Chapter 6
-- Pour ne point blesser la pudeur, continua-t-il au bout d'un instant, messieurs, vous tournerez le dos aux dames; mesdames, vous regarderez du côté où ne sont point les hommes, puis vous vous déshabillerez complètement afin de me laisser constater si vous portez tous le cachet particulier du Fils de la Condamnée. J'ai été cruellement trompé en ma vie. Je tiens à n'être plus victime d'aucune erreur. Mon grand âge m'autorise à faire cette constatation, sans offenser l'un ni l'autre sexe.
On lui obéit encore, mais en murmurant.
Aussitôt qu'il eut vu et contrôlé tous les cachets, il ouvrit ses bras et dit avec une émotion qui allait jusqu'au transport:
-- Dans mes bras! sur mon coeur! tous! tous! Puisqu'il ne reste plus aucune énigme à deviner, je vais vous faire une dernière surprise, ô mes enfants! reconnaissez l'auteur de vos jours. Je suis le grand chef des Ancas! je suis le veuf de Princessina, l'odalisque Maugrabine!
Il est plus facile de se représenter l'effet de cette péripétie que de l'exprimer par des paroles.
-- Ô mes enfants, se reprit tout à coup le vieillard, que la vieillesse vous rend donc léger et abominablement inconséquent. L'état de nudité dans lequel je viens de vous mettre en est une preuve évidente. Baissez les yeux, mes filles, et ne regardez pas ainsi vos frères! Mes fils, baissez les yeux et gardez-vous de détailler ainsi vos soeurs! Vite, reprenez vos vêtements.
Pendant qu'elles se rhabillaient, le vénérable ancêtre leur expliqua que, craignant les cancans, il s'était réfugié au Chili, que les Araucaniens l'avaient choisi pour leur roi, etc., etc.
Mais nul n'est parfait, au milieu de l'allégresse générale, ce vieillard entêté, reprit son idée fixe.
-- Tout cela n'empêche pas, s'écria-t-il, que le généreux Mustapha n'a plus qu'une oreille. Maintenant qu'il est mon fils aîné, je tiens de plus en plus à ne pas le laisser dans cet état.
-- J'ai sur moi une colle spéciale, dit le nouvel époux d'Olinda, j'en donnerais volontiers un morceau pour être agréable à mon beau-frère. Si on pouvait savoir où est l'oreille...
Il n'eut pas le temps d'achever. Silvio, leste pour son âge, s'était élancé vers son armoire qui s'ouvrait, bien entendu, à l'aide d'un bouton caché dans le mur. Il en retira une longue-vue, sur l'enveloppe de laquelle les initiales J. F. G. L. P. indiquaient qu'elle avait appartenue au malheureux navigateur Jean François Galoup de la Pérouse, commandant l'_Astrolabe _et la _Boussole, _mort en 1785, aux îles Vanikoro.
L'ayant développée à son point il se mit à la fenêtre et examina le pavé de la rue de Sévigné, pour voir s'il n'y découvrirait point l'oreille de Mustapha.
C'était juste au moment où Messa, Sali et Lina entraient dans la chambre au berceau, chez les Piqueuses de bottines réunies.
Nous avons noté comme quoi Tancrède, dit Chauve-Sourire, prisonnier chez Mandina à l'étage au-dessus, banda son arc et décocha une flèche à l'adresse de Silvio Pellico.
Cette flèche ayant traversé les airs atteignit le vieillard à la tète et lui coupa net l'oreille droite.
Loin de se lamenter, il poussa un grand cri de joie et revint vers sa famille en tenant son oreille à la main.
-- Jeune étranger, dit-il à Frigolin de Torboy, ô mon gendre, préparez votre colle et que cette oreille appartienne désormais au noble Mustapha, pour prix de ses bienfaits.
Celui-ci voulut refuser, mais Silvio poursuivit:
-- Ma carrière est fort avancée. Peu importe que je la termine avec une seule oreille puisque j'ai renoncé à l'amour depuis que Princessina n'est plus. Accepte cette oreille, mon fils, c'est celle d'un vieillard, elle écoutera les conseils de la prudence. En outre, tu n'auras plus besoin désormais de faire à tout bout de champ des signes pour te faire reconnaîtra. Il nous suffira de relever les belles boucles de tes cheveux et de voir mon ancienne oreille, pour constater ta présence à l'instant même.
