La fabrique de mariages, Vol. 1
Part 8
Chaque objet contenu dans le coffre présentait un symbole. Une longue histoire était là en abrégé. Elle commençait au baril rouge et bleu de la vivandière; le berceau la continuait, puis l'épaulette, puis la croix d'honneur, puis le mouchoir qui avait un écusson ducal et de grandes taches de sang, puis le hausse-col percé d'une balle, puis encore l'agrafe de diamants.
--Il y en a fichtrement qui seraient mortes! dit-elle en posant son poing sur sa hanche d'un air fanfaron;--mais je suis en vie et, jour de Dieu! les deux enfants auront du bonheur.
Elle frappa sur le baril, et, continuant:
--Ça a roulé!... il faisait plus chaud qu'à vendre des plaisirs... Quand il fallait porter ça d'un côté, le berceau de l'autre, on en avait assez... Ran, plan, plan, ran, plan, plan!... Et la grosse caisse... et le canon!... Est-il Dieu possible qu'il ait couché là dedans... c'est si petit, et il est si grand!
Nous pouvons affirmer que cet autre pronom _il_ ne se rapportait plus à l'habit bleu.
--Et pourtant, reprit-elle attendrie,--il me semble qu'il est encore là!... Il était beau... je ne sais pas s'il a jamais pleuré... Du plus loin que je me souviens, je vois son cher sourire.
Elle toucha le berceau comme une relique sainte,--puis elle rapprocha le petit oreiller de ses lèvres.
--Oui, oui! s'écria-t-elle avec un mouvement d'exaltation,--les enfants seront heureux!
Elle tira de sa poche quelques francs, fruit de sa recette du jour, et les déposa dans un coin du coffre, où il y avait déjà un petit tas d'argent.
--En attendant, dit-elle,--j'ai suffi à tout par la grâce du bon Dieu... il n'a jamais manqué de rien... Il en sait aussi long que son général... Pourquoi ne l'aimerait-elle pas, puisqu'il est beau comme un ange, et spirituel aussi, personne ne peut dire non, et brave, et bon!...
Un roulement de tambour se fit entendre dans la cour de la caserne de Babylone. La petite bonne femme releva la tête.
--Charge en douze temps! s'écria-t-elle;--je la sauverai, la chère créature, quand le diable y serait! Et je le marierai, lui... eh! mais!... avec une des plus riches héritières de France et de Navarre... En avant, marche!
D'un tour de main, elle prit tout ce dont elle avait besoin dans le coffre et laissa retomber le couvercle avec bruit. Une minute après, elle était en jupon, chantait _Fanfan la Tulipe_ à pleine voix. Au bout d'une autre minute, elle chantait la _Marseillaise_ et achevait de s'habiller.
Elle se regarda dans un petit miroir accroché contre la fenêtre.
--Dire qu'on a été jeune et la plus jolie fille de l'armée française! dit-elle non sans une légère nuance de regret;--ah! bah! il y a si longtemps! je ne sais pas pourquoi je m'en souviens encore.
Elle jeta sur ses cheveux blancs bien peignés un bonnet de mousseline brodée et drapa sur ses épaules un petit châle aux couleurs trop éclatantes.--La _Marseillaise_ était finie; elle avait entonné la _Mère Michel_.
Écoutez, nous pouvons bien lui passer un peu de turbulence et de coquetterie. C'était une crâne petite bonne femme!
Au moment de partir, elle cessa tout à coup de chanter. Sa physionomie devint sérieuse. Elle appuya sa main contre sa poitrine.
--Comme mon coeur bat! se dit-elle;--c'est que je vais le voir... Ce garçon là me rendra folle.--Le voir, répéta-t-elle en s'accoudant sur le coffre fermé,--le voir tout mon content!... toute une soirée... Pour ça, on ne peut pas se faire trop belle, pas vrai.
Elle souleva le couvercle et prit l'agrafe de diamants, qu'elle attacha en guise de broche sur son casaquin de grosse laine.
--C'est égal, c'est égal, fit-elle cédant à l'extrême mobilité de sa nature et revenant pour la troisième fois à sa première pensée,--ces deux cents francs-là me chiffonnent... C'est le prix d'un marché...
