La fabrique de crimes

Chapter 7

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La porte s'ouvrit brusquement. Mandina de Hachecor, couverte de transpiration, de poussière, de sang et de larmes, mais belle encore, malgré tant de malpropretés, s'élança dans l'appartement.

Elle ne portait point de déguisement.

-- Au secours! râla-t-elle d'une voix étrange.

Puis se reprenant:

-- Fils de la Condamnée, dit-elle, me permettez-vous...

-- Je te le permets, répliqua Coriolan, tu m'inquiètes, parle!

Mandina aussitôt se remit à crier:

-- Au secours! au secours! Ah! quel affreux carnage! tout est à feu et à sang dans la Maison du Repris de justice. Mustapha est blessé, le gendarme est massacré, le Rémouleur... et Elvire...

-- Ma jeune épouse! prononça Fandango en un cri terrible.

Les nerfs, déjà fort agacés de la princesse Troïka, n'y tinrent plus, elle choisit ce moment pour s'évanouir.

-- Ma tendre mère! fit Coriolan qui se précipita sur elle.

En tout autre moment, Mandina de Hachecor eût donné une attention extrême à cet épisode si dramatique, mais elle n'avait qu'une idée et reprit avec force:

-- Chaque minute perdue avance le trépas de la bru de la Condamnée.

-- Mais la voilà, la Condamnée! s'écria Fandango dont la détresse était inouïe. C'est ma mère tout fraîchement retrouvée. Je ne l'avais pas vue depuis vingt-huit ans et neuf mois. Quelle est bien conservée!... ma mère!... ma mère!... elle se meurt!... et là-bas, ma jeune épouse qui espère... à laquelle entendre!... cette situation est trop tendue!... ma mère!... ma femme!... ma femme!... ma mère!... Pitié!... Seigneur!...

Il resta un instant comme abruti, puis, sa vigoureuse nature reprenant le dessus, il prit Troïka dans ses bras et s'élança vers la porte en disant:

-- Guide-moi, Mandina de Hachecor, j'ai résolu le problème. Je n'abandonnerai ni ma femme, ni ma mère; je les sauverai toutes deux, ou elles mourront ensemble!

CHAPITRE XII ATROCE BOUCHERIE

Selon notre coutume invariable, nous allons retourner en arrière.

Le lecteur n'a pu oublier les lettres brûlantes, envoyées dans des noisettes à Elvire de Rudelame au temps où elle n'était encore que la recluse de la chambre nuptiale transformée en tombeau. Ces lettres nous ont laissé deviner l'état du coeur de Boulet-Rouge. Il aimait avec la fougue des bêtes féroces et jusqu'au point d'assassiner sa compagne pour convoler avec l'objet de son caprice. Cette circonstance aggravait sensiblement la position d'Elvire et c'en était fait d'elle, sans l'arrivée si brusque du généreux Mustapha.

Elle le reconnut d'un coup d'oeil et sans avoir besoin d'autre témoin que ses yeux, parce qu'elle avait eu avec lui, antérieurement à son mariage, des privautés sans conséquence.

Mustapha, tout seul, valait très certainement trois pieuvres mâles par son intelligence, son instruction et son courage; mais il était sans arme, et en outre son oreille de vieillard le gênait vaguement.

Messa, Sali et Lina, au contraire, étaient armes avec abondance, et le principal d'entre eux sentait sa vigueur doublée par l'aiguillon de son amour. Le combat était inévitable et s'annonçait comme devant être un des plus intéressants de l'ère moderne.

Mais nul n'aurait su augurer en ce moment, à quel degré d'intensité furieuse, ces circonstances allaient le porter.

N'en perdons aucun détail.

Aussitôt que leurs yeux se furent reposés sur le jeune cocher de fiacre, Messa, Sali et Lina poussèrent une triple exclamation, voisine de la stupeur. Mais Messa nommé aussi Boulet-Rouge, eut néanmoins la présence d'esprit de faire ce raisonnement:

-- Son entrée n'est pas plus étonnante que la nôtre!

Pendant cela, Elvire balbutiait parmi ses sanglots:

-- Mon cher cousin, sauvez Virtuté! Il faut à nos poumons une certaine quantité d'air respirable, fixée par la science. Mon fils doit être gêné dans ce cercueil.