Mustapha consentit enfin. Comme le nouvel époux d'Olinda achevait l'opération du collage, les regards de Mustapha se portèrent par hasard vers les fenêtres de l'atelier qui faisait face.
-- Avez-vous du vieux linge! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre.
On ne le comprit point d'abord.
-- Avez-vous du vieux linge? répéta-t-il en proie à une exaltation croissante, du papier, de la laine à matelas, des chiffons, n'importe quoi?...
Chacun le crut fou, mais sans s'arrêter à combattre cette erreur, il déchira les rideaux du lit et s'en fit une sorte de turban fort épais.
Puis, reculant de plusieurs pas pour prendre son élan, il dit d'une voix tonnante:
-- Il faut sauver madame Fandango, ou mourir!
En même temps, il sauta par la fenêtre.
La famille de Silvio Pellico, que nous appellerons maintenant Grand chef des Ancas, le vit traverser l'espace. Sa tête alla frapper la fenêtre le la croisée des Piqueuses de bottines et l'enfonça.
C'était pour éviter le choc, inséparable d'une pareille entreprise, qu'il avait demandé du vieux linge.
CHAPITRE X L'EAU QUI CHANGE LES PHYSIONOMIES
Grâce à la précaution qu'il avait prise de faire un turban épais avec les rideaux du lit, le noble Mustapha entrant ainsi chez ses voisines à travers le châssis brisé d'une fenêtre, n'éprouva d'autre mal qu'un léger étourdissement, et même son oreille de vieillard récemment collée, ne bougea pas.
Pour expliquer la soudaineté désespérée de son acte, il nous est indispensable de retourner un peu en arrière.
Après le récit d'Elvire de Rudelame, bru de la Condamnée, la gérante avait fait le thé, beurré les tartines et mis le couvert. Pendant cela, Boulet-Rouge, toujours perplexe, repassait dans sa tête les divers moyens de détruire le nouveau-né.
Carapace et Arbre-à-Couche tournaient leurs pouces en causant des multiples événements de cette journée.
Tout à coup, l'odeur du thé pénétra dans la chambre par les fissures de la porte. Boulet-Rouge ouvrit de larges narines et dit:
-- Je vais mettre l'enfant vivant dans le cercueil. M. le duc aimera peut-être mieux l'avoir ainsi, pour jouir de ses souffrances. Allons prendre une tasse de thé.
-- Y penses-tu? s'écria Lina, nos visages sont connus...
-- As-tu oublié l'eau qui change les physionomies? interrompit Boulet-Rouge en haussant les épaules. Elle ne me quitte jamais. Approchez, je vais vous rendre méconnaissables.
Il tira de son gousset un flacon clissé et versa dans le creux de sa main quelques gouttes d'un liquide jaunâtre, dont rien ne saurait dire l'odeur. Il passa cette préparation sur son visage qui prit aussitôt l'expression d'un maraîcher.
Arbre-à-Couche et Carapace ayant subi une opération semblable ressemblèrent incontinent, le premier à son concierge, le second à une poire tapée.
Boulet-Rouge remit son flacon clissée dans sa poche et dit:
-- La pharmacie fait d'étranges progrès. On vend maintenant des pilules graduées et numérotées de 1 à 43. Ce n'est pas cher. Le numéro 1 tue en une seconde, le numéro 2 en deux jours, le numéro 3 en trois, le numéro 8 en une semaine, le numéro 30 en un mois, et ainsi de suite. Chaque boite est accompagnée d'une cédule werrant[13] qui assure le remboursement et une indemnité, en cas de retard... Êtes-vous prêts?
-- Que faudra-t-il dire?
-- Il faudra dire comme moi... marchons!
Les Piqueuses de bottines réunies et surtout la jeune accouchée tressaillirent, à la vue des trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée entrant ainsi dans l'atelier par une chambre qui n'avait pas d'issue. Mais l'eau qui change les physionomies avait produit un si merveilleux effet qu'Elvire ne les reconnut point. Néanmoins, à tout événement, elle couvrit son visage d'un voile très épais.
Messa, Sali et Lina saluèrent poliment.
-- Qui êtes-vous? demanda la gérante avec défiance.
-- Des passants, répondit Boulet-Rouge d'un air aimable.
-- Êtes-vous venus par la fenêtre?
-- Précisément!
