La fabrique de mariages, Vol. 1
Part 3
--Chacun son tour! chacun son tour! disait la petite bonne femme, débordée;--tout le monde en aura si on ne me tracasse pas... Un sou, mademoiselle Valérie... Vous voulez des pommes, vous, mademoiselle Anaïs? Attendez: les pommes, c'est en dernier... Deux sous, mademoiselle Célestine... Voyons! saperlotte! chacun son tour!
Un joyeux rire s'éleva, mêlé de trépignements: on aimait à la faire jurer saperlotte.
Les retenues se mirent à pleurer parce qu'elles n'avaient point leur part de cette fête, et la sous-maîtresse leur dit:
--Que cela vous apprenne à être sages!
Pour exprimer cette pensée, mademoiselle Mélite Géran eût fait assurément un discours. Mais elle avait tant de talent.
Elle était là, mademoiselle Mélite, avec sa robe de soie et sa tabatière d'or.
Elle montrait justement à une nouvelle cliente le joyeux spectacle des fillettes entourant la marchande de plaisir.
Mademoiselle Philomène faisait de même. Mélite était sur le perron; Philomène au milieu de la pelouse abandonnée.
Mélite endoctrinait savamment une grosse négociante, épaisse et lourde, qui avait apporté sa fille, chétive enfant de sept ans; Philomène séduisait une svelte baronne qui tenait par la main un beau petit ange coquet, gracieux et mutin.
--Certes, certes, madame, disait Mélite avec sa belle dignité,--j'ai beaucoup entendu parler de la maison Maillard-Coquelin, banque, recouvrements...
--Surtout la commission pour l'exportation, interrompit la négociante.
--J'allais avoir l'honneur de le dire, madame... Notre établissement est tout spécialement monté pour le haut commerce.
--Oh! fit madame Maillard-Coquelin,--notre fille ne sera pas dans le commerce.
--J'entends bien, madame, répliqua Mélite souriant finement--mais noblement;--l'héritière d'une maison comme la vôtre...
--M. Maillard va se retirer dans deux ans.
--Si jeune encore!... Ah! le commerce, dans des mains habiles...
--Et probes, mademoiselle!
--Et probes, c'est sous-entendu quand il s'agit de la maison Maillard-Coquelin... Le commerce est la première profession du monde!
--Maman, dit la petite Maillard-Coquelin, elles mangent du plaisir.
--Mademoiselle Cornélie! appela Mélite.
La sous-maîtresse vint aussitôt.
--Allez chercher du plaisir à ce cher amour, dit Mélite.
--Ah! mademoiselle..., fit la mère reconnaissante.
--Mon Dieu, madame, reprit Mélite modestement,--notre soin principal est de nous faire aimer de nos enfants... Vous voyez le jardin... elles sont ici comme dans le paradis.
--Pour jouer, objecta madame Maillard-Coquelin,--c'est très-bien... mais pour travailler... D'abord, je veux qu'Angélina travaille.
--Angélina! se récria Mélite en caressant la joue blafarde de l'enfant;--quel nom distingué!
--Vous trouvez?... c'est moi qui l'ai choisi... On voulait l'appeler Jeanne, comme une cuisinière.
--Quant au travail, reprit Mélite.
--Je veux de l'histoire, interrompit la négociante,--de la géographie, du piano, des analyses, un peu de philosophie...
Cornélie, la sous-maîtresse, revenait avec le plaisir.--Ce fut mademoiselle Mélite qui le donna elle-même à l'enfant.
--Madame, dit-elle, si nos conditions vous conviennent, fiez-vous à moi. J'ai déjà pour Angélina la plus tendre sympathie. Je la surveillerai spécialement et je m'engage à faire d'elle ce que nous appelons un brillant sujet!
Ce dernier mot fut _lancé_, comme on dit au théâtre. Mademoiselle Mélite en savait l'effet d'avance. Elle reconduisit mademoiselle Maillard-Coquelin jusqu'à la porte de la rue, et celle-ci lui dit en partant:
--Demain, j'amènerai la petite.
Vous pensez si Mélite embrassa Angélina de bon coeur!
--Ah! madame! disait pendant cela Philomène à la baronne,--nous ne vivons pas encore assez en dehors du monde pour ignorer l'éclat de certains noms historiques... N'y eût-il pas un Salvage aux croisades?
--Deux, répondit madame la baronne de Salvage.