Elle ferma sa porte et descendit l'escalier. Quand elle passa devant la loge de la concierge, celle-ci lui demanda:
--Où donc allez-vous comme ça en grande tenue, maman Carabosse?
La petite bonne femme la regarda d'un air absorbé.--Elle n'avait fait que songer aux deux cents francs, depuis son septième étage jusqu'au rez-de-chaussée.
Au lieu de répondre à la concierge, elle se frappa le front tout à coup et s'écria:
--Le contrat de mariage!... je parie vingt sous qu'il s'agit du contrat de mariage.
Elle prit sa course comme si le feu eût été à la maison.
La portière referma son vasistas et dit aux courtisans qui emplissaient sa loge:
--La pauvre maman Carabosse a un _toc_! La tête n'y est plus. Avez-vous vu comme elle est fagotée?... Elle a fait crédit pour des pains au beurre au clerc du _cintième_... et les locataires se plaignent qu'elle cause toute seule dans son grenier.
Les courtisans de la portière, _servum pecus_, répétèrent en choeur:
--La tête déménage... La pauvre maman Carabosse a un _toc_!
VII
--La barrière des Paillassons.--
Nous sommes bien aise d'illustrer un peu la plus humble de toutes nos barrières. C'est assurément un des lieux les moins connus qui soient au monde. Elle figure sur les plans de Paris, mais elle n'a jamais été ouverte, et consiste en un seul pavillon d'architecture baroque, enclavé dans le mur d'enceinte et flanqué de deux jardinets humides qui ne réussissent point à l'égayer. Ce pavillon est situé à l'extrémité de l'avenue d'Harcourt, entre les barrières de Sèvres et de l'École: c'est le point de l'enceinte le plus voisin des Invalides. Sans doute, cette raison motiva la construction de la barrière projetée; mais, comme elle se fût ouverte sur des marais complétement déserts, on y renonça.
Presque en face du bâtiment qui porte le nom de barrière des Paillassons, de l'autre côté du boulevard extérieur, débouche la ruelle Saint-Fiacre, maintenant inhabitée. Elle va du boulevard à la rue de l'École.
Tous ceux qui ont fait à Paris leur cours de droit ou de médecine avant 1848, savent que le château de la Savate, tenu par Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, était situé dans cette ruelle. Il y avait là un bosquet de marronniers dont l'écorce était lamentablement tatouée de chiffres amoureux, renfermés dans des coeurs. Les marronniers n'existent plus; ils ont emporté dans leur chute des milliers de contrats non authentiques.--Le spéculateur qui les a déracinés nous semble coupable au même titre que le destructeur de la bibliothèque d'Alexandrie.
Le château de la Savate était une grande vilaine masure bâtie en bois, mais qui avait je ne sais quel caractère farouche et mélodramatique.--Barbedor savait des histoires terribles qui s'étaient passées au château sous la Terreur et en d'autres temps.--Je crois que ce château avait été construit expressément lors de la régularisation des octrois pour favoriser une vaste entreprise de contrebande.
Barbedor prétendait qu'il était plus vieux que Paris,--et montrait la chambre où Julien l'Apostat s'était reposé--la veille du jour où ses caporaux lui offrirent le sceptre impérial.
Il y a maintenant un carré d'artichauts à la place de ce monument historique.
Le château était une guinguette, on y vendait du vin à six sous le litre;--mais ce Barbedor, maître homme s'il en fut, avait plusieurs genres de clientèles.--Quand on voulait, on avait au château de la Savate des glaces comme à Tortoni, des truffes comme chez Véfour.
Barbedor était membre de la Société des _forts-et-adroits_.
Ici, nous sommes forcé de soulever un petit coin du voile qui recouvre les mystères parisiens. Certains, parmi nos lecteurs, pourraient ne point connaître cette société aussi utile que recommandable.
Les forts-et-adroits sont des citoyens honorablement musclés, qui font argent de leur vigueur et travaillent en public de quelque manière que ce soit. Ils s'intitulent volontiers eux-mêmes _artistes_. Ils n'ont pas moins de droits à cette glorification que les vétérinaires et les gens qui remplissent au théâtre les rôles importants de vague, de canon, ou de chaise de poste dans la coulisse.--Les forts-et-adroits peuvent, du reste, pratiquer un état manuel ou autre comme tout le monde; mais, dès qu'il s'agit de travailler, ils mettent généralement de côté leur force et leur adresse: ce sont les paresseux par excellence.