Et alors Boulet-Rouge raconta, avec une grande affectation de bonhomie, comme avaient été lancés par l'explosion À trente-deux mètres au-dessus des toits, comme quoi s'étaient accrochés au balcon, etc., etc.
C'était aussi vraisemblable, pour le moins que les aventures consignées quotidiennement dans les oeuvres d'imagination dont les Amanda les Irma et les Anaïs nourrissaient leur jeune intelligence en lisant le feuilleton d'un des cent mille exemplaires du _Petit- Canard. _Elles trouvèrent cela tout simple, et la gérante se leva pour ouvrir aux trois inconnus la porte de l'escalier.
Mais ce n'était pas le compte des trois Fléaux de la capitale.
Boulet-Rouge reprit avec un sourire agréable:
-- Nous sommes trois bons bourgeois, riches et même à notre aise. Pourquoi le hasard, qui nous a conduits dans ce charmant séjour, n'aurait-il pas de suites? Célibataires tous trois, nous cherchons des fiancées dans Paris...
-- Asseyez-vous, messieurs, interrompit la gérante.
Ils prirent place à table. Boulet-Rouge dissimulait avec le plus grand soin son cercueil d'enfant qui aurait pu le trahir.
Et à propos d'enfant, on s'étonnera peut-être de voir Elvire s'occuper si peu du sien. Elle était mère depuis une heure à peine. Elle n'en avait pas encore l'habitude.
Une gaieté franche et pleine d'abandon régnait en apparence dans l'atelier, mais, de temps en temps, Boulet-Rouge échangeait, en dessous, un sanglant regard avec ses complices.
Toutes ces malheureuses jeunes personnes étaient condamnées à mort par leur imprudence.
Au bout d'un quart d'heure, Boulet-Rouge s'écria:
-- Vous avez pu juger l'amabilité de nos caractères. Ne faisons pas usage de l'étiquette du faubourg Saint-Germain, où l'on est des cinq et six jours avant de faire connaissance. Marions-nous tout de suite!
-- Hélas! pensa Elvire sous son voile très épais, nous ne perdîmes pas beaucoup de temps non plus, le Fils de la Condamnée et moi!...
Et sa tendre imagination lui rappelant tous les détails de la nuit de ses noces, elle tomba dans la rêverie.
Messa, Sali et Lina étaient des scélérats sensuels et déréglés qui joignaient volontiers au meurtre la débauche la moins excusable. Ils reculèrent la grande table à ouvrage afin de foire de la place, et bientôt l'atelier des Piqueuses de bottines réunies fut le théâtre d'un bal particulier, excessivement libre, où les gestes trop hardis se mêlaient aux plaisanteries du plus mauvais goût.
Cette petite fête de famille devait énormément influer sur le caractère et l'avenir d'une Anaïs, d'une Irma et d'une Zuléma. Ces trois jeunes personnes se reconnurent alors un talent chorégraphique dont elles n'avaient pu jusque la se faire une idée. Elles eurent depuis un certain succès dans les bals de mauvais aloi et triomphèrent bellement, grâce aux savantes exhibitions des dessous de leurs jupes, bien avant celles que la danse décadente de nos jours a surnommé _Sauterelle _et _Grille d'Égout._
Dans cette cohue, vous augurez quelle devait être la gêne d'Elvire.
Afin de n'être point embarrassé dans ses mouvements, Boulet-Rouge déposa sous la table son cercueil d'enfant. Personne n'y faisait attention. Tout le monde était au plaisir, et la gérante, nous avons le regret de l'avouer, donnait l'exemple de l'inconvenance.
Après la polka et le quadrille, les Irma, les Anaïs et les Amanda, demandèrent à boire.
D'un coup d'oeil rapide, Boulet-Rouge rassembla autour de lui ses compagnons et leur glissa ces mots à l'oreille:
-- En avant l'élixir funeste!
Puis tout haut, il s'écria, s'adressant à ces demoiselles:
-- Il est une liqueur délicieuse inventée dans le silence du cloître par de saints religieux. Nous en portons avec nous quelques faibles échantillons. Le rhum est bu, mes charmantes, et le thé sans alcool est un breuvage des plus fades. Permettez-nous de payer notre écot en vous offrant une goutte de Carmélite, bien supérieure aux liqueurs de Chartreuse et de Bénédictine que l'on trouve dans le commerce.
-- Payez ce que vous voudrez, répondirent les folles filles. Le plus sera le meilleur.
