La fabrique de crimes

Chapter 5

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-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au rendez-vous.

On pouvait l'en croire, c'était un connaisseur.

-- Dans les veines de la trop coupable enfant, dit-il en parlant de moi, est renfermée la dernière goutte du sang de Rudelame- Carthagène. Je veux la garder vivante, afin de la torturer à mon aise. Boulet-Rouge, la principale pieuvre mâle de l'impasse Guéménée, n'a pas encore parlé. Son expérience m'étant connue, je l'adjure de me fournir un truc pour anéantir le Fils de la Condamnée sans exposer les jours d'Elvire.

Boulet-Rouge se leva. Chacun connaît l'emplâtre de dimension inusitée qu'il porte sur sont visage pour éloigner tous les soupçons. Il le repoussa un peu de côté et dit:

-- En fait de procédés, on n'a qu'à choisir.

Les inventions nouvelles offrent un champ fertile. Il suffira de prendre un fil de métal, bon conducteur, et d'en isoler l'extrémité. Vous ferez passer le fil à travers le corps des deux mariés, en ayant soin toutefois que la partie isolée soit seule dans l'estomac de mademoiselle de Rudelame. Vous enverrez alors une dépêche qui ravira le jour à Fandango, en passant, mais qui, arrêtée par la matière isolante, épargnera l'existence de la jeune et belle Elvire.

La simplicité de cet appareil réunit tous les suffrages. On leva la séance pour s'occuper des voies et moyens.

Pendant que, plongés dans une sécurité trompeuse, Fandango et moi, nous dormions, tout conspirait ainsi contre notre bonheur.

À trois heures et demie du matin, je fus réveillée par un léger bruit. Aux lueurs vacillantes de la lampe d'opale, je vis un spectre à la fois fantastique et plein d'une effrayante réalité, Le plafond était ouvert, le plancher était crevé_. _Trente-huit à quarante pieuvres mâles surgissaient du sol ou descendaient en rampant le long des lambris, tendus de satin vert clair. Il y en avait qui se glissaient sur le tapis comme des sauriens gigantesques. Il y en avait qui dégringolaient par les colonnes de notre couche.

Au centre de la pièce, mon bisaïeul, que je reconnus seulement à son visage de hibou, car un costume de lancier polonais dissimulait sa vétusté, mettait la dernière main à l'appareil électrique.

Je crus être le jouet d'un rêve jusqu'au moment où on donna le signal, qui était un chant d'alouette, à cause de l'heure matinale.

Mon bisaïeul retroussa aussitôt les manches de son uniforme et se mit en devoir de passer l'appareil au travers de nos corps.

Je ne pus m'empêcher de jeter un cri.

Aussitôt, les trente-huit à quarante yatagans sortirent hors du fourreau, tandis que mon époux, réveillé en sursaut et comparable aux demi-dieux du paganisme, cherchait son revolver afin de se mettre en défense. Il ne le trouva pas, M. le duc le lui avait volé. Alors, le Fils de la Condamnée poussa une exclamation terrible, à laquelle répondit le braiment de son cerf vivant qui l'attendait sous la charmille.

-- Vampires! dit-il avec force, coléoptères! rebuts des civilisations et de l'histoire naturelle, il me reste une ressource.

Et roulant avec rapidité sa cravate autour du cou de l'hyène de l'impasse Tivoli, il l'étrangla comme si c'eut été un enfant naissant.

Les autres conjurés frappés de ce tour d'adresse, reculèrent. Il n'en fallut pas davantage. Fandango s'élança dans la cheminée à la prussienne et disparut à tous les regards.

Presque aussitôt après, on entendit le galop du cerf dans les bosquets, et une voix terrible éclata dans le silence de la nuit. C'était la sienne. Elle disait:

-- Je m'éloigne sur mon cerf, natif comme moi, des ruines de Palmyre. Tremblez! dans neuf mois, l'heure du châtiment sonnera!

-- Il est sauvé! m'écriai-je, je puis m'évanouir.

Et je perdis l'usage de mes sens, au moment où nos ennemis témoignaient de leur désappointement et de leur aigreur.

Quand je revins à la vie, je cherchai en vain la lumière du jour. On avait muré les portes et les fenêtres de ma chambre nuptiale, qui était transformée en tombeau.

