La fabrique de crimes

Chapter 3

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Puis elle revint dans le fond de l'allée, mit l'enfant nouveau-né dans la poche de son tablier et aida la jeune accouchée à monter les deux étages qui conduisaient à l'atelier. Quoique privée de sentiment, l'inconnue avait encore l'usage de ses jambes.

On doit juger de l'étonnement des Léocadie et des Amanda, quand la gérante, ouvrant la porte de l'atelier, fit entrer la jeune mère et tira l'enfant caché dans son sein.

C'était lui qui dormait dans le berceau de la chambre au balcon; c'était lui que menaçaient les détestables passions de Boulet- Rouge.

S'il avait su...

La gérante dit:

-- Mes petits amours, il ne faut pas que ça vous empêche de travailler. Je vais installer la jeune étrangère dans un bon fauteuil et elle va nous raconter ses aventures pour passer le temps agréablement.

-- Femme généreuse, murmura la jeune fille d'une voix altérée, quand je devrais vivre cent et quelques années, comme mon trop cruel bisaïeul, je n'oublierai jamais vos bienfaits... donnez-moi, je vous prie, un bouillon...

-- Je n'ai que du rhum, interrompit Anaïs.

-- Ça me suffira!

Elle but un verre de rhum et parut soulagée par ce cordial.

-- Bonté divine, murmura-t-elle ensuite, en versant des larmes abondantes, dans quel abîme une liaison innocence, mais qui a des suites, peut précipiter une jeune personne!

Toutes les Anaïs grillaient de savoir; les Irma en étaient malades.

L'étrangère s'assit et poussa un soupir de soulagement.

-- Femme du commun vraiment magnanime, reprit-elle, je vous dois un aveu complet. Racontez un peu à ces demoiselles ce qui s'est passé dans l'allée sombre, cela me donnera le temps de reprendre haleine. Quand vous aurez fini, je prendrai la parole, et vous connaîtrez toute l'étendue de mon malheur.

Elle arrêta la gérante au moment où celle-ci ouvrait la bouche, pour dire encore avec une dignité pleine de réserve:

-- Épargnez autant que possible, dans votre récit, le noble criminel dont vous avez prévenu le dessein pervers. Outre qu'il est respectable par son âge, je lui dois tendresse et obéissance. Il est le père du père de mon père.

-- Voilà comme elles sont dans la haute, s'écria Chou-Fleur avec admiration. C'est bête! Moi, ni une ni deux, j'aurais étranglé le vieux polisson.

Puis employant le langage pittoresque et imagé de la basse classe, elle fit le récit succinct, mais complet du drame de l'allée.

Elle eut un vrai succès et la curiosité ne connut plus de bornes dans l'atelier des Piqueuses de bottines réunies.

Quoique faible encore, n'étant accouchée que depuis un quart d'heure, l'étrangère commença aussitôt:

-- La fortune et la naissance ne donnent pas le bonheur, j'en suis un fatal exemple.

Je reçus le jour loin de Paris, au delà de la porte jaune, entre la ville de St-Cloud et le village de Garches, département de Seine-et-Oise, dans un antique et noble château connu sous le nom de Mauruse.

Loin de moi, la pensée de faire envie à votre pénurie, en vous détaillant le luxe qui entoura mon berceau. Mon père, fils aîné du marquis de Rudelame, qui lui-même était le fils aîné du duc portant le même illustre nom, avait épousé Fanchon de la Roque- Aigurande, descendante et unique héritière des captals de Buch, cadets de la maison de Foix. À l'âge de dix ans, j'avais une poupée qui coûtait 185 louis de 24 francs et ma nourrice portait des boucles de rubis à ses jarretières.

Passons... Je l'ai bien payé plus tard!

Le château de Mauruse est une antique demeure perchée au sommet d'une montagne et entourée de précipices sans fond qui rejoignent les fameux étangs de Ville-d'Avray par des percées souterraines. Il fut bâti par Anguerrand de Carthagène qui tua en combat singulier le bailli de Chavanette, derrière Bicêtre, sous Henri II.

Passons... Si je vous disais les diverses illustrations de ma famille, ça vous humilierait et nous n'en finirions plus.

À l'époque de la révolte des peuples, en 1789, mon bisaïeul était déjà un homme de trente et quelques années, bien vu en cour, heureux près des dames, beau joueur et tout à fait bon enfant.

