogerai... je saurai...

--Et..., reprenait en ce moment Barbedor,--quand tentez-vous l'aventure?

--Mon bon, répondit l'habit bleu,--madame la marquise est d'avis qu'il faut battre le fer pendant qu'il est chaud...

Le voile de la femme vêtue de noir s'agita, parce qu'elle faisait un signe de tête affirmatif.

--Qu'entendez-vous par là? demanda Barbedor, qui avait peur de voir l'exécution fixée à un jour trop proche.

Car il n'était pas encore aguerri.

--J'entends, repartit l'habit bleu,--que nous avons donné rendez-vous ici, ce soir, à Justine et à M. le baron de Hanau.

--Ce soir! répéta Barbedor, qui sauta sur son siége.

Jean Lagard fut obligé de s'appuyer à la muraille du corridor pour ne point tomber à la renverse.

--A propos, mon bon, dit l'habit bleu en prenant Barbedor par le bouton de sa houppelande,--j'ai vu le ministre pour notre histoire.

--Ah!... fit le gros homme, qui resta la bouche ouverte,--vous voyez le ministre, vous!

Il ne demanda point de quelle histoire il s'agissait. Il n'y avait qu'une affaire: l'ouverture de la barrière des Paillassons pour faire pièce aux deux coquines de Sèvres et de l'École.

--Nous aurons cela, nous aurons cela, reprit l'habit bleu,--ne vous inquiétez pas... Je ne prétends pas que ça se fera tout seul, non... mais, avec le crédit de madame la marquise, nous enlèverons la chose... Figurez-vous que Son Excellence ne connaissait même pas la barrière des Paillassons...

--Par exemple! se récria Barbedor humilié,--elle est sur tous les plans de Paris!...

--Son Excellence..., reprit Garnier.

Il s'interrompit tout à coup pour prêter l'oreille.

--Chut fit-il;--j'entends une voiture dans la ruelle... ce pourrait bien être notre Allemand.

Jean Lagard se disait:

--Si Justine pouvait ne pas venir!

L'habit bleu se pencha vers la femme voilée et lui dit à l'oreille:

--Vous savez qu'il est protestant... on ne peut lui chanter la romance ordinaire.

--Vous retournerez cela, repartit la femme voilée;--vous direz qu'elle est protestante et qu'on veut lui faire épouser un catholique.

La voiture s'était arrêtée devant la porte neuve du château de la Savate.

L'agitation de Barbedor augmentait à vue d'oeil.

--Nom d'un coeur! gronda-t-il,--vous agissez trop sans façon, vous deux!... moi, j'aurais voulu le temps de la réflexion... Que diable! du moins, j'aurais envoyé ce pauvre Jean Lagard faire un tour à Senlis, où nous avons de la famille.

Jean Lagard dort comme un bienheureux, dit Garnier.

Barbedor demanda:

--Vous a-t-on vu monter?

--Jamais!... nous sommes entrés tous deux par la porte de derrière... nous apportions un objet qui ne devrait pas être vu.

--Quel objet?

La femme voilée se versa un verre d'eau-de-vie et dit:

--Ne faites pas attendre M. le baron de Hanau, s'il vous plaît.

Elle passa le verre sous son voile et le replaça, vide, sur la table.

--Ce qu'il y a de sûr, pensait Jean Lagard,--c'est que Justine ne vient pas!

L'espoir renaissait en lui.

--Allons, mon bon, dit doucement l'habit bleu, qui frappa sur l'épaule de Barbedor,--vous avez entendu madame la marquise. Descendez au-devant de M. le baron.

--Mais..., objecta Barbedor,--la petite jeune personne...

L'attention de Jean Lagard redoubla.

--Ne prenez point souci de cela, répliqua l'habit bleu.

--C'est mes affaires, dit l'aubergiste;--je veux savoir.

--Elle viendra, je vous le promets.

--De bon gré?

--Parbleu!

--Serai-je là?

--Non pas!

Barbedor, qui avait fait déjà un mouvement vers la porte, s'arrêta court.

--Alors, dit-il,--je vais envoyer paître votre baron allemand... J'ai idée que la fillette viendra ici de force.

La femme voilée frappa du pied. Garnier la calma du regard.--Le neveu Jean remercia son oncle dans son coeur.

--Et si vous étiez bien sûr du consentement de Justine? demanda l'habit bleu.

--Dame!... fit Barbedor.

--Vous n'auriez plus d'objection?

--Faudrait que la fillette me dît elle-même: «Me voilà; je suis venue parce que ça me convient...»