Auprès de moi, il y avait un pain de munition, une cruche d'eau saumâtre et des noisettes. J'en cassai une avec indolence. Un papier s'en échappa...

CHAPITRE VIII ADULTÈRE, INCESTE ET BIGAMIE

Certes, on ne trouverait pas beaucoup de jeunes dames capables de faire, un quart d'heure après leur accouchement, un récit de cette étendue et de cet intérêt. Ceci est une courte réflexion de l'auteur.

-- C'était, poursuivit la bru de la Condamnée, car elle avait droit à ce titre, depuis son mariage avec le docteur Fandango, c'était un papier très fin, couvert d'écriture. Bien que je n'eusse point de chandelle, mes yeux habitués à l'obscurité, déchiffrèrent la signature de Boulet-Rouge.

La vue de mes jeunes appas avait adouci cette abrupte nature.

Il me marquait que, si je voulais habiter sa cabane, il consentait à étouffer la mère de ses enfants entre ses deux matelas.

Quel sauvage caractère, je méprisai son ouverture. Coriolan seul occupait mon coeur.

Où était-il? Que faisait-il? En quels lieux son cerf l'avait-il transporté? Telles étaient les questions que je m'adressais dans mon délire, Combien de fois cassai-je mes noisettes avec émotion espérant une lettre de lui! Puisque l'impur Boulet-Rouge avait bien eu l'idée de m'écrire par cette voie, Coriolan pouvait de même...

Puérile chimère! Rien! Ma situation était pénible et monotone. Je ne voyais personne, sinon le malheureux qui m'apportait chaque matin mon pain de munition, mon eau saumâtre et mes noisettes. On l'avait choisi sourd, muet et aveugle pour m'ôter toute chance d'essayer sur lui mes moyens naturels de séduction.

Les jours passèrent. La pensée d'abréger mon existence germa dans mon cerveau. Je la repoussai: j'étais mère!

La nuit de mes noces, au milieu des transports de son amour, le Fils de la Condamnée m'avait adressé ces paroles remarquables:

-- Si jamais, madame Fandango, tu te trouves dans un embarras cruel, monte au dernier étage du palais de tes pères. Emporte avec toi sept bougies et allume-les dans les ténèbres. Je les verrai de loin et j'accourrai à ton aide.

Il avait ajouté:

-- Moi, si j'ai besoin de toi, je lancerai dans les airs sept petits ballons rouges. Cela voudra dire: «Viens, je t'attends sous les voûtes du bazar Bonne-Nouvelle pour affaires.»

Hélas! malgré sa capacité, il n'avait prévu que je serais enterrée vivante!

Le quinzième jour du quatrième mois, Je cessai d'être seule; mon jeune Virtuté commença à s'agiter dans mon sein.

Le matin du jour suivant, je reçus une lettre du vil Boulet-Rouge. Elle était ainsi conçue:

«Toi qui a repoussé mes caresses, veux-tu connaître toute l'horreur de ton sort? Compte dix-sept feuilles de parquet, à partir de l'endroit où tu es assise, soulève la dix-huitième planche qui recouvre un puits profond, descends dans le puits, tourne à gauche, prends la onzième galerie à droite, monte treize marches, fais le tour de la colonne et cherche un bouton de métal. Pèse dessus de droite à gauche. La colonne s'ouvrira et tu verras ta destinée!»

Signé: «Celui dont tu as enflammé les caprices.»

J'attendis le soir, et poussée par une curiosité maladive, je comptai les dix-sept planches, je soulevai la dix-huitième. Le puits profond se présenta à mes yeux. J'y descendis et suivis dès lors de point en point l'itinéraire tracé par cet odieux libertin de Boulet-Rouge.

Quand la colonne s'ouvrit, j'aperçus un spectacle fait pour m'étonner. Un immense corridor souterrain était devant mes yeux. Une lampe sépulcrale l'éclairait de lueurs fugitives et montrait à perte de vue son sol carrelé de noir et de blanc comme un tombeau.

À côté de la galerie était un écriteau qui portait ces mots caractéristiques: VICTIMES APPARTENANT À LA FAMILLE DE RUDELAME- CARTHAGENE.