Ce serait une superfluité, croyons-nous, de vouloir mentionner minutieusement l'état moral des Piqueuses de bottines réunies. Ces filles du peuple étaient anéanties par la terreur.

Boulet Rouge eut d'abord l'idée de dissimuler. Il comptait sur son emplâtre de dimension inusitée pour n'être point reconnu. L'eau- qui-change-les-physionomies en avait, en effet, modifié la forme et la couleur.

-- Cocher fidèle, dit-il avec une pointe de sarcasme, qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

-- Rebuts d'une civilisation trop avancée, répondit sévèrement Mustapha, ne cherchez pas à m'abuser par des détours. Je devrais vous punir, sans autre forme de procès, puisque vous êtes venu ici dans la coupable intention de verser l'élixir pernicieux à tout un atelier de jeunes ouvrières, mais la chance des combats est incertaine, et mon plus sacré devoir consiste à sauver ma noble parente et son enfant. Je vous propose donc un arrangement particulier. Laissez-moi madame Fandango, née de Rudelame et son jeune fils, contenu dans le cercueil, je vous permettrai de vous retirer avec la vie sauve.

Un long éclat de rire accueillit ces paroles. Les malfaiteurs y virent une crainte cachée et cette erreur doubla leur effronterie. Boulet-Rouge ne daigna même pas répliquer. Pour bien montrer qu'il brûlait ses vaisseaux, il détacha son emplâtre, la[16] plia et la serra dans sa poche afin de ne point la détériorer dans la bagarre, puis il déroula un long lasso, en cuir de buffle, fabriqué dans les parties les plus sauvages de l'Amérique du Sud et le lança avec adresse autour du cou de Mustapha.

Celui-ci eut le bonheur de l'éviter par un saut de côté qui le porta non loin de Carapace. Carapace était en garde avec une hache affilée comme un rasoir, il en asséna un coup terrible sur le généreux Mustapha qui l'esquiva et passa à portée d'Arbre-à- Couche.

Arbre-à-Couche avait choisi pour arme une scie, avec laquelle il essaya de séparer en deux parties égales le corps de son adversaire. Mais le fils du grand chef des Ancas profita de ce mouvement pour le saisir par les jambes et lui faire mordre la poussière.

Les Pieuvres mâles, dans leur rage insensée, imitèrent le cri de quelques animaux.

Mustapha, cependant, s'était emparé de la scie et, en trois traits, il avait verticalement coupé Arbre-à-Couche.

Elvire se prosterna et bénit le Seigneur. C'était prématuré. La hallebarde de Boulet-Rouge et le kandjiar de Carapace menaçaient déjà la noble poitrine de Mustapha.

Il scia d'abord la hallebarde en se jouant, puis, ramassant à terre le bon bout, il s'en fit une arme bien plus commode que la scie. Malheureusement, il ne put éviter l'atteinte du kandjiar qui se plongea en frémissant dans son abdomen.

Cette blessure le contraria, mais ne l'abattit point.

D'une main ferme, il contint les organes qui voulaient s'échapper par cette horrible plaie, et de l'autre, brandissant sa moitié de hallebarde, il fracassa les têtes de ses deux ennemis en un clin d'oeil.

Elvire, toujours prosternée, remercia ardemment l'Éternel. C'était encore prématuré. Cinq coups de feu retentirent dans la chambre voisine, et le malheureux Mustapha, après avoir tourné rapidement sur lui-même et bondi jusqu'au plafond, tomba, baigné dans son sang. Elvire poussa un cri de détresse. Elle avait tort. La porte de l'escalier s'ouvrit, donnant passage au rémouleur, au gendarme, au joueur d'orgues, au prêtre éthiopien et au vénérable Silvio Pellico, que nous nous sommes promis d'appeler désormais le grand chef des Ancas.

Derrière eux venait le nouveau mari de la jeune Grecque Olinda. Nous ne sommes pas parfaitement sûrs du nom que nous lui avons donné, ce doit être Faustin de Boistord ou quelque chose d'analogue.

Rien de plus facile à expliquer que la venue de tous ces bons coeurs. Ils n'avaient eu que la rue de Sévigné à traverser et le lecteur pourrait même trouver qu'ils étaient en retard.

Mais les cinq coups de mousquet dirigés contre Mustapha?

Ceci mérite un éclaircissement.