La révolution le surprit à l'improviste. Quand on vint pour piller son château de Mauruse, il était à Sèvres pour acheter du tabac. Il n'eut pas le temps de rassembler ses trésors qui furent dilapidés par la multitude. Obligé de partir pour l'émigration avec sa femme et son fils (le père de mon père), il ne possédait que son argent de poche et les boutons de son habit qui étaient en perles fines, heureusement.

Il arriva ainsi à Londres, capitale de l'Angleterre. Son argent de poche, ajouté au prix de ses boutons, lui compléta une somme de 250 guinées, ou si vous le préférez 8.750 francs. Ça vous semble encore un joli denier, mais ma bisaïeule dépensait 50 louis par jour. Le duc de Rudelame-Carthagène l'adorait.

Ce fut pour satisfaire à ses fantaisies qu'il contracta plusieurs mauvaises habitudes dont sa famille devait être plus tard la victime. Il se fit usurier d'abord, puis, les produits de cette industrie ne suffisant pas aux prodigalités de sa femme, il apprit à tromper au jeu, dans les bonnes sociétés. Un jour enfin, emporté par l'envie de faire plaisir à son épouse, il se mit à travailler sérieusement, passa ses examens avec succès, et fut reçu membre de cette importante compagnie:_ La Grande Famille_ des voleurs à Londres.

Il était là sur une pente glissante, il glissa. Toujours pour procurer à sa compagne idolâtrée des bijoux précieux, des cachemires et des liqueurs fortes, car la duchesse avait contracté un culte tout particulier pour la sobriété anglaise, il fabriqua des poisons, inventa une nouvelle espèce de poignards, destinés à ne pas laisser de traces et se comporta en un mot comme un homme indigne de l'estime générale.

Je suis suspecte de partialité, puisqu'il est mon ancêtre, mais la vérité me force à déclarer qu'il garda toujours une certaine tenue au sein de ses dérèglements. Il ne vola jamais qu'en gros et il faisait exécuter ses meurtres par des employés.

Mais, au moins, la personne en faveur de laquelle il se compromettait ainsi était-elle digne de tant d'amour? Ne l'espérez pas! Madame la duchesse avait de l'éducation; à part cela, c'était une coquine. Outre son goût pour la boisson, elle allait avec les Écossais.

Vous entendîtes parler sans doute de Marie Stuart. Si l'Écosse est l'amie de la France, ce n'est pas une raison. M. le duc ayant appris que la compagne de sa vie prodiguait l'argent gagné avec tant de peine, à des jeunes gens à la mode, à des musiciens, à son valet de pied, trois avocats et même à des militaires, résolut à se venger. Il acheta _l'Affaire Clémenceau_ [5] et une barre de fer toute neuve qu'il mit rougir un feu très ardent pendant quarante-huit heures, après quoi, il l'imbiba, toute chaude, nicotine, de phénol Boboeuf et d'acqua Tafana, mélangés avec de l'assa foetida et une composition dont notre famille garde précieusement le secret. Elle n'est pas dans le commerce. Ayant pris ainsi ses mesures, il rentra un soir à son domicile plus tôt que de coutume. Il apportait avec lui une corbeille remplie de vins fins, de liqueurs fabriquées dans divers monastères, de viandes froides, de saucisses et de petits gâteaux.

J'ai dit qu'il était bel homme. Ma bisaïeule, portée sur sa bouche, ne demanda pas mieux que de souper avec lui. Il fit dresser la table dans une certaine chambre de son hôtel qui n'avait ni porte ni fenêtre.

On n'eut trouvé nul part un lieu plus favorable à ses farouches desseins.

Madame la duchesse, sans défiance et remplie d'appétit, le suivit dans cette dangereuse retraite. Le souper commença à huit heures dix minutes. À dix heures on renvoya les domestiques. Au coup de minuit, alors que la coupable et infortunée femme était ivre d'amour et d'anisette, mon bisaïeul prit, au lieu d'un simple couteau à papier, la barre de fer rouge qu'il avait caché sous sa chemise et la lui passa quatorze fois au travers du corps, non sans prononcer des paroles d'amère et vindicative raillerie.

Jusqu'au treizième coup, la malheureuse cria et appela ses militaires.