Au-dessous, et à droite, un second écriteau disait: CÔTÉ DES HOMMES. À gauche, un troisième: CÔTÉ DES DAMES. Il y avait à droite trente cellules creusées dans le roc, à gauche, trente. En tout, cela faisait soixante cellules. Dans les quinze premières de chaque côté se trouvaient trente cercueils. Sur les trente autres, il y en avait vingt-neuf qui étaient habitées par des créatures vivantes dont les noms étaient tracés sur les portes.

Mon nom était sur la trentième!

J'eus le courage d'ouvrir tour à tour ces vingt-neuf portes pour voir ce qu'il y avait à l'intérieur. J'y trouvai uniformément, auprès des reclus de l'un et l'autre sexe un pain de munition, une cruche d'eau saumâtre et des noisettes. Seulement, on y ajoutait un casse-noix, quand le captif était d'un grand âge.

Et savez-vous quels étaient les habitants de ces niches? Les fils, les filles, les gendres et les brus de mon bisaïeul: mon père, ma mère que je croyais décédée, mon grand-père, ma grand'mère dont j'avais pleuré le trépas, l'oncle de Mandina, la tante de Mustapha...

Ils étaient enchaînés étroitement. Aucun d'eux ne me reconnut. À l'aide d'une préparation chimique, on leur avait enlevé la mémoire.

Comme je revenais sur mes pas, car j'en avais assez, une voix moqueuse autant que barbare sortit des profondeurs du souterrain. Elle me dit:

-- Eh bien! Elvire de Rudelame, refuses-tu encore la position modeste mais honorable de ma compagne assassinée?

Cette voix appartenait à Boulet-Rouge.

J'y répondis par le silence de l'horreur...

Le pénultième jour du neuvième mois qui était avant-hier, ma tombe s'éclaira tout à coup. À sa tête de hibou, je reconnus mon bisaïeul.

Il était accompagné de trois médecins habiles qui m'examinèrent avec attention.

-- Cette jeune personne, dît le premier, est dépourvue de toute infirmité. Elle accouchera sous quarante-huit heures.

Les autres prononcèrent des paroles scientifiques et l'un d'eux fit remarquer que mes attraits avaient résisté au pain de munition et au reste.

-- Ah! m'écriai-je, ces appas sont mon malheur. Au nom du ciel, donnez-moi des nouvelles de mon époux.

Mon bisaïeul me jeta un regard perçant.

-- Qu'on achète une quantité suffisante d'alcool! commanda-t-il, et qu'on prépare un bocal, afin d'y mettre, aussitôt après sa naissance, le petit-fils de la Condamnée.

Il sortit par la brèche qui avait été pratiquée pour son entrée.

D'après un ordre émané de lui, je fus placée sur un brancard et portée au plus haut étage de la maison, afin d'avoir de l'air pendant mes couches.

Vous l'avez deviné.

Quand l'obscurité eut remplacé la lumière du soleil, j'allumai sept bougies que je plaçai derrière mes carreaux. La nuit m'empêcha de voir si les sept ballons voltigeaient dans l'atmosphère, mais, vers minuit, plusieurs chanteurs tyroliens s'arrêtèrent devant l'hôtel. Mon coeur battit. J'avais reconnu Coriolan parmi eux.

Avec une fronde, il lança un caillou jusqu'à ma retraite. Le caillou était enveloppé d'un papier blanc sur lequel étaient écrits ces seuls mots:

«Approchez-le d'un feu ardent.»

J'obéis, et aussitôt d'autres caractères apparurent, formant un billet ainsi conçu:

«L'encre sympathique est connue depuis longtemps; ce n'est pas moi qui l'ai inventée, mais la prudence m'a commandé d'en faire usage.

» Pendant ces neuf mois, j'ai été fort occupé.

» Au moment où l'incendie s'allumera, tiens-toi prête à jeter l'échelle de soie. Je monterai te chercher avec Mustapha et le gendarme.

» Tu nous reconnaîtras à ces divers signes: Le gendarme aura une pomme d'amour à la place du coeur, Mustapha, un réséda à sa casquette, et moi, le ruban des saints Maurice et Lazare.

» Nous murmurerons tous les trois en arrivant: Paris!

» Tu répondras à voix basse: Palmyre!»

» _Coriolan, _«le Fils de la Condamnée.»

Je baisai ce papier avec ardeur, mais il me jeta dans une perplexité insurmontable. De quel incendie parlait mon époux? Et s'il mettait le feu au palais, que deviendraient les vingt-neuf victimes du souterrain?