--A la première, mais un seul à la seconde, je crois ne pas me tromper... Pierre de Saulx, chevalier, seigneur de Salvage, était à Bouvines avec Philippe-Auguste... Vous portez écartelé, au premier et quatrième de sable au croissant d'argent qui est Saulx, au troisième et deuxième burellé d'or et de gueules, au franc canton d'hermines qui est Salvage.
La baronne la regardait, stupéfaite et enchantée.
--Vous savez...? murmura-t-elle.
Philomène eut un sourire.
--Ma foi, chère demoiselle, ajouta la jolie baronne,--je serais bien embarrassée s'il me fallait blasonner ainsi couramment notre écusson.
--Ne vous étonnez pas, madame, dit Philomène,--c'est ici la pension de la noblesse.
La baronne fronça légèrement ses sourcils aquilins.
--Je ne tiens pas à cela, dit-elle;--il faut que ma petite Jeanne s'habitue à voir tout le monde.
--Jeanne! se récria Philomène, qui se baissa pour embrasser l'enfant;--quel nom distingué!
--Ce n'est pas l'avis de mon cordon bleu, répliqua la baronne en riant;--elle s'appelle Angélina et se fâche quand M. le baron lui défend d'appeler sa fille Juanita...
--Petite maman, dit l'enfant,--celles-là mangent du plaisir... c'est bon.
Philomène ouvrait la bouche pour appeler mademoiselle Cornélie, mais elle n'eut pas le temps.
--Va, Jeanne, dit la baronne;--fais comme elles.
Jeanne s'élança comme une petite folle. Au bout d'une minute juste, elle avait conquis son plaisir, poussé et embrassé toute la pension Géran.
--Ma chère demoiselle, reprit madame de Salvage pendant l'absence de Jeanne,--veuillez excuser mon ignorance... Quelles sont vos études?... J'espère que vous n'apprenez pas le blason à ces fillettes?
--Nous apprenons le français, madame la baronne,--l'anglais, l'allemand, l'italien...
--C'est parfait...
--L'histoire, la géographie, la littérature...
--Ont-elles bien le temps de jouer? demanda la baronne.
--Pour cela, je vous en réponds.
--Et les ouvrages d'aiguille?
--Nous nous en occupons beaucoup.
--Dans notre famille, voyez-vous, nous sommes des femmes de maison et de ménage.
--De vraies femmes de gentilshommes! s'écria Philomène avec admiration.
--Vous êtes trop bonne, chère demoiselle;--Jeanne ne doit point être un petit prodige.
--Ce qu'on appelle un brillant sujet! dit Philomène en riant de tout son coeur;--non, non, madame la baronne... nous ne faisons pas de brillants sujets: voici notre marche...
Jeanne revenait avec son paquet de plaisirs. Philomène la prit entre ses bras et poursuivit.
--Nous nous faisons aimer de ces chers anges, d'abord... et nous tâchons de rendre aux parents d'honnêtes femmes qui sont remarquées dans le monde.
Philomène ne lança pas ce dernier mot comme sa soeur; elle le laissa tomber tout bonnement.
La baronne lui serra la main.
--Jeanne, demanda-t-elle,--veux-tu rester avec cette dame-là?
Jeanne regarda fixement Philomène.
--Viendras-tu me voir tous les jours? dit-elle ensuite à sa mère.
Celle-ci la serra contre son sein. Elle eut une larme tôt séchée,--puis elle gagna vaillamment sa voiture...
--Nous n'avons qu'elle, dit-elle à Philomène;--c'est tout notre coeur... rendez-la heureuse et bonne.
La voiture partit. Jeanne avait déjà une douzaine de camarades.--Mélite et Philomène se rencontrèrent dans la cour. Elles se regardèrent sans rire.
Moi, je vous dis qu'avec une de ces filles-là on ferait plusieurs diplomates.
Cependant la foule s'éclaircissait autour de la petite bonne femme, dont la grande boîte était presque à sec et qui n'avait plus guère de pommes d'api.
--Maman Carabosse, dit Cécile,--avez-vous des devises?
--Et de belles! répondit la petite bonne femme;--mais, dites-moi, où sont donc ces demoiselles? Il me reste juste assez de plaisir pour elles deux.
--Ah! ah! firent les moyennes,--ces demoiselles?... les vraies demoiselles!... Césarine et Maxence.
--Où sont-elles?
--Sous leur tonnelle, pardi!... à causer tout bas.
Et les moyennes d'enfiler ce chapitre d'anathèmes rieurs:
--Oh! font-elles leurs embarras, celles-là, maintenant!