Ils sont, d'ailleurs, trop fiers. Pour garder leur dignité d'homme intacte et immaculée, ils choisissent de préférence les professions où la main libre peut rester dans la poche. A Paris, ce sont eux presque toujours, ces artistes, qui continuent dans le ruisseau le rôle grotesquement travesti des chevaliers errants d'autrefois; ils protégent et se battent. Ceci n'a pas lieu gratis.--Pour un mot de plus que nous allions écrire, il nous a semblé tout à coup que cette page prenait couleur de boue.
Il y en a pourtant d'honnêtes, à ce qu'on dit.
Les forts-et-adroits s'appellent aussi _bons-hommes_, quand ils se bornent à pratiquer la lutte ou la gymnastique.
Naguère, avant la mort du lutteur Rabasson, «l'invincible paysan,» la salle Montesquieu nous donnait chaque année quelques échantillons de ces étranges combats. Nous offrons de gager qu'on ne suait pas plus horriblement dans les arènes antiques.--Mais c'était beau, il faut bien en convenir. Le cornac de ces robustes animaux faisait des discours macaroni, qui seuls eussent valu le prix d'entrée.
Ce fort-et-adroit était assurément le plus éloquent des bons-hommes.
Et le troupeau qu'il gardait!--Il l'appelait «sa troupe.»--Quels torses! quels cous! quels biceps! Il faut avoir vu ces jeux pour savoir combien l'homme peut se rapprocher du lion et du tigre. C'était beau.
Rabasson et Marseille, l'Achille et l'Hector de cette Iliade, Blas, l'Ajax indompté, Arpin, dont le pareil ne se trouve point dans Homère, et Rivoire, sage et brave comme l'époux de Pénélope.
Le cornac était Agamemnon, roi des rois, dont il rappelait énergiquement le profil.--Puis venaient les phalanges des Grecs et des Troyens, tous adroits, tous forts, tous bons-hommes, depuis Plantevin jusqu'à Ginos, depuis Henri de Paris (Robert le Fort, qui n'était pas maladroit et qui a fondé une si puissante dynastie, se disait aussi de Paris) jusqu'à Pierre le Savoyard, depuis Bacquet l'Artilleur jusqu'à Pile-de-Pont.
Maintenant, Paris est veuf de ces joies. L'autorité ne veut plus souffrir qu'un chrétien rende l'âme, étouffé par un autre chrétien, pour amuser un parterre en blouse et des fauteuils en habits noirs.
Où combattent-ils? Quel pays heureux se pâme à voir le _temps de bras_, le _temps de hanche_ ou la _ceinture_?
A part les lutteurs de profession, la Société des forts-et-adroits compte d'innombrables adeptes. C'est une véritable franc-maçonnerie qui comprend les boxeurs anglais, natifs de basse Bretagne, les professeurs d'_adresse française_, les héros de la canne, du fleuret, du bâton, pointe, contre-pointe, et même danse de salon!--les avaleurs de sabres,--les gens qui portent sur leur dos une charrette chargée de vingt-quatre personnes de bonne volonté,--les pères de famille qui se couchent sur le dos pour lancer leurs enfants en l'air à grands coups de pied: jeux atlastiques, dit l'affiche du Cirque, jeux icariens, répond l'affiche de l'Hippodrome,--jeux de vilain, déciderai-je,--les Hercules du Nord, à massue et à peau de léopard,--les mouches humaines qui marchent au plafond,--les voltigeurs du trapèze, les désossés, les tableaux vivants, que sais-je!...
Il y a une chose faite pour étonner profondément les esprits simples comme le vôtre ou le mien: les forts-et-adroits se doivent mutuellement secours et assistance dans toute bagarre. Contre qui, bon Dieu? Contre les maladroits et les faibles?...
Le château de la Savate, domaine de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, avait emprunté son nom à un genre de force et d'adresse bien connu sous le règne de Louis-Philippe. On appelait alors _savate_ ce qui se dit maintenant plus poliment _chausson_: c'est l'art de prodiguer au prochain des coups de pied dans la figure,--ou boxe française.