Un adolescent, nommé Gringalet, qui est le fruit d'une faute commise par l'huissier de notre famille, descendit du toit et frappa trois coups à mes carreaux. J'ouvris ma fenêtre.

Gringalet n'eut que le temps de prononcer précipitamment ces paroles:

-- Avalez les papiers. Les voilà!

En effet, j'avais encore le billet dans ma gorge, quand mon bisaïeul entra avec l'huissier de la place des Vosges, porteur d'une liasse de parchemins considérables.

Derrière eux, venaient les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée.

Derrière encore, de nombreux domestiques arec des tables, des tapis, des sièges, une escabelle: tout ce qu'il faut enfin pour meubler une chambre destinée à servir de tribunal de famille.

M. le duc prit place, sur une sorte de trône, les trois Pieuvres mâles l'entourèrent; l'huissier de la place des Vosges s'installa à la petite table du greffier et moi je dus m'asseoir sur la sellette.

Les valets furent congédiés.

-- Messa, Sali, Lina, dit mon bisaïeul, vous êtes les témoins et l'auditoire. Cette coupable enfant est l'accusée. Mon huissier est le greffier, je suis le juge. Nous constituons une cour de haute et basse justice. J'en ai le droit par les chartes des anciens rois de France.

L'huissier frappa sur ses parchemins. C'était vrai.

Au dehors Gringalet, par des menaces et des pieds de nez, témoignait du mépris, que lui inspirait son père naturel.

-- Fille ingrate et perverse, savez-vous dans quel abîme de forfaits vous vous êtes plongée? demanda mon bisaïeul.

-- Je sais que je suis innocente, répliquai-je avec l'assurance de la candeur.

-- Innocente! répéta-t-il, vous allez on juger vous-même. Mon grand-père, le premier duc de Rudelame avait un fils adultérin qui se nommait Inaniquet. Ce fils adultérin étant devenu pubère, séduisit la duchesse, ma mère: je suis né de cet inceste. N'êtes- vous pas la fille de mon petit-fils?

-- Si bien! répondis-je, pour mon malheur.

-- Parfait! ce Inaniquet est marié à une princesse arabe qui vit en Lombardie. On le connaît dans Paris sous le nom du docteur Fandango!...

-- Ô ciel! m'écriai-je.

-- Vous êtes, par conséquent, la femme du père incestueux, adultérin et bigame de votre bisaïeul! Je crois qu'un pareil fait ne s'est jamais produit dans les oeuvres d'imagination!

-- Mais, objectai-je, l'âge de mon Coriolan...

-- Il doit sa jeunesse apparente aux prodiges de la chimie, interrompit le duc. Vous sentez bien que vous ne pouvez rester dans un pareil état... Doutez-vous encore?... Huissier de la place des Vosges, montrez-lui les papiers qui le prouvent.

C'était exact. On me prodigua les preuves authentiques de ma honte. Mon bisaïeul poursuivit:

-- Heureusement, votre mariage est nul comme ayant été cimenté par une moitié d'ecclésiastique; le prêtre d'Éthiopie n'a qu'une jambe, qu'un bras et qu'un oeil... Voici un homme du peuple (il montrait l'odieux Boulet Rouge) qui consent à donner son nom à votre enfant. Trop pur pour encourir le reproche de bigamie, il s'engage à noyer sa femme instantanément.

-- Avec plaisir, dit Messa.

-- Et si vous refusez, acheva mon juge, on va faire sur vous l'essai d'un supplice nouveau consistant à peler la personne comme une pomme, et à saupoudrer sa chair de poivre rouge...

À cet instant précis, des clameurs confuses s'élevèrent au dehors, et les serviteurs épouvantés revinrent, disant:

-- Fuyez, mon seigneur, le palais est en flammes!

CHAPITRE IX LE GRAND CHEF DES ANCAS

La belle Elvire s'arrêta, suffoquée.

On se souvient de cette particularité qui était alors un mystère: Mandina avait vu le ciel rouge dans la direction de l'occident. Ce n'était pas le château de Mauruse qui était la proie du feu, c'était le palais du faubourg Saint-Honoré.

-- Hélas! reprit la narratrice, je n'étais pas encore sauvée. Cet incendie, allumé par les soins de mon époux, se produisit dans un moment incommode. Entourée comme je l'étais, comment jeter l'échelle de soie qui devait conduire jusqu'à moi mes libérateurs?