Il ne me faut pas d'autres preuves pour affirmer qu'elle avait la vie dure. Néanmoins, le duc de Rudelame-Carthagène dut croire qu'il en était débarrassé pour jamais. La suite de cette anecdote montrera si c'était là une chimère...

Ici, Elvire fut prise d'une convulsion, occasionnée par son état.

Les piqueuses de bottines réunies se précipitèrent à son secours.

C'était l'heure où la voiture de vidange, inodore arrivait dans la rue. Rien n'annonçait encore une sanglante catastrophe. Les oiseaux dormaient dans les gouttières, la brise faisait tourner les girouettes au sommet des monuments, et les vieux messieurs, sur les trottoirs, suivaient les petites ouvrières.

CHAPITRE V L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!

La jeune et belle Elvire de Rudelame-Carthagène reprit ses sens, but un verre de rhum et poursuivit en ces termes:

-- Ô mes chères bienfaitrices, malgré la distance qui sépare nos positions sociales, ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie! Je veux tout d'abord modérer l'étonnement que pourrait vous causer le crime de la chambre sans porte ni fenêtre.

La seule chose surprenante, c'est que mon bisaïeul eût pu garder la barre de fer rouge sous sa chemise. Mais outre que c'était pour l'empêcher de refroidir, nous sommes à Londres.

À Londres on en voit bien d'autres.

Et quant à l'atrocité du forfait, ma famille est depuis longtemps habituée à ne se rien refuser. Le marquis, mon père, s'est amusé une fois à faire le relevé des crimes et délits appartenant en propre à notre maison, depuis le règne de Henri II jusqu'à Louis- Philippe seulement. Il y a quatre-vingt-un meurtres dont deux parricides, sept fratricides des deux sexes, trois tanticides, cinq onclicides, treize neveux ou niécicides, huit infanticides, vingt-trois adultères, dix-neuf incestes!...

Il y a des instants, s'interrompit ici la jeune accouchée avec un désespoir impétueux, où je préférerais avoir reçu le jour au sein de la misère. Ah! gardez vos moeurs innocemment égrillardes, fillettes du commun. Cette atmosphère de sang et de honte est loin d'être agréable, à la longue!

Le lendemain matin, mon bisaïeul chercha le cadavre de sa femme, car il voulait le faire embaumer, par un dernier caprice. À sa place, il trouva un billet ainsi conçu:

«L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!

Ce mystérieux écrit le remplit d'inquiétude et d'alarmes. Il se creusa la tête en vain pour en deviner la signification.

Tant d'initiales accumulées devaient cacher une menace.

Qui donc avait pu entrer dans cette chambre sans porte ni fenêtre?

Il y avait la cheminée!

Mon bisaïeul la fit aussitôt fermer à l'aide d'une grille en acier fondu; -- Mais il était trop tard.

Il fut malade dangereusement.

À peine remis sur pied, il ordonna à nombreux domestiques de regarder sous les lits et dans tous les tiroirs des commodes:

Le cadavre de la duchesse resta introuvable.

Cela aigrit d'autant le caractère de bisaïeul qui déjà n'était pas trop tendre. Il devint cruel, et, dans le silence du cabinet, ses meilleurs amis le surprirent souvent torturant des insectes ou soumettant des animaux domestiques à différents supplices.

En ce temps, plusieurs petits enfants de son quartier disparurent et toutes les recherches demeurèrent sans résultat. Il les avait coupés par morceaux sans utilité apparente. Il avait d'ailleurs bien des motifs de mauvaise humeur.

De même que le cadavre de la duchesse était inrencontrable, de même le mystérieux billet restait intraduisible. M. le duc s'était adressé aux hommes d'affaires les plus habiles; aucun d'eux n'avait pu lui donner le mot de l'énigme.

Il entendit parler un jour d'un personnage étonnant qui passait pour être le fameux Gagliostro[6], bien que celui-ci fut mort au château de Saint-Léon, dans la campagne de Rome, mais cela ne fait rien à l'affaire; d'autres prétendaient qu'il était le non moins célèbre comte de Saint-Germain, bien que ce dernier fut décédé à Sleswig, qu'importe? La chose certaine, c'est que ce personnage faisait de nombreux miracles. Il avait guéri le catarrhe de la reine et sauvé un enfant de Pitt et Cobourg qui tombait du haut mal. Londres entier le consultait pour les objets égarés, les cors aux pieds et les engelures.