Nous avons déjà spécifié que la faction de Montaroux, l'assassin du vrai cocher de fiacre, avait été longtemps superflue, à cause de la voiture de vidange qui lui cachait l'entrée de la Maison du Repris de justice. Il n'avait pas, néanmoins, complètement perdu son temps. Du haut de son siège, il avait guetté les passants et arrêté tous ceux qui appartenaient aux ténébreuses associations, maladie de la capitale. Dieu sait qu'il n'en manque pas, la nuit, dans ces quartiers populeux. Au moment de l'explosion, Montaroux avait rassemblé autour de son fiacre dix-sept individualités déclassées, au nombre desquelles on pouvait compter Coloquinte, du Plat-d'Étain, Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse du Marché Sainte-Catherine, Larribel[17], des Arts-et-Métiers et trois des onze serpents à sonnettes du pont de Notre-Dame, Croquental faisait aussi partie de ce club. C'était le dernier des Mohicans.

Ils étaient déjà las d'attendre et sur le point de se retirer, lorsqu'ils virent un corps étranger traverser la rue et percer la croisée du troisième étage de la maison surveillée.

Au vol, Croquental avait reconnu la taille et la démarche de Mustapha.

Montaroux alluma aussitôt sa chandelle romaine qui monta, étoile sinistre, vers les cieux.

Ne vous étonnez point du temps qui s'écoula entre ce signe et les cinq coups de mousquet tirés sur Mustapha. Il fallut d'abord trouver des échelles de cordes, puis envoyer des émissaires dans toutes les directions: les uns pour allumer de grands feux sur les montagnes, les autres pour sonner le tocsin aux paroisses, les autres encore pour prévenir à domicile les membres de la criminelle association.

Chacun comprenait qu'il s'agissait d'un cataclysme.

Montaroux se chargea lui-même d'aller chercher le duc de Rudelame au café de Rohan où il regardait jouer la ponte.

Ceux qui montèrent aux échelles de cordes étaient au nombre de dix. Ils portaient tous des carabines d'un nouveau système et des revolvers brevetés, le tout revêtu de la bénédiction papale. Pile- de-Pont avait en outre un sabre d'honneur.

Comme signe de ralliement, ils avaient adopté la fleur de pivoine et le cri du ramoneur savoyard.

Par une coïncidence au moins étrange, ils firent feu sur le glorieux Mustapha au moment même où les bons coeurs débouchaient par la porte de l'escalier.

Les deux partis se trouvaient ainsi en présence tout naturellement. Les bons coeurs, commandés par Silvio Pellico, doyen d'âge, les fléaux de la capitale par Coloquinte du Plat- d'Étain, qui avait été employé d'octroi.

Silvio Pellico, récemment grand chef des Ancas, dégaina le premier en criant:

-- Malades du docteur Fandango!

Coloquinte arma son revolver béni en répliquant:

-- Pieuvres mâles et vampires des différentes impasses de Paris!

-- Nous venons sauver madame Fandango, ajouta Silvio Pellico.

-- Nous venons, répondit Coloquinte, venger Messalina!

Alors, ce fut un choc effroyable, suivi d'une mêlée dont rien ne peut donner une idée, même approximative. L'affaire de l'explosion de la machine infernale n'était qu'un jeu de _baby _auprès de ce plantureux carnage. La bataille, qui avait commencé avec une vingtaine de combattants, se nourrissait incessamment de nouveaux venus. Olinda, la jeune Grecque, dont l'absence a pu être remarquée, était en effet partie avec Mandina et d'autres pour battre le tambour dans les rues et avertir ainsi les Malades du docteur Fandango.

De leur côté, les animaux féroces des impasses, au moyen du tocsin, des feux allumés sur les collines, des décharges d'artillerie et de prospectus avaient rassemblé les innombrables sectateurs du mal.

On accourait, on se pressait, de l'Orient et de l'Occident, du Midi et du Septentrion.

Paris, en cette nuit fatale, s'était divisé en deux vastes armées. Il ne restait dans les maisons que les paralytiques et les personnes à l'agonie.

Parvenues dans la rue de Sévigné, les deux queues distinctes ne se mêlaient point. Les ennemis de la morale éternelle et de la société montaient par l'échelle de corde, les bonnes consciences gravissaient les marches de l'escalier. Et toujours, et toujours!