Je fus enlevée par les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée, qui me firent sortir du palais par des escaliers dérobés et des couloirs obscurs. Ces souterrains aboutissent au puits de Grenelle.

On m'emmena ensuite à travers les rues. Messa, Sali et Lina nous quittèrent pour affaires; je ne sais ce que devint l'huissier de la place des Vosges. Rue de Sévigné, je fus prise des douleurs de l'enfantement, et vous savez le reste. Plaignez mes infortunes.

Nous renonçons à peindre la physionomie générale de l'atelier des Piqueuses de bottines réunies, à la fin de ce récit aussi long que surprenant.

Nous préférons revenir en toute hâte à la chambre voisine où le sanguinaire Boulet-Rouge se préparait à immoler le nouveau-né. Messa, Sali et Lina ignoraient la série des circonstances qui avaient amené Elvire et son fils, Virtuté, à la Maison du Repris de justice, Ils ne savaient même pas que la malheureuse jeune femme fut accouchée.

En quittant M. le duc, ils étaient allés tuer quelques malades du docteur Fandango, pour accomplir le traité qui les obligeait à fournir tous les jours soixante-treize victimes. Ce chiffra n'avait pour eux rien d'exagéré. L'habitude est une seconde nature.

S'ils avaient pu deviner qu'ils étaient là en présence de Virtuté, le petit-fils de la Condamnés, destiné, dès son entrée dans la vie, à périr dans de l'esprit de vin, ils n'auraient pas hésité, mais ils le prenaient pour un enfant du commun, fruit insignifiant d'une piqueuse de bottines et d'un prolétaire. Ils ne se pressaient point, d'autant que la frêle créature ne portait pas encore la marque particulière du docteur Fandango.

Boulet-Rouge était indécis sur la manière dont il allait l'immoler. Il avait le choix entre le poignard, le poison, ou la strangulation; il pouvait aussi lui appliquer un masque de poix sur le visage ou lui chatouiller la plante des pieds jusqu'à extinction. Il préféra lui enfoncer une aiguille anglaise dans la tempe, parce que cela ne laisse pas de trace.

Pendant qu'il prépare, en se jouant, l'exécution de ce forfait, nous passerons de l'autre côté de la rue de Sévigné et nous introduirons le lecteur dans la retraite modeste du célèbre Silvio Pellico.

Ce respectable vieillard avait été ressuscité par le docteur Fandango au moyen d'un procédé occulte. Il avait compris que les détails de sa mort et de sa captivité compromettaient son honorabilité dans sa patrie, et il était venu s'établir à Paris.

Sa succession ayant été recueillie par ses héritiers, il vivait des bienfaits du généreux Mustapha qui l'avait adopté pour aïeul.

Sa demeure servait souvent de lieu de réunion aux loyales natures qui défendaient la cause du Fils de la Condamnée.

Ce soir, nous n'avons pu l'oublier, c'était chez lui que Mandina de Hachecor, le Rémouleur, le Joueur d'orgues et le Cocher de citadine avaient cherché un asile, après l'explosion de la machine infernale. Ils y trouvèrent le gendarme et quelques autres bons coeurs, réunis autour d'Olinda, la jeune Grecque, ancienne première confidente d'Elvire. Elle était en mal d'enfant, parce que, mariée à la même heure que sa maîtresse, elle devait accoucher à la même époque. Telles sont les lois imprescriptible» de la science. Une scène attendrissante eut lieu dans cette étroite enceinte. Quand le vénérable Silvio Pellico vit que Mustapha était veuf d'une oreille, il se livra aux marques du plus violent désespoir.

-- Personne ne sortira d'ici avant d'avoir été fouillé avec soin, s'écria-t-il en proie à une animation peu ordinaire. Il faut que l'oreille de mon jeune bienfaiteur se retrouve. Et d'abord quelque traître ne se serait-il pas glissé parmi nous?

-- Nous avons déjà échangé les signes convenus, objecta Mandina.