Il se nommait le docteur Fandango...

Ce nom produisit dans l'atelier des Piqueuses de bottines un effet extraordinaire. Ce fut autour de la table un long murmure.

-- Et quoi! s'écrièrent ensemble plusieurs Anaïs, le docteur Fandango existait déjà à cette époque reculée?

-- Lui, si jeune! ajouta la gérante. Et tout l'atelier acheva:

-- Lui si beau!

Elvire de Rudelame poussa un long soupir.

-- À qui dites-vous, murmura-t-elle, qu'il est jeune, beau, entraînant, irrésistible? Vous voyez devant vous sa victime!

Second effet, plus fort que le premier.

-- L'enfant d'à-côté?... commença la gérante.

-- Il est à lui! acheva Elvire en baissant ses beaux yeux pleins de larmes.

Vous dire l'émotion qui étreignit à la fois tous ces coeurs, est impossible. Le docteur Fandango était un dieu pour sa clientèle.

L'atelier entier se leva, mit une main sur son coeur et s'écria:

-- Nous sommes les Malades du docteur Fandango...

-- Permettez-moi d'en douter, répliqua Elvire qui prit aussitôt une apparence de froideur.

-- Ah! par exemple! voulut dire la principale Anaïs.

Mais l'accouchée de l'allée sombre l'interrompit et dit péremptoirement:

-- Alors, montrez le cachet!

Il y eut quelque chose d'étrange. Les Piqueuses de bottines réunies se levèrent toutes à la fois et se déshabillèrent.

Les corsages, les jupes, les jupons et jusqu'aux pantalons, tombèrent simultanément.

Abdiquant toute pudeur, les vingt-cinq ouvrières relevèrent ensemble leur chemise et montrèrent un peu au-dessous du nombril le triangle d'un vaccin au milieu duquel était une empreinte chimique, de forme ovale, qui semblait être le résultat de l'application d'un timbre sec, imbibé de matières caustiques. Cette empreinte présentait deux initiales: D. F., surmontées d'un phénix sortant des flammes.

Ce tableau de vingt-cinq jeunes filles portant pour tout costume des bottines, des bas et une chemise retroussée, ne laissait pas que d'être enchanteur.

Si vous avez espéré, toutefois, nous le voir décrire plus longuement et détailler la profusion inouïe de seins fermes et polis, d'épaules de marbre, de cuisses blanches, de hanches rebondies, de fesses grasses, de ventres nacrés, liliacés et luisants, allant se perdre dans l'ombre duvetée formée par les cuisses, que l'on pouvait voir à ce charmant conseil de révision, c'est que bien peu vous connaissez notre réserve.

Aucun homme d'ailleurs n'était présent et nous ne l'avons su que par ouï-dire. Puisse cet aveu nous servir d'excuse.

Dès qu'Elvire de Rudelame eut reconnu le cachet, son visage s'éclaira d'une joie pure.

-- C'est maintenant que je remercie Dieu à deux genoux, ô mes soeurs! dit-elle dans le délire de son allégresse, je suis sauvée!... Mais remettez vos vêtements pour ne point offenser inutilement la décence particulière à notre sexe.

Afin de contenter le désir si légitime de la noble accouchée, les Piqueuses de bottines réunies se revêtirent.

En dépit de sa position malheureuse, Elvire sautait de joie.

-- Je vous reconnais! dit-elle enfin, je suis rassurée. Nous allons bavarder tout à notre aise. Je n'ai pas besoin de vous apprendre désormais que Paris et sans doute l'univers entier, sont divisés en deux fractions: «les Malades du docteur Fandango» et les «Chevaliers de l'élixir funeste» appelés aussi «les Fléaux de la capitale» ou «les Pieuvres mâles» des divers impasses...

Elle s'animait en parlant, et si vous saviez comme elle était belle!

Arrêtons-nous pour tracer son portrait.

Elle avait une de ces beautés saisissantes qui ne ressemblent à rien. Son nez rappelait celui du bisaïeul qui faisait songer au bec des hiboux, son regard était piquant, inexprimable. Rien de comparable à sa bouche, si ce n'est son aisselle qui semblait fouillée par la main d'un sculpteur très habile. La brise était amoureuse de ses cheveux; elle ne trouvait pas de chaussures assez mignonnes pour son pied et la meilleure ganterie de Paris faisait des miniatures en peau de Suède pour ses mains.