Ne plaisantons pas: ceci touche au sport. Tout vrai gentleman peut tendre la main à un boxeur.--A la salle Montesquieu dont nous parlions tout à l'heure, il y avait de respectables messieurs, protecteurs éclairés des arts, qui venaient, avec leurs décorations et leurs cheveux blancs, donner des tapes amicales sur les muscles grands dorsaux des athlètes.
Voilà pourquoi Vaterlot avait souvent l'occasion de servir à ses pratiques des fromages glacés et des truffes, dans ce château de la Savate où se consommaient tant de vin bleu, tant de veau froid et tant de pommes de terre frites.
Barbedor avait une salle; Barbedor donnait des assauts. Il était de bon ton de connaître Barbedor. Son public ordinaire se composait d'ouvriers et d'étudiants; mais le boulevard de Gand faisait parfois l'école buissonnière pour assister à ses fêtes, et il y avait des coins de la salle où l'on parlait le pur anglais des jockeys.
Vers la fin de 1847, on commença à donner des assauts réguliers au casino du boulevard Montmartre et ailleurs. La barrière des Paillassons, si aimable qu'elle soit, se trouve un peu éloignée du centre. Peu à peu, les virtuoses du château de la Savate désertèrent; sa clientèle cossue les avait devancés. Barbedor dut profiter de la révolution pour faire faillite. Le château, acheté par les maraîchers voisins, disparut un beau jour. A la place où il était, jamais la charrue du laboureur ne fera sonner les casques des héros, mais le soc y rencontrera longtemps des marmites cassées et des tessons de bouteilles.
En 1836, c'était l'ère de gloire pour le castel de Barbedor. La devanture, d'aspect pauvre et mélancolique, avait été badigeonnée à neuf; on avait mis une petite balustrade en treillage vert des deux côtés de l'allée étroite qui conduisait de la ruelle Saint-Fiacre à la porte principale. La porte elle-même avait eu deux couches de peinture jaunâtre, et l'enseigne représentant deux hommes demi-nus, dont l'un lançait un coup de pied à l'oreille de l'autre, étalait, en outre, huit belles majuscules fraîchement rechampies qui formaient le nom de Barbedor.
Il y avait eu encore d'autres embellissements dont le but semblait plus difficile à saisir. Barbedor avait fait construire un petit péristyle en bois et en plâtre sur la ruelle qui rejoignait tortueusement la rue de l'École à travers les terrains. Quelques tilleuls naïfs avaient été plantés là en quinconce. Point d'enseigne de ce côté. Pour quiconque ne connaissait pas l'autre façade de cet important édifice, sa maison se présentait honnêtement, comme un de ces innocents cottages qui émaillent le pourtour de Paris. C'était blanc, c'était bête, c'était bourgeois à faire plaisir.
Les gens qui cherchent une signification à toute chose prétendaient que Barbedor allait se marier et qu'il avait construit cet appendice mignon pour y loger son bonheur conjugal.
En attendant, Barbedor vivait seul. Il avait eu jadis avec lui un neveu du nom de Jean Lagard, qui était son élève; mais Jean Lagard l'avait quitté pour courir le monde.
--C'était un très-gros homme, mangeant et buvant abondamment. Il passait les trois quarts et demi de sa vie assis sous un tilleul malade qui était au-devant de sa porte. Une table ronde dont le pied se fichait dans le sol, supportait sa pipe, sa blague et son pot de bière. Du matin au soir, il vidait la cruche bien des fois; sa pipe n'avait jamais le temps de refroidir. Il restait là, les jambes croisées, les mains dans ses poches, et présentant la plus parfaite image de l'inertie ennuyée.
A voir, sous sa veste de marchand de vin, cette masse de chair obèse et déformée, vous eussiez certes pensé que les jours de force et d'adresse étaient passés pour Jean-François Vaterlot, dit Barbedor; son aspect excluait toute idée d'agilité.--Son aspect trompait. Bien qu'il approchât de la soixantaine, Barbedor retrouvait au besoin ses muscles sous sa graisse. Il boxait comme un ange et battait Lazarus à plate couture. Il était agile à la manière de l'ours: c'était burlesque à voir, mais terrible. Au bâton à deux mains, il rossait Leboucher de Rouen et tenait tête à Trincart le Boiteux, qui est le Roland des paladins de la trique. Les maîtres du sabre et de la canne avaient peur de lui. Il n'avait trouvé en sa vie que notre Garnier de Clérambault pour lui rendre des points au jeu du fleuret.