On ne peut évaluer à moins de quatre cent mille âmes les membres actifs de ce prodigieux conflit.

Et jusqu'à présent, tout s'était fait avec un tel mystère, que la police n'avait pas le moindre soupçon!

Bien entendu, les malheureuses ouvrières, composant l'atelier des Piqueuses de bottines réunies, avaient été foulées aux pieds et écrasées dès le premier moment; elles étaient maintenant enfouies sous les cadavres à une très grande profondeur, car le résidu de la bataille s'élevait jusqu'au plafond et les nouveaux venus, pour s'entr'égorger, étaient obligés de se tenir à plat ventre.

Les trois apprenties chorégraphes, toutefois étaient parvenues à faire surnager la pointe de leur bottine droite.

Et des deux côtés, toujours, toujours, il arrivait du renfort, les pieuvres mâles par l'échelle, les coeurs loyaux, par l'escalier.

Le sang suintait comme la cuvée dans le pressoir.

Une chose singulière et même invraisemblable, c'est que Messa, Sali et Lina, malgré leurs affreuses blessures, étaient parvenus à se dégager. C'étaient des natures exceptionnelles. Ils s'occupaient tous trois à verser de l'élixir funeste et pernicieux dans les plaies béantes des blessés. Boulet-Rouge avait fait un paquet d'Elvire et du cercueil d'enfant. Il avait pendu ce paquet à la fenêtre, au dehors: de sorte qu'il était certain maintenant d'assouvir et ses désirs et sa vengeance.

Il ne restait plus qu'un espace de dix-huit pouces entre les cadavres amoncelés et le plafond, lorsque M. le duc de Rudelame- Carthagène, revenant de voir jouer la poule, fît son entrée à la tête de ses gardes particuliers. Ce devait être le coup de grâce, car les bons coeurs commençaient à faiblir. Tous nos amis étaient engloutis, excepté Silvio Pellico dont la tête respectable se montrait encore au dessus du hachis humain.

Mais à cet instant suprême, un coup de tonnerre éclata du côté de l'escalier. Une grande lueur se fit: c'étaient les deux prunelles du docteur Fandango.

Il arrivait sans armes et portant encore sous son bras, sa mère chérie, la princesse Troïka, des ruines de Palmyre!

Tout changea de face aussitôt. Rien n'égalait la puissance de cet homme extraordinaire, dont nous n'avions pas abusé, parce que nous le gardions précieusement pour les effets de notre dernier chapitre.

CHAPITRE XIII LA POUDRE À DÉVOILER LES TRUCS

Au seul aspect du Fils de la Condamnée, tenant son illustre mère sous son bras, tous les malfaiteurs s'enfuirent comme une volée d'oiseaux farouches. Le duc lui-même, dissimulant sa tête de hibou sous l'austère capuchon d'un moine, disparut par le plafond.

Boulet-Rouge avait pris les devants avec un paquet de taille considérable puisqu'il contenait, non seulement le cercueil d'enfant, mais encore l'accouchée de l'allée sombre. Fandango l'aperçut au moment où il s'évanouissait à travers l'épaisseur d'un mur. Un soupçon lui poignarda le coeur.

-- Où est Mustapha! s'écria-t-il de cette voix mâle et sonore que nous avons connue au faux porteur d'eau de la nuit des noces.

Personne ne lui répondit.

Il n'y avait là que Mandina qui cherchait parmi les dépouilles de quoi se composer un deuil pour la mort du gendarme, Olinda en quête de son Frigolin et le jeune Gringalet, lequel n'avait jamais connu les embrassements de l'huissier.

-- Je veux Mustapha! reprit le docteur Fandango. Il est l'homme de la situation. C'est lui qui possède la poudre pour découvrir les passages secrets.

Avec cette poudre, il faut bien le dire, on trouvait aussi les escaliers dérobés, les trappes et les double-fonds. Elle coûtait cher, mais elle était indispensable aux natures généreuses qui poursuivaient le crime à travers les mystères de Paris.

Silvio Pellico prit la parole, quoiqu'il eût des cadavres jusqu'au menton.

-- Je ne sais si je m'abuse, dit-il; peut-être mes malheurs ont- ils diminué ma sagacité, mais il me semble que mes pieds, autrefois si agiles, sont posés, à une grande profondeur, sur une figure connue. La vie sauvage que j'ai menée jadis, dans l'Amérique du Sud, aiguise et développe les sens. Mon orteil, encore très subtil pour son âge, croit reconnaître le généreux nez de Mustapha.