Avec cela, noble, spirituelle, instruite, riche et pure, malgré sa chute.

-- Je n'ai pas besoin de vous dire, continua-t-elle plus charmante à mesure qu'elle parlait, que tous les Malades du docteur Fandango se portent bien et meurent d'un accident mystérieux produit par l'ingestion de l'élixir funeste.

J'ai pensé parfois que l'homme célèbre et séduisant qui marque à son cachet tous ses clients et clientes pour les reconnaître, n'avait pas réfléchi que c'était un danger, car les fléaux de la capitale profitent de ce signe pour choisir à coup sûr leurs victimes. Mais je ne puis blâmer celui qui se déguisa en porteur d'eau pour me séduire et qui est le père de mon jeune enfant: Virtuté!

Elle reprit haleine, pendant que les filles du peuple essuyaient leurs yeux mouillés.

-- Ce qui va être intéressant pour vous, poursuivit-elle, c'est d'apprendre comment s'entama cette grande querelle qui divisa l'univers. Prêtez-moi une oreille attentive.

À l'époque où mon bisaïeul se présenta pour la première fois chez Fandango, cette individualité hors ligne avait une cinquantaine d'années... Ne m'interrompez pas, vos étonnements sont superflus. Cinquante-sept ans après cette date, je l'ai adoré sous un déguisement vulgaire.

Il ne paraissait pas alors plus jeune qu'aujourd'hui. À première vue, on lui aurait donné vingt-huit ans et neuf mois. Depuis lors, il n'a pas vieilli d'une semaine.

Mon bisaïeul le trouva dans son laboratoire, entouré d'un seul livre, d'une fiole, d'une cuvette et d'un cerf vivant qui possédait des cornes d'argent massif.

Tout d'abord, M. le duc de Rudelame fut frappé de sa souveraine beauté, quoique Coriolan (vous savez que c'est le petit nom de cet idolâtré Fandango) n'eut point encore lavé ses mains, ni fait sa barbe. On était au matin, ce qui explique suffisamment cette négligence chez un homme ordinairement propre et même coquet de sa personne.

Le duc de Rudelame le salua et lui demanda si c'était bien au docteur Fandango qu'il avait l'honneur de parler.

À son grand étonnement, ce fut le cerf, doué de bois en argent massif, qui lui rendit son salut.

Le docteur lui-même restait immobile et muet comme une statue de marbre de Paros.

Mon bisaïeul voulut décliner ses noms et qualités. Le cerf vivant lui ferma la bouche d'un geste froid et lui désigna la cuvette. Au fond de la cuvette, mon bisaïeul vit, avec une surprise croissante, des caractères qui se formaient sous une couche d'eau plus pure que le cristal.

Ces caractères, une fois devenus distincts! donnèrent les mots: Robert, Athanase, Bonaventure, duc de Rudelame-Carthagène, comte de Balamor, seigneur de Mauruse et autres lieux, présentement émigré, tourmenteur de mouches et tueur de femmes!

Mon bisaïeul releva la tête, indigné qu'il était de ce dernier trait.

Le docteur était toujours immobile.

Le cerf vivant remua la patte et ses cornes devinrent d'or.

M. le duc n'est pas un esprit ordinaire, il vit bien qu'il avait affaire à un enchanteur et dévora l'affront. Résolu à user d'une profonde dissimulation, il prononça les paroles suivantes avec aménité:

-- Ô vous, qui êtes, au dire de l'histoire, des plus grands savants de l'Europe, je m'aperçois que votre talent n'est pas au dessous votre renommée. Je viens vous consulter et je vous prie de me marquer au timbre que vous mettez sur toutes vos pratiques.

Il tressaillit et regarda tout autour de lui. Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix insinuante. Un organe lui répondait. Ce ne pouvait être le cerf, et les lèvres du docteur ne remuaient point. La voix semblait sortir de la fiole, elle dit:

-- Le cachet de la vertu ne prendrait pas sur ta peau. Cesse de feindre. Que veux-tu du maître?