Alors Lina tira de sa poche la sinistre bouteille de fer blanc, tandis que Messa et Sali atteignaient leurs petits flacons en métal d'Alger.
Les malheureuses tendirent leurs tasses de thé, c'en était fait d'elles. Lorsque sous la table, du sein du cercueil d'enfant, un faible cri s'éleva.
Vous ne connaissez pas le coeur des mères!
Ce cri suffit pour rappeler au souvenir d'Elvire la naissance récente de son cher fils Virtuté.
Elle se mit sur ses jambes tremblantes arracha son voile et s'élança, semblable à une lionne, dans la chambre voisine où était le berceau.
Son mouvement avait été rapide comme l'éclair, mais rien n'échappait à Boulet-Rouge.
Ce malfaiteur imita le chant de la pieuvre femelle, appelant ses petits dans les profondeurs de l'Océan. Arbre-à-Couche et Carapace connaissaient ce signal qui annonçait une péripétie de premier ordre, Ils ouvrirent des oreilles attentives et Boulet-Rouge leur dit:
-- Le voile épais cachait la bru de la Condamnée. L'héritier combiné de l'immense fortune des Rudelame et des magnifiques économies du docteur Fandango est dans mon cercueil!
À ce moment, l'infortuné Elvire trouvant le berceau vide, poussait un cri d'horrible douleur:
-- Virtuté! Virtuté!
Mais à ce cri, de l'autre côté de la rue, dans la retraite du vénérable Silvio Pellico, un second cri répondit:
-- Avez-vous du vieux linge? avait demandé le généreux Mustapha.
Il avait tout vu!
D'un coup d'oeil et grâce à un rayon de lune, il avait reconnu la jeune madame Fandango et dans l'atelier même, trois des plus méchants carnassiers des impasses: Messa, Sali, Lina!
Nous devons spécifier ici, que l'eau pour changer les physionomies n'a pas un effet très durable. Il faut renouveler souvent.
Les trois Fléaux, d'ailleurs, voyant que la catastrophe approchait, ne prenaient plus la peine de dissimuler leurs pénibles desseins. À l'instant où le noble Mustapha les apercevait, ils tiraient de leurs poches, sans se gêner aucunement, des poignards, des armes à feu, quelques massues, des cordons à étrangler, des boulettes et même une certaine quantité de charbon d'Yonne, propre à déterminer l'asphyxie, pour le cas où tous les autres moyens leur manqueraient.
Nous savons que l'éminent cocher de citadine ayant franchi la rue de Sévigné passa au travers des châssis de la fenêtre comme un boulet de canon, sans se faire aucun mal.
Ce que nous ignorons, c'est qu'avant de pénétrer dans l'atelier, il se débarrassa de ses vieux linges.
Ce que nul ne peut deviner, c'est l'effet produit par son aspect soudain et complètement inattendu sur les trois Fléaux de la capitale, surpris ainsi dans l'exercice de leur coupable industrie.
Ce fut l'effet de la tête de Méduse!
Ce fut l'effet de la statue du commandeur!
CHAPITRE XI LA CONDAMNÉE!
Dès sa plus tendre enfance, M. le duc de Rudelame-Carthagène avait eu cette tête de hibou. À l'école, autrefois, avant la Révolution, ses jeunes camarades l'appelaient le grand-duc, par allusion à l'oiseau qui porte ce nom. Ces railleries du premier âge sont dangereuses; elles avaient peut-être influé sur toute la carrière de l'aïeul d'Elvire. À cet égard, néanmoins, nous n'affirmons rien.
En quittant la jeune accouchée de l'allée sombre, où il n'avait pu assouvir sa cruauté, il remonta la rue de Sévigné, cherchant un homme du commun à qui il put emprunter son costume.
Il en avait besoin pour ses projets.
Non loin de là, rue du Port-Royal, il aperçut un commissionnaire assis sur une borne. Il le tua aussitôt d'un coup de fusil à_ _vent et le dépouilla pour se revêtir de ses hardes.
L'air était tiède et lourd. Le bisaïeul d'Elvire évita un rhume grâce à cette circonstance.
Il entra dans une taverne de l'impasse du marché Sainte-Catherine, où ses habits de duc lui auraient nui. Dans cette taverne se réunissaient habituellement les ennemis du docteur Fandango qui demeuraient dans le quartier. Il savait y rencontrer Coloquinte, du Plat-d'Étain, Sorribel, des Arts-et-Métiers et même peut-être Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse où se trouvait la taverne. Par le plus grand des hasards, il ne trouva que Montaroux, un débutant; simple chacal à la Villette.