La moralité de Barbedor ne passait pas pour être aussi robuste que sa constitution physique; néanmoins, il n'avait jamais eu de démêlés sérieux avec la justice. La préfecture tolérait son établissement, et il méritait cette faveur par son extrême prudence: jamais aucune rixe n'avait lieu au château de la Savate. Dès que le diapason des voix s'élevait dans la salle basse qui servait de cabaret, Barbedor jetait tout le monde dehors et fermait boutique.
Il avait des cabinets; ce qui se passait dans les cabinets ne faisait point de bruit.
En somme, dans ce quartier perdu et très-dangereux après la brune tombée, le château de la Savate était plutôt une sécurité qu'un péril.
Barbedor, ancien soldat, menait sa maison militairement. Il avait un chef, deux marmitons et quatre garçons,--sauf les jours d'extra. Comme son casuel était très-capricieux, les fournisseurs de la rue de l'École lui avaient consenti des abonnements. Il avait tout ce qu'il voulait à la minute et ne payait que les objets consommés. Sa maison marchait, et l'on peut dire que, si son neveu Jean Lagard avait voulu revenir au bercail, Barbedor eût été un fort-et-adroit parfaitement heureux.
En franchissant la porte du château, on entrait dans le cabaret. Une cloison mobile séparait de la salle cette pièce, qui servait de parterre les jours d'assaut; la salle était une manière de grange, soutenue par des piliers de bois peints en jaune. Elle était tout entourée de trophées composés d'armes d'assaut, de duel et de guerre, depuis le briquet du fantassin jusqu'à la latte hautaine du cuirassier, en passant par les fleurets, épées, bâtons, bancals, etc. Les gants fourrés, les masques et les plastrons complétaient le coup d'oeil. Entre les trophées, se voyaient bon nombre de ces estampes si pleines de caractère qui servent de diplôme aux forts-et-adroits. Ces estampes représentent invariablement une galerie circulaire avec panoplies, drapeaux et panaches. Les galeries sont pleines de sous-officiers, de bourgeois et de prodigieuses dames; sur chaque médaillon pendu aux piliers se lit une devise: «Honneur aux braves!.. Respect au beau sexe!..» Deux champions sont au centre, qui se prodiguent avec joie des coups de ceci ou de cela, suivant la nature du brevet, à moins que ce ne soit un brevet de maître à danser (danse de salon;) auquel cas un caporal et une demoiselle tiennent seuls l'arène: la demoiselle, rouge comme un piment, le caporal droit, fier, une main à la couture, l'autre arrondie avec une grâce orgueilleuse qu'il ne faut point essayer de décrire. Au-dessous de l'estampe est le diplôme, signé par les maîtres et prévôts.
Barbedor avait assez de diplômes personnels pour tapisser la salle. Il était maître en tous arts de force et d'adresse. Parfois, quand il avait bu assez de bière, il venait se promener avec sa pipe dans cette salle qui parlait si haut de ses exploits; ses grosses mains se croisaient paresseusement derrière son dos, et il se redressait tout seul au milieu de sa fierté.
Au premier étage du château étaient les cabinets pour bombances; au second, le logis des maîtres et des serviteurs; mais la topographie intérieure était loin d'être aussi simple que cet exposé pourrait le faire croire: c'était, aux deux étages, un véritable dédale de couloirs et de corridors où Jean-François Vaterlot, malgré sa force et son adresse, se perdait parfois lui-même quand il avait remplacé la bière par l'eau-de-vie.
Nous terminerons cette monographie du château de la Savate en disant que la clientèle de Jean-François Vaterlot n'avait droit qu'à l'entrée officielle donnant sur la ruelle Saint-Fiacre. L'autre, celle qui s'ouvrait sur le marais, était toujours fermée, ce qui ne contribuait pas peu à lui garder cette physionomie décente et un peu triste que nous avons indiquée.