Mon bisaïeul pâlit et ses dents grincèrent, car il commençait à se fâcher.

Mettant de côté, désormais, toute vaine dissimulation, il tira de sa poche le billet énigmatique composé des treize initiales: «L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!»

Au moment où le papier parut dans sa main, une harmonie sauvage, mais douce se fit entendre. Elle venait de tous les côtés à la fois. On eut dit que les parois même de la chambre la suintaient.

Mon bisaïeul déplia le papier et lut les initiales distinctement, puis il demanda:

-- Pouvez-vous m'expliquer ce que cela signifie?

La voix répondit oui, dans la fiole, après quoi, elle en sortit pour entrer dans le livre dont les feuilles s'agitèrent vaguement.

La voix dit encore:

-- Regarde au fond de la cuvette!

Et l'harmonie sauvage, mais douce se tut instantanément.

M. le duc regarda à travers la couche d'eau pure et put lire ces treize mots qui se rapportaient exactement aux treize initiales.

«Le Docteur Fandango Est Venu. -- Il A Tout Vu. -- Dieu Est Juste. -- Tremble!»

Les cornes du cerf vivant brillèrent en ce moment d'une façon peu ordinaire. Si ce n'eut été impossible, vu le prix de la matière, le témoin de tout cela aurait juré qu'elles étaient désormais en diamant.

Il resta un instant abasourdi, sous le coup de tant de choses étranges. Mais ce n'était pas un homme à rester bien longtemps inactif.

Le mystérieux billet avait été trouvé dans la chambre sans porte ni fenêtre, que nous pouvons appeler maintenant, la chambre du monstre. Le docteur était venu là, où tout y faisait allusion au crime; le docteur avait tout vu, il était maître du terrible secret.

Il faut rendre cette justice à ma famille on n'y a pas froid aux yeux. Le duc regarda son ennemi en face, car il n'y avait pas à en douter, Fandango était son ennemi mortel, et lui dit avec calme:

-- Le billet était de vous?

Autant parler à une pierre. Ni le docteur, ni sa fiole, ni sa cuvette ne répondirent cette fois! Le cerf même resta impassible.

Mon bisaïeul se prit à ricaner et fit tout haut cette réflexion:

-- La chambre n'avait ni porte ni fenêtre. Pas de témoins!

L'eau de la cuvette se rida. Sur les treize mots placés au fond, douze s'effacèrent; il n'en resta qu'un seul:

DIEU!

M. le duc eut froid dans le dos.

Ce fut l'affaire d'un instant; il ne croyait pas beaucoup en Dieu.

Que prouvent toutes ces momeries? Dieu sait peut-être, mais il ne dit jamais ce qu'il a vu; c'est un témoin peu embarrassant... et si nous allions en justice, mon savant docteur, lequel serait cru le plus aisément: d'un charlatan comme vous ou d'un gentilhomme comme moi!

Point de réponse.

-- Madame la duchesse, poursuivit le grand-père de mon père, aimait trop les Écossais. Quatorze coups de barre de fer rougie au feu et empoisonnée, donnés à travers le coeur, l'oesophage, le diaphragme, le grand sympathique et intestin grêle, suffisent à empêcher une femme de qualité de parler. Pensez-vous qu'elle viendrait témoigner contre moi?

La chambre éclata de rire à ces mots. Je dis la chambre, car ce furent les murailles elles-mêmes, le plancher et le plafond qui produisirent en apparence cette explosion de gaieté. La statue du docteur et le cerf vivant n'y prirent aucune part.

-- Sambre goy! s'écria mon bisaïeul, vous m'impatientez, à la fin. Rira bien qui rira le dernier. Je ne suis pas manchot, mais comme la justice anglaise est confuse et fort imparfaite, je propose la paix... En veut-on ici?

Le cerf brama d'une façon ironique.

-- On veut donc la guerre? demanda M. le duc.

Cette fois, le docteur Fandango lui-même remua la tête d'une façon affirmative, comme font les biscuits chinois sur les cheminées.

C'en était trop.

Depuis quatre minutes au moins mon bisaïeul méditait un nouveau forfait. Il avait dans sa poche un crick de Malaisie, empoisonné avec un art extraordinaire et dont la lame, bizautée[7] selon certaines règles mathématiques, faisait des blessures mortelles qui ne laissaient aucune trace.