-- Jeune insensée, répliqua Silvio Pellico, la vie a-t-elle été toujours sans reproches? Le gendarme a-t-il à se louer de ta conduite? Tu n'as pas la parole. Ignores-tu à quel point est aujourd'hui poussé l'art de déguisement? Dans une assemblée secrète, il serait bon maintenant de varier toutes les dix minutes les signes et les mots d'ordre. Une pieuvre mâle, un chacal, un mohican, un habit noir, une casquette verte, peut prendre à chaque instant la taille et le visage de l'un de nous. Penses-tu ce qui arriverait, si les Fléaux des divers[12] impasses parvenaient à pénétrer nos secrets!

Tout en parlant, il lavait avec son mouchoir imbibé d'un précieux vulnéraire, la place où était autrefois l'oreille droite du loyal Mustapha. Chacun respectait sa douleur. Il reprit:

-- L'homme a besoin de deux oreilles. Une seule oreille est contraire aux lois de la symétrie. Mustapha, ou plutôt Faustin d'Apreval! car après un pareil malheur, je ne saurais plus dissimuler ton antique et illustre origine, quelle figure vas-tu faire auprès de la princesse ton amante?

Les assistants écoutaient stupéfaits. Le gendarme fit un pas en avant.

-- Si vous êtes véritablement Faustin d'Apreval, dit-il, ma mission est accomplie!

-- La mienne aussi! s'écria le Rémouleur qui ôta sa perruque rousse et laissa voir des cheveux châtains de la nuance la plus chatoyante.

L'ecclésiastique Éthiopien demanda un couteau.

Ayant fendu sa soutane, il en retira un bras d'abord, puis une jambe, tous deux bien conformés, puis, il enleva un appareil ingénieux qui recouvrait un de ses yeux, puis enfin, dépouillant une peau factice dans laquelle il vivait depuis longtemps, il apparut blanc et propre à tous les regards.

-- Amoroso! murmura Mandina prête à se trouver mal.

Le Joueur d'orgues, sans y songer, exécutait sur son instrument un des morceaux les plus émouvants de la _Marseillaise._

Silvio Pellico avait tout compris.

Il étendit ses mains tremblantes et dit:

-- Je puis mourir à nouveau, puisque j'ai vu réunis encore une fois les cinq enfants de l'odalisque!

-- Les six soupira Olinda qui avait achevé dans un coin le travail de sa délivrance et qui bondit au milieu du cercle avec un bel enfant dans ses bras.

Cela mit un froid. Silvio Pellico prononça les paroles suivantes à voix basse:

-- Si Olinda est la fille de Princessina, l'odalisque Maugrabine, elle a épousé son frère; ce n'est pas convenable.

-- Parle! ô mon époux, s'écria la jeune grecque avec un sourire angélique. Hâte-toi de dissiper leurs soupçons.

Le Rémouleur fit un geste pour réclamer le silence.

-- Grâce au souverain arbitre de l'univers, dit-il, nous avons évité ce piège. La nuit des noces, et au moment même ou j'entrais dans la couche nuptiale, ma soeur reconnut à mon cou le portrait du grand chef des Ancas qui me fut légué par notre mère. Elle poussa un cri et se rhabilla...

-- Mais l'enfant!... interrompit Silvio non sans défiance.

-- Votre âge avancé ne vous donne pas le droit de me couper la parole, répliqua le Rémouleur.

J'allais expliquer l'enfant. Ma soeur s'agenouilla près de moi et m'avoua que, la veille, elle avait cédé à l'amour d'un inconnu, qui devait la conduire à l'autel le lendemain. Comme ce lâche imposteur manquait à ses serments, Olinda...

Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la porte.

-- Qui vive? demanda aussitôt Silvio Pellico.

-- C'est moi! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune Grecque.

-- Cet organe... commença-t-elle.

-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au rendez-vous.

-- C'est lui, s'écria Olinda, c'est le père de Zêlida!

Elle pressait l'enfant contre son coeur. Silvio Pellico fit remettre les divers déguisements, car il n'oubliait jamais les conseils de la prudence, et l'on ouvrit la porte au véritable époux d'Olinda, qui reconnut son petit, séance tenante.

Il portait le costume des droits réunis, mais c'était un mensonge. Ses parents étaient propriétaires et référendaires à la Cour des comptes.

Silvio Pellico réfléchissait.

-- Ôtez de nouveau vos déguisements! ordonna-t-il.

Et quand on lui eut obéi:

-- Nous devons redoubler de précautions, parce que j'ai une importante ouverture à vous faire.