L'habit bleu sourit et interrogea de l'oeil la femme voilée, qui secoua la tête affirmativement. Jean Lagard guettait toujours par le trou de la serrure. Il vit l'habit bleu se diriger vers le fond de la chambre, où se trouvait l'entrée d'une seconde pièce donnant sur l'escalier de service et faisant partie de la bâtisse nouvelle. C'était par là qu'on gagnait la sortie de derrière.

L'habit bleu ouvrit la porte de cette seconde pièce et dit:

--Approchez, mon enfant.

Justine parut aussitôt en fraîche et charmante toilette. Elle ne semblait nullement déconcertée. Comme Barbedor la regardait tout ébahi, elle dit:

--Il faut bien tâcher de se faire un sort, n'est-ce pas?

Tout le sang de Jean Lagard lui monta au cerveau. Il se prit la tête à deux mains; puis, d'un coup de pied vigoureux, il jeta bas la porte. Tous les regards stupéfaits se tournèrent vers lui. Il se mit à rire.

--Bonsoir, mon oncle, dit-il;--salut, la compagnie... Je viens vous faire mes adieux pendant que le baron allemand n'est pas encore là.

VIII

--Le veau gras.--

On a vu de ces déceptions amoureuses transformer en parfait coquin le plus honnête jeune homme de la terre. Par contre, les romans et les drames prétendent, ce qui est bien consolant, que l'amour heureux peut faire un honnête homme et même un héros du plus parfait coquin qui soit au monde. Cela rentre dans le système des compensations.

Lagard n'était pas né dans un milieu absolument pur. Les forts-et-droits sont parfois de bons drilles, mais ils n'ont pas la prétention de quintessencier la vertu. Jean Lagard, fils d'un homme qui faisait l'exercice avec une pièce de huit et soutenait cent livres à bout de bras pendant trente-cinq secondes, avait plutôt appris le saut périlleux que le catéchisme. Tout occupé qu'on était de lui enseigner la violente gymnastique des saltimbanques, personne n'avait pris le temps de lui donner des leçons de morale.

Et cependant, il avait son genre de probité; il avait même une manière d'honneur et plus de fierté que bien des gens, incapables de faire la grenouille au haut d'une perche.--La conduite de Justine lui avait brisé le coeur tout net. Il était guéri de cet amour radicalement et sans retour. C'était une fibre rompue au dedans de son âme.

--Eh bien, reprit-il en donnant à son rire une expression presque enjouée,--quand vous me regarderez comme un événement!... J'ai tout vu, tout entendu, voilà...

--Mon neveu..., voulut interrompre Barbedor au comble de la confusion.

--La paix, papa! fit Jean Lagard,--je ne vous en veux point, au contraire... Sans vous, j'aurais épousé cette fille-là, et, comme je ne peux pas me noyer sans avoir la corde au cou, étant maître nageur, j'aurais mis un pavé de plus sous le pont.

Il tendit sa main à Barbedor, qui lui donna la sienne en baissant les yeux.

--Sans rancune, ajouta-t-il.

Puis il fit un pas vers l'habit bleu. Sa main restait tendue.--Garnier voulut imiter Barbedor et serrer cette main; Jean Lagard lui sangla un coup sec sur les doigts en disant:

--Vous, ce n'est pas cela!

Garnier rougit et se recula. C'était un ancien bretteur.

--Est-ce que nous voulons travailler? dit-il en retroussant ses manches avec un style qui prouvait que les relations dans la _bonne société_ n'absorbaient pas tous ses instants.

Justine était toute pâle. Elle tremblait.

La femme voilée but tranquillement un second verre d'eau-de-vie.--Puis elle fourra sa main sous le revers de sa robe de soie noire. Elle en retira un pistolet qu'elle arma.

--Nom d'un coeur! s'écria Barbedor,--est-ce que vous pensez faire peur à mon neveu avec des joujoux comme ça?

La femme voilée haussa les épaules.

--C'est de l'argent qu'il veut, dit-elle froidement,--il a raison, ce garçon-là!

--De l'argent!... se récria Barbedor.

--La paix, papa! interrompit encore Lagard;--j'ai des bras pour vivre... c'est ça que vous vouliez dire, pas vrai?... Vous vous trompez: les bras tombent quand le coeur s'en va.

Il avait des larmes dans la voix.--Justine se prit à sangloter.

Jean l'entendit. Il éclata de rire.