Il se fit connaître de lui au moyen des signes du troisième degré.
-- Maître, lui dit Montaroux, tous nos frères sont partis à la tombée de la nuit pour le palais de Rudelame-Carthagène qui est devenu la proie des flammes. Ce soir, à minuit, vous les trouverez dans les souterrains qui s'étendent sous le fleuve.
Le duc lui donna une bourse pleine d'or et répondit:
-- Non loin d'ici, il existe une place de fiacres. Choisis un cocher ami des libations et attire-le dans un cabaret mal famé. Fais-le boire. Quand tu l'auras plongé dans l'ivresse, cache-le sous la table, après l'avoir préalablement poignardé...
Montaroux frissonna, car il n'était pas encore endurci.
Le bisaïeul d'Elvire laissa échapper un geste de mépris.
-- Réprime ces frémissements insensés, si tu veux parvenir, poursuivit-il. Tu prendras les vêtements du cadavre; à l'heure où je te parle, je porte les défroques de ma dernière victime qui probablement est encore chaude. On en prend l'habitude au point de ne plus pouvoir s'en passer... Te voilà tout blême, jeune homme. Si tu hésites, crains un châtiment sévère.
L'infortuné Montaroux, vit le crick malais qui sortait à demi de l'une des ex-poches du défunt commissionnaire. Il tomba à genoux.
-- J'assassinerai le cocher, dit-il, quoiqu'ils soient tous père de famille!
-- Très bien... Une fois couvert de ton déguisement, tu t'assoiras sur le siège du fiacre, à la place du mort et tu iras stationner au coin de la rue de Sévigné... Connais-tu la Maison du Repris de justice?
-- Oui, maître.
-- Tu ne perdras pas un seul instant de vue la porte de cette maison, et si tu en voyais sortir une jeune femme, portant dans ses bras un enfant nouveau-né, tu donnerais aussitôt le signal.
-- Quel signal?
-- Sais-tu imiter le cri du canard?
-- Oui maître.
-- Imite?
Montaroux imita. M. le duc fut satisfait.
-- Tu as plus de capacité que je croyais, dit-il. Par trois fois, tu imiteras le cri du canard. Écoute. Tu surveilleras également la maison qui fait face. Si tu y voyais entrer Mustapha, ou quelque autre suppôt de Fandango, voici une chandelle romaine; tu l'allumerais.
-- Oui maître.
-- Écoute encore. Chaque fois que tu verras passer un des nôtres, tu produiras le sifflement d'une couleuvre, il s'approchera, tu lui diras: le maître est au café de Rohan, vis à vis le palais Cardinal, à voir jouer une poule.
Après avoir prononcé ces paroles, le bisaïeul d'Elvire remit ses habits de duc et s'éloigna précipitamment.
Est-il besoin d'expliquer que les divers évènements, racontés dans nos premiers chapitres, disparurent aux yeux de Montaroux derrière l'immense voiture de vidange de la compagnie Lesage, nouveau système diviseur et inodore?
À cet égard, le meurtre du cocher fut inutile. Nous n'aurions pas pris la peine de le mentionner, s'il ne devait plus tard servir au développement de notre drame...
* * *
Dans un salon somptueux et nobiliaire de la rue de Grenelle-Saint- Germain, une femme d'un certain âge était demi-couchée sur un lit de repos. Un jeune homme de vingt-huit ans, remarquable par sa beauté méditative, lui tâtait le pouls.
L'une était la princesse Troïka, propriétaire des mines d'or de Tobolsk; dans l'autre vous eussiez reconnu le faux porteur d'eau des noces précitées: Coriolan des ruines de Palmyre, connu dans l'univers sous le nom de docteur Fandango.
- Docteur, demanda-t-elle d'une voix languissante, avez-vous deviné le mal dont je meurs?
- Oui princesse, répondit Fandango.
Elle le regarda d'un air d'étonnement qui n'excluait pas le doute.
-- Princesse, reprit le docteur, comme répondant à ce regard, vous ne pouvez vous consoler de la perte de votre enfant.
-- Ô ciel! s'écria Troïka, homme surprenant, lisez-vous donc au fond des coeurs?
*Mon art va jusque-là, madame.
Troïka soupira.