--Elles ne veulent plus jouer...
--Ni chanter...
--Ni rire!
--Nous ne les aimons plus.
--Des devises, des devises!
La petite bonne femme jeta un regard du côté du cavalier. Elle vit les deux jeunes filles penchées avidement au balcon de la tonnelle et regardant au bout de l'avenue de Saxe.
--Je parie qu'il passe sur sa jument de louage! murmura-t-elle.
Puis elle souleva prestement le double fond de sa boîte pour atteindre les coquilles dorées où sont les devises, si chères aux enfants.
III
--Deux jeunes filles.--
Il passait en effet--sur sa jument de louage,--une jolie bête fringante et vive qu'il montait assez bien. Il passait dans l'avenue de Saxe, fringant comme sa monture, fatigant ses étriers pour trotter à l'anglaise et laissant floconner derrière lui la fumée bleue de son cigare.
Quelle différence y a-t-il, de loin, entre un cinquième clerc d'avoué et un prince?
Il passait. La petite bonne femme ne se trompait pas. C'était bien Léon Rodelet que Césarine et Maxence regardaient.
Césarine, émue et curieuse; Maxence, curieuse mais calme.
Ce n'était pas mademoiselle Maxence de Sainte-Croix qui venait pour Léon Rodelet sous la tonnelle.
--Il est vraiment assez bien, dit-elle quand Léon fut passé, le poing sur la hanche et la bride lâchée.
Il ne faut rien cacher. En passant, il avait envoyé un salut en souriant.
--Assez bien! répéta Césarine avec reproche.
--Très-bien, si tu veux... pour un petit jeune homme.
Vous verrez très-rarement une toute jeune fille apprécier un petit jeune homme.
Césarine répéta encore d'un air piqué:
--Un petit jeune homme!
--Dame, fit Maxence ingénument, et ce n'était pas son défaut dominant d'être ingénue,--c'est à peine si l'on voit sa moustache.
--Tu es myope, toi, ma bonne, répliqua mademoiselle de Mersanz;--moi, je la vois très-bien.
Maxence tourna vers elle ses grands yeux de gitana.
--Est-ce que vraiment tu l'aimes? murmura-t-elle.
Césarine éclata de rire,--mais trop bruyamment.
--J'aime son joli cheval, dit-elle,--sa cravache, la fumée de son cigare... On n'a pas le choix, ici.
Elle était rouge comme une cerise.--Maxence secoua la tête gravement.
--Et que crois-tu qu'on aime dans les hommes? murmura-t-elle.
--Je ne sais pas, repartit Césarine sèchement.
Maxence lui prit la main.--Il paraît que cette Maxence était beaucoup plus instruite que Césarine.
Césarine poursuivit:
--Mais d'où peut-il venir comme cela tous les matins? Et où va-t-il?
--Ma pauvre petite, répondit mademoiselle de Sainte-Croix,--il retourne d'où il vient?
--Où cela?
--Avenue de Breteuil, au manége Kreutzer.
--Comment peux-tu savoir?
--Je devine... et puis j'ai vu des commis en nouveauté monter sa jument le dimanche.
Césarine baissa les yeux.
--Les juments se ressemblent, dit-elle.
--Pas plus que les hommes.
--Où vas-tu donc, quand tu sors, le dimanche, Maxence?
--Je vais chez ma mère, tu le sais bien.
--Et tu vois passer les jeunes gens à cheval?
--Comme nous les voyons passer ici.
Il y eut un silence après lequel Césarine reprit timidement:
--Alors, tu ne le crois pas riche?
--Je le crois pauvre, repartit Maxence sans hésiter.
--Pourquoi?
--Parce qu'il est trop élégant.
--Par exemple!... commença mademoiselle de Mersanz.
--Tu m'interroges, interrompit Maxence;--je te réponds... et puis tu te fâches... Je le crois pauvre parce qu'il fait semblant d'être riche et qu'il a un logement au cinquième dans la rue Neuve-Plumet.
--C'est une belle rue.
--Au premier, sur le devant. C'est une rue passable.
--Sa terrasse est un bijou.
--On n'y voit jamais de valet de chambre mettre les meubles dehors.
Césarine fit un geste d'impatience.
--Tu épluches tout! dit-elle avec dépit. Ses fleurs sont ravissantes.
--Il les arrose lui-même.
Pour le coup, Césarine frappa du pied.
--Les jeunes gens comme il faut n'ont pas de ces goûts-là, ajouta froidement Maxence.
--Il est donc défendu d'être poëte! s'écria mademoiselle de Mersanz.
Maxence répondit tranquillement:
--Oui.
--C'est différent! reprit Césarine, qui ne pouvait plus se taire; comme si on n'avait pas vu des jeunes gens appartenant aux premières familles quitter leur hôtel et venir habiter un logement modeste pour se rapprocher...
--De l'objet aimé, acheva Maxence d'un ton railleur;--on a vu cela... dans les romans... et surtout dans les vaudevilles.
Césarine fronça le sourcil.
--Tu es méchante, aujourd'hui! fit-elle.
--Comment cela peut-il te blesser, demanda Maxence impitoyable,--puisque tu ne l'aimes pas?
Comme Césarine ne répondait point, elle la regarda en dessous et ajouta tout bas:--Puisque tu en aimes un autre...
Césarine tressaillit comme si une guêpe l'eût piquée.
Or, voyez, deux émotions dans ce petit coeur!
Ce n'était pas assez de M. Léon Rodelet, le dandy peu authentique, le sportman au cachet, Césarine avait encore un autre roman. Ce joli cheval, cette cravache, ce cigare ne lui suffisaient pas. Le héros de la terrasse fleurie avait un rival.
Et cette petite Césarine avait le front de dire: «On n'a pas le choix ici!»
Si vous les écoutiez là-bas, à la pension, quand elles causent, vous auriez parfois la chair de poule. Ce mot _aimer_, ce terrible mot et ses dérivés, amour, amant, etc., sont employés par elles avec un laisser aller qui fait frémir. Avez-vous vu des enfants imprudents jouer avec une arme chargée? C'est tout comme.
Moins elles savent, plus elles parlent. Est-ce bien dangereux? On le dit. Je ne sais trop. Il faut bien quelque chose pour remplacer la poupée.
Dès que la poupée a perdu son crédit, on joue à l'amour.
Il n'y a pas d'interrègne.
On pourrait presque dire: Celle qui ne joue pas à l'amour a de l'amour.
Non plus de l'amour de pension, mais un amour dangereux, puisque déjà il est prudent.
Entre Césarine et Maxence, c'était la blonde Césarine qui était accusée d'aimer. Nous nous serions défiés de Maxence.
Amant! quel gros mot! L'emploie-t-on vraiment à la pension Géran?
Les _brillants sujets_ et _les honnêtes femmes qui seront remarquées dans le monde_ passent-ils ainsi leurs récréations à bavarder amour?
Nous vous le disons parce que nous le savons: aimer, amour, amant, on ne sort pas de là. C'est le thème éternel. Demandez à celles qui brillent aujourd'hui dans le monde et qui, avant-hier encore, habillaient leur poupée, demandez-leur ce qu'elles faisaient hier.
Elles sont franches depuis qu'elles sont libres et reines. L'histoire universelle les occupait peu, la géographie moins, l'arithmétique pas du tout,--le piano...
Mais que d'amour dans cette boîte de palissandre! L'âme éplorée de la romance est là! tous les échos de la poësie idiote murmurent sous ces planches: soupirs du coeur! brises des nuits! guitares vénitiennes! Le piano est de l'amour.
Demandez-leur, elles jouaient à l'amour. Mademoiselle Mélite n'y peut rien, la grande mademoiselle Mélite; mademoiselle Philomène y perd son latin. Ce jouet de la quinzième année, l'amour passe à travers les grilles, saute par-dessus les murs, descend par les tuyaux de cheminée, entre par le trou de la serrure.
Voilà le fait. La conséquence est plus bizarre que le fait lui-même. La conséquence tendrait à prouver que cet amour-poupée qui divertit les pensionnaires est un petit dieu de carton, inoffensif au premier chef.--Mademoiselle Mélite et mademoiselle Philomène nous ont, en effet, affirmé que jamais ces demoiselles, devenues libres, ne gardaient souvenir du héros qui les avait fait rêver en prison.
Si leur destin est de nouer un roman dans le monde, ces demoiselles choisissent toujours un autre héros.
L'amour-poupée fait partie du mobilier de l'institution. Il est d'attache et ne peut pas être emporté.
L'univers est plein de curiosités providentielles qui prouvent l'infinie bonté de Dieu.
Comme Maxence achevait de prononcer ces mots accusateurs: «Puisque tu en aimes un autre,» la musique d'un régiment de ligne jeta quelques accords gaillards, accompagnés d'un coup de grosse caisse et de grincement de cymbales.
Les tambours, qu'on ne voyait pas encore et qui battaient le pas accéléré, se turent.
La tête du régiment déboucha par la place de Breteuil au moment où la musique frappait le premier accord de l'ouverture de _Zampa_.
--Le voici! murmura Maxence. Quand on parle du loup...
Elle se prit à battre la mesure avec son pied cambré hardiment. Son visage exprimait une indifférence dédaigneuse.
Mademoiselle de Mersanz était devenue tout à coup très-pâle.
--De qui parles-tu? demanda-t-elle.
--De ton autre amoureux, répondit Maxence du bout des lèvres.
Le regard que la jolie Césarine lui jeta était plein d'une véritable colère.
Je vous le demande, n'y a-t-il point des bornes que la plaisanterie ne doit jamais franchir?
Même entre pensionnaires jouant à l'amour-poupée?
L'autre amoureux était un lieutenant de la ligne.
Il y a des amoureux impossibles, entre autres, le lieutenant de la ligne!
Et encore ce n'était pas un de ces lieutenants qui sortent de l'École et qui ont un petit bâton de maréchal dans leur porte-cigarettes. C'était un lieutenant de vingt-huit ans, au moins, qui avait dû passer par tous les grades inférieurs.
Mais, tudieu! c'était un beau lieutenant! Nous regardons comme très-malaisé de faire de la poésie avec le vaillant uniforme de notre infanterie. Cependant, nous avons vu parfois de jeunes guerriers qui ne le portaient pas trop mal.--Le képi ramené en avant n'était pas inventé: c'est quelque chose.--D'ailleurs, notre lieutenant eût relevé le képi lui-même.
Un visage franc et doux, déjà bruni par la fatigue, un nez grec aux narines nerveuses, une bouche ciselée vigoureusement et qu'une fine moustache ombrageait à peine, des yeux fiers et tendres, surmontés de sourcils plus noirs que le jais.--Il était grand avec cela, et jamais jaquette militaire ne serra une taille plus robuste et plus gracieuse à la fois.
Le lieutenant Vital avait la réputation d'être le plus brave coeur et le plus bel officier de l'armée française.
Le régiment passa.--Vital était tout près. Maxence sourit et dit:
--Bon parti pour une héritière de huit cent mille francs de rente!
De pâle qu'elle était, Césarine devint écarlate.
Pourquoi?
Mademoiselle Mélite et mademoiselle Philomène ont vu bien des jeunes filles et de bien près, mais elles ne sauraient point répondre plus que nous à ces questions indiscrètes.
Césarine tourna la tête au moment où Vital glissait vers la terrasse un regard timide et triste.
Si Maxence l'eût observé en ce moment, elle aurait surpris une larme dans ses yeux.
Était-ce dépit? dépit d'avoir deux amoureux dont l'un était un petit jeune homme et l'autre un lieutenant de la ligne?
L'épée de Vital s'agita en quelque sorte d'elle-même comme pour ébaucher un salut.
Puis ses yeux se baissèrent.
--Il est superbe, ce garçon! fit Maxence; superbe!
Elle allait ajouter quelque chose, mais sa bouche demeura béante et tout son sang se retira de son visage.
A une centaine de pas du régiment, une calèche légère venait au trot de deux magnifiques chevaux.
Dans la calèche, il y avait une femme toute jeune encore et d'une ravissante beauté.
Plus belle assurément que Césarine ou Maxence elle-même.
Auprès de la jeune femme, un homme très-distingué, dans le bon sens du mot, très-élégant, mais non pas à la façon du pauvre Léon Rodelet, se renversait sur les coussins de la voiture.
Au mouvement que fit Maxence, Césarine la regardait d'un air de défiance. Elle craignait un sarcasme nouveau.
--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle la voyant si pâle.
Maxence ne répondit pas.
--Est-ce que le beau lieutenant?... commença Césarine d'un ton plus incisif.
Mais, à ce moment, ses yeux tombèrent sur la calèche. Elle se leva d'un saut et frappa ses mains l'une contre l'autre en criant:
--Mon père! mon père!
Maxence était toujours immobile. Vous eussiez dit une statue, sans les battements précipités de son sein.
La dame de la calèche fit un salut gracieux en souriant.
--Achille, dit-elle à son compagnon, à quoi pensez-vous donc?... ne voyez-vous pas votre fille?
Césarine envoyait des baisers.
M. le comte Achille de Mersanz sortit en sursaut de ses réflexions et se pencha en avant. Il salua d'un air caressant.--Maxence releva les yeux en ce moment; le comte envoya un baiser.
C'était bien simple de la part d'un père.
Maxence, défaillante, appuya sa main contre son coeur.
Les yeux du comte brillèrent et se détournèrent.
--Entrons-nous? demanda doucement Béatrice; voici déjà longtemps que vous n'avez vu cette chère enfant.
--Non, répliqua le comte avec brusquerie.
Béatrice agita son mouchoir brodé. La calèche passa. Le comte ferma les yeux et se renversa de nouveau au fond de la voiture.
Sous la paupière de Césarine, une larme se montra.
--Elle n'aura pas voulu..., pensa-t-elle tout haut.
--Qui?... demanda Maxence.
--Ma belle-mère.
--Que n'a-t-elle pas voulu?
--Sans elle, mon père serait venu m'embrasser.
Maxence effeuillait lentement une fleur.
--Est-ce que tu es jalouse de ta belle-mère? murmura-t-elle.
--Non, répondit Césarine de bonne foi; mais mon père l'aime trop.
--Elle est très-belle, murmura encore Maxence.
--Tu trouves?
--Très-belle... très-belle!
Elles gardèrent le silence pendant toute une minute; après quoi, Césarine s'essuya les yeux en souriant et reprit, consolée:
--Tu as raison, elle est très-belle... et, ce qui vaut mieux, elle est bonne.
--Ah!... fit Maxence, bonne?
--Oui, certes... Mon père fait bien de l'aimer... Je crois que je l'aime aussi.
--Toi?... dit Maxence, qui la couvrit d'un singulier regard.
--J'ai eu tort, poursuivit mademoiselle de Mersanz; ce n'est pas elle, assurément qui a empêché mon père de me venir voir.
--Si fait, répondit tranquillement Maxence,--c'est elle.
A son tour, Césarine la regarda.
--Comment sais-tu cela? demanda-t-elle.
--Les belles-mères sont toutes ainsi, repartit Maxence; j'ai deviné, au mouvement de ses lèvres, qu'elle disait à ton père: «Pas aujourd'hui, mon ami; vous irez voir cette petite une autre fois.»
--Cette petite, répéta Césarine, qui se redressa; penses-tu qu'elle m'appelle cette petite?
Maxence retrouva son sourire railleur pour répondre:
--Je jurerais qu'elle a cette audace.
--Écoute donc, reprit Césarine revenant malgré elle au point de départ, j'ai beau faire, moi, je ne la trouve pas si belle...
--Alors, c'est que tu es jalouse.
--Mais non, je t'assure.
--Mais si... moi, je t'assure que si!... Madame la comtesse de Mersanz est la femme la plus belle et à la fois la plus jolie que j'aie rencontrée depuis que j'existe.
--Bah!... et, si tu étais homme, tu l'aimerais?
--Follement!
Maxence prononça ce mot avec force; puis elle ajouta tout bas:
--Elle est de celles qui sont aimées ainsi... et mortellement détestées!
--Bah! fit encore Césarine; eh bien, moi, je te trouve plus belle que madame de Mersanz... Voilà!
--Quel âge a-t-elle? demanda Maxence.
Maxence rêvait. Le regard de ses beaux yeux errait maintenant dans le vide.
--Vingt-deux ans.
--Elle s'appelle Béatrice?... murmura-t-elle... un nom qui va bien au calme de son front et aux regards profonds de ses yeux... Vingt-deux ans, l'âge d'être adorée!
--Est-ce qu'on n'adore pas celles de dix-sept ans? interrogea Césarine.
--On les trompe, prononça Maxence du bout des lèvres.
--A la bonne heure!... s'écria Césarine. En vérité, je ne sais pas ce que tu as aujourd'hui.
Sa pensée tourna. Le vent change souvent dans la cervelle des jeunes filles. Elle prit les deux mains de Maxence et la baisa au front solennellement.
--Je vais t'avouer quelque chose, reprit-elle; tu diras encore que je suis folle... J'ai pensé souvent à cela... Quel bonheur si on pouvait avoir pour belle-mère sa meilleure amie!...
Maxence essaya de sourire, mais elle était affreusement pâle.
Césarine ne vit point cela et poursuivit:
--Comprends-tu?... Toutes deux dans la maison... toi et moi... toutes deux du même âge... toutes deux ardentes à s'aimer...
--Quel enfantillage!... balbutia mademoiselle de Sainte-Croix.