--C'est l'affaire du moment, reprit-il,--une dent qu'on arrache, quoi!... Après, on n'y pense plus... Seulement, j'ai fantaisie de faire bombance pendant un mois ou deux ou davantage pour me remettre... et celle-ci a dit vrai: je veux de l'argent.

Barbedor releva les yeux sur lui. Son regard avait une expression à peindre. Il avait mieux auguré de son neveu: c'était un désappointement,--mais c'était aussi une joyeuse surprise, parce que son neveu se rapprochait ainsi de son niveau.

Le neveu comprit tout cela.

--Vous n'y êtes pas, papa, dit-il avec un dédain où renaissait sa rancune.--Vous et moi, ça fait deux.

--Voilà pour vivre! reprit-il en montrant ses bras robustes et admirablement modelés;--le reste, c'est pour mourir...

--Ah! fit Barbedor en pâlissant,--tu veux te tuer à force de boire.

--On verra, dit Lagard.

--L'homme, ajouta-t-il en se tournant vers Garnier,--un à-compte sur mes appointements.

Garnier ouvrit son portefeuille.

--Rien qu'un billet de mille pour aujourd'hui, dit Jean Lagard.--Vous me garderez le reste.

Garnier lui donna ce qu'il demandait. Jean Lagard ne remercia point, tourna le dos, et sortit.

C'était ainsi que Jean Lagard et son oncle s'étaient séparés. Barbedor ne l'avait jamais revu depuis ce temps. Il savait seulement que son neveu menait une vie bizarre et désordonnée, tantôt à Paris, tantôt ailleurs, travaillant quelquefois à n'importe quelle besogne, mais ivre le plus souvent et traînant sa gaieté fiévreuse de cabaret en cabaret.

La petite bonne femme avait aussi complétement abandonné Barbedor.

Nous serions fâché que le lecteur eût envie de connaître la fin de l'histoire de Justine et du baron de Hanau. Nos renseignements sont fort incomplets. Nous ne savons si le baron épousa, ou s'il solda l'indemnité; mais, quant à être dupe, nous pouvons certifier sur l'honneur qu'il le fut.

Barbedor, livré à lui-même, se mit de plus en plus entre les mains du couple intrigant qui lui promettait monts et merveilles. On était toujours sur le point de faire quelque gigantesque affaire au delà de laquelle était l'opulence. Barbedor prêtait sa complicité passive; Barbedor attendait; rien ne venait.

Il ne faut pas croire pourtant que ce fort-et-adroit se fût laissé abuser sans raisons spécieuses. Il avait mis en usage toutes les précautions usitées dans le commerce. Avant de faire construire cette fameuse façade qui donnait à ses derrières une apparence si honnêtement bourgeoise, il avait recueilli des renseignements par d'autres et par lui-même, sur M. Garnier de Clérambault et madame la marquise de Sainte-Croix. De ces renseignements, il résultait que c'était pour lui beaucoup d'honneur d'avoir la confiance de pareils personnages.

Clérambault avait une maison, une vraie maison, rue du Bac, avec des commis et des bureaux à grillages. Son établissement faisait plaisir à voir. Ses employés, portant l'habit noir et la cravate blanche, avaient toujours l'air de revenir de la noce ou d'y aller. Ils parlaient bas, ils avaient des sourires discrets.

Du reste, c'était comme aux bains Vigier. Il y avait le côté des dames et le côté des hommes, plus un lieu neutre: le parloir où les deux sexes se rencontraient.

Mais une jolie chose, c'est le registre.

Si vous voulez voir quelque jour jusqu'où peut monter la poésie des fils de Mercure, ouvrez le registre ou les registres d'une de ces boutiques où se vend l'hyménée.

Et précautionnez-vous d'un garde-vue vert pour n'être point ébloui!

Ce sont des noms radieux et des fortunes incandescentes! Il y a là des occasions qui flamboient.

Princes russes et filles naturelles de souverains, veuves de nababs, mulâtresses possédant tous les diamants du Penjaub!--colonels en disponibilité, inventeurs qui vont retourner, comme une crêpe dans la poêle, la face étonnée du monde,--pairesses du Royaume-Uni, grands d'Espagne de toutes les classes, drogmans de l'ambassade turque, rentières des États du pape, baronnes de la rue neuve Saint-Georges,--Américains (révérence parler), présidents de plusieurs républiques mal connues, reines d'îles désertes, mandarins, caciques et brahmes, dont l'un est nu-propriétaire de la pagode de Jaggernaut.

J'en passe et des plus absurdes. Je mets au défi les craqueurs de génie qui écrivaient jadis pour Odry, d'inventer de pareilles impertinences. Tout est là, tout!