-- Vous m'inspirez un tel sentiment que pour un rien je vous raconterais ma touchante histoire.
-- Je suis un peu pressé... est-elle longue votre histoire?
-- J'abrégerai.
-- J'écoute.
La princesse prit une posture à la fois agréable et commode, puis elle débuta ainsi:
-- Mon père possédait la moitié des mines d'or de Tobolsk, le père du prince Troïka possédait l'autre moitié. Nous nous rencontrâmes dans une société choisie. Il me plut, je fus adorée par lui, les convenances y étaient, nous nous mariâmes. Il y a de cela trente ans moins six mois.
Fandango était distrait, il ne fit nulle attention à ce chiffre qui eut dû exciter son intérêt car ce fut vers la même époque que le travail de génération spontanée dût commencer à préparer sa naissance.
La princesse continua:
-- Mon mari et moi, nous avions du goût pour les voyages. Nous résolûmes d'aller passer en Asie les derniers mois de notre lune de miel...
-- En Asie, répéta Fandango qui songeait volontairement à son berceau.
-- N'ayant pu obtenir la permission du czar, nous partîmes secrètement et nous apprîmes, sur les bords du Wolga[14], que l'empereur de toutes les Russies m'avait condamnée...
-- Condamnée! répéta encore le docteur.
-- Il me trouvait belle, murmura Troïka en baissant les yeux, et il avait contre ma vertu des desseins coupables... Condamnée à mort, disais-je. Nous passâmes la frontière et parvînmes, après de longues traversées, jusqu'aux rives de l'Euphrate. Nous entrâmes en Arabie; c'était là que le plus affreux malheur m'attendait.
Un soir, il y a de cela juste vingt-huit ans et neuf mois...
Fandango tressaillit si visiblement que la princesse s'interrompit pour lui demander:
-- Docteur, qu'avez-vous?
-- Rien, fit-il, poursuivez!
-- Je fus prise des douleurs de l'enfantement dans un lieu désert, peu éloigné des fameuses ruines de Palmyre...
Pour la troisième fois, le docteur interrompit et répéta:
-- Les ruines de Palmyre!
Il devint plus pensif.
-- Pendant que je souffrais, continua la princesse, notre caravane fut attaquée par les habitants voleurs de ce pernicieux pays, qui hachèrent en pièces notre escorte et se portèrent sur mes femmes de chambre à d'atroces extrémités. Ils empalèrent mon malheureux époux après l'avoir scalpé comme un Mohican et ne s'arrêtèrent même pas devant cet état critique où je me trouvais et qui inspire de l'intérêt aux cinq parties du monde. Ce fut au milieu de ces tortures que je mis au jour un enfant du sexe masculin...
-- Ah! fit Coriolan avec explosion, c'était un fils!
-- L'auriez vous connu? demanda la princesse dans le naïf élan de son amour maternel.
Coriolan répondit d'un accent étouffé:
-- J'ai fait plus!
Puis il ajouta, en proie à une indescriptible agitation:
-- Madame, je croyais être le fruit de la génération spontanée, mais toutes ces circonstances sont tellement étranges... Mon berceau a été trouvé, il y a vingt-huit ans et neuf mois dans les ruines de Palmyre...
-- Prouvez-le! s'écria la princesse! Fandango prit dans sa poche un petit morceau de marbre et dit:
-- Voici un fragment de la colonne qui frappa mon premier regard!
-- Je reconnais ce porphyre! dit Troïka en un cri du coeur, mais j'avais pendu à ton cou un bijou de corail aquatique...
-- Ma jeune épouse le porte sur son coeur interrompit Coriolan à son tour, et qui pourrait dire ce qu'elle est devenue.
La princesse prit un air froid, elle doutait.
Mais tout à coup elle sauta sur ses pieds et dit:
-- Tu avais une marque de naissance. J'avais eu une envie d'écrevisses dans ces solitudes[15] où l'absence d'eau les rend très rares... tu portais... mon fils portait une écrevisse à peu près dessinée, non loin du cordon ombilical!
L'épreuve était facile. Elle fut faite. La princesse Troïka et le docteur Fandango tombèrent dans les bras l'un de l'autre en murmurant des paroles inarticulées parmi lesquelles on distinguait:
-- Mon fils!
-- Ma mère!
Cette scène attendrissante se serait prolongée peut-être si elle n'avait été tranchée par un coup de foudre.