Le soir du jour où commence notre histoire, vers six heures et demie, Barbedor était seul au-devant de sa porte, fumant paisiblement et buvant sa bière. Les fourneaux refroidissaient dans la cuisine; il n'y avait personne au cabaret, personne dans les cabinets. Le chef parlait déjà de renvoyer la viande au boucher, les légumes à la fruitière, et les deux aides somnolents rêvaient la volupté d'une longue nuit. Les garçons, plus éveillés, jouaient au bouchon sous les marronniers.
Barbedor réfléchissait.
--La routine! se disait-il avec amertume,--la routine... le chemin battu, quoi!... Ils vont à la barrière de l'École, ils vont à la barrière de Sèvres, c'est un pli pris... Ils savent bien qu'ils ne trouveront pas ailleurs si bon et si beau qu'ici, mais ils vont ailleurs... Pour les amener chez moi, il faut le tremblement: des assauts qui coûtent les yeux de la tête... Pourquoi? Parce que la chambre des députés s'occupe de cinquante millions de bêtises, au lieu de percer la barrière des Paillassons, voilà!
Barbedor ôta sa pipe de sa bouche et but sa choppe d'une seule lampée.
--J'ai fait des pétitions, reprit-il,--j'ai dépensé du temps et de l'argent... mais on se moque des gens qui ont des idées... la routine!... Celui qui a inventé la vapeur est mort sur la paille... moi, j'ai inventé la barrière des Paillassons, nom d'un coeur!... On attendra après ma mort pour dire: «C'était pourtant un garçon qui avait du toupet!»
--Vous n'attendez personne, patron? demanda le chef par la fenêtre de la cuisine.
--J'attends toujours du monde, répliqua Barbedor sans se retourner;--est-ce que ce n'est pas une honte, Casseur, ma fille, de voir comme ça le dôme par-dessus le mur d'enceinte, à deux pas, et de dire qu'il faut passer par une de ces deux _coquines_ pour y aller!
Le chef se nommait M. Pontoux, dit Casseur. Tous les forts-et-adroits ont un surnom. C'était bien le moins que le chef du château de la Savate fût un fort-et-adroit.
Quant aux _coquines_ dont parlait Jean-François Vaterlot, c'étaient les barrières de l'École et de Sèvres, ses voisines,--ses ennemies!
Dire ce qu'il y avait de haine dans le coeur de Barbedor contre les barrières de Sèvres et de l'École est impossible.
Il avait rêvé une fois qu'il était empereur, et le premier acte de sa puissance avait été non-seulement de faire ouvrir la barrière des Paillassons, mais encore de faire murer les deux coquines.
Pontoux, dit Casseur, répondit:
--Quant à ça, oui, patron... En plus que, si on perçait une porte, là-bas de chaque côté de la baraque, la rue Saint-Fiacre deviendrait une des plus conséquentes de Grenelle... Faut-il éteindre et renvoyer les côtelettes?
--Pas encore, fit le patron, qui appuya sa tête contre sa main.
Casseur rentra dans sa cuisine et dit aux marmitons.
--Je vas me faire payer mes quinze jours... La cassine branle.
--Si la police avait voulu me permettre les combats de coqs, pensait Barbedor;--ça amuse les gens de l'autre côté de l'eau... Je vous demande de quoi se mêle la police!... des coqs!... elle mange bien du poulet, la police!... J'ai pensé à faire venir des bas Bretons pour les faire se bûcher à coups de tête... la lutte à main plate dépérit... le chausson s'en va... la canne baisse...--C'est un fait, ça, tout de même, s'interrompit-il en hochant la tête,--je ne suis pas superstitieux, mais n'y a pas à dire: depuis que mon vaurien de neveu Jean Lagard m'a planté là, j'ai la malechance!
Il essaya de rebourrer sa pipe, qui lui brûla les doigts.
--C'est le Clérambault qui est la cause de ça, reprit-il,--et c'te femme... Voilà des années qu'ils me promettent ma fortune... Si mes oreilles s'échauffent une bonne fois...
Il emplit sa choppe et se mit à boire lentement.
--Ah! fit-il,--je ne verrai pas percer ma barrière!
Son front s'inclina sous cette pensée décourageante.