-- Déblayez! ordonna le Fils de la Condamnée. Quiconque me retrouvera Mustapha recevra, franco, tout ce qui a paru de ce roman en cours de publication.

Gringalet aimait les lectures qui exercent l'esprit en fortifiant le coeur. Il se mit à l'oeuvre aussitôt, aidé par la jeune Grecque Olinda et Mandina de Hachecor. C'était peu: deux femmes et un enfant, mais Fandango les électrisait du regard et Silvio Pellico les intéressait en racontant ses infortunes.

En quelques minutes, l'atelier de feu les Piqueuses de bottines réunies fut débarrassé de toutes les matières organiques qui l'encombraient. Sous ces ordures, on retrouva, non seulement le noble Mustapha, mais encore le rémouleur, le joueur d'orgues, le gendarme et même Frigolin de Torboy. Ils se portaient tous aussi bien que le permettaient les circonstances.

En les voyant rassemblés encore une fois sous ses yeux, Fandango fit éclater sa joie. Il mit sa mère chérie en bandoulière, pour avoir désormais l'usage de ses deux bras et dit:

-- Paris!

Les bons coeurs répondirent:

-- Palmyre!

-- Je tiens à voir vos cachets, dit encore le Fils de la Condamnée.

Ils se dépouillèrent, sauf Mustapha qui se borna à montrer son oreille de vieillard.

Fandango reprit:

-- Je suis satisfait, aucun traître n'a réussi à se glisser parmi nous. Écoutez-moi bien. La Maison du Repris de justice où nous sommes est une des demeures les mieux machinées du Paris nocturne et mystérieux. Le nombre des passages secrets, trappes, pierres de taille montées sur pivot, plafonds mobiles, planches à bascule, murs où l'on marche, cheminées à ressort, armoires à escaliers, sarcophages, oreilles de Denys le tyran et autres oubliettes, y est littéralement incalculable; Nos ennemis sont disparus, mais je suis sûr qu'ils sont tous cachés dans l'épaisseur des cloisons. En conséquence, c'est le moment ou jamais d'utiliser la poudre à dévoiler les trucs!

-- C'est le moment! répliquèrent tous les bons coeurs d'une seule voix.

Et Silvio Pellico ajouta:

-- Ou jamais!

Mustapha avait compris. Il sortit de son sein une boîte systématique, analogue à l'appareil connu sous le nom d'insecticide Vicat. Avec une adresse consommée, il mit en mouvement le petit soufflet dont il avait préalablement dirigé la bouche vers un coin de la muraille.

Au premier grain de poudre qui toucha le mur une porte apparut.

Mustapha fit glisser le soufflet: une seconde porte se montra, puis deux, puis trois, puis dix! le mur n'était que portes, conduisant toutes dans des lieux inconnus.

L'assemblée fit éclater sa surprise et Silvio Pellico s'écria:

-- Je n'ai jamais rien vu de pareil, moi qui ai régné sur l'Araucanie.

Mais le docteur Fandango ayant assujetti plus solidement derrière son dos sa mère respectée, réclama le silence d'un geste.

-- Partisans de la vertu, dit-il, soutiens fidèles de la probité et de la délicatesse, nous allons entamer une oeuvre difficile. Appelez les bons coeurs qui peuvent être restés dans l'escalier et attention au commandement. Je vais passer le premier, tenant d'une main cette torche, de l'autre ce javelot. Ma mère me suivra, puisque je la porte. Mustapha suivra, tenant ma mère par sa jupe. Le Rémouleur suivra Mustapha en le tenant par la queue de son habit. Le Joueur d'orgues... enfin, vous m'avez saisi. Cette façon de circuler que les enfants appellent la queue-leu-leu, nous est indispensable, pour ne pas nous perdre dans les incommensurables détours de cet hôtel. Le but de cette excursion est de trouver madame Fandango et son fils Virtuté. Y êtes-vous?

-- Nous y sommes! répondit le choeur des amis de la générosité.

Sans plus de paroles, parmi toutes les portes, le Fils de la Condamnée choisit la plus secrète et l'ouvrit à l'aide d'un moyen particulier qu'il serait trop long de décrire. Cette porte était en coeur de chêne, munie de contreforts en acier. Aussitôt qu'elle eut roulé sur ses gonds, un air humide et glacé pénétra dans la chambre.

C'était une immense galerie et dont, certes, âme qui vive ne soupçonnait l'existence dans la rue de Sévigné. La voûte, en plein cintre, était supportée par un quadruple rang de colonnes qui semblaient appartenir à l'époque romane.

Au moment où le docteur Fandango mettait le pied sur la première dalle, des rires aigus éclatèrent à l'autre extrémité de la galerie. Il leva sa torche aussitôt et vit, dans un lointain confus, une sorte de danse macabre.

Parmi les figures qui s'agitaient dans ce sabbat, il crut distinguer une tête de hibou et une emplâtre de dimension inusitée.

C'en était assez. Il précipita sa course, suivi par sa mère et Mustapha. En approchant, il distingua les traits peu réguliers de Carapace et d'Arbre-à-Couche. Il put même voir que Boulet-Rouge portait toujours son paquet considérable.

-- Marchons, s'écria-t-il; à travers la toile de cette enveloppe, mon imagination en délire croit reconnaître le profil de celle que j'aime. Il n'avait pas achevé que tout disparut.

-- La poudre!

Mustapha aspergea les dalles. La composition connue sous le nom de poudre-à-dévoiler-les-trucs a les inconvénients de ses vertus. Elle met à nu tant de mystères, qu'on est souvent très embarrassé pour choisir. Ainsi le loyal Mustapha ayant fait jouer sa petite manivelle, toutes les diverses colonnes montrèrent, à l'intérieur de leurs fûts, des escaliers dérobés. Chaque dalle laissa voir un trou muni d'une échelle, dont quelques-unes pénétraient par leur pied jusque dans les profondeurs des eaux croupissantes.

Mais la sagacité naturelle du Fils de la Condamnée était à l'épreuve de ces détails. Il alla droit à la dernière colonne et la fendit en deux en touchant un bouton de cornaline, travaillé curieusement. L'intérieur de la colonne renfermait des degrés en colimaçon. Le docteur descendit vingt-sept marches et se trouva dans une rotonde en marbre rouge, autour de laquelle étaient rangés vingt-quatre barriques en acajou portant différentes étiquettes, telles que: sang de femme, sang d'enfant, sang d'officier, sang de franc-maçon, etc...

Silvio Pellico ne put s'empêcher de murmurer:

-- Ce Paris est vraiment cocasse!

Le docteur Fandango ne s'arrêta même pas. Il en avait vu bien d'autres dans sa carrière agitée.

Il traversa un pont de lianes, jeté sur un torrent tout blanc d'écume et pénétra dans une grotte de vaste étendue, dont les riches stalactites renvoyèrent en gerbes de lumière la rouge flamme de sa torche. Au bout de la grotte, il aperçut encore, au milieu d'une foule, grimaçant, M. le duc de Rudelame-Carthagène, entouré de ses trois Pieuvres mâles.

-- À moi! s'écria le Rémouleur.

Il avait fait un faux pas et la basque de l'habit de Mustapha lui était restée dans la main. Il prit l'autre basque et l'incident n'eut pas de suite.

La grotte ne contenait rien d'important, sinon un dépôt de substances vénéneuses à l'état brut. C'était le grenier d'abondance de la pharmacie du mystère. Silvio Pellico toujours soigneux, compta cent quarante-sept caisses d'arsenic et plus de mille bouteilles de strychnine, non encore épurée.

Venait ensuite un long couloir, défendu de distance en distance par des herses et des chevaux de frise. La troupe fidèle eut quelque peine à éviter les bascules, disposées avec beaucoup d'art. Des deux côtés du couloir, il y avait des râteliers pleins d'armes de guerre. Il se terminait par un mur que Mustapha saupoudra. Ce mur n'était qu'apparent, la composition chimique fit voir qu'il cachait un abîme insondable. Mais une sorte de sentier à pic, taillé dans le roc vif s'ouvrait à gauche du précipice.

Le docteur en s'y engageant, ne put s'empêcher de penser tout haut:

-- Je ne prendrais pas volontiers cette voie périlleuse s'il ne s'agissait de mon fils unique Virtuté et de la bru de